Bonsoir !
Voilà ça fait un petit moment, j'avoue avoir écrit ce chapitre très lentement. Je l'ai voulu comme une suite de petits tableaux, et je l'ai longuement mûri et peaufiné, et j'espère qu'il vous plaira :)
Enjoy !
CHAPITRE ONZE : Indian Summer
I
Aomine remonta le couloir ponctué de néons avec une drôle d'impression, comme si son estomac était plus léger, et comme il n'y était pas accoutumé, il avait la sensation que cette partie de lui d'habitude lestée d'angoisse et nauséeuse s'était pratiquement mise à flotter dans sa cage thoracique. Comme s'il était légèrement ivre, un sentiment de douce euphorie brouillait les contours et les angles d'ordinaire agressifs. D'habitude, le monde entier lui apparaissait comme ce couloir à l'éclairage cru qu'il traversait, et qui ne lui épargnait aucun détail. C'était glacial, défini, aseptisé. Et maintenant, la lumière ne lui semblait plus tracer des limites, mais esquisser des lignes de fuite. Les couleurs, moins froides, se chargeaient de nuances. Les ombres reprenaient leur place au tableau. Elles se lovaient dans les recoins et donnaient du relief au monde en deux dimensions où il avait eu la sensation de vivre piégé pendant si longtemps. Aussitôt, il perçut le danger : trouver le bonheur, c'est toujours accepter de le perdre. La possibilité de bonheur, l'horizon de la guérison portait l'espérance et la liberté, mais aussi la vulnérabilité et le doute. Était-il seulement prêt pour ce monde qu'il entrevoyait ce soir ? Pouvait-on seulement y être prêt ?
Ces questions se dissipèrent bien vite tandis qu'il regagnait l'enceinte éclairée et bondée du stade. Il retrouva vite sa place et regarda le terrain encore vide où la suite du match s'apprêtait à se jouer. Il posa les coudes sur ses genoux et se mordilla les jointures des doigts tout en regardant le parquet se remplir progressivement de joueurs à l'approche du troisième quart-temps. Il était toujours extrêmement nerveux, mais le sensation lui semblait plus naturelle, moins contraignante qu'au début du match. Comme s'il était un peu plus certain de ce qu'il fichait ici, et que son envie d'y être l'emportait sur la marée d'angoisse qui menaçait de déferler. Il voulait revoir Kagami sur le terrain... et surtout le voir gagner.
On siffla la remise en jeu, et ses yeux experts se remirent à suivre attentivement tous les déplacements des joueurs. Chaque fois, il se crispait quand il sentait venir une action défavorable aux Pelicans, mais chaque fois, elle était contrée avec brio. L'équipe était de toute évidence solide, avec une entente collective très satisfaisante à voir. C'était un match déjà passionnant à regarder en soi, et ça l'était encore plus avec Taiga qui illuminait le terrain, comme s'il pliait les perspectives pour qu'elles convergent sur lui, comme s'il appelait la lumière des projecteurs. Sur le parquet, il était dans son élément, si bien que le ballon paraissait une simple extension de son corps dès qu'il l'avait en main.
Aomine finit par perdre le score, simplement absorbé par la chorégraphie maîtrisée qui se jouait devant lui. Malgré tout, c'était un sentiment doux amer que d'assister à un match pro, et il avait l'impression qu'il y avait comme une sorte de vitre invisible le séparant de cette réalité qui n'était plus la sienne, même si ce soir il la partageait un peu en la vivant avec son homme. Et ça lui faisait prendre conscience également de la longueur du chemin qu'il lui restait à faire. Il repoussa pourtant cette idée, car il savait qu'il n'arriverait à rien s'il n'avançait pas par étape, jour après jour.
Quand le buzzer final résonna, il sortit de sa transe et comprit rapidement à l'engouement de la foule que les Pelicans venaient de remporter le match. Il jeta un coup d'œil au tableau des scores et sourit. Son équipe favorite avait obtenu la victoire avec une belle avance.
