Severus se tenait debout au milieu de la pièce, plongé dans ses pensées. Depuis les événements de la veille, il était encore davantage rongé par le regret et la culpabilité. Le Seigneur des Ténèbres avait été tout près de s'emparer de la Pierre Philosophale et Severus frémissait encore à l'idée qu'il aurait pu revenir pour de bon si le jeune Potter, aidé de Weasley et Granger, n'avait pas eu la bonne, ou plutôt l'extravagante idée, de s'interposer. Une idée digne de l'arrogance de son père, pensa Rogue avec mépris.

Machinalement, Severus s'était passé la main sur son avant-bras gauche, précisément là où se trouvait la Marque des Ténèbres, la marque qui lui rappelait chaque jour son passé de Mangemort et surtout sa honte, son chagrin...

Le tissu de sa manche avait beau masquer le tatouage et empêcher que ses doigts le touchent directement, Rogue tressaillit en réalisant son geste et retira vivement sa main comme s'il s'était brûlé, esquissant un rictus de dégoût. La Marque des Ténèbres ferait à jamais partie de lui et ce n'était pas faute d'avoir tout essayé pour se débarrasser de ce tatouage maudit... Mais il était impossible d'enlever cette chose, tout comme il ne pouvait renier son passé de mage noir.

Severus fit mine de s'intéresser à ce qui l'entourait, espérant chasser ses obscures pensées. Mais il y avait tant de choses bizarres et fascinantes dans le bureau circulaire du directeur qu'il n'arrivait pas à décider où poser ses yeux, car tout ce qui se trouvait dans cette pièce était susceptible d'attirer le regard irrésistiblement.

Tout à coup, ses yeux rencontrèrent ceux de Fumseck, le phénix de Dumbledore, qui semblait le toiser du haut de son perchoir. La créature semblait sonder l'âme de Severus de ses grands yeux dorés et le maître des potions se sentit vite mal à l'aise, comme si l'animal magique parvenait à déceler d'un seul regard toute la culpabilité et la noirceur qu'il y avait en lui... Il détourna bien vite le regard, non sans avoir la désagréable sensation que le phénix continuait de le scruter de son œil profond

Ses yeux se posèrent alors sur la Pensine de Dumbledore, qui diffusait une douce lumière bleutée étrangement apaisante. Severus avait toujours rêvé de s'en servir et ainsi, à l'instar du directeur de Poudlard, pouvoir libérer son esprit de tous les souvenirs qu'il aimerait oublier, ou au contraire de tous ceux qu'il voudrait revivre et reconsidérer à loisir, sans jamais plus être hanté par eux. Un jour peut-être…

Des bruits de pas détournèrent son attention de la Pensine.

La porte du bureau s'ouvrit, laissant apparaître un Albus Dumbledore plus fatigué que jamais, mais l'œil vif malgré l'heure tardive. Un sourire éclaira le visage de ce dernier quand il aperçut le professeur de potions.

- Bonsoir Severus. Je savais que vous viendriez. J'espère que vous ne m'avez pas trop attendu, Hagrid voulait absolument que je vienne boire une tasse de thé chez lui et comme les tasses de thé sont immenses chez notre garde-chasse, la dégustation a été plus longue que je ne l'avais imaginée…

Dumbledore jeta un regard malicieux à Rogue par-dessus ses lunettes en demi-lune. Ce dernier ne prit pas la peine de lui demander comment diable il avait pu savoir qu'il aurait de la visite au beau milieu de la nuit, car depuis toutes ces années il avait eu tout le temps de se rendre compte que cet homme, sans être devin pour autant, avait beaucoup d'intuition, mais pas seulement... C'était vraiment la personne la plus stupéfiante que Rogue eût jamais vue.

Dumbledore lui fit signe de le suivre dans la pièce et Severus lui emboîta le pas. Albus s'arrêta alors devant un objet massif, de forme rectangulaire, recouvert d'un drap blanc.

Le directeur se retourna vers Severus, le regarda fixement quelques secondes sans rien dire, puis lui demanda enfin :

- Vous vous inquiétez pour le garçon n'est-ce pas ?

Severus fut pris au dépourvu et ne sut quoi répondre.

