Chapitre 1

Mousquetaires en Jupons

Lentement, Paméla traça le contour de la feuille sur le mur.

Recroquevillée sur son côté, lovée sous ses draps qu'elle ne voulait pas quitter, la jeune femme avait étendu sa main pour tracer du bout des doigts les motifs du papiers peint. La pulpe de son index glissait contre les vrilles en hélices, les spirales et les veines des pseudos-feuilles tropicales. Elle posa sa main à plat contre le mur et, les yeux fermés, elle s'imagina dans un cocon de fleurs. Le coton du tissu revenait à son état de plante duveteuse. Le lierre s'enroulait autour de ses bras pour venir se perdre dans ses boucles, chatouillant ses joues. L'air était pur. La bouche se plissa en un rictus, le rêve perdant de sa clarté. Elle entrouvrit les yeux. Les plantes n'avaient pas bougé, restant toujours un mélange bâtard entre du lierre et une monstera deliciosa, peintes par un idiot qui n'en avait jamais vu de sa vie. Une illusion froide, morte et, remarqua-t-elle en regardant sa paume- toujours aussi poussiéreuse.

"Je n'arrive pas à y croire ! Pam écoute ça ! Pam!"

La voix de soprano qui retentissait depuis le couloir lui fit relever le nez une seconde avant qu'elle ne se cache sous son oreiller. Bien lui en pris, car la porte de sa chambre fut ouverte en grand, laissant entrer la lumière qu'elle avait jusque là combattue avec d'épais rideaux.

"Ohh Pam, tu es encore au lit à cette heure ?"

Elle l'entendit écarter les rideaux et ouvrir la fenêtre une seconde avant de la refermer. A l'odeur, quelqu'un devait faire brûler ses déchets dans la rue d'à côté.

"Lèves-toi ! Et n'es-tu pas censée assister le Professeur Woodrue dans une heure ?"

Elle grommela depuis son lit que Woodrue n'en avait cure qu'elle soit en retard d'une heure ou d'une journée, du moment qu'elle finissait par venir. Ne semblant pas l'entendre, son amie tira les couvertures, révélant ses dessous noirs. Choquée, elle la recouvrit tout de suite.

"Et tu ne t'es même pas changée !" Elle s'exclama, outrée.

Avec un soupir, elle s'assit sur le bord du lit et posa une main sur l'épaule de Paméla.

"Tu as réussi à dormir au moins ?"

L'inquiétude dans sa voix éveilla un sentiment de culpabilité en elle. La rousse se redressa sur le lit pour lui faire face et Harleen vit à ses yeux cernés qu'elle avait encore passé la nuit à ruminer des idées noires. Avec un "Oh Pam ..." attristée, elle la prit dans ses bras un instant, recula, remis sa chemise en place pour cacher son épaule et la prit dans ses bras à nouveau. Paméla enfouit son visage dans le cou de son amie, respirant le parfum de roses qui s'en échappait pour s'éclaircir l'esprit. Souvent, quand son crane semblait trop étroit pour contenir toutes ses pensées, il lui arrivait de sortir de sa chambre et parcourir les couloir à pas de loups pour arriver à celle d'Harleen, s'allonger avec elle quelques heures et revenir avant l'aube. Elles avaient toujours opéré avec la plus extrême prudence. Si jamais les sœurs de la Maison pour jeune filles Sainte Agnès en avait eu vent, les deux auraient été sommairement renvoyées à la maison sans possibilités de finir leurs doctorats. Paméla n'avait pas peur pour elle même. La rivière Sprang et une jupe alourdie de rochers feraient taire ses cauchemars. Mais Harleen ? Harleen était solaire, comme le plus pur ciel d'été. Il aurait été criminel de l'assombrir.

Elle se dégagea de son étreinte et esquissa un sourire en demi-teinte.

"Et qu'as-tu donc pour venir me haranguer dès le matin ?"

" Il est midi passé !"

Elle fit un geste avec sa main, comme pour chasser une mouche. Quand on n'arrivait plus à dormir, ce genre de détail n'avait pas la moindre conséquence. Néanmoins, elle avait rajouté des détails à sa thèse pendant la nuit qui avaient besoin d'être référencés, donc il faudrait qu'elle passe à la bibliothèque de l'université. La jeune étudiante avait passé des heures à s'esquinter les yeux à la fenêtre, utilisant la lumière du lampadaire pour éclairer ses papiers, et il n'était pas question que cela ne serve à rien. Repoussant les draps, elle se leva et ouvrit son armoire. Harleen se tourna vers le mur.

