Son esprit est encombré. Encombré de rêves trop réel. Elle se voit penchée au dessus de ses cahiers, à travailler alors que les autres ont prévu de se voir. Elle se voit isolée à la fac, essuyant les regards et les murmures mauvais. Elle se voit seule, encore et toujours, seule. Et même entourée, elle ne peut empêcher ce courant glacial qui lui coupe la gorge et qui l'accompagne à chaque instant. Une main se pose sur son épaule et elle ouvre les yeux brusquement, sortant de sa torpeur. Son souffle est coupé et Rose, penchée sur elle, lui lance un regard inquiet.

« ça va Al ? Tu avais l'air de faire un cauchemar… »

La jeune femme se redresse en se frottant les yeux. Un sourire rassurant, mais peu sincère, vient fleurir ses lèvres.

« Ah bon ? Je ne m'en souviens pas, ça ne devait pas être si terrible. Ça fait longtemps que je dors ? » demande-t-elle.

« Une heure environ. » répond Sabrina qui est s'est levée de sa chaise et qui range ses affaires, et celles de Chloé.

« On pensait rentrer, puisqu'il y a soirée karaoké, ce soir, au bar. » Alya a pris la parole, ses yeux brillent d'excitation. Ils ont en effet parlé de cette soirée Karaoké, organisée par le bar du bas de la rue. Elle est pas certaine d'avoir envie d'y aller. Cette pensée la chagrine. Elle devrait être enjouée, excitée même à l'idée de chanter comme une idiote avec les autres. Alors pourquoi ? Pourquoi est-elle si peu enthousiasmée ? Pourquoi n'y a-t-il plus rien capable de la faire sortir de sa monotonie. Est-ce que sa vie va ressembler à ça, pour toujours ? Va-t-elle devenir une femme sans bonheur qui ne travaille que pour vivre ? Qui n'a une famille qui pour combler un manque qui restera toujours là, dans le fond ? Elle qui avait tant de rêves, tant de désirs. Elle qui voulait tout voir, tout essayer. Elle qui voulait découvrir le monde, le dominer.

Alix a disparu. Et elle déteste celle qu'elle est devenue.

Ils se mettent en route, remonte lentement la falaise pour se retrouver sur un chemin rocailleux. Kim et Nino chantent devant, ils se préparent, disent-ils en riant. L'un chante faux, l'autre à une voix nasillarde. Le duo est très désagréable. Mais tout le monde rit.

Alix traine des pieds, derrière. Elle n'a pas envie de rentrer, de faire semblant de s'amuser. Elle a envie de rester seule. De ne plus jamais quitter ses falaises.

« Alix, dépêche-toi ! On va ne va pas y passer la nuit ! » la voix implacable de Chloé bourdonne, dans ses oreilles, et elle s'élance, trottine pour rattraper le groupe. Elle ne regarde pas où elle met les pieds. Elle ne voit pas ce caillou, plus gros que les autres, au milieu de la route, et lorsque sa cheville craque, ses yeux s'agrandissent, d'horreur, en entendant le bruit sourd. L'instant d'après, elle chute et a à peine le temps de mettre les mains devant elle pour se protéger le visage. Elle est pathétique. Elle hésite, un instant, à se redresser. Peut-être pourrait-elle rester ainsi, face contre terre ? Mais alors qu'elle relève les yeux, elle aperçoit une main baguée aux ongles noirs et, plus haut, le sourire narquois de Luka.

« Eh bien alors, terreur, tu ne tiens plus sur tes jambes ? » il se penche vers elle et elle finit par attraper sa main pour se redresser.

« Que veux-tu, j'avais besoin de faire mon interessante ! » dit-elle en riant et, une fois debout, elle s'époussète. Elle a de la poussière partout et la main de Luka vient frotter sa joue.

« Quelle calamité » dit-il dans un sourire. « Ça va aller ? »

Le regard d'Alix se perd un instant dans celui de Luka et, lorsqu'elle entend la voix inquiète de Marinette, elle crie d'un ton rassurant.

« J'ai rien de cassé ! On peut se remettre en route. » Et sur ces mots, elle pose son pied par terre et se retient de gémir. Sa cheville droite et incroyablement douloureuse. Son visage est impassible, cependant. Elle risque de retarder tout le monde, si elle fait son cinéma. Et ils sont si heureux de sortir ce soir qu'elle ne peut pas les priver de ce petit bonheur. Alors elle garde contenance, sert les dents et avance lentement. Un pas après l'autre. Elle ne dit rien. Luka marche à ses côtés et il est tout aussi silencieux qu'elle. Il finit cependant par s'arrêter devant elle en baissant légèrement son corps.

« Tu fais quoi ? » demande-t-elle, suspicieuse.

« Grimpe sur mon dos, calamité, il faut que tu mettes de la glace sur ta cheville ou tu vas rester coincer jusqu'à la fin des vacances. »

Alix est tentée de parlementer, de lui affirmer que tout va bien, mais Luka est bien trop perspicace pour se laisser avoir par son petit jeu. Alors elle soupire et, de sa cheville valide, se propulse sur le dos du garçon.

