Et bonsoir !
Voici enfin la suite de cette histoire ! Pour être honnête avec vous, j'ai eu une petite traversée du désert après être rentrée de vacances, et ça explique pourquoi j'ai presque disparu du site pendant quelques semaines, que ce soit pour poster ou pour lire. Je ne sais pas si j'ai fini de traverser le désert mais j'ai en tout cas réussi à écrire ça :)
Enjoy !
CHAPITRE DOUZE : End of the Night
I
Le week-end avait filé sans demander son reste et une nouvelle semaine recommençait déjà. Même si l'écoulement du temps lui paraissait moins nébuleux qu'avant, on n'échappe pas si facilement à sa condition humaine et à la perception toute relative du temps. Et ce week-end avait été à la fois long et riche, et fugace comme une averse printanière.
Ce matin-là, Kagami était déjà parti pour son entraînement, et le cadran de l'horloge avançait doucement vers midi. Aomine avait bien dormi, et resta étendu un long moment à rêvasser, toutes sortes de pensées lui traversant l'esprit. Toute sortes d'émotions aussi en découlaient, parfois réconfortantes, parfois glaçantes. Il savait qu'il devait réapprendre à se familiariser avec ses propres ressentis, à les réapprivoiser. Son psy disait que ses émotions étaient profondes et avaient tendance à entraîner sa psyché entière dans un processus, qu'il soit positif ou négatif. Mais rappelez-vous, avait ajouté le médecin, que la plupart des émotions naissent des pensées. On ne peut pas contrôler ses pensées, avait-il répliqué. Non, mais on peut apprendre à les identifier et à désarmer leur puissance de persuasion quand on comprend le mécanisme qui les fait surgir. Ça lui avait paru infaisable au début, mais peu à peu il comprenait ce que ça signifiait. Une pensée en entraîne une autre, et tout un édifice mental se construit, piégeant l'âme dans des affres qu'elle a elle-même fabriquées. Un enfer sur mesure. Tout le monde en a un, plus ou moins vaste et prégnant selon les personnes.
Il décida finalement de se lever. Une fois n'était pas coutume, il avait envie de sortir aujourd'hui, et ça tombait bien, parce qu'il devait justement aller voir ce fameux psy qui lui parlait dans sa tête de si bon matin.
Il enfila quelques vêtements et descendit dans la cuisine où il découvrit avec un léger sourire que son homme lui avait laissé un petit-déjeuner. Il s'attabla, le regard dérivant par la fenêtre vers le jardin qui se déployait sous un ciel dégagé. Depuis qu'il était arrivé ici, il n'avait pas visité la ville voisine, et aujourd'hui semblait un bon jour pour faire une petite promenade. Son rendez-vous n'était que dans l'après-midi, il avait le temps de se balader un peu.
Avant qu'il ne change d'avis ou que ses angoisses n'aient le temps de refaire surface, il commanda un taxi et partit se préparer, un peu nerveux à l'idée de se promener seul dans cette si grande ville. Il se sentait moins angoissé cependant que lorsqu'il était parti pour le match de Kagami, sans doute parce qu'il allait seulement se promener et pas se poser dans un endroit plein de monde où il devrait rester pendant deux heures.
Peu de temps après, il s'engouffrait dans un taxi où la radio diffusait du bues et la chauffeuse n'étant pas bavarde, il put se détendre en écoutant la musique, le regard dérivant sur les paysages verts et humides de la Louisiane. Et une demi heure plus tard, sa conductrice le déposait dans le Vieux Carré, comme il le lui avait demandé. Le centre-ville historique avait un charme et une identité singulières, avec ses immeubles anciens aux façades peintes en vert, jaune ou rouge, ses galeries de style art nouveau, ses lampions datant du carnaval suspendus au-dessus de la chaussée, et ses bâtiments raffistolés après le dernier ouragan. L'air était épais, gonflé par l'arôme alléchant de la cuisine cajun, un bouquet d'épices complété par des notes iodées et des effluves de grillades. L'atmosphère bourdonnait des bruits urbains : la circulation au loin, les éclats de voix dans la rue, et la musique qui sortaient ici et là de l'un des nombreux bars. Dans la lumière vive, riche, presque onctueuse comme un caramel doré, il avait l'impression d'évoluer dans un autre monde, où tout lui paraissait étrange et nouveau. La ville était-elle vraiment si colorée, ou bien la chape de brume qui enveloppait son esprit finissait-elle vraiment par se dissiper, lui laissant retrouver pleinement ses perceptions d'avant ? Avant... Ce mot n'était pas tout à fait juste. Oui, avant la dépression, il avait bien plus de facilité à vivre, à se faire plaisir, et de façon générale il avait beaucoup plus d'énergie, mais était-il heureux pour autant ? Était-il vivant, présent à lui-même, capable de discerner la beauté du monde qui à cet instant lui sautait aux yeux ? Peut-être que le soulagement qu'il éprouvait depuis qu'il avait l'impression d'être sorti de son marasme le rendait plus réceptif... Mais si c'était le cas, il voulait en retenir quelque chose. Il ne voulait plus jamais retourner à « avant », que ce soit celui de la dépression ou celui de sa vie « normale ».