"Je ne suis pas sûre que je doive te le dire, c'est affreux, et tu as déjà suffisamment de mal à trouver le sommeil !"

Paméla enfila ses bas, les noua sous le genou, puis s'assit pour lacer ses chaussures, se félicitant de s'en être souvenue avant d'avoir mit son corset, pour une fois.

"Si c'est aussi affreux," Raisonna-t-elle "Je vais très vite en entendre parler de toute façon."

Après quelques secondes de délibération, pendant lesquelles Paméla noua son corset, juste assez pour retenir sa poitrine sans que ça ne soit inconfortable, elle reprit vivement le monologue qu'elle avait entamé en entrant.

" C'est le Docteur Elliot, tu te souviens qu'il avait tenté une méthode expérimentale pour la tuberculose de sa femme? Un soit-disant traitement aux vapeurs de mercure qui était censé tuer la maladie dans ses poumons ?"

Avisant le ciel couvert à l'extérieur, Paméla enfila un jupon doublé de laine, puis un deuxième jupon de coton et, après hésitation, sa jupe d'été ornée de dentelles pour s'isoler du froid. Elle recouvrit le tout d'une lourde jupe de laine et fit un tour sur elle-même pour en apprécier le mouvement. Tandis qu'elle faisait cela, Harleen s'enflammait, sa voix montant graduellement.

"... Un soit-disant traitement qu'elle refusait, qu'il lui a administré de force ? Un soit-disant traitement auquel sa famille à fermement objecté quand elle leur à écrit pour demander leur secours ? Un soit-disant traitement qui lui a coûté la vie au termes d'horribles souffrances ?"

"Je me souviens oui." Répondit-elle distraitement en attachant les boutons de sa chemise en flanelle.

"Et bien figures-toi que la justice à décidé que le bon Docteur n'avait pas volontairement assassiné sa femme et qu'il pourrait garder leur hôtel particulier à Amusement Mile ! Que c'était une tragédie que le traitement n'ait pas marché, mais qu'en temps qu'époux et médecin il était parfaitement en son droit de tuer sa femme ainsi !"

"Oh c'est horrible." Dit-elle platement. Elle avait du mal à choisir entre la veste de velours verte richement décorée de vair et la veste ocre brodée. L'une était chaude et belle, mais avait été offerte par son directeur d'étude, alors que l'autre avait des manches tellement gonflées qu'elles étaient plus larges que sa tête, ce qui la faisait se sentir plus imposante. Elle choisit la veste ocre.

"N'est-ce pas ?" Répondit-elle sans noter le désintérêt de son amie. "Mais ce n'est pas le pire ! Ce monstre, ce sadique, ce-ce tordu à annoncé qu'il allait publier cette expérience ! Et l'imprimerie de l'université va le laisser faire ! Ils vont le laisser s'enrichir en décrivant le meurtre de sa femme ! "

Ayant fini d'arranger ses longs cheveux bouclés en un chignon elle se retourna vers Harleen et fut surprise de la voir tremblante de fureur, les yeux embués. Elle s'empressa de s'asseoir à ses côtés, prenant sa main pour lui apporter du réconfort.

"C'est immoral ! Tout simplement indécent ! Et l'hôpital refuse de s'en séparer, et je dois le voir à chaque fois que le Docteur Arkham m'envoie m'enquérir de la santé des patients dans l'aile médicale..." Elle serra sa main en retour et ferma les yeux. "... Ce serait si simple de rentrer à la maison." Elle chuchota.

Prise d'une bouffée de peur, Paméla allait la prendre contre elle, mais Harleen se redressa avec un air déterminé.

"... Mais je ne vais pas abandonner mes patients ! Pas quand j'ai enfin convaincu le Docteur Arkham d'arrêter d'utiliser des sangsues sur les patients hystériques ! "Elle sourit à Paméla. "Je sais ce que tu penses d'aller voir sa femme pour qu'elle s'occupe de le convaincre, mais Constance m'écoute, elle, et l'important c'est que les choses changent."

Amère, elle hocha la tête. Quelques mois plus tôt, avant qu'Harleen ne passe le meilleur de son temps à l'hôpital psychiatrique, c'était vers Paméla qu'elle se tournait toujours quand elle avait besoin d'aide. Désormais, elle se tournait vers d'autres. Vers le docteur Arkham et sa femme quand il s'agissait de psychologie et vers l'héritière Kane pour ses autres activités. Quand Harleen aurait son doctorat -et elle ne doutait pas une seule seconde qu'elle y parvienne- les choses seraient pires.

