Parmi les nombreuses traditions que le foyer Bonnefoy-Kirkland a développées au cours de leurs années ensemble, le goûter du dimanche après-midi - ou thé de cinq heures tel qu'Arthur insiste pour le nommer, est sans doute la plus précieuse de toutes.
- Kiku m'a donné la recette la semaine dernière, dit Francis tout en avançant un fraisier parfaitement conçu au centre de la table. Je crois bien que ce sera délicieux, ajoute-t-il.
La modestie, la vraie comme la fausse, ne fait pas partie de son vocabulaire.
- Ça a l'air trop bon, papa.
Alfred se redresse, ses grands yeux bleus s'écarquillant plus encore.
- Tout ce qui paraît bon n'est pas forcément bien, avertit Arthur dans son coin, un œil sur la cuisinière, l'autre détaillant le placard et sa vaste collection de thés, afin de choisir celui qui se marierait le mieux avec un fraisier. Quelque chose de délicat, pour sûr, ce qui élimine tous les thés noirs. Peut-être un Earl Grey.
- Ne l'écoute pas, papa, continue Alfred se penchant pour voler une fraise en décoration sur le gâteau.
Francis lui assène, gentiment et amusé, une tape sur la main à l'aide d'une cuillère en bois.
- Pas encore, réprimande-t-il quoiqu'avec un rire dans la voix. Pas avant que je ne l'aie coupé et que les tasses soient pleines.
- Mais papa met trois plombes, geint Alfred, se ramassant sur sa chaise, la bouche grande ouverte de manière très dramatique. Pas vrai, Matt ?
Assis de l'autre côté, Matthew hoche une tête résignée, sachant pertinemment désormais qu'il vaut mieux être d'accord avec son frère lorsqu'il est ainsi.
- Je prends le temps qu'il faut. Et assis-toi correctement ou sinon pas de gâteau pour toi, menace Arthur.
C'est suffisant pour qu'Alfred se redresse aussitôt comme s'il avait été pincé.
Arthur approuve d'un signe de tête, puis s'en retourne au sujet délicat du choix du thé.
- Kiku a-t-il dit quel thé conviendrait bien ? demande-t-il.
Il sait que leur voisin a une connaissance aigüe des variétés en la matière.
- Oui, je savais que tu demanderais. Du thé blanc.
- Du thé blanc…
Arthur passe de nouveau en revue le placard. Il ne dispose pas d'autant de thés blancs que de noirs, verts et d'infusions. Personne dans la famille ne les apprécie vraiment. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'en a aucun.
Pendant ce temps, l'eau dans la bouilloire atteint la température parfaite, juste avant de frémir. Arthur emplit doucement la théière, attrape le sucrier et le pot à lait, et place le tout sur un plateau.
- Enfin, s'exclame Alfred lorsqu'Arthur le dépose sur la table, à côté du gâteau. J'ai la dalle.
- Je t'ai vu manger trois cookies il y a une demi-heure, remarque Matthew de se petite mais distincte voix.
- Précisément. C'était y a une demi-heure, insiste Alfred se taisant aussitôt qu'il aperçoit la mine désapprobatrice de ses parents.
- Qu'est-ce qu'on a dit sur le grignotage entre les repas ? sermonne Arthur, bras croisés sur la poitrine.
- Oui, renchérit Francis. Si tu as faim, il y a d'autres options plus seines.
- Je sais. Mais j'avais très faim. Pardon, s'excuse Alfred.
Arthur et Francis échange un rapide coup d'œil, décidant en silence de fermer les yeux pour cette fois.
Francis coupe le fraisier en quatre parts, égales quoiqu'Alfred proteste pour en avoir une plus grosse - les yeux plus gros que le ventre - tandis qu'Arthur prépare les quatre tasses à thé. A peine a-t-il confié la sienne à Alfred que le garçon y a déjà versé un demi-pot de lait et ajouté deux énormes cuillérées de sucre.
Cela est arrivé bien assez souvent pour qu'Arthur ne meure plus intérieurement en voyant la façon dont son fils aime son thé. Maudit soit Francis qui insiste pour donner aux garçons du chocolat chaud et ruiner leur palais.
- Matthieu, où vas-tu ? intervient Francis en observant Matthew se lever pour aller à la cuisine.
- Ah, j'ai oublié le sirop, répond le garçon comme si c'était évident.
Aussitôt, l'horreur se peint sur le visage de Francis. Pendant un instant, il a oublié que leur aîné a une habitude quelque peu obsessive, celle de mettre du sirop d'érable partout. Au foyer de l'enfance, la personne qui les a reçus leur a dit que c'est probablement dû à un goût qu'il associe aux quelques années pendant lesquelles sa mère biologique était en vie, association qui s'est inscrite dans son subconscient.
C'est pour cela qu'Arthur comme Francis s'ingénient toujours à fermer les yeux sur ce qui est probablement le seul vice de Matthew. Il y a des exceptions cependant.
- Tu ne mettras pas de sirop d'érable sur mon fraisier, déclare Francis, catégorique.
- C'est pas le tien, papa. C'est la part de Matthie, intervient aussitôt Alfred pour défendre son frère.
Pour une fois, il a raison.
- Crème Chantilly et fraises ne font pas bon ménage avec le sirop. Tu n'aimeras pas.
Francis tente une autre approche, afin de gentiment détourner Matthew du sirop au lieu d'un pur et simple interdit.
Le garçon le regarde avec des yeux incertains, pas du tout convaincus, ses petites lèvres se tordant en une grimace.
- Et si je n'aime pas sans ?
- Pas possible. Ça a l'air trop bon, dit Alfred.
Matthew n'en paraît pas plus convaincu.
Tous les dimanches, c'est le même cinéma. Un jour, il découvrira que la nourriture peut être tout aussi bonne sans sirop, mais pour l'heure, la douceur du sucre est tout aussi importante pour lui que sa couverture pour Linus.
- Qu'est-ce qu'il va se passer si je n'aime pas sans ?
- Eh bien, tu ajouteras alors du sirop et oublieras ce mauvais goût, déclare Arthur. Mais ton père a travaillé dur sur ce gâteau, et ce n'est pas poli d'ajouter du sirop sans avoir ne serait-ce que goûter une bouchée. Tu connais les règles, mon chéri.
- J'imagine qu'une bouchée ne peut pas faire de mal, admit Matthew, attrapant sa fourchette et la plantant dans le gâteau.
Il prend son temps pour y goûter. D'abord, il s'empare de la fraise, fraîche et juteuse, puis juste un petit morceau de gâteau, qu'il goûte délicatement comme s'il était certain de se faire piquer la langue.
Lors de la deuxième bouchée, il ne fait pas autant d'histoire.
- Je pense que ça va sans sirop, annonce-t-il d'une solennité telle qu'elle arrache des rires autour de la table. Mais j'aimerais quand même essayer avec.
- Il a raison, renchérit Alfred, qui a déjà dévoré sa part pendant ce temps. Je crois que je vais essayer moi aussi, dit-il.
Au grand désespoir de Francis, il aime expérimenter les combinaisons les plus étranges.
Francis s'apprête à protester face à la torture prochaine que devra subir son magnifique gâteau, mais Arthur l'arrête gentiment d'une main sur son bras.
- Tu sais comment on fonctionne, dit-il d'un ton neutre au-dessus de sa tasse fumante.
- Ils grandiront sans aucun goût et ce sera de ta faute, boude Francis.
Il continuerait son blâme s'il ne remarquait pas l'assiette de son conjoint, vide et propre de toute miette.
- Et toi alors, taquine-t-il. Où est passé cette histoire de tout ce qui paraît bon n'est pas forcément bien ?
- C'est impoli de gâcher de la nourriture, réplique Arthur durement, comme s'il n'était pas lui-même en train de se resservir une large part à l'instant.
Les enfants en rirent tous deux.
- Al, mon chou, c'est ta troisième, dit Francis lorsque ce dernier lui présente à nouveau son assiette vide, pressant.
- C'était rien qu'une toute petite part, papa ! Et je veux essayer avec du sirop moi aussi, insiste Alfred, convaincu par sa logique que toute combinaison culinaire doit être testée au moins une fois.
- Et moi, je crois que tu as eu assez de sucre.
Arthur lui retire son assiette. Alfred est déjà bien assez hyperactif sans qu'on y ajoute de quoi l'énergiser plus encore.
- Bois donc ton thé, ordonne-t-il.
Le garçon souffle, les jambes ballantes sous la table.
- Matt ! s'écrie-t-il. Tu peux pas manger plus vite ?
Calme, réservé, Matthew ne relève pas même la tête de sa part qu'il est toujours en train de déguster. Lorsque la dernière bouchée a quitté l'assiette, il dévisage ses parents d'un regard suppliant.
- Bon, d'accord. Un morceau ne peut pas faire de mal. A aucun de vous deux, concède Francis, anticipant le reproche d'Arthur comme quoi si, un morceau peut faire et fera mal à Alfred.
Aussitôt, Alfred saute de son siège pour se précipiter dans la cuisine. Matthew lui emboîte rapidement le pas, toujours prompt dès qu'il s'agit de son cher sirop.
Observer les enfants expérimentant dans la cuisine, quoique ce soit un véritable calvaire pour Francis, est aussi incroyablement fascinant. Alfred coupe deux petites parts de gâteau et Matthew y verse avec la plus grande attention une petite dose de sirop sur chacune.
- Et top ! déclare Alfred avant de fourrer le morceau dans sa bouche.
Matthew comme à son habitude est plus lent, mastiquant, très concentré.
- J'aime bien. Mais je pense que c'est mieux sans sirop.
Verdict final, au grand plaisir de Francis.
- T'es taré ! C'est trop génial ! s'exclame Alfred sur le point de rajouter du sirop.
Arthur est cependant prompt à récupérer la bouteille.
- On a dit un. Et surveille ton langage.
Alfred roule des yeux, accompagné d'un autre long soupir. Puis, il hausse les épaules, saute de son siège, et attrape son frère par le bras.
- Où croyez-vous aller comme ça ? interpelle Arthur, sévère.
- On va jouer !
- Pas avant d'avoir mis vos couverts dans l'évier. Vous connaissez les règles. Allez.
Les garçons hochent la tête, obéissant. Ces enfants sont enthousiastes mais polis, et savent parfaitement qu'il ne vaut mieux pas aller à l'encontre de leur père. Quelques minutes après, ils ont débarrassé leur coin de table, demandé et reçu la permission d'aller jouer dans le jardin.
Dès qu'ils s'en sont allés, Francis s'étire sur la table.
- Enfin seuls, susurre-t-il, agaçant Arthur.
- Les enfants ne sont pas loin, souligne-t-il, exagérant l'exaspération dans sa voix.
Il ne peut cependant cacher un demi-sourire quand Francis se penche en avant pour l'embrasser. Et même s'il souffle, il ne résiste pas vraiment lorsque son conjoint l'attire pour le faire asseoir sur ses genoux, par un bel après-midi.
Je suis tombée dessus, j'avais besoin de baume au cœur, je cherche à faire des fraisiers à la japonaise en ce moment... Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise de plus !
Traduction approuvée par l'autrice - retrouvez la VO sur son Tumblr (gwensparlour)