II
Kagami stoppa sa course pour un dernier panier à la sonnerie du buzzer, et s'appuya sur ses genoux, hors d'haleine. Sans doute grâce à l'effet vivifiant de la présence d'Aomine, il s'était donné pour ce match encore plus que d'habitude, ne se laissant aucun répit, cherchant à chaque instant à triompher de ses limites et à tirer parti de la moindre opportunité. Il était resté focalisé sur le moindre détail, ne s'autorisant pas à dévier un seul instant pour ne pas se laisser submerger par le doute, ni par aucune pensée qui aurait pu le distraire du moment présent. Et il savait que l'entrevue avec son homme pendant la mi-temps était pour beaucoup dans cet état d'esprit. Ça avait renforcé sa détermination, ça lui avait donné une raison de gagner, et même de briller. Il voulait que son homme soit fier de lui et avant tout, il voulait le faire rêver de nouveau.
En se redressant, il croisa le regard d'Aomine dans le public, et le sourire qu'il lui adressa fit fondre son cœur comme de la guimauve. Et c'était bon, car ce sourire, il l'avait trop rarement vu. Il lui donnait de l'espoir et allégeait son fardeau, cette inquiétude qui le taraudait presque en permanence même quand il n'en avait pas vraiment conscience. Il rendit son sourire à son homme, du moins jusqu'à ce qu'un coéquipier ne lui donne une accolade plutôt brutale qui le fit tressaillir. Il prit quelques instants pour fêter sa victoire sur le terrain, salua l'équipe adverse, et se hâta vers les vestiaires. Il était pressé de retrouver son homme et de rentrer. Bien sûr, ça prit un temps fou, il n'échappa pas au debrief, à une interview, mais prit la poudre d'escampette dès qu'une ouverture se profila, et pour cause : il n'y avait pas qu'au basket qu'il savait exploiter une opportunité pour contourner la défense. Dès qu'il avait rejoint les vestiaires, il avait envoyé un texto à Ao pour lui demander de l'attendre, mais il avait pris beaucoup de temps et il commençait à se demander s'il n'était pas déjà parti. Fébrile, il repêcha son portable dans sa poche pour consulter ses messages. Et aussitôt, un grand sourire illumina son visage. Aomine était toujours là, ayant trouvé refuge dans un taxi pour patienter jusqu'à son arrivée.
N'y tenant plus, il courut jusqu'à la sortie. Il repéra rapidement le véhicule et le rejoignit en quelques enjambées. Il ouvrit la portière et se laissa tomber sur la banquette arrière avec un soupir de soulagement. Puis, il regarda son homme.
« Désolé, love... J'ai fait au plus vite, souffla-t-il.
— T'excuse pas, baka. »
Il voulut ajouter quelque chose, mais Aomine l'en empêcha en couvrant ses lèvres des siennes, faisant naître un frisson électrique qui courut le long de sa colonne vertébrale. C'était comme une éclaircie après l'orage, un puits de lumière qui venait illuminer cet endroit où reposent les émotions enfouies. L'amour déferlait, la joie comme retenue jusqu'à présent, comme si elle ne pouvait vraiment s'exprimer qu'au contact de son homme. Il se laissa aller dans ses bras, ne quittant ses lèvres que pour enfouir son visage contre son épaule.
« I'm so glad you came, love... I couldn't have made it without you...
— Bullshit. You were amazing. But... I'm glad too... »
Kagami serra son homme dans ses bras. Il se rendit à peine compte que le taxi redémarrait. Il flottait sur un petit nuage. Le doux roulis du véhicule, le ronronnement du moteur le berçaient tandis qu'il continuait de s'agripper à son homme comme s'il venait de le retrouver après une longue séparation. Les doigts d'Aomine massaient doucement son cuir chevelu, et il eut la sensation de retrouver son foyer, cet endroit où il se sentait en sécurité.
Même s'ils s'étaient serré les coudes, son homme avait parfois été un étranger au cours des derniers mois. C'étaient comme si entre eux, brumes et ténèbres avaient parfois occulté la silhouette de l'autre et qu'ils s'étaient perdus malgré eux, retenus par leurs propres démons et batailles intérieures, loin de celle qu'ils étaient censés livrer ensemble. Mais ce soir, il n'y avait ni brumes ni ténèbres, il n'y avait aucun obstacle à la chaleur et au rayonnement de la présence de son homme.
Il se sentait si fatigué et heureux qu'il aurait pu s'endormir sur place dans cette douce chaleur, mais il ne voulait pas perdre une miette de cette soirée. Il voulait passer un moment avec son homme, parler du match, boire un verre ensemble, rire et anticiper le futur.