"Si je peux faire quoi que ce soit ..."

"Tu peux venir à la manifestation avec moi !"

Elle fit la grimace. Prendre le risque d'être renvoyée à la maison, de nuit et en privé, là où il serait dur de les identifier était une chose. Prendre le risque d'être envoyées en prison, publiquement, lors d'un événement qui attirerait la police à coup sûr, et ce pour une cause qui n'arrivait pas à convaincre, c'en était une autre. Mais y aller avec Harleen, qui défendait l'idée du suffrage bec et ongles, c'était une occasion de refermer l'écart qui se faisait chaque jour plus large.

"Pour toi, je veux bien le faire." Dit-elle doucement.

Harley lâcha sa main et se releva. Est-ce qu'elle avait dit quelque chose de mal ?

"Ce n'est pas juste pour moi c'est pour nous toutes." Dit-elle un peu sèchement, avant de se radoucir. "Tu verras quand tu y sera, tu verras comme c'est important... Bon! Moi je retourne à l'hôpital !"

Paméla se releva et empoigna sa cape et son chapeau. Elle n'avait pas prévu de partir tout de suite... Mais se connaissant, si elle attendait après qu'Harleen soit partie, elle n'aurait pas la motivation de sortir. Ce n'était pas que les rues lui faisaient peur – l'épingle de son chapeau était aussi acérée qu'un poignard- c'était plutôt que lorsqu'elle sortait, le sentiment d'oppression qu'elle ressentait était exacerbé par les regards. Marcher avec l'autre étudiante lui donnait plus de courage, lui permettait d'ignorer qu'ils étaient tous en train de la juger.

Il fut un temps l'île centrale de Gotham avait été pleine de promesses, bordant d'un côté le centre ville de Gotham où chaque jour on bâtissait un nouveau gratte-ciel avec les pierres noires de la carrière locale, et de l'autre le Grand Jardin Botanique; où les aventuriers des grandes familles ramenaient des espèces végétales insolites de leurs pérégrinations. Dans ce cadre idéal, les propriétaires terriens s'étaient marchés les uns sur le autres pour ériger les bâtiments qui logeraient la classe moyenne de la métropole. Et puis la Famine Irlandaise était arrivée. Ceux qui avaient vu les premiers réfugiés, avec leurs visages hagards, leurs corps rachitiques et leurs enfants aux ventres gonflés par la malnutrition disaient que c'était un génocide. Paméla n'avait pas été là pour le voir, mais elle constatait l'effet que ça avait eu. L'afflux d'une population pauvre et désespérée avait poussé les logeurs à couper les appartements en deux, puis en quatre, pour soutirer le plus d'argent possible du plus grand nombre. Les industries étaient arrivées dans le centre, là où ils pouvaient trouver des presque esclaves qui ne demandaient rien d'autre qu'à être nourris. Et comme ils étaient pauvres, pourquoi se donner la peine de garder les infrastructures en bon état ? Ce n'était pas comme si les Gorilles de l'Europe en aurait cure. Graduellement, les classes moyennes avaient migré, aidées par le monorail révolutionnaire de feu les époux Wayne. Ne restaient plus que la vermine et les étudiants, car le splendide campus de l'université ne pouvait pas être déplacé.

Sortant de leur petit cloître sécurisé, les deux jeunes femmes se rapprochèrent instinctivement. À cause des courants océaniques, la fumée des cheminées industrielles étaient renvoyées vers la rue, obscurcissant leur chemin. Si cela n'avait été pour les lampes à gaz, elle se seraient perdues à travers l'épaisse brume noirâtre. Elles passaient donc d'une orbe jaune à l'autre à travers les ténèbres, ignorant les ombres qui passaient. Les hommes soignés en hauts de forme semblaient lupins, les femmes en guenilles fantomatiques. Les enfants étaient les pires. Une procession de gamins passa à côté d'elles, les frôlant presque. Silencieux, ils portaient tous des masques d'animaux en papier mâché. Paméla frissonna. On lui avait dit que les parents couvraient le visage de leur enfants pour leur éviter de respirer trop de fumée.

Ils ressemblaient à de petits cauchemars.