Alors qu'il déambulait en commençant à s'engourdir sous la chaleur du soleil, un bar étroit à la façade quelconque attira son attention, car une chanson des Doors en émanait comme une invitation à venir s'abriter dans la pénombre fraîche de la salle.
Take the highway to the end of the night
End of the night, end of the night
Take a journey to the bright midnight
End of the night, end of the night
Realms of bliss, realms of light
Some are born to sweet delight
Some are born to the endless night
Il se laissa tenter et entra. L'intérieur ne payait pas de mine, à l'image de la devanture. Un carrelage beige qui avait connu des jours meilleurs, quelques tables de bois grossier rayées et pleines de graffitis, des murs blancs décorés d'affiches rock, et un vieux bar dont les étagères croulaient sous les bouteilles d'alcool. Et pourtant, il émanait de l'endroit un charme suranné, et il régnait une atmosphère un peu aigre comme une bière éventée, mais à laquelle se mêlaient l'arôme du cuir des banquettes du fond et l'âcreté de la fumée bleue des cigarettes.
Il s'approcha du bar derrière lequel présidait un vieux barbu qui semblait un rescapé cabossé des années 60, la mine creusée par le soleil, l'alcool et probablement les drogues. Mais son regard était franc et clair, sa carrure imposante irradiait une force rentrée et discrète comme celle d'un vieux chêne, et sa voix profonde et rauque chantait une mélodie enrouée, avec des harmonies basses et discrètes qui lui donnait puissance et profondeur.
Et Aomine eut le temps de noter tout cela, parce que, avant même qu'il n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche, le vieux barbu lui disait :
« Vous n'êtes pas du coin, hein ? D'habitude les touristes viennent pas ici. Mais y a de la place pour tout le monde. Une bière ?
— Euh, ouais. Pourquoi les touristes viennent pas ?
— Qu'est-ce que j'en sais ! Et vous, pourquoi vous venez ? »
Aomine le dévisagea quelques instants, désarçonné par la question si directe.
« C'est parce que j'ai entendu les Doors...
— Ah ! Excellente raison. Tenez, votre bière.
— Merci... »
Aomine emporta sa bière au fond pour s'asseoir dans l'une des confortables banquettes. Il s'installa face à la rue, observant un peu rêveur les clients du bar, se demandant ce qu'ils faisaient ici à cette heure et à quoi ils pouvaient bien penser.
La jeune femme cernée, par exemple, qui tenait son verre avec un peu trop de force, fumant sa cigarette nerveusement. Pensait-elle à sa famille, à son couple ? Ou juste au temps qui passe et accélère au fil des ans ?
Le vieux au visage si plissé de rides que ses yeux disparaissaient presque, et qui fumait et buvait avec des gestes lents laissant à entendre qu'il était là depuis longtemps... Sinon, qui sait, depuis toujours ? Avait-il battu en retraite dans l'indifférence devant le spectacle navrant d'une vie qui n'en finit pas ?
Et cet homme d'un âge indéfinissable, qui faisait de toute évidence semblant de lire son journal, l'œil sans cesse attiré vers l'entrée, attendait-il quelqu'un, ou redoutait-il l'arrivée de cette personne ? Ou bien encore surveillait-il les passants, ou la course interminable du soleil en attendant la nuit ?
