Le silence s'abat sur la terrasse tandis qu'Alix baisse les yeux vers sa main. En colère, elle ne sent pas les morceaux de verre plantés dans la paume de sa main. Elle se lève brusquement en regardant toujours sa main et Luka limite. Il cherche à attraper ses doigts blessés mais elle ne le laisse pas faire. Elle tend un doigt accusateur vers Marinette et une goûte de sang tombe sur la table.
« Tu penses vraiment qu'à ta gueule, c'est pas possible. » Les paroles sont lourdes de reproches, tranchantes comme des lames de rasoir. Elle n'en peut plus. Elle n'arrive plus à se taire, à faire semblant que tout va bien. Marinette est toujours vu comme une fille gentille et serviable alors qu'en réalité, elle ne sert bien souvent qu'à ses propres intérêts.
« Genre envoyer un sms, juste pour me dire de ne pas venir dans la chambre, ou je sais pas, n'importe quoi, ça t'aurait écorché la gueule ? Et puis même une fois qu'vous aviez terminer de vous sauter dessus comme des animaux, ça t'es pas venue à l'esprit de te demander où j'étais passée ? Parce que quand t'as besoin de quelqu'un pour dormir avec toi, ou quelqu'un pour te trouver une putain de chanson, je suis là, hein, mais une fois qu'on a plus besoin d'Alix, elle peut aller se faire foutre. Et ça vaut pas que pour toi. J'en ai ras le cul, putain, d'être le putain de dindon de la farce, bonne qu'à vous faire marrer. Mais personne n'a remarqué que moi, je riais plus. Personne n'a pris le temps d's'inquiéter d'voir comment j'allais, après que vous ayez répondu à MON téléphone sans mon autorisation. Enfin, pourquoi ça m'étonne, puisque vous m'avez tous royalement ignorez toute l'année. C'est comme ça que ça marche, l'amitié, pour vous ? On s'intéresse aux autres que quand on a besoin de quelque chose ? Ça marche pas comme ça. J'en ai marre, j'en peux plus, je veux plus être une étrangère parmi mes amis. C'est fini. Allez tous bien vous faire foutre, j'abandonne. Démerdez vous avec vos histoires de cœur, de cul ou de ce que vous voulez, Alix, elle existe plus. Ça fait bien longtemps qu'elle existe plus, mais vous étiez tous trop centrés sur votre gueule pour vous en rendre compte. »
Elle a explosé et leur a tout balancé, d'un coup, sans même bégayer. Des mois et des mois de frustration et de non-dits qui, enfin, sortent. Elle déverse sa haine, mais surtout sa peine. Son poing se sert et elle grimace en sentant les morceaux de verres incruster dans sa paume. Mais elle ne dit rien, elle n'a plus rien a dire, tout est fini. Alors elle se retourne et quitte la table, quitte la terrasse pour monter dans sa chambre. Ce n'est qu'une fois devant la porte qu'elle se rend compte que ce n'est plus vraiment sa chambre, que dans la tête de Marinette et Adrien, c'est acté, ils vont partager le reste de leurs nuits ensemble, dans cette pièce.
Sa tête tourne et ses joues ruissellent de larmes. Elle les essuie rageusement de sa main infirme, laissant une trainer de sang sur sa peau bronzée.
« Putain ! » qu'elle crie, contre elle-même, contre eux, contre tout. Une présence, dans son dos, la fait sursauter et une main vient se poser sur son épaule avec douceur, il la conduit jusqu'à la salle de bain, sans un mot, et une fois la porte refermée derrière eux, elle se retourne pour enfouir son visage contre la poitrine de Luka. Bien sûr, que c'est Luka qui s'inquiète pour elle. Qui d'autre l'aurait fait, à part lui ?
« Tu n'y es pas allée de main morte, Calamité. » murmure-t-il dans ses cheveux, une main caressant son dos d'un mouvement régulier, comme s'il cherchait à la calmer. Un gargouillis s'échappe des lèvres de la jeune femme alors qu'elle sanglote. Elle n'avait pas pleurer ainsi depuis si longtemps qu'elle se surprend elle-même. C'est comme si elle s'était résignée à vivre la vie d'une autre, comme si rien ne pouvait plus l'atteindre. Mais en l'espace de quelques heures, sa carapace s'est fissurée et elle se retrouve à présent plus nue que jamais.
« Ça fait mal. » dit-elle, et elle ne sait pas si elle parle de sa main ou de son cœur. Luka l'entraine vers le rebord de la baignoire et la force à s'y asseoir. Il fouille ensuite dans les placards et y trouve une trousse de secours. Il fouille à l'intérieur et y trouve une pince à épiler. Il commence par enlever un à un les morceaux de verres et voyant Alix lutter contre l'envie de grimacer, il soupire.
« Tu ne t'es pas loupée, Calamité. » dit-il en enlevant le dernier morceau planté dans son pouce. Il prend ensuite le temps de désinfecter chacune des plaies puis de bander sa main. Cela fait il embrasse avec délicatesse les doigts meurtrie d'Alix.
« Ça c'est fait. » dit-il en cherchant le regard de la petite brune qui se taire à présent dans une profond mutisme. Il l'observe, croise les bras et dit finalement :
« Tu commences à culpabiliser, c'est ça ? »
« J'y suis allée un peu fort… » dit-elle dans un hoquet. « elle ne pensait pas à mal, dans le fond, elle ne pensait juste pas. »
« C'est facile de trouver des excuses aux gens, c'est facile aussi de ne pas penser aux autres. Je pense qu'il était temps qu'ils se confrontent à la réalité de leurs actes. Tu es trop gentille, Alix, il était temps que tu te rebelles un peu. J'ai l'impression que tu es entrain de te réveiller. »
Elle hoche la tête. Il a raison, sans doute. Mais c'est difficile à concevoir. Depuis toujours, elle fait tout pour satisfaire tout le monde, pour éviter le conflit et pourtant, elle vient de tous les envoyer balader.
« Est-ce que tu veux t'installer dans ma chambre ? Je ne te force à ri… »
« Oui » le coupe-t-elle brusquement. Oui elle veut rester dans sa chambre, honnêtement, elle aimerait y passer le reste de ses vacances, ne plus jamais sortir, ne plus jamais les croiser. Ensemble, ils sortent de la salle de bain et pénètre dans la chambre de Luka, immédiatement, Alix se glisse sous les draps du garçon, roulée en boule, comme si, dès lors, rien ne pouvait l'atteindre. Un rire lui parvient, malgré la muraille de couvertures.
« Je vais aller de chercher quelque chose à manger, j'apporterais ta valise aussi, si tu veux. » dit-il en s'approchant du petit tas, sous les couvertures. Il les tire légèrement pour laisser apparaitre les cheveux en désordre d'Alix. Il embrasse sa tête et sort de la chambre en emportant avec lui la valise d'Adrien.
Alix reste seule pendant un moment, la tête sous l'oreiller de Luka, comme si elle cherchait à disparaître pour de bon. Elle s'en veut, elle a honte et elle est en colère. Trop de sentiments contradictoires se mélangent dans son esprit. Elle entend malgré tout quelqu'un frapper à la porte et elle redresse la tête, heureuse de voir Luka revenir si tôt. Ce n'est cependant pas le garçon qui entre mais Rose, Juleka, Mylène, Alya et..Marinette. Ses quatre amies la regardent d'un air penaud et Alix grince des dents en serrant l'oreiller contre sa poitrine. Les filles hésitent, un instant, avant d'entrer dans la chambre en refermant la porte.
« Hum, Luka nous a dit que tu étais ici. » dit Mylène, mal à l'aise. Rose, quant à elle, s'avance d'un pas assurée pour s'asseoir sur le lit, face à la brune.
« On est désolée, Alix… » murmure-t-elle en baissant les yeux.
« On ne sait pas rendues compte… » reprend Alya.
« on a été trop bête… » baragouine de façon quasi intelligible Juleka.
« Et j'aurai dû te prévenir, ou au moins penser à toi, c'était ta chambre aussi… » enchaine Marinette d'une toute petite voix. Elle s'en veut, elle s'en veut d'avoir été si égoïste mais surtout, elle s'en veut de ne pas avoir sentie la détresse de son amie, malgré tous les moments passés à ses côtés. Elle était tellement concentrée sur son histoire avec Adrien qu'elle n'a pas une seule seconde pensée à Alix. Pourtant, tout chez elle envoyait des signaux de détresse. Sa coupe de cheveux, ses vêtements, son attitude.
Alix ne se montrant pas particulièrement hostile, les quatre filles imitent Rose et s'installent près de la brune, un peu à l'étroit sur ce lit une place. Juleka finit même par attraper une chaise.
« Je… » Alix cherche ses mots. « j'ai peut-être un peu exagéré, sur le coup. » dit-elle finalement et Marinette secoue la tête. « Non, tu as eu raison, je veux dire, t'y as été fort mais…tu dois nous parler, même nous crier dessus, tant que tu nous dis ce qu'il se passe dans ta tête. »
« Tu es tellement secrète » renchérie Rose.
« Que nous, on ne sait pas quand ça va pas. Mais on aurait dû. Ce ne sont que des excuses, parce que dans le fond, tu voulais qu'on le voie, n'est-ce pas… » demande Mylène avec douceur.
Alix ne répond pas, hochant simplement la tête, soudainement gênée. Elle n'a jamais aimé parlé d'elle, pourtant, il est vrai qu'elle ne voulait qu'une chose, qu'on lui tende la main, qu'on lui dise qu'elle n'est pas seule.
« C'est juste que… » Alix inspire profondément. C'est le moment de leur parler, d'ouvrir son cœur à ces amies pour qui elle est toujours présente, et qui veulent, aujourd'hui, lui rendre la pareille.
« Vous savez toutes ce que vous voulez faire, et tout marche tellement bien pour vous…mais je n'y arrive pas…J'ai la boule au ventre quand je vais à la fac, je n'ai pas d'amis, tout le monde m'évite, au mieux, ou me crache dessus. J'ai l'impression de disparaître petit à petit et je ne sais pas…je suis fatiguée de faire semblant… »
Ses amies demeurent interdites. Elles ne s'attendaient pas à cela. Alix qui sourit toujours si fort, qui rit et qui illumine leur journée, comment peut-elle se sentir si vide à l'intérieur, comment peut-elle jouer un rôle depuis tout ce temps sans qu'elles ne détectent rien. Elles se sentent mal, elles ont honte. Rose s'approche un peu plus d'Alix pour la serrer contre elle et la brune accepte l'étreinte réconfortante de la petite blonde.
« Je…je ne sais pas quoi dire, Al, je n'avais aucune idée… » murmure Marinette, troublée. Elle pensait comprendre ses amies mieux que personne, elle ne pouvait pas plus se tromper.
« Tu devais te sentir tellement seule… » murmure Juleka, assez fort cependant pour que les autres acquiescent, d'accord avec elle.
« Je me sens nulle, surtout…Pourquoi je n'arrive pas à être heureuse ? »
« Parce que tu veux trop rendre les autres heureux. » lui répond simplement Alya et les paroles de la jeune femme se mirent à résonner dans le cœur d'Alix, échos de celle de Luka.
« Tu aimes ton père, mais tu n'aimes pas le Louvre autant que lui. Tu veux juste lui faire plaisir, n'est-ce pas ? » dit alors Marinette, comprenant brusquement ce qu'Alya essaie de dire.
« Tu as changé de style parce que tu voulais t'intégrer dans ton école ? » demande Alya et Alix ne peut s'empêcher d'hocher la tête. Oui. Elle a teint ses cheveux pour se fondre dans la masse, pour ne plus être pointé du doigt, pour ne plus être la fille bizarre. Elle a même rangé ses rollers au placard.
« Et c'est pareil avec nous. Tu es celle que tu penses qu'on veut que tu sois. » dit Mylène, essuyant le regard circonspect de rose, qui n'a pas tout compris.
« Mais on veut juste que tu sois toi. Que tu sois heureuse. » conclut Marinette en tendant une main vers Alix. Cette dernière hésite, un instant, avant de la serrer dans la sienne.
Elles sont là, pour elle. Il suffisait simplement qu'elle les laisse pénétrer son cœur.