Arrivant enfin au monorail, les deux s'empressèrent d'entrer dans un wagon avant que les portes ne se ferment. Paméla se pressa contre les vitres. La voiture principale trembla, puis se mise en branle, portée par ses câbles électriques. Elle appuya un peu plus sur son pied droit pour ne pas être emportée par le mouvement. Les globes des lampadaires fusaient dans son champ de vision. Puis le contour des bâtiments s'éclaircissait. Beaudelaire, la boutique du fleuriste, était la première enseigne qu'elle pouvait déchiffrer. Mais la révélation venait quand ils quittaient le centre pour arriver au dessus du parc, les arbres assainissant l'air de ses miasmes pour leur apporter enfin la lumière du soleil. C'était toujours un moment magique pour elle, de sortir des ténèbres pour survoler la forêt, avec l'océan en contrebas. Elle se laissa aller à un soupir de contentement.

Arrivée à son arrêt, Paméla souhaita une bonne journée à Harley avant de descendre. Elle serra les poings devant les bâtiments de briques. Le dos rigide et le pas vif elle dépassa le bâtiment de littérature, se dirigeant vers la section des sciences naturelles. Yeux émeraudes fixés sur l'armature en fer forgé de la serre, elle ignora aussi bien les regards entendus des étudiants que les étudiantes qui changeaient de direction en la voyant. Elle passa la porte. Un trou béant s'ouvrit dans ses intestins et aspira son estomac. Ses talons claquèrent contre les marches d'escalier, tandis qu'elle même était tordue entre traîner des pieds ou au contraire presser le pas. Plus vite ce serait fait, plus vite elle pourrait repartir, se dit-elle. Une fois arrivée devant la porte elle hésita un instant, se remémorant les paroles d'Harleen. Ce serait tellement plus simple d'abandonner et de rentrer à la maison. Mais elle n'était pas faite ainsi.

Elle mit ses mains contre ses pommettes et les tira vers le haut pour former un sourire avant d'entrer dans le laboratoire.

"Paméla !" S'exclama le Dr. Woodrue. "Très chère, je ne vous attendais plus ! Nous devions pourtant travailler ensemble sur les nouvelles boutures."

La voyant, il s'était redressé de son observation de la très large Dionée Attrape-Mouche de Paméla. Elle dû se retenir d'accourir pour vérifier qu'il ne l'avait pas endommagée. Charles Darwin avait qualifié cette Dionée de plante la plus merveilleuse du monde et elle ne pouvait qu'acquiescer. Si seulement elle pouvait grandir assez pour avaler Woodrue.

" Je prenais le temps de travailler ma thèse, comme vous me l'aviez conseillé. Après tout, je dois la présenter sous peu, et ce serait ingrat de ma part de vous faire honte après toute l'aide que vous m'avez apportée."

Il hocha la tête en souriant. Elle retira son manteau, son chapeau et ses gants, avant d'aller s'occuper des roses dont elle était responsable. Ses collègues avaient cru bon de ne lui donner que la charge des fleurs les plus délicates à leurs yeux, plus appropriées pour son sexe, tandis qu'ils étudiaient des plantes ramenées d'Afrique ou des Caraïbes. Cela ne montrait que l'étendue de leur bêtise. Les roses avaient des épines. Un contact non-protégé avec de l'Angélique pouvait brûler la peau. Les Clématites tuaient régulièrement les animaux qui en ingéraient les fleurs. La Grande Ciguë avait abattu Socrate. Elle tendit le bras pour caresser leurs pétales, mais ses doigts rencontrèrent ceux de Woodrue. Elle retira sa main.

"Ah ! Pardon chère amie, je voulais simplement... Apprécier votre travail."

Sale menteur. Elle refusait de croire un mot sortant de sa bouche. Pour lui, c'était toujours un accident. Chaque nouvelle après-midi où il la convoquait était faite pour l'aider, même s'il passait son temps à la distraire. Il y avait de très nombreux accidents, plusieurs fois par jours, qu'elle était apparemment la seule à remarquer quand elle en parlait à d'autres étudiantes. Mais les autres étudiantes avaient cessé de lui parler et les étudiants avaient commencé à la regarder. Que pouvait-elle faire ? Elle n'était qu'une élève, et lui un des doyens de l'université.

"Et bien, appréciez-vous mon travail, Dr. Woodrue ?"

Il releva le visage, regardant autour d'eux avant de se retourner vers elle.

"Énormément." Dit-il doucement.

Il regarda ses lèvres et elle se détourna, partant chercher un arrosoir, mais il la retint par l'épaule.

"Paméla, marchez avec moi, voulez-vous ?"

Elle pencha la tête sur le côté en s'écartant pour retirer sa main.