« Tu es si légère. » dit-il, surpris, en agrippant ses cuisses. Alix se mord la joue en levant les yeux au ciel.

« N'en profite pas pour me toucher les fesses, je te vois venir. » sa voix laisse transparaître un sourire et Luka rit légèrement.

« Tu me prends pour qui ? Je suis un gentleman. » répond-il avec un accent faussement anglais qu'Alix ne peut que trouver absolument craquant. Elle pose son menton sur l'épaule du garçon et finit par murmurer un léger remerciement. Sa voix se perd dans le coup du garçon et il frisonne en sentant son souffle chaud.

Un silence confortable s'installe entre eux. Luka est très vite distancé par les autres, qui marchent vite, et qui ne portent personne sur leur dos. Alix a beau être un poids plume, il fait chaud, et Luka doit faire attention à où il met les pieds. Il ne voudrait pas les précipiter tous les deux contre la falaise.

« Comment tu fais, pour toujours foncer vers tes rêves sans jamais te perdre ? Sans avoir peur de tout perdre ? Ou d'échouer ? »

La voix d'Alix n'est que murmure et, l'espace d'un instant, Luka se demande si elle n'est pas le fruit de son imagination, ou si la chaleur ne lui fait pas perdre la tête. Il met un moment avant de répondre, comme s'il pesait ses mots, cherchait exactement quoi lui dire, exactement ce qu'elle a envie d'entendre.

« J'ai arrêté de confondre mes rêves et les attentes des autres. » répond-il finalement. S'il avait écouté sa mère, il n'aurait jamais quitté la péniche. S'il avait écouté son père, il vivrait dans son ombre. Mais il n'a ni envie de finir comme sa mère, ni envie d'être à jamais que la pâle copie de son père. Il veut briller de sa propre lumière. Il a toujours voulu être connu pour sa musique et non pour son nom ou son ascendance.

« Tu ne me feras pas croire que vivre le nez plongé dans tes bouquins, au plein cœur du musée de ton père, c'est ton rêve, calamité. Toi, t'es comme moi, comme Jul, t'as une âme d'artiste. » il a dit ça le plus naturellement du monde et Alix se sent soudainement comme une petite fille qu'on vient de réprimander. Il a raison, mais ses mots laissent sur son corps une marque amer. Elle vient cacher son visage dans le cou du garçon, les cheveux longs et bleus de ce dernier venant chatouiller sa peau.

« Et si c'était trop tard ? » murmure-t-elle mais il ne l'entend pas.

Ils finissent par arriver devant la villa et Luka aide Alix a descendre. Elle s'appuie ensuite contre lui pour clopiner jusqu'à l'entrée, puis jusqu'à la cuisine. Il la somme de s'assoir sur une chaise et cherche ensuite, dans le congélateur, une poche de glace. C'est avec une grande délicatesse qu'il soulève la jambe d'Alix pour la poser sur une seconde chaise. Ensuite, il applique la glace et la jeune femme sursaute.

« Oh non Alix, ça va ? Tu as mal comment ? » Rose piaille dans ses oreilles, soudainement paniquée et Alix attrape sa main pour serrer doucement ses doigts.

« C'est rien, je n'ai déjà presque plus mal, c'est Luka qui avait envie de jouer à l'infirmière, c'est tout. »

Il ne dit rien mais les yeux qui plongent dans ceux d'Alix parlent d'eux-mêmes.

« Tu vas pouvoir venir, ce soir ? » demande Marinette, l'air attristée. Cette dernière a décidé de reconquérir le cœur du blond lors de la soirée karaoké, et avoir Alix à ses côtés l'aiderait.

« Je ne sais pas Mari, je suis un peu fatiguée. » ment-elle à se mordant la joue.

« Oh non, il faut que tu viennes ! » reprend Alya, bientôt suivi par Kim et tous les autres. Un sourire contrit vient barrer ses lèvres pâles. Ils en ont absolument rien à faire de savoir pourquoi elle se sent fatiguée, ou si sa cheville supportera la soirée. Ils veulent qu'elle soit là. D'un côté, c'est touchant, et elle est heureuse de savoir que ses amis ont besoin d'elle pour s'amuser. D'un autre, elle aimerait qu'une fois, rien qu'une fois, quelqu'un lui demande sérieusement si elle va bien.

« On a encore bien quatre heures à tuer avant d'y aller, et il faut qu'on mange, en plus. Tu as qu'à aller te reposer, terreur, on verra ensuite si tu es d'attaque ! » la voix de Luka est sans appel et elle n'a pas le temps de riposter qu'il attrape la poche de glace avant de glisser une main dans son dos et l'autre sous ses jambes. Le voilà à présent qui la porte, sans même lui avoir demandé quoi que ce soit. La stupeur l'empêche de se défendre et elle le laisse monter les escaliers, la tête baissée. Elle est pathétique, vraiment.

C'est avec une infinie douceur qu'il la pose sur son lit. « Repose toi calamité. Et remets en place toutes ces idées qui te mangent l'esprit. Tu as tout l'été pour y penser, ce serait dommage de gâcher ta seule semaine de vacances, non ? »