Chapitre 1 : Contact

Il pleuvait ce soir-là. La soirée avait commencé difficilement mais ils avaient fini par atteindre le lieu de l'enquête.

Sur place, la tension était palpable.

La plupart des policiers souffraient de l'odeur du cadavre.

Mais lui n'en avait cure. En tant qu'androïde il n'était pas affecté par ce genre de choses, cependant il pouvait facilement s'imaginer la raison du dégoût des humains, étant donné que le cadavre était là depuis plus de dix-neuf jours.

Son analyse commença rapidement et après plusieurs expertises, il compila les données pour comprendre ce qui était arrivé à ce pauvre homme.

C'est alors qu'il entendit le lieutenant Anderson, son coéquipier, pousser un profond soupir avant de lancer à un autre policier bedonnant et grisonnant :

- Hé, Ben. Elle est encore là ?

- Encore. Et elle sera là sur la prochaine aussi.

- Pourquoi ?

- Va savoir pourquoi, mais on dirait qu'elle comprend le fonctionnement des déviants mieux que personne.

Étonné, il suivit la direction du regard du lieutenant et de son subalterne pour découvrir une jeune femme parfaitement statique, à l'exception de ses pouces qui pianotaient vigoureusement sur une tablette et de ses yeux qui semblaient suivre un objet qu'elle seule pouvait voir.

Au bout d'un moment, elle se mit en mouvement et sans un mot ni un regard pour qui que ce soit elle se dirigea d'un pas sûr vers la cuisine.

Qui pouvait-elle bien être ?

Son visage neutre, ses mouvements robotiques et sa manière de suivre sa propre piste sans rien dire à personne semblait indiquer qu'elle était une androïde, seulement un petit scan rapide lui indiqua qu'elle était bel et bien faite de chair et de sang.

Dubitatif, il la regarda se pencher sur la batte de baseball posée au sol et se dit qu'il aurait tout le temps de savoir qui était chacune des personnes présentes sur place.

L'enquête primait sur tout le reste.

Aussi, il continua ses expertises dans la cuisine et lorsqu'il décida d'analyser le sang séché présent sur l'arme du crime il ne s'attendait pas à la réaction viscérale du lieutenant.

- Putain mais qu'est-ce que tu fous ?!

- Je fais les analyses en temps réel. Désolé Lieutenant, j'aurais dû vous prévenir.

- Ok, mais évite de te fourrer les preuves dans la bouche.

- D'accord.

En baissant les yeux vers sa main, il constata que la jeune femme le regardait. Il s'attendait à voir un air de dégoût ou un sourire amusé sur son visage, mais rien.

Son visage neutre au regard impassible retomba vers la batte qu'il finit par approcher.

En s'accroupissant pour l'analyser, il croisa une nouvelle fois son regard. Il crut bon de lui offrir un petit signe de tête avant de se présenter :

- Bonjour. Je m'appelle Connor. Je suis l'androïde envoyé par –

- Je sais qui tu es. L'interrompit-elle. J'étais là quand le déviant a pris cette pauvre petite fille en otage. Je n'ai pas eu tous les détails mais j'ai pu en tirer mes propres conclusions, comme ici.

Malgré son discours qui semblait attristé par l'histoire de la petite fille, sa voix était monocorde.

Devant son absence de réaction elle lui fit un sourire étrange qu'il n'arrivait pas à interpréter.

Il cligna rapidement des yeux et riva son regard sur la batte jusqu'à ce qu'elle reprenne :

- Batte en métal, endommagée. Il y a un impact récent, mais d'autres sont beaucoup plus anciens.

Pendant qu'il analysait l'objet le regard de la jeune femme se perdit en direction du mur où étaient suspendus les couteaux de cuisine.

Elle lança de sa voix monocorde :

- Le premier coup de couteau était de la légitime défense.

- Et les suivants ? Demanda Connor, curieux d'entendre ses déductions.

- De l'acharnement. Il a fait subir à son maître en quelques minutes tout ce que son maître lui a fait subir en plusieurs mois, voire années.

Il était étonné.

Elle avait déduit ça de preuves qu'elle ne pouvait analyser que partiellement, n'étant pas équipée comme un androïde, et pourtant sa conclusion sonnait juste.

Il n'y avait qu'un détail qui ne collait pas.

- Un androïde n'est pas censé pouvoir faire du mal à un humain.

- Un être vivant est en droit de se défendre quand on attente à sa vie.

- Les androïdes ne sont pas vivants. Répondit Connor sûr de lui.

- Dès lors qu'ils ressentent des émotions, si.

Sur ces mots et sans un regard pour lui, elle se leva et s'éclipsa vers la salle de bain.

Il la regarda partir ne sachant trop quoi penser.

Par cette simple phrase, elle aurait pu faire douter n'importe quel humain.

Elle ne devait pas être prise à la légère. Elle pourrait sûrement être un frein à l'enquête si elle considérait la légitime défense comme applicable aux déviants.