"Ce serait avec plaisir." Commença-t-elle en prenant un air contrit. "Mais j'ai déjà pris tellement de retard dans mes fonctions, je ne peux pas décemment me permettre..."

" Allons mon petit, vos plantes sont les plus simples de l'université." Il la coupa. "Même les buissons des jardins demandent plus d'entretien !"

Elle posa délicatement ses mains à plat sur sa jupe anthracite pour ne pas serrer les poings.

"Marchez donc avec moi, il est si rare que nous ayons la serre pour nous deux."

"Je ne peux vraiment pas..."

"Un peu d'air vous fera le plus grand bien." Dit-il plus fermement en prenant sa main pour la mettre dans le creux de son bras. "Après toute une journée enfermée dans cet affreux petit cloître vous avez besoin d'espace ! Venez, j'insiste."

Désemparée, elle se laissa entraîner par son directeur d'étude. Sans rien dire, elle marcha avec lui entre les rayonnages fleuris. Des pots de fleurs venant des quatre coins du monde prenaient le soleil autour d'eux, embaumant l'air de leurs senteurs exotiques, tous étiquetés, mis en ordre de façon à ce qu'ils fleurissent le plus longtemps possible. De nombreux papillons de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, introduits dans la serre par d'autres naturalistes, faisaient de l'endroit une vision enchanteresse, un jardin d'Eden au milieu d'un enfer urbain. Paméla pouvait à peine respirer. Sourire factice aux lèvres, elle était pétrifiée.

"Je m'inquiète pour votre santé, le savez-vous ? De vous imaginer jour après jour retourner dans cet endroit vicié... J'ose à peine imaginer l'état dans lequel doivent être vos poumons !"

"C'est très aimable à vous.' Dit-elle poliment.

Il s'arrêta sous l'arceau principal de la serre, presque sous le soleil, juste devant la mare artificielle où des poissons aux écailles irisées nageaient entre les lotus et autres plantes aquatiques. Une volée de libellules les contourna tous les deux. Il se redressa, mais ne la laissa pas retirer sa main, la gardant dans la sienne. Paméla se tendit. Un frisson désagréable remonta le long de la colonne.

"Vous me rappelez tellement ma femme." Murmura-t-il après un court instant. "Si brillante... Si belle... Quand la tuberculose l'a emportée j'ai cru que plus jamais je ne sentirais la chaleur du soleil, que je serais à jamais condamné à une longue nuit... Et puis je vous ai rencontré."

Sa peur se changea en panique. Ça ne pouvait pas se passer. Il était en train ...? Non, non ça devait être encore une de ses attentions déplacées, il ne pouvait pas...

"J'en suis désolée."S'empressa-t-elle de dire. "Pour votre femme. Paix à son âme. Vous avez mes sentiments les plus-"

"Et vous avez les miens !"

Profitant qu'elle soit figée de stupeur, il pressa sa main tout contre son cœur.

"Je vous aime Paméla, et je ne peux supporter de vous voir plongée dans cette existence malheureuse. Je souffre de voir la femme que j'aime s'étioler sous mes yeux une deuxième fois. Laissez-moi vous emporter."

Elle ouvrit et ferma la bouche sans qu'aucun mot n'en sorte. Est-ce qu'il suggérait qu'elle devienne sa maîtresse ? Ce grossier personnage ce... Elle voulait arracher sa barbe, briser les verres de ses lunettes et les enfoncer dans ses petits yeux noirs. Elle regrettait ne pas avoir de sécateur à portée de main pour l'enfoncer dans sa gorge.

"Docteur ! Vous ne pensez pas...Ce ne serait pas convenable!"

Ses sourcils remontèrent jusqu'à être cachés par ses cheveux bouclés. Il éclata de rire en la prenant par la taille pour l'attirer contre lui. Elle croisa ses bras contre sa poitrine pour l'empêcher d'approcher. Que faire ? Elle ne pouvait pas frapper un homme qui déciderait si oui ou non elle pouvait avoir son doctorat !

"Oh pauvre fleur ! Était-ce donc pour ça que vous me fuyiez ? Pensiez-vous que j'étais un satire ? "

Elle poussa un petit rire nerveux, priant le ciel que quelqu'un entre et qu'il s'éloigne enfin, voulant cacher ses instincts pervers. Il n'en fit rien. Au contraire il prit ses deux mains et mit un genou à terre devant elle. Ses yeux s'écarquillèrent.

"Paméla Lilian Isley..."

Oh non.