- Je... Euh... Et bien c'est-à-dire que…

Il se racla la gorge, mais aucun autre mot ne put sortir de sa bouche.

En effet, il s'était inquiété pour le garçon, ça avait été plus fort que lui... Mais de là à l'admettre, ça jamais ! C'était le fils de James, son pire ennemi et à la pensée du père, il ne pouvait s'empêcher de mépriser le fils tout autant...

Mais c'est aussi l'enfant de Lily lui rappela une petite voix dans sa tête, et au souvenir de Lily, une bouffée d'amour l'envahit et cet amour il ne pouvait s'empêcher de l'éprouver aussi pour ce garçon qui avait le même regard émeraude que sa mère...

Comment pouvait-il en être autrement ? Il avait toujours été tiraillé entre l'amour et la haine à l'égard du jeune Harry... D'ailleurs, tout au long de l'année, il n'avait eu de cesse de le malmener, de l'humilier et de se montrer profondément injuste non seulement avec lui mais avec les Gryffondor en général, avec un plaisir cruel non dissimulé, et paradoxalement il lui avait sauvé la vie plusieurs fois au cours de l'année, dans le secret le plus absolu…

Le regard de Dumbledore fixé sur lui l'arracha à ses pensées. Rogue se résolut à acquiescer d'un léger hochement de tête, mais il détourna le regard, gêné.

Le directeur fit comme s'il n'avait rien remarqué et se contenta de poursuivre, tout en retirant doucement le drap blanc qui recouvrait l'objet face à eux :

- Je pensais le remettre dans la Salle sur Demande mais je doute que ce soit un endroit sûr désormais. Beaucoup d'élèves finissent par tomber un jour ou l'autre sur la Salle sur Demande et certains d'entre eux risquent de se retrouver piégés dans la contemplation de leur rêve le plus cher... J'ai réfléchi et je me suis dit qu'il aurait davantage sa place dans un coffre-fort de Gringotts... En espérant qu'il n'y ait pas de nouveau cambriolage à déplorer de sitôt, ajouta-t-il, une lueur amusée dans le regard. Qu'en pensez-vous Severus ?

- Je suis d'accord avec vous Albus. Cet artefact est bien trop précieux pour avoir sa place dans une école. De grâce épargnons-lui le calvaire de devoir renvoyer le reflet d'adolescents boutonneux qui ne sont même pas fichus de rêver d'avoir mieux qu'un Troll à leurs examens de potions.

Le directeur ne put s'empêcher de pouffer.

Rogue reporta son attention sur le Miroir du Riséd. Il l'avait d'emblée reconnu, l'ayant déjà vu une fois auparavant, lorsque Dumbledore l'avait ensorcelé pour qu'il ne fasse apparaître la Pierre qu'aux personnes qui voudraient l'avoir, mais non l'utiliser. Une idée brillante d'ailleurs, qui avait rendu Severus encore plus admiratif du génie du directeur de Poudlard.

Mais jamais jusque-là il ne s'était tenu aussi proche de l'objet magique, qui le fascinait et le terrifiait à la fois. Il se rapprocha d'un pas hésitant du miroir et vit d'abord dans la surface polie de l'objet magique son reflet ainsi que celui de Dumbledore se tenant à côté de lui, puis à sa grande stupéfaction il vit l'image du directeur disparaître, remplacée par une silhouette féminine floue.

Les traits de la silhouette devinrent de plus en plus distincts et Severus, bouleversé, reconnut la femme qui se tenait à ses côtés dans le miroir. Cette chevelure rousse, ces yeux d'émeraude...

Lily regardait le Severus du miroir avec la même passion et le même désespoir qui devaient se lire à présent dans son propre regard.

Rogue vit, les yeux embués de larmes, la femme qu'il avait toujours aimée prendre le visage de son double entre ses mains et rapprocher son visage du sien, jusqu'à ce que leurs lèvres se touchent. Leur baiser d'abord timide se fit plus pressant, plus passionné.

Severus vit son autre lui-même glisser une main dans la chevelure rousse de Lily tout en lui soufflant d'une voix rauque un je t'aime désespéré, auquel Lily répondit, le sourire aux lèvres mais des larmes plein les yeux : Je t'aime et je te pardonne .