Et lui-même, quelle image renvoyait-il, assis au fond du bar en couvant sa bière, un peu voûté, son regard allant et venant d'une personne à l'autre comme si c'étaient toutes des menaces potentielles ? Il devait avoir l'air d'une bête traquée, du moins c'est comme ça qu'il s'imaginait. La peur se voyait forcément dans ses yeux, et sinon, dans sa posture, la nervosité qui le rendait maladroit. Tout devait se voir, quand il y pensait. Ça devait être écrit sur son visage : j'ai fait une dépression, j'assume pas, j'ai peur de tout, de vous. À cette pensée une autre fit écho : Rappelez-vous que la plupart des émotions naissent des pensées. On peut désarmer leur puissance de persuasion quand on comprend le mécanisme qui les fait surgir.
Le psy serait sans doute ravi de savoir qu'il était aussi présent dans son esprit ce jour-là. Et peut-être qu'il avait raison, après tout. Cette peur constante qu'il éprouvait ne naissait-elle pas de pensées réflexes ? Ils me voient tel que je suis. Et ce que je suis, c'est un déchet. Je n'ai pas ma place ici. J'aurais dû rester à l'hôpital. Pour qui je me prends à me prétendre capable d'être ici ? Il but quelques gorgées de bière, serrant fort la poignée de la chope. Ce ne sont que des pensées. Des mensonges que je me raconte et auxquels j'ai fini par croire.
Il hocha la tête comme pour acquiescer à ses propres encouragements, et se focalisa sur la musique. Ses harmonies lentes et rêveuses l'apaisaient, alors ce fut plutôt facile de laisser les pensées parasites battre en retraite et, l'esprit plus léger, de reprendre des rêveries plus informes tandis qu'il sirotait son verre. Il se sentait un peu hors du temps ici, comme si le bar se situait dans un entre-deux qui n'existait que ce matin-là, une parenthèse, un lieu de repos où se ressourcer avant de reprendre son voyage.
Alors il profita de l'étape, jusqu'à ce qu'un coup d'œil à son portable lui signale que c'était le moment de quitter son havre de paix pour aller à son rendez-vous. La tête pleine de réflexions, il sortit dans la chaleur étouffante du début d'après-midi.
II
Kagami réceptionna le ballon au dernier moment, affermissant sa prise juste avant qu'il ne le lui échappe. Sans attendre, il pivota et analysa la situation. Deux adversaires, trop proches. Derrière lui, le plus grand de l'équipe. S'il n'agissait pas très vite, il allait perdre la balle. Deux joueurs à un pas, un derrière, c'était une nasse solide et ses coéquipiers ne semblaient pas avoir envie de lui laisser une chance d'y échapper. Un frémissement d'adrénaline le parcourut. C'était ce qu'il préférait au basket, ces moments où plus aucune issue ne semble possible. Pas le choix, il allait devoir forcer le passage.
Il s'élança souplement, ayant appris avec le temps à se mouvoir avec plus d'adresse en dépit de sa carrure imposante, s'inspirant d'une gestuelle qu'il avait vue pour la première fois chez Aomine. Il se souviendrait toujours de leur premier échange, où il avait été tout simplement incapable de voir ce que faisait le brun, comme s'il accomplissait un tour d'illusionniste en lui subtilisant la balle. Et pourtant, il était loin d'être invisible comme Kuroko. Au contraire, sa présence sur le terrain avait quelque chose d'écrasant, comme s'il le dominait simplement en y posant une basket. Mais il avait bougé avec une telle rapidité, ses mouvements étaient si fluides que, incapable de les décomposer et donc de les anticiper, il n'avait pas su les lire. Avec le temps, en se familiarisant avec le jeu du brun, il avait compris comment il bougeait, et clairement, il s'en était inspiré pour progresser.