"... Ferez-vous de moi le plus heureux des hommes ? Me permettrez-vous de vous aimer, de vous consoler, de vous honorer, dans la maladie et dans la santé, et ce jusqu'à ce que la mort nous sépare ?"

Il ne pouvait pas faire ça. Ce n'était pas réel.

"Voulez-vous m'épouser ?"

La pièce commença à tourner autour d'elle. Elle ne voulait pas l'épouser. Comment l'aurait-elle pu ? La seule personne dont le toucher ne l'avait pas emplie de répugnance était Harleen. Même pour sa chère amie elle ne se serait pas mariée après avoir vu comment le mariage de ses parents avait fini. Sa respiration s'accéléra et Woodrue l'aida à s'asseoir sur un banc, la sentant vaciller. Elle le regarda. Pouvait-elle seulement se permettre de refuser ? C'était uniquement grâce à lui qu'elle avait pu présenter sa thèse, l'autre directeur d'étude ayant catégoriquement refusé de prendre une femme sous son aile, lui disant de s'adresser à une université pour femmes, comme Vassar. Mais Vassar n'avait pas de programme de biologie. Aucune femme n'avait obtenu son doctorat dans cette matière et elle était décidée à être la première. Quand Woodrue avait accepté de la prendre sous son aile, Paméla avait été transportée de joie. La chute n'en avait été que plus dure quand elle s'était rendue compte que ce n'était pas ses travaux qui l'intéressaient.

"Prenez votre temps cher cœur, respirez..."

Tremblante, elle posa une main sur son corset. Il fallait qu'elle calme sa respiration. Il lui semblait qu'en périphérie de sa vision les plantes continuaient de danser, bruissant d'indignation pour leur amie. Prenant plusieurs longues inspirations elle se calma, un plan se formant dans sa tête. Dans une semaine à peine elle défendrait sa thèse devant le jury. Avec l'appui ardent du Dr. Woodrue, elle était sûre d'obtenir son doctorat. Il suffirait de demander à Woodrue d'attendre qu'elle l'obtienne pour publier les bans, puis de rompre les fiançailles à la seconde où on lui décernerait son diplôme. Et après, Paméla aurait un doctorat que personne ne pourrait lui retirer. Sa réputation en pâtirait et, oh, quel drame, aucun homme ne voudrait la prendre pour épouse. Elle serait donc obligée d'ouvrir un programme de biologie dans une université pour femmes, isolée à jamais des membres du sexe opposé.

"Oh Docteur Woodrue..."Soupira-t-elle en passant ses bras autour de son cou "J'avais peur que vous ne demandiez jamais !"


Bonne nouvelle, je ne vais pas faire de Hiatus cette fois ! Il n'y a que 6 chapitres et il y en a déjà 4 écrits. C'est court, mais j'avais très envie d'écrire une origin story pour Poison Ivy dans l'univers de Gotham by Gaslight. J'ai des choses à dire sur le film de Gotham by Gaslight. J'avais commencé à râler et ma diatribe faisais plus de 1000 mots. Je vais me retenir et juste souligner que :

- La scène de "Burlesque" ne ressemble ni à du Burlesque de 1890, ni à celui de 2010. C'est juste Ivy, humiliée, qui danse en soutient gorge et jupe fendue. C'est la scène la plus mémorable du film pour beaucoup. (voir Nana de 1880 pour une scène de Burlesque à peu près d'époque.)

-Une prostituée de l'époque qui officiait dans les rues était considérée comme "remarquablement belle" quand elle avait toutes ses dents (voir les rapports sur les victimes de l'Eventreur).

-Les gens à cette époque n'étaient pas fans des seins, ils préféraient les jambes (voir les photos porno de l'époque, torses couverts et jambes à l'air).

-Les gens à cette époque n'étaient jamais nus (voir les sous-vêtements bizarres de Lucky Luke et les scènes de sexe de Crimson Peak, car oui, les deux se passent AU MÊME MOMENT.)

-En 1890, plus de 20% des étudiants du supérieur étaient des femmes (même si les femmes-médecin étaient encore rarissimes à part dans l'Ouest)(OUI Dr Quinn Femme-médecin se passe AUSSI au même moment).

- Cette fic est tout autant une réaction à Gotham by Gaslight: le film qu'Etrange Coïncidences était une réaction à Light in August. Les deux ont le même esprit de "vas-y je vais objectifier les femmes à mort en disant que c'est féministe et ça va passer". (sauf qu'au moins Light in August est bien écrit alors que dans Gotham by Gaslight l'animation est dégeu)

- Le