Elle le prit alors dans ses bras et l'étreignit avec force, comme jamais personne ne l'avait jamais étreint, et en effet jamais personne ne l'avait pris dans ses bras de toute sa vie...

Le Severus du miroir enfouit son visage au creux de l'épaule de sa bien-aimée et Rogue l'entendit murmurer : je suis désolé, tellement désolé…

Sans s'en rendre compte, Severus avait tendu une main tremblante devant lui. Mais ses doigts ne rencontrèrent que la surface lisse du miroir et il laissa retomber sa main, anéanti.
L'image de Lily devint de plus en plus floue et Rogue réalisa que c'était parce qu'il avait les yeux noyés de larmes.

Celles-ci coulaient à flots sur son visage, sans qu'il cherchât à les empêcher de couler.

Il n'avait pas la force de retenir ses larmes. Cela faisait tellement d'années qu'elles n'avaient plus coulé et il pensait qu'elles ne couleraient jamais plus, que son cœur était devenu dur comme la pierre après toutes ces années, ou tout simplement qu'il avait épuisé, presque onze ans auparavant, toutes les larmes de son corps pour le restant de ses jours…

Dumbledore n'avait pas besoin de dire les incantations à voix haute, mais l'inquiétude se lisant derrière ses lunettes en demi-lune, il marmonna pourtant un Wingardium Leviosa, sans doute pour rompre le silence pesant qui régnait désormais dans la pièce, et le drap blanc revint couvrir le miroir fabuleux.

Severus sembla alors émerger d'un long rêve. Il cligna des yeux et regarda Dumbledore d'un œil inexpressif, comme s'il ne le voyait pas.

Ce dernier finit par déclarer, après un long soupir :

- Je ne pensais pas si bien dire en affirmant que ce miroir était dangereux... Il n'y a pas très longtemps, je disais à un première année qui était tombé dessus malencontreusement qu'il n'était jamais bon de s'enfermer dans les rêves en oubliant de vivre... Je pense que ce conseil est aussi valable pour vous mon cher Severus…

Il lui jeta un regard entendu et Rogue se contenta de hocher la tête.

- Dès demain matin, le miroir sera transféré à Gringotts, ajouta Dumbledore, et cela vaudra mieux pour tout le monde. Comme je l'ai déjà dit un jour et je le répète aujourd'hui, ce miroir n'apporte ni la connaissance ni la vérité, à dire vrai je pense surtout que ce miroir est là pour nous rappeler ce qui nous manque, ce que l'on aurait dû faire ou bien ne pas faire, et il ne permet rien d'autre, finalement, que de faire remonter à la surface ce qui nous fait le plus souffrir. En cela c'est un objet extrêmement dangereux. Moi-même, quand je regarde dans ce miroir…

Mais Albus Dumbledore n'acheva pas sa phrase, et le professeur de potions comprit qu'il serait tout aussi inconvenant qu'inutile de lui demander de poursuivre.

- Bonne nuit Severus, dit simplement le directeur.

Severus Rogue, cette nuit-là, quitta le bureau de Dumbledore en se disant qu'il aurait dû dire à Lily qu'il l'aimait avant qu'il ne fût trop tard. Il ne pourrait jamais non plus lui demander pardon pour avoir causé sa mort et surtout il ne pourrait jamais se pardonner lui-même, jamais...

Et alors qu'il descendait les escaliers pour regagner ses cachots, il eut tout à coup l'impression de respirer le parfum de ces cheveux qu'il n'avait jamais touchés et de sentir sur sa bouche le goût de ces lèvres auxquelles il n'avait pourtant jamais goûté…

Ses pas l'avaient guidé inconsciemment jusqu'à l'infirmerie. Il s'avança vers la porte entrebâillée et jeta un œil à l'intérieur. Là, il aperçut le jeune Harry qui dormait d'un sommeil profond et, semblait-il, paisible.

C'était le fils de Potter, certes, et il avait détesté James Potter plus que personne, mais alors qu'il regardait le jeune garçon dormir, il se fit la promesse de protéger le fils de son ennemi, coûte que coûte.

Lily ne serait pas morte en vain et il veillerait sur l'enfant qui était la chair de Lily, le sang de Lily, jusqu'à son dernier souffle de vie.