« Alors, à toi de me répondre franchement, si j'étais arrivé à temps, tu serais partie avec moi ou tu aurais dit oui à Max ? ».
Candice baissa la tête avant de fixer à nouveau son supérieur. « Tu sais très bien… » lui lança-t-elle en écho à ses précédentes paroles. Antoine esquissa un sourire et se réajusta au fond de son fauteuil. Évidemment qu'il connaissait la réponse… Mais il voulait voir jusqu'où la commandante était capable d'aller dans son illusion. Face au silence d'Antoine, elle comprit qu'il attendait une réponse claire. Hélas, la clarté ne faisant pas partie de son vocabulaire, il était difficile pour elle de s'exprimer ainsi. La commandante hésita à emprunter une solution de facilité : la fuite. Mais, consciente de la douleur qu'elle lui infligeait, elle se ravisa. Physiquement, elle était incapable d'affronter son regard et sentait les larmes lui monter. Mais elle était forte. Elle l'avait toujours été. Elle avait toujours réussi à ne rien laisser paraître. Ce n'était donc pas maintenant qu'elle allait craquer, et encore moins devant lui.
De son côté, Antoine ne la lâchait pas du regard, la provoquant presque. Il attendait désespérément une réponse mais la seule chose qu'il entendit fut le silence de sa partenaire. Les secondes s'écoulèrent. Le temps était long. Si long qu'il en devînt oppressant. Réalisant qu'il ne la lâcherait pas, Candice s'autorisa un chuchotement : « toi… ». Mais ce dernier, à peine perceptible de l'autre côté du bureau, ne parvint à convaincre le commissaire. « Pardon ? », insista-t-il. Instantanément, Candice releva la tête, les yeux rougis par les larmes et lança tout bas : « Toi… ! ». Antoine se prit une claque, qui se traduisit physiquement par un haussement de sourcil.
Soudainement, elle retira ses mains du bureau et fit volte-face. Elle quitta furtivement la pièce gênée et honteuse d'avoir déballé son sac de cette manière. Évidemment qu'elle savait qu'elle lui avait fait du mal. Évidemment qu'elle savait qu'elle avait merdé. Évidemment qu'elle savait qu'elle l'aimait lui et pas un autre. Évidemment qu'elle était perdue...
Après son aveu, la fuite se posa, comme la seule solution de repli possible. Elle accéléra le pas dans le grand couloir de la BSU afin d'éviter tout contact avec un membre de son équipe. Elle dévala les escaliers en trombe en saluant deux brigadiers qui la croisèrent et sortit dehors. Elle se précipita sur le quai devant la BSU et s'assit sur un banc, fixant les mouvements des vagues, le regard vide.
Dans son bureau, Antoine était à la fois satisfait de la réponse et plein de reproches envers sa collègue. À vrai dire, il avait du mal à réaliser ce qu'il venait de se passer. Il tenta malgré tout un bref résumé elle l'avait donc repoussé au profit d'un homme avec lequel elle s'était mariée alors qu'elle ne l'aimait même pas. Il se leva de son fauteuil et observa par la fenêtre. De là, il aperçut une silhouette blonde qui, d'un pas décidé, longeait les quais avant de s'installer sur un banc. Le même qui quelques années plus tôt avait été témoin d'une conversation déjà teintée de mensonges :
« - Bon c'était bien comme première fois non ?
Comme première fois ?
De… De, se voir nous deux comme ça en amis j'veux dire. Non ?
Si… Si ! Si ! Si ! … J'y arriverai pas avec cette histoire d'amitié Antoine. »
La même conversation où, pour une fois, Candice avait réussi à avouer ce qu'elle ressentait… mais au mauvais moment… ! Le bruit du moteur ayant camouflé ses paroles, Antoine n'avait pu déceler avec certitude ce qu'elle voulait dire. Mauvais timing, encore une fois…
Après une courte réflexion, Antoine se décida à rejoindre Candice sur ce banc, espérant que, pour une fois la conversation serait claire et audible. Il s'empara de son manteau en voyant qu'elle était en manches courtes et sortit à son tour de son bureau.
Il s'approcha doucement d'elle avant de s'assoir à ses côtés. Instinctivement elle se leva et s'approcha du bord. Surpris de son comportement, il marqua un temps et se leva à son tour en silence. Il se plaça derrière elle et lui déposa son manteau sur ses épaules. Elle osa enfin lever la tête et le regarder avant d'accepter son manteau et de l'enfiler. Elle sentit son parfum qu'elle aimait temps et lui murmura un « Merci… ». Antoine acquiesça pour accepter sa reconnaissance. Aucun des deux n'osait parler de ce qu'il venait de se passer. L'atmosphère était glaciale et seul le vent se faisait entendre. Pour briser la glace, Antoine tenta une plaisanterie : « Je voulais pas que t'attrapes une pneumonie… ». En réponse, Candice esquissa un sourire en le regardant avant de se repositionner face à l'eau.
La gêne entre eux était si forte que toute la BSU devait surement la ressentir. Mais Antoine était bien décidé à obtenir des explications. Après tout, c'était lui qui avant lancé la conversation, alors autant qu'il aille jusqu'au bout. Il prit son courage à deux mains et commença à parler : « Écoute Candice, j'suis désolée… Je…». « Tais-toi ! » le coupa t-elle soudainement, avant de poursuivre : « T'as rien à te reprocher Antoine. C'est moi… Je… J'fais tout de travers. Je… J'suis désolée ». Candice éclata en sanglot. Machinalement, il la prit dans ses bras. C'était un réflexe qu'il avait pris dès leurs débuts ensemble. Pour le remercier de son geste, elle l'enserra davantage. Il caressa son dos, en silence. Antoine sentit qu'elle s'apaisait progressivement. Il relâcha la pression, Candice se recula et le fixa, le regard dur.
« J'ai l'impression qu'on y arrivera jamais tous les deux… On est toxiques l'un pour l'autre Antoine ! » osa-t-elle lancer dans un élan de rage contre leur foutu destin. En réaction, Antoine baissa la tête. « Peut-être qu'au final ça signifie juste qu'on est pas fait pour être ensemble… » renchérit-elle. Instinctivement, Antoine releva sa tête et la fixa à son tour, choqué qu'elle en arrive à penser une chose pareille. Un temps, il crut qu'elle plaisantait. Mais il constata la sincérité qui émanait de ses yeux et se risqua donc à la questionner : « Tu penses vraiment ce que tu dis ? ». Et la réponse qu'il reçut n'était en aucun cas celle qu'il attendait. « J'en sais rien Antoine ! c'est possible… ! » s'exclama Candice, les tremolos dans la voix. Vexé, Antoine la lâcha et lui lança : « Peut-être simplement que c'est la peur qui te fait faire n'importe quoi Candice… ». Le commissaire recula de quelques pas pour signaler la fin de la discussion. Il se retourna et marcha rapidement en direction de l'entrée de la BSU.
Candice resta pantoise. Elle se rendit vite compte qu'elle avait encore merdé. Elle se rassit donc machinalement sur son banc, les épaules toujours couvertes par le manteau de son supérieur. Elle regardait dans le vide songeant à sa vie, ses moments de bonheur et de malheur, avec ou sans lui. Quand soudain, elle sentit une présence à ses côtés. Elle tourna sa tête vers la gauche et se retrouva nez à nez avec Paul Perrier :
« Bonjour commandant ! » lui lance-t-il enjoué. Mais c'est pas vrai ! Comment fait-il pour toujours débarquer au mauvais moment… s'indigna-t-elle intérieurement. Elle ne prit même pas le temps de le saluer et lui demanda : « Vous n'allez donc pas me lâcher ? ». Le psychologue rigola avant de lui répondre ironiquement : « Ah mais je suis là en tout bien tout honneur, je ne suis pas là pour une consultation… enfin… sauf si vous en auriez le besoin. » lui confia-t-il. « Et pourquoi j'en aurais besoin ? » répondit-elle du tac-au-tac. Paul Perrier la dévisagea avant de lui confesser sincèrement : «Je ne sais pas, vos yeux larmoyants parlent pour vous peut être… ». En réponse, Candice souffla, un brin agacée d'être prise sur le fait.