III
Quand ils arrivèrent chez eux, la nuit était tombée depuis longtemps. La chaleur étouffante du jour avait cédé la place à une atmosphère dense, nuancée par une pointe de fraîcheur. La pluie s'était refusée à tomber, et dans le ciel les nuages battaient en retraite, laissant apercevoir des étoiles fugitives palpitant dans l'azur presque noir. L'air embaumait l'herbe humide et les belle-de-nuit qui avait déployé leurs corolles mauves à la faveur des ténèbres. Derrière eux, le taxi s'en retourna vers la ville, les laissant seuls devant la grille. Ils traversèrent leur jardin sans se presser, profitant des parfums et des ombres floues de la nuit, main dans la main. Ils gardèrent le silence, trouvant chacun une sérénité profonde dans ce moment d'intimité sous les étoiles. Puis, ils allèrent s'installer sur leur galerie ouverte, chacun dans son rocking-chair avec un verre de bourbon on the rocks. Quelques lucioles se promenaient dans les hautes herbes au fond du jardin, seule lumière avec celle des étoiles et de la lune intermittente. La brise était presque fraîche à présent, mais après la chaleur du jour, c'était un soulagement. Ils gardèrent leurs mains liées, écoutant le léger grincement des rocking-chair, savourant le goût à la fois âpre et enveloppant du bourbon.
Aomine écoutait la nuit bruissant en sourdine, se délectant de la chaleur de l'alcool dans son ventre, et de celle de la main de Kagami sur la sienne. Il restait pensif, se remémorant le match tout en mêlant ces images avec celles du passé. Il lui semblait avoir vécu plusieurs vies avec Kagami, parce que les différentes périodes de leur histoires avaient été si contrastées, si différentes. Et rarement ils avaient trouvé la paix. Même depuis leur installation ici, il avait erré sur le sentier épineux de la dépression, et à la façon d'Alice, il avait parfois la sensation d'avancer seulement pour mieux revenir sur ses pas. Et pourtant, peu à peu le paysage changeait, les contrées qu'il pensait familières prenaient des teintes et des nuances qui n'y étaient pas la veille. Il était capable de les voir, maintenant, alors qu'auparavant tout se confondait dans une brume grise. Il leva les yeux vers le ciel et se dit que la revers de la médaille était que son monde cadré était devenu bien trop vaste. Et parfois il était tétanisé par cette immensité. Tout repos lui semblait impossible. Est-ce que cette richesse qu'il retrouvait, trop abondante, ne finirait-elle pas elle aussi par ramener à l'indifférencié ? Est-ce qu'il ne se noierait pas dans ces couleurs jusqu'à n'y discerner plus que du blanc ? Il l'ignorait. Il n'avait pas trop le choix, parce qu'il ne voulait plus revenir en arrière. Alors il lui fallait avancer dans ce monde dont l'immensité le cernait de tout côté. Et peut-être, peu à peu, avoir la sensation de ne plus y dériver, mais simplement d'en faire partie.
Kagami jeta un coup d'œil à son homme, qui semblait de nouveau égaré loin dans ses pensées. Il se demanda ce qu'il pouvait voir dans ce ciel qu'il observait ainsi. Et tandis qu'il se posait la question, le silence commença à lui sembler pesant. Même s'il respectait la contemplation muette de son homme, il ne voulait pas qu'il s'éloigne dans les méandres de son esprit, là où il ne pouvait pas le suivre. Et pourtant, il ne trouvait pas les mots. À vrai dire, il ne trouvait même pas les mots pour exprimer ses propres ressentis. Depuis qu'ils s'étaient installés ici, tout s'était passé si vite. Comme toujours, il s'était lancé à fond dans ce qu'il entreprenait, souhaitant éviter de se laisser rattraper par les doutes. Il ne voulait pas trop réfléchir, simplement aller de l'avant. Et il l'avait fait. Mais avait-il pris un seul instant pour stopper sa course, pour se poser sans chercher à agir, pour cesser de « brasser de l'air », comme le disait parfois Aomine ? Non. Il voulait juste que son homme aille mieux, et il ne se laissait pas le temps de douter sur quoi que ce soit. Mais... L'étrange malaise qu'il ressentait ce soir face au silence de son homme était dû au fait qu'il reflétait le sien, réalisa-t-il. Il redoutait ce silence, car il avait peur du temps qui se fige, peur d'entendre le chuchotement des pensées, de se perdre lui-même. Pendant tout ce temps, il avait été si concentré sur Aomine, mais il n'était pas son infirmier ni son psy, et s'ils voulaient encore partager des choses... Alors, lui aussi devait s'ouvrir. Mais comment fait-on quelque chose à la fois si simple et si délicat ? De quoi parle-t-on ? Comment formule-t-on ses mots ? Est-ce qu'on doit analyser ses propres mots, ou juste les laisser filer ? Il ne maîtrisait pas les règles de ce jeu-là, et ça le mettait mal à l'aise. Et pourtant, il sentait qu'ils en avaient besoin tous les deux. Obscurément, il savait que même si leur couple avait survécu à de rudes épreuves, il fallait le renforcer. Certes, ce soir, il avait éprouvé quelque chose de particulier, et ce n'était pas toute la première fois. Il y avait toujours ces moments d'éclaircie qui lui rappelait tout ce qu'ils pouvaient être encore, au-delà d'eux-mêmes, dans cet avenir informe, dans ce présent qu'ils cherchaient à habiter pleinement.
Après ce match, il avait droit à deux jours de repos. Et il se promit de les employer à trouver des débuts de réponses à ses questions. Il prit la main de son homme et y posa un baiser.
« Tu veux aller te coucher ? demanda-t-il doucement.
— Ouais... Je suis claqué. »
Kagami se pencha vers lui et leurs lèvres s'effleurèrent avant de se presser avec tendresse, lentement. Puis, ils se levèrent et regagnèrent l'étage et leur grand lit, qui leur semblait ce soir l'endroit le plus attirant et le plus confortable de la terre entière.
IV
Un rayon de soleil réveilla Aomine le lendemain. D'ordinaire, il détestait cette sensation qui l'arrachait au nid duveteux de ses rêves. Mais ce matin, il trouvait la caresse tiède et douce, invitatrice. Il se tourna sur le dos et ouvrit les yeux. Le silence habituel régnait, troublé seulement par l'écho d'une agitation en cuisine. Il secoua la tête en bâillant : vraiment, impossible de convaincre le tigre de rester dans sa tanière après le lever du soleil. Depuis aussi loin qu'il le connaissait, il avait toujours été pareil. Et ça ne lui déplaisait pas. C'est toujours rassurant de voir que certaines choses ne changent pas. À travers les tempêtes qui balaient l'existence, Kagami d'une façon ou d'une autre était resté en partie Kagami, cet ado dont il était tombé amoureux comme on tombe d'une falaise. Plus rien n'avait été pareil après leur rencontre, sa vie avait pris un tour différent, lui-même avait changé... Tout en restant aussi, supposait-il, la même personne qui traînait au lit à rêvasser qu'il était déjà à l'époque.
Il s'étira, se demandant ce que le week-end leur réservait. Cela faisait un moment qu'ils n'avaient pas pu partager deux jours entiers ensemble. Basketteur professionnel, c'était un boulot très prenant. Et maintenant qu'il y pensait, Aomine craignait presque ces deux jours. Et si jamais ils n'avaient rien à se dire ? Et si jamais ils s'ennuyaient ? Et si jamais il se sentait juste trop déprimé ?
Il soupira. Il se fatiguait lui-même quand il pensait comme ça. Il se frustrait, surtout. Rien ne lui paraissait jamais simple. Ça aussi, c'était fatiguant. Il repoussa avec impatience ces pensées tout en se débarrassant à coups de pied de couvertures déjà encombrantes dans la chaleur de la matinée. Puis, il s'habilla et descendit dans la cuisine.
Bizarrement – parce que c'était indéniablement simple – le sourire de Kagami chassa une partie de ses appréhensions. Peut-être parce que ce matin, ce sourire était plus léger. Bien sûr Kagami ne le faisait pas exprès et de toute façon il ne pouvait pas le blâmer de se comporter ainsi, mais souvent son sourire était voilé, prudent, comme s'il était toujours un peu sur ses gardes avec lui. C'était pesant, et il ne savait pas comment le lui dire, et qu'il avait l'impression que son reproche était injuste. Mais l'inquiétude de son homme lui pesait comme un nuage noir. Surout qu'il se disait qu'il aurait suffi qu'il aille mieux pour qu'il se dissipe. Mais non. Ça aurait été trop simple.
Il s'avança dans la cuisine et embrassa son homme.
« Ça va love ? Encore tombé du lit ?
— Nan, c'est pas tout à fait ça. J'imagine qu'on peut juste dire que j'avais envie de me lever !
— Ah... T'as déjà récupéré du match d'hier ?
— Plutôt bien. Et puis une victoire comme ça, ça donne la pêche ! »
Comme pour accentuer son propos, Kagami fit sauter un pancake dans sa poêle et parvint à le retourner d'une main de maître. Ça le fit rire.
« Ouais, je vois que t'as la forme olympique. J'ai bien dormi aussi.
— Ouais et d'ailleurs c'est même plutôt toi qui es tombé du lit ! Il est à peine dix heures !
— Sérieux ? grogna Aomine. C'est ce foutu soleil... »
Ce qui fit rire son homme, un rire lumineux et impitoyable qui serra son cœur de bonheur. Il se servit son café et s'attabla, dégustant à petites gorgées le breuvage sombre et amer. Son homme ne tarda pas à le rejoindre avec une belle assiette de pancakes qu'ils savourèrent avec de la confiture de fraise. Tout en dégustant son petit-déjeuner, Aomine observa les traits détendus de son homme, et se dit que ces deux jours l'angoissaient un peu parce qu'au fond de lui, il avait aussi un peu peur que Kagami s'ennuie avec lui. Après tout, lui qui débordait tant d'énergie, comment pouvait-il s'épanouir à ses côtés ? À l'époque, au moins, il se défendait sur un terrain de basket... Cette pensée amère lui noua l'estomac et il reposa sa fourchette. Puis, il demanda :
« Love... Tu veux faire quoi ce week-end ?
— Rien de particulier. Plutôt envie de me poser. Et toi ?
— Je sais pas trop... J'imagine que... pareil que toi.
— Alors ça me va parfaitement. »
De nouveau, Kagami lui adressa ce même sourire lumineux, et Aomine reprit sa fourchette.
V
Une fois n'était pas coutume, ils avaient passé l'après-midi au jardin. Kagami avait aidé son homme avec son potager. Il avait fallu désherber, et alors que le soleil commençait peu à peu décliner, le rouge ne pensait plus qu'à une seule chose : étancher sa soif. Mais il se sentait aussi fourbu et satisfait, heureux d'avoir participé au nouveau hobby de son homme, d'avoir un peu contribué à ce processus de guérison dont le jardinage n'était qu'un des aspects. Et puis, c'est vrai que c'était plutôt reposant pour l'esprit d'occuper ses mains de cette manière. À vrai dire, il n'avait pensé à rien de particulier de toute la journée, y compris à ses deux sujets de préoccupation majeurs : la santé d'Aomine, et sa propre carrière au basket.
Il épongea son front en sueur et jeta un coup d'œil à son homme, qui semblait infatigable lorsqu'il travaillait au jardin, et lui demanda :
« Et si je nous faisais une limonade bien glacée ? »
Le brun releva la tête et lui sourit.
« Ouais, bonne idée. » Il regarda le potager d'un air critique, et ajouta : « De toute façon, je pense qu'on en a terminé pour aujourd'hui. Alors allons-y pour les rafraîchissements, et après, une bonne douche sera pas de trop !
— C'est un programme qui me convient ! »
Kagami laissa son homme terminer et ranger les outils, tandis qu'il regagnait la maison pour se laver les mains et se mettre au travail. Dix minutes plus tard, la limonade était prête et il rejoignait son homme sur la terrasse pour savourer leur boisson fraîche. Il poussa un soupir de satisfaction en s'asseyant dans son rocking-chair, contemplant le soleil qui dansait derrière le feuillage des cimes.
« En tout cas t'as raison, c'est sympa le jardinage. J'ai passé une super aprem. Je trouve que ça... canalise, en quelque sorte. »
Aomine hocha la tête :
« Ouais, c'est pour ça que j'aime ça. C'est une manière de ne pas penser, mais d'une façon positive. Je suis content si ça t'a plu.
— Ça m'a carrément plu. On recommence quand tu veux. »
Le sourire d'Aomine trahit le plaisir qu'il avait à entendre ça, et ça réchauffa son cœur aussi. Il trempa les lèvres dans sa limonade glacée et but quelques longues gorgées désaltérantes, qu'il conclut d'un grand soupir de soulagement, et son homme fit de même. Ils ne dirent rien pendant quelques instants, contemplant leur jardin en profitant de la légère brise qui s'était levée avec le soir. L'air était riche de parfums de fleurs et d'herbe chauffée au soleil, et l'atmosphère d'un calme profond invitait à la rêverie silencieuse. Mais au bout d'un moment, ils se mirent à discuter, de tout et de rien. Et lui qui avait craint que ce ne soit difficile, se trouvait finalement ce soir étrangement disposé à parler et même parfois, à se confier. Il évoqua son enfance aux USA, donnant des détails qu'il n'avait jamais racontés à Aomine, pas parce qu'il ne voulait pas le faire dans l'absolu, mais parce que lorsqu'il avait rencontré le brun et dans les années qui avaient suivi – et d'une certaine manière c'était toujours le cas – il était concentré sur le présent et l'avenir, même si trop souvent ça ressemblait surtout à une fuite en avant. Ça faisait du bien aussi d'évoquer son passé, ses racines, et de permettre à son homme de mieux le connaître, révéler davantage de nuances de sa personnalité. Aomine écoutait, posait des questions de temps à autres et commentait ou faisait des blagues. C'était si naturel... et il s'aperçut qu'il en avait eu besoin pendant longtemps, sans en avoir vraiment conscience. Le temps passa vite, et la nuit commençait déjà à tomber quand il se souvint qu'ils ne s'étaient pas encore douchés. Ils avaient mangé les restes d'une salade froide qu'il avait préparée pour le déjeuner, mais ils étaient toujours aussi poisseux. Et de toute façon, la fatigue de la journée commençait à tomber.
« Et si on allait se laver ?
— Ouais, bonne idée. »
Et tout naturellement, ils entrèrent dans la salle de bain ensemble et commencèrent à se déshabiller. Le fait qu'ils ne se soient pas posé de questions – lui en tout cas, peut-être qu'Aomine cogitait dans son coin – l'étonna. En effet, ils ne prenaient plus tellement de douches ensemble, par manque de temps et pour des raisons de rythme de vie différents, mais ce n'était pas le motif principal. En effet, cette situation intime avait tendance à inviter à une sensualité dont ils s'étaient beaucoup éloignés ces derniers temps. Ça aussi, Kagami l'avait mis de côté, parce que ça avait tendance à l'angoisser d'y penser, surtout à mesure que les semaines s'accumulaient. Il avait eu l'espoir que ça s'améliorerait une fois aux USA, mais... En même temps, ce n'était pas étonnant qu'au bout d'un an de séparation et étant donné les circonstances, tout redevienne soudainement comme avant.
Et donc, ils n'avaient pas couché ensemble depuis maintenant presque un an. Pas depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus avant l'hospitalisation d'Aomine. Reconstruire cette intimité charnelle qui avait été une évidence absolue entre eux depuis le début était un processus long et plutôt douloureux. Kagami refusait absolument de mettre la pression à son homme sur le sujet, sachant que ce serait malsain et que ça ne ferait que les éloigner davantage, mais il mentirait s'il prétendait que ça ne lui manquait pas. Sans compter le fait que ne plus pouvoir exprimer son amour de cette manière-là lui donnait aussi l'impression de ne pas être tout à fait complet, et que son couple n'était pas complet non plus. Ça avait créé en lui un vide et une solitude pour lesquels il se sentait coupable, et qu'il ne pouvait pourtant pas s'empêcher d'éprouver. Parfois, il se demandait s'ils se retrouveraient un jour, physiquement parlant, mais ce doute qui le rongeait ne faisait alors que renforcer son angoisse, et le tout n'arrangeait rien à la situation. Au contraire même, ça avait sans doute contribué à la prolonger, car après tout, il ne pouvait pas s'attendre à ce que tout vienne d'Aomine, et le fait que le sujet devienne peu à peu tabou à ses propres yeux rendait compliquée toute tentative de rapprochement.
Ce soir, cependant, il ignorait où était passée son angoisse. Alors il y avait bien ce petit nœud d'appréhension au creux de son estomac, mais rien de plus terrible ne venait le troubler. Alors il accepta simplement cet état de fait. Il mata du coin de l'œil le corps bronzé de son homme, et même s'il avait changé, il le trouvait toujours aussi beau et sexy. Puis, il l'attrapa par les hanches et le poussa gentiment dans la douche.
« À la flotte !
— Hey ! Si je veux, d'abord ! »
Cette protestation enfantine le fit rire, et il se dépêcha de le rejoindre sous le jet d'eau tiède.
« Nan, pas 'si tu veux'. J'ai pas envie de dormir à côté d'un fauve puant.
— Parle pour toi ! Tu crois que t'es plus propre que moi, là ?! »
Kagami rigola et attrapa le gel douche et commença sans attendre à laver son homme.
« Peut-être pas, mais toi en tout cas, va falloir que je te savonne minutieusement. »
Aomine soupira, faussement excédé :
« Je pensais pas qu'un jour ce serait mon propre corps qui ferait l'objet de ton obsession pour la propreté.
— Ton corps fait l'objet de toutes mes obsessions », déclara Kagami sans réfléchir, avant de regretter aussitôt. Ses mains se figèrent et il balbutia : « S-Sorry... C'est pas... C'était un truc idiot à dire. »
Et comme Aomine ne répondait rien, il se hasarda finalement à relever les yeux. Il ne sut pas vraiment interpréter son expression, mais il eut l'impression qu'il hésitait. Kagami recommença à le savonner, plus maladroitement, se demandant comment rapporter sa bévue, si toutefois il en avait commis une, il ne savait même plus et ça le frustrait.
« C'est juste... continua-t-il dans un murmure. Enfin... Forcément, j'y pense, quoi. Mais je sais pas... où tu en es.
— Je sais pas non plus... répondit finalement Aomine sur le même ton. C'est pas que j'y pense pas, mais... »
Il fit une pause, et Kagami lui laissa le temps, même si son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il avait peur d'avoir ouvert la boîte de Pandore, et que cette journée qui se passait si bien jusque-là se finisse sur une note amère. Puis, Aomine reprit :
« Depuis que je suis sorti de l'hôpital, y a tellement de chose que j'ai l'impression de recommencer à zéro. Je redécouvre tout. J'étais perdu, Taiga... J'étais plus qu'un fantôme. »
À ces mots, le rouge releva la tête et cette fois soutint le regard de son homme :
« Tu étais ?... »
Le brun hocha la tête doucement et réfléchit un instant avant d'ajouter :
« T'avais raison. Partir... C'était ce dont j'avais besoin. Bien sûr, j'aurais probablement pas pu si t'avais pas tout géré... Mais... C'est pas possible de retrouver le goût de vivre dans un hôpital. Un peu de stabilité, peut-être... Le début d'une guérison, j'imagine... Mais... J'étais loin de tout. Et même toi... J'avais l'impression d'être encore plus loin de toi que quand j'étais à Osaka.
— Je comprends... J'ai... J'ai ressenti la même chose.
— Et maintenant... Chaque fois que je me sens vivant, c'est comme si je redécouvrais tout. Toutes les sensations, tous les possibles... Et je consacre toute mon énergie à tout recommencer. Et j'ai toujours... terriblement peur que pendant ce temps, tu ne fasses que m'attendre. »
De nouveau, Kagami arrêta le mouvement de ses mains, pour prendre le visage de son homme en coupe.
« Non, love... Je peux pas te laisser dire ça. Je suis avec toi dans le présent, tous les jours. Je n'attends pas. Bien sûr j'ai des espoirs pour nous... Mais tu es à mes côtés maintenant. Et j'ai mes propres objectifs. Je n'ai pas besoin de t'attendre parce que tu es déjà avec moi. Et j'ai besoin de ça. Avant toute autre chose. Toi et moi. Tu m'as trop manqué pendant tout ce temps. Je veux juste qu'on soit ensemble, tu comprends ?
— Yeah... Moi aussi.
— Alors perds pas ton énergie à essayer de 'me rattraper' ou quoi que ce soit. La seule chose que je te demande... C'est de pas oublier que je t'aime et que j'ai envie de rien d'autre que d'être avec toi. »
Aomine déglutit et hocha la tête.
« Je comprends...
— Tout ira bien, love... Nous, c'est pas comme un examen que tu dois passer haut la main. Repose-toi sur moi... Fais-moi confiance. Et fais-toi confiance.
— Ok... »
Le brun l'enlaça soudain et le serra contre lui.
« It's alright... poursuivit Kagami en massant sa nuque. I won't leave you, ever. And I know you want me too...
— Yes, I do... »
Ils oublièrent quelques instants leur douche, juste focalisés sur a présence de l'autre, sur sa réalité physique à laquelle ils pouvaient se raccrocher, sur cette étreinte qui était une preuve suffisante des mots qu'ils venaient d'échanger.
Et après ça, Kagami se remit à laver son homme avec une confiance renouvelée, même si son cœur battait encore fort dans sa poitrine. Oui, c'était normal d'avoir du désir. Non, le fait qu'il ne se passe rien n'était pas une preuve qu'ils avaient perdu quelque chose. Et puis, il se passait quelque chose. Retrouver leur intimité passait précisément par ce genre de moment. Alors il prit son temps, redécouvrant le corps de son homme, se guidant à ses réactions pour appuyer davantage sur les points de tension, et travailla longuement à dénouer ses muscles dans un silence qui avait retrouvé sa sérénité.
VI
Aomine ne s'habilla pas après sa douche. Il alla directement au lit, et quand son homme l'y rejoignit, il se blottit contre lui en dépit de la chaleur. Il avait besoin de sentir sa présence, prolonger sans doute un peu la douce ivresse que le massage de Kagami lui avait procuré. Il voulait encore s'accrocher à ce sentiment profond de sécurité qu'il éprouvait si rarement, et qui lui disait que peut-être bien que le monde était vaste, mais qu'on pouvait quand même s'y sentir épaulé, si bien que l'inconnu, le doute et la peur ne pesaient pas autant dans la poitrine. Ce monde sans fin, ces perspectives floues, ils pouvaient y naviguer ensemble. Tant qu'ils restaient près l'un de l'autre, alors la liberté du ciel infini n'était plus si menaçante. Peut-être même qu'ils l'aimeraient un jour, qu'elle les exalterait, qu'elle les transformerait et les guiderait sur des chemins inconnus.
Ce soir, son homme contre lui, il n'éprouvait pas la culpabilité familière qui l'ancrait d'habitude à la réalité. Il s'était tellement habitué à cette réalité qu'il n'y en avait plus aucune autre. Et pourtant ce soir, c'étaient les bras de son homme qui le lestaient et le faisaient se sentir réel. Et il n'y avait rien de plus important au monde. Il n'avait pas envie de prononcer une seule parole, il voulait juste se baigner dans la présence de son homme, en noter chaque nuance. Dans son dos, un filet d'air se frayait un chemin entre les rideaux et venaient caresser son dos, un rayon de lune l'accompagnait, s'étirant sur le lit en leur faisait une couverture de lumière. Contre son torse, son homme reposait, et il tenait sa tête, les doigts glissés dans sa chevelure, comme s'il craignait qu'il ne s'écarte de lui. Il pouvait sentir son souffle chatouiller sa peau nue, tandis que son bras ceignait sa taille en le serrant un peu fort. Il pencha la tête et ses lèvres s'attardèrent longuement dans les cheveux de Kagami pour y poser un baiser.
Puis, le sommeil commença à l'engourdir même si sa conscience se raccrochait encore aux sensations qu'il éprouvait, l'empêchant de sombrer totalement. Il ne voulait pas laisser partir cet instant, où il se sentait... tellement bien. Il ne voulait pas savoir ce que demain lui réservait, il voulait encore être bien, pour toujours, avec son homme dans leur lit, avec la lumière de la lune qui les drapait et la brise nocturne qui les rafraîchissait.
Et pourtant ses pensées et sensations finirent par s'effacer, diluées dans un théâtre d'ombres, dans la symphonie silencieuse qui mêlait les stridulations douces des grillons à des ululements mélancoliques et à la respiration de Kagami qui semblait déjà endormi. Aomine emporta tout ça dans ses rêves qui se firent doux et informes comme la nuit.