Cette fois-ci, cependant, il n'y parvint pas, mais réussit quand même à éviter la faute. Il laissa échapper un grognement de frustration et se replaça sur le terrain. Quand il était plus jeune, tous ces petits échecs le mettaient sur les nerfs, et même s'il parvenait à transformer cette colère rentrée en énergie, ça l'empêchait aussi parfois de faire preuve d'autant de lucidité qu'il aurait dû. Aujourd'hui, il était moins enragé et un peu plus calculateur, sans pour autant perdre de son énergie. Il savait mieux canaliser, voilà tout. Ça avait été un cheminement assez long, mais dès lors qu'il s'était professionnalisé, il n'avait eu d'autre choix de mettre en veilleuse ses émotions. Et au début ça avait été dur. Pendant un temps, il s'était même demandé si ce calme qu'il parvenait à maintenir sur le parquet n'avait pas un peu déteint sur sa vie personnelle, et qu'à force de vouloir être « lucide », il en devenait froid. Parfois, il se posait encore la question. Sa vie de jeune adulte avait laissé des blessures profondes et il savait que s'il avait perdu en impulsivité, c'était en grande partie pour se protéger, et s'il se mesurait, c'était pour éviter de commettre de trop lourdes erreurs. La sagesse de l'âge ? Il n'en était pas si sûr. La lâcheté lui aurait paru un mot plus approprié. Se tenir à distance de ses émotions pour éviter d'être blessé à nouveau, c'était aussi tenir à distance tout ce – et tous ceux – qu'on aime.
Il s'ébroua pour chasser ces pensées qui le détournaient de l'action, juste à temps pour se placer sur la trajectoire d'un attaquant et rassembler son élan pour bondir dans les airs et bloquer le ballon, le renvoyant à un joueur qui avait anticipé la manœuvre. De toute l'équipe, c'était lui qui sautait le plus haut, et on comptait beaucoup sur lui aussi bien en attaque qu'en défense. Il était heureux et fier d'avoir des responsabilités et un rôle essentiel au sein de son équipe, mais cette position lui faisait également subir une pression qui, si elle pouvait s'avérer stimulante, était aussi un poids constant sur ses épaules. Et il n'arrivait pas à se détendre, il devait bien l'admettre. Il s'inquiétait tout le temps, et bizarrement, presque encore plus depuis qu'ils avaient emménagé aux USA. Avant, il pensait sans arrêt à Aomine mais, d'une certaine façon, il n'était pas sa « responsabilité ». Il détestait ce mot-là, mais n'en trouvait pas de meilleur. C'était juste qu'en l'emmenant ici, en le laissant seul toute la journée, il ne pouvait s'empêcher soit de culpabiliser, soit de se ronger les sangs. Lui aussi avait besoin d'un psy, pensa-t-il avec une pointe de lassitude.
« Taiga, tu rêves ?! »
Il sursauta et tourna la tête vers le coach, puis s'empressa de s'excuser. Il était effectivement déconcentré aujourd'hui et ses pensées avaient une fâcheuse tendance à vagabonder. C'était ironique : à mesure qu'Aomine semblait allait mieux, ses inquiétudes allaient en augmentant, comme si la moindre mesure d'espoir dans leur quotidien signifiait l'apparition de nouveaux dangers. Et c'était vrai, en un sens : espérer, c'est parier sur la réussite, voir en premier le chemin qui mène à l'autre rive, et non le vide qui bée de chaque côté. Il avait la sensation que tout ne tenait qu'à un fil, et depuis si longtemps, que ça devenait épuisant de continuer à avancer. Mais peut-être que sa vie privée n'était pas à l'image de sa vie professionnelle : il n'avait pas besoin d'être à tous les postes, ni prendre la responsabilité de son couple. N'est-ce pas ?...
L'entraînement finit par se terminer et il se dépêcha de rejoindre les douches en espérant que l'eau chaude dissiperait un peu ces pensées encombrantes. Il devait se reprendre ou au moins cesser de tourner en rond dans sa tête. Aomine lui avait confié que ces ruminations étaient l'une des raisons pour lesquelles il lui était si difficile de prendre de recul : il ne parvenait pas à s'extraire de ces pensées qui tournaient sur elles-mêmes, formant une spirale le tirant vers le bas. Et il semblait qu'il était en train de lui arriver la même chose.
Il se lava en vitesse, se rhabilla et salua ses coéquipiers, soudain impatient de rentrer à la maison. Il avait envie de se poser, boire une bière, écouter son homme lui raconter sa journée.
Quand il arriva, la nuit venait de tomber. La lune avait surgi au-dessus de la ligne d'horizon, un mince croissant jetant des ombres pâles comme l'aurore sur le jardin enténébré. Aomine était là, à peine visible sur sa chaise longue, installé au beau milieu des herbes folles. Seule sa bière miroitait faiblement au clair de lune.
« Hey love... Qu'est-ce que tu fais tout seul dans le noir ? »
Le brun tourna la tête vers lui et lui adressa un sourire.
« Rien de particulier, je regardais les étoiles. »
Kagami remarqua alors qu'il avait sorti une seconde chaise longue, comme s'il avait attendu son retour.
« Désolé, j'ai un peu tardé... »
Il s'assit à côté de lui et piocha dans le pack de bières. La nuit bruissait de stridulations de grillons, le ciel était tapissé d'étoiles, et rien ne bougeait dans l'air immobile. C'était à la fois relaxant et un peu inquiétant, ce soir avec son état d'esprit ambivalent, il ne parvenait pas à choisir. Il but quelques gorgées de bière, les yeux fixés sur les étoiles qui clignotaient timidement dans la vaste nuit.
« Ça a été ta journée ? » demanda Aomine.
Kagami tourna la tête vers son homme pour lui répondre :
« Oh, ouais. Mais j'étais pas concentré... La tête ailleurs.
— T'étais préoccupé ?
— Un peu. J'ai réfléchi. » Il hésita un peu et finalement poursuivit. Après tout, il avait pris la résolution de se montrer plus ouvert et de communiquer davantage... et il comptait si tenir. « Je me rends compte que... je me mets beaucoup la pression. Même si j'aime pas vraiment l'admettre, je crois que parfois... Je suis trop exigeant envers moi-même. Et en conséquence je perds en spontanéité et je profite pas autant que je voudrais... »
Aomine hocha la tête avec un léger sourire.
« Je suis content que t'aies pensé à ça. Je t'ai déjà dit des choses comme ça, mais... Fallait que tu t'en rendes compte par toi-même.
— Tu me trouves distant ? s'inquiéta Kagami.
— Non, pas vraiment... Enfin... C'est difficile à dire. Avec tout ce qui nous est arrivé... Normal qu'on soit un peu paumés et qu'on ait du mal à se retrouver. Que ce soit nous-mêmes ou... au sein de notre couple. »
Le rouge acquiesça pensivement. Il détestait reconnaître ces petits échecs, comme ceux du terrain quand il était ado. Et s'il avait pris du recul sur ces derniers, il comprenait que dans sa vie d'adulte, il était resté rigide sur le plan émotionnel.
« Je voudrais... Travailler là-dessus, annonça-t-il sans pouvoir vraiment préciser davantage sa pensée.
— Moi aussi, » appuya Aomine en prenant sa main.
Ils restèrent quelques instants en silence, les yeux levés vers le ciel nocturne, méditant sur ce qui les attendait. Puis, Kagami demanda :
« Et toi, ta journée ?
— Je me suis baladé un peu dans le centre-ville. J'ai fini dans un bar un peu chelou. Mais c'était bien. »
Kagami sourit à ces mots. À part pour voir son médecin et venir à son match, Aomine n'était pas sorti de la maison depuis leur arrivée. Alors ça lui semblait un signe plutôt encourageant.
« Qu'est-ce que tu penses de la ville ?
— C'est très différent de ce que je connais... Mais j'aime bien. Je suis content que ce soit différent, justement. Ne connaître personne, personne qui me connaît... Je crois que c'est plus simple pour moi, en un sens. »
Kagami sourit encore et pressa doucement sa main dans la sienne.
« Je comprends... »
Le silence retomba et au bout d'un moment, le rouge se leva :
« Il commence à faire frais, love. Et puis, on devrait dîner.
— J'ai déjà commandé des pizzas. Y a plus qu'à les faire réchauffer. »
Kagami s'illumina à ces mots. Il avait faim, et pas vraiment envie de cuisiner.
« Thanks love. Alors rentrons. »
Ils se levèrent et traversèrent le jardin éclairé presque comme en pleine jour par la lune pleine qui s'était hissée plus haut dans le ciel. Tandis que Kagami gardait serrée la main de son homme dans la sienne, les ombres lui parurent moins inquiétantes, et le lever de lune comme un bon présage, car l'astre nocturne allait veiller sur eux jusqu'à l'aurore.
III
Kuroko, assis en tailleur sur le lit, regardait la lune qui venait de faire son apparition entre deux immeubles, diffusant sa clarté qui tentait de rivaliser avec les éclairages urbains. Mais dans leur quartier très résidentiel et à cette heure de la nuit, elle y parvenait, sculptant des formes étranges dans les jardins endormis. Il vit un chat passer dans la rue, ombre parmi les ombres se faufilant sur le ruban d'asphalte pour rejoindre bien vite le couvert d'une haie. Il aurait bien aimé être ce chat, qui faisait de la nuit sa demeure et de ce quartier, son terrain de jeu. Alors que lui, il n'était qu'un insomniaque qui trouvait dans les ténèbres un terreau fertile pour des réflexions sinistres. La nuit était le royaume des regrets, le havre des angoisses, le port d'attache de la culpabilité. Lui qui écoutait toute la journée des patients tenter de faire le tri dans leurs pensées emmêlées, il avait tendance, la nuit, à se retrouver dans le même désarroi. Dans ce cas, il avait Akashi à qui parler, mais il était quatre heures du matin et celui-ci dormait profondément.
Il s'était toujours intéressé aux gens qui l'entouraient, à la fois avec une authentique curiosité et une profonde empathie. Il était habitué à agir dans l'ombre et à ce qu'on ne le remarque pas. Il aimait réconcilier les gens, les aider à aller mieux. Il était épanoui dans sa vie. Et cependant, sa concentration sur autrui lui faisait parfois perdre de vue sa propre vie intérieure, et il changeait sans même s'en apercevoir, évoluant au gré des jours pour devenir quelqu'un qui lui était de plus en plus étranger. C'était peut-être pour cette raison que la plupart des psys avaient leur propre psy, songea-t-il. Toujours était-il que la nuit, ces lacunes dans sa connaissance de lui-même remontaient à la surface et lui donnaient des insomnies. Il essayait alors de réfléchir à son parcours, de faire le bilan, comme Akashi aimait le faire chaque jour pour organiser ses pensées et décider méthodiquement de ce qu'il devait modifier, ou bien laisser évoluer de lui-même. Akashi était un stratège même avec sa propre vie, ce que Kuroko trouvait étrangement attirant. Un esprit si rationnel et pourtant en proie à des obsessions totalement à l'opposé de la raison était fait pour le séduire et le fasciner. Il admirait son intelligence et sa force de caractère, et se disait parfois qu'il ne lui était en rien comparable, quand son compagnon semblait soulever des montagnes chaque jour, lui se contentait de jouer les guides pour les randonneurs égarés dans leur propre esprit. Et c'était la lumière qui émanait de ces gens qui éclairait, en retour, son propre chemin.
Les yeux un peu plissés, il tentait de discerner le relief accidenté de l'astre lunaire, quand une main se posa sur sa cuisse.
« Tetsuya... Tu n'arrives pas à dormir ? »
Il se tourna vers Akashi et une ombre de sourire joua sur ses lèvres.
« Non... Je réfléchissais.
— Tu réfléchis souvent la nuit, constata Akashi.
— Je n'en ai pas vraiment le temps en journée. Du moins, pas sur ma propre vie.
— Et à quoi tu réfléchissais ?
— Je me disais que le temps passe trop vite. Et parfois j'ai l'impression que plus le temps passe, plus je deviens une ombre et je me confonds au décor. »
Akashi le fixa en silence, ses grands yeux emplis de ténèbres. C'était étrange comme il semblait toujours aussi lucide au réveil, songea Kuroko, comme si son cerveau redémarrait à pleines facultés dès qu'il ouvrait les yeux.
« Une ombre ? dit finalement Akashi. C'est comme ça que tu aimes te définir, mais moi, je te vois très bien. Tu ne disparais pas, Tetsuya. Tu es la personne la plus intéressante que je connaisse, parce que tu es observateur et à l'écoute, tu t'enrichis tous les jours qui passent... Tu ne t'effaces pas... C'est le contraire. Tu n'es plus un fantôme, si toutefois tu l'as été un jour. »
Kuroko médita ses paroles. Était-ce cela qui le dérangeait au fond, cette sensation de devenir plus solide, peut-être plus lourd, plus tangible ? Il n'était plus ce jeune garçon qui aimait à s'effacer si bien que certains doutaient qu'il soit pourvu d'une véritable personnalité. Il avait mûri, il avait ses convictions et il avait connu son lot d'épreuves qui l'avaient endurci et forgé son caractère.
Il en était là dans sa réflexion quand Akashi l'interrompit :
« Peut-être que tu devrais prendre des congés. Moi, je suis bientôt en vacances. »
Puis, un léger sourire éclaira les traits d'Akashi tandis qu'il ajoutait : « On pourrait aller vérifier si tes deux lumières te voient encore. »
Kuroko le regarda, surpris. Voyager aux USA ? L'idée lui plaisait beaucoup. Il adorerait rendre visite à Aomine et Kagami. Il hocha la tête :
« Bonne idée. »
Il se rallongea aux côtés de son compagnon, se glissant sous la couette où il retrouva une agréable chaleur. Et comme ni l'un ni l'autre n'avait plus envie de dormir, ils discutèrent des heures durant, jusqu'à ce que finalement, la noirceur se teinte de bleu tandis que la lune tirait sa révérence. Et alors que la villle s'éveillait et que les ténèbres se retiraient, ils trouvèrent enfin le sommeil.
IV
Aomine était aussi éveillé pour voir l'aurore, mais celle-ci était plus pâle, presque blanche, tandis que les nuages rompaient leur formation pour laisser le soleil percer leur voile. Il n'avait pas beaucoup dormi cette nuit, ses pensées le retenant dans le monde lucide.
Il y avait tellement d'interrogations, tellement de choses qu'il aurait voulu maîtriser, consigner dans un carnet, surveiller. Mais il en était incapable. Tout changeait, et lui avec, sans même qu'il s'en aperçoive, comme la nuit cède au jour dans un dégradé de lumière trop subtil pour suivre tous les détails de son évolution. Il devait sans doute accepter ça. Non pas ne rien maîtriser, mais ne pas maîtriser une bonne partie de ce qui se produisait dans sa vie.
Alors qu'il se faisait ces réflexions, son portable bippa et il découvrit avec étonnement le message de Kuroko. Il s'empressa de lui répondre, il savait qu'il n'avait pas besoin de consulter Kagami pour donner à leur ami un grand oui. Après tout, peut-être était-il temps de rompre un peu leur isolement. Ça lui avait fait du bien d'être seul, de prendre le temps de guérir dans un environnement où il pouvait enfin se sentir chez lui, mais il savait pertinemment qu'il ne pourrait pas parvenir au bout de ce processus sans un peu d'aide, et sans renouer avec les gens qui comptaient pour lui. Il les avait tous délaissés, non par négligence, mais parce qu'il ne se sentait plus la force de leur faire face, même par messages interposés. Il ne voulait pas qu'on s'inquiète pour lui, mais il était incapable de rassurer, alors il s'en tenait à un silence que même lui finissait par trouver pesant.
Il s'étira dans le lit, jetant un coup d'œil à son homme qui dormait paisiblement. Il avait terriblement envie de café. Il posa un baiser sur la chevelure en bataille de Kagami et se leva discrètement pour assouvir son vice. Et une fois avec sa tasse de café, installé sur un rocking-chair à contempler l'arrivée d'un nouveau jour, il se sentit soudain étrangement serein. Les nuages se dissipaient lentement, et à travers leurs crevasses, un ciel d'un bleu pâle commençait à poindre, tandis qu'un rayon de soleil se posait sur l'herbe humide de rosée. Quand il pensa à la journée qui l'attendait, pour la première fois depuis longtemps, il n'eut pas l'impression qu'il s'agissait d'une immense page blanche qu'il fallait s'acharner à remplir, mais plutôt d'un puits renfermant de multiples possibilités, des bifurcations inattendues, des impasses aussi – mais au bout du compte, une journée comme une autre à parcourir. Non, il ne savait pas où ce voyage le mènerait, mais ce qu'il savait en revanche, c'était que la nuit reviendrait... et finirait aussi par se dissiper. Et ce n'était plus aussi terrible, plus aussi étouffant qu'avant. Il laissa son regard dériver sur son potager. Le soleil libéré de sa chape de nuages irradiait avec douceur sur sa peau. Et il se dit qu'après tout, peut-être bien que la vie recommençait à lui plaire.