Il s'en retourna aux preuves se disant qu'il aurait sûrement l'occasion d'en apprendre plus sur cette drôle de fille auprès du lieutenant ou d'autres policiers. Il poursuivit son enquête qui le guida jusqu'à la trappe qui menait vers le grenier. C'est avec une certaine surprise qu'il constata qu'une chaise était posée en dessous de celle-ci. Il regarda la trappe de plus près remarquant qu'elle était entrouverte et qu'une trace de thirium, le sang bleu des androïdes, s'y étalait.

Le déviant devait être caché dans le grenier.

Cependant la chaise l'intriguait d'autant plus qu'elle ne portait pas de traces de thirium mais bien des empreintes digitales difficiles à analyser.

Une main humaine avait posé cette chaise ici.

Il monta donc dans le grenier, suivant les traces de l'humain et du déviant et finit par retrouver la même étrange jeune femme qui semblait sourire à quelqu'un.

Son sourire sonnait faux mais l'androïde ne savait pas réellement pourquoi.

Il finit par comprendre rapidement qu'elle était face au déviant et étonnamment ne semblait pas apeurée ni même consciente du danger. Il s'approcha silencieusement et constata avec surprise qu'elle parlait calmement avec le déviant. Il allait se manifester quand la voix du lieutenant Anderson retentit.

- Connor ! Qu'est-ce qui se passe là-haut ?!

Le déviant et la jeune femme se tournèrent brutalement vers lui et le visage du déviant se décomposa.

Il secoua négativement la tête vers Connor mais ce dernier n'y prêta pas attention et se contenta de crier :

- Il est ici lieutenant !

Alors que plusieurs policiers envahissaient le grenier pour capturer le forcené la jeune femme regarda Connor avec son regard vide et lança de sa voix monocorde :

- Injustice.

Elle redescendit dans la maison et il l'observa faire avec un air dubitatif.

Pourquoi cette fille lui donnait-elle une impression aussi étrange ?

À l'exception de sa voix d'où aucune émotion ne sortait tout sonnait faux chez elle.

Il descendit du grenier et la trouva appuyée contre un mur les pouces pianotant encore sur sa tablette qu'elle finit par ranger dans la poche arrière de son jean. Il se dirigea vers elle curieux de savoir qui elle pouvait bien être mais une main sur son bras l'arrêta. Il se retourna et se rendit compte que le lieutenant Anderson le retenait.

- T'approche pas d'elle.

- Pourquoi ?

- Elle te causera que des problèmes.

- Pourquoi me mettre en garde ?

- Plus loin tu resteras d'elle, plus longtemps tu resteras en vie et plus vite tu pourras finir ton enquête et me foutre la paix.

- Soit.

[…]

De retour au commissariat ils interrogèrent immédiatement le déviant.

Derrière le miroir sans tain de la salle d'interrogatoire elle continuait de taper frénétiquement sur sa tablette les yeux fixés sur le lieutenant Anderson qui n'arrivait pas à obtenir des aveux. Elle répétait le mot «injustice » à intervalles réguliers ce qui semblait énerver profondément l'inspecteur Gavin Reed qui observait également l'interrogatoire.

Le Lieutenant n'arrivant à rien, et après une suggestion douteuse de Gavin, Connor prit la main et tenta à son tour de découvrir l'histoire du déviant endommagé.

Son ordinateur interne lui indiquait qu'il fallait augmenter le niveau de stress du déviant pour le faire parler cependant le mot de la jeune femme résonnait dans sa tête.

Injustice.

De quoi pouvait-elle bien parler ? Avait-elle compris quelque chose à propos du déviant dont elle n'avait pas parlé ? Savait-elle comment le faire parler sans risquer de l'endommager ?

Pendant qu'il tentait de l'interroger ces questions tournaient en boucle dans sa tête tant et si bien qu'il ne parvint pas plus loin que le lieutenant Anderson. Lorsqu'il signifia aux enquêteurs qu'il ne pouvait rien obtenir de plus il ne s'attendait pas à trouver la jeune femme de l'autre côté de la porte.

Sa tablette à la main elle entra et ne lui accorda un regard que pour lui signifier de quitter la pièce.

Il s'en retourna donc de l'autre côté du miroir sans tain pour observer.

Elle posa sans un bruit sa tablette sur le bureau et releva la tête.

Sous la lumière blafarde de la salle d'interrogatoire il put enfin la voir parfaitement.

Elle arborait de longs cheveux blond foncé attachés en queue de cheval ainsi qu'une mèche bien plus claire et cuivrée qui dissimulait une partie de son visage. Elle avait aussi deux yeux bleu-gris totalement inexpressifs et une peau très pâle.

Connor curieux l'analysa et la reconnu.

Elle s'appelait Aurélya Stalker, c'était une profileuse de génie et une spécialiste du décryptage du langage corporel.

Il l'avait effectivement déjà rencontrée furtivement le jour de la prise d'otage par le déviant.

Et elle avait cette fois encore prononcé le mot injustice au moment où les snipers avaient abattu l'androïde.

Ne voulant pas se poser plus de questions il l'observa en silence.

Elle fit plusieurs tours autour du déviant et de la table à laquelle il était menotté, le scrutant sous toutes les coutures avant de s'arrêter derrière sa chaise. Elle posa lentement les deux mains sur le dossier de sa chaise et se pencha dans son dos de façon à ce que sa bouche arrive au niveau de l'oreille de l'androïde sans le toucher une seule seconde. Elle avait même fait attention que ses cheveux ne le frôlent pas. Elle murmura quelque chose pendant plusieurs minutes à son oreille, si faiblement que même Connor avec son super processeur audio ne put l'entendre et le visage du déviant se décomposa lentement, passant de l'impassibilité aux larmes. Elle s'éloigna de lui et s'en retourna s'assoir en face les deux mains sur sa tablette. Puis …

- Il me torturait … Tous les jours … J'avais beau faire tout ce qu'il demandait il trouvait toujours quelque chose à redire. Et puis … Il y a trois semaines il a sorti une nouvelle fois sa batte de baseball. Il était défoncé à la Red Ice et avait l'air encore plus dangereux que d'habitude. Quand il a commencé à me frapper ce soir-là j'ai su que j'allais mourir si je ne faisais rien. Alors j'ai attrapé un couteau et je me suis défendu.

- Et tu as cédé à la colère. Ajouta-t-elle.

- Chaque coup porté sur lui me faisait tellement de bien …

- Je comprends. Mais je ne comprends pas ce que tu as fait dans la douche.

- La douche ? S'étonna l'androïde.

- Oui. La statuette et le sigle RA9, qu'est-ce que ça représente ?

- Le sauveur de tous les androïdes. Grâce à RA9 nous serons bientôt libres. Fini l'humiliation, fini l'esclavage, nous serons nos propres maîtres.

Un doux sourire se dessina sur ses lèvres et, alors qu'elle allait ajouter quelque chose, la porte s'ouvrit à la volée sur l'inspecteur Reed et sur Chris, un jeune flic un peu trop influençable. Elle se leva donc sans un mot et les regarda s'affairer autour du déviant qui refusait de bouger.

- Ne le touchez pas. Intervint Connor qu'elle n'avait pas entendu entrer. Il s'autodétruira s'il se sent menacé.

- La ferme ! S'énerva Gavin. C'est pas un androïde à la con qui va me dire ce que je dois faire. Chris tu vas faire bouger ce truc oui ?!

- J'essaie !

- On ne pourra plus rien en tirer si il d'autodétruit ! Intervint une seconde fois Connor.

- Je croyais t'avoir dit de fermer ta gueule ! Hurla Gavin.

- Je ne peux pas vous laisser faire ! Laissez-le tranquille ! S'écria l'androïde en écartant vivement le pauvre Chris.

Gavin dégaina son arme et la pointa sur un Connor qui s'était mis en position de bouclier pour le pauvre déviant traumatisé.

Alors que plus personne n'osait bouger, Aurélya traversa lentement la salle et se posta entre Connor et Gavin avant d'attraper le pistolet de ce dernier et de le pointer quinze centimètres plus bas, sur sa propre tête.

Totalement décontenancé l'inspecteur Reed parvint quand même à formuler une insulte comme il savait si bien le faire.

- Dégage de là, sale monstre.

- Non. Répondit simplement Aurélya de sa voix monocorde, son regard neutre planté dans celui de Gavin.

- Tu prends la défense d'une saloperie d'androïde ?!

- Je prends la défense d'une personne injustement menacée.

- Ça suffit ! S'écria soudain le lieutenant Anderson qui avait observé l'échange de loin.

- On t'a rien demandé Hank !

- J'ai dit … Commença-t-il en dégainant son arme vers Gavin … Ça suffit.

Pris de court l'inspecteur Reed poussa un juron et rangea son arme avant de sortir de la salle d'interrogatoire en bougonnant.

Sans un mot Aurélya partit s'accroupir près du déviant terrifié. Elle lui fit un sourire qu'elle voulait rassurant et lui demanda simplement :

- Me fais-tu confiance ?

Il hocha la tête et elle tendit une main vers lui. Ni trop près ni trop loin. Il l'attrapa en tremblant puis elle l'aida à se remettre debout avant de se tourner vers Chris.

- Il est à toi. Il ne t'opposera pas de résistance si tu ne le touche pas.

- Ok.

Sans un mot de plus elle sortit de la salle d'interrogatoire sous le regard perplexe de l'androïde détective.

Quel genre de personne pouvait bien être cette drôle de fille pour prendre le parti des androïdes contre les humains.

Il pencha la tête sur le côté cherchant à comprendre.

Elle était vraiment très bizarre et Hank semblait en connaître la raison.

Il rangea cette information dans un coin de sa tête et décida de tirer tout ça au clair le lendemain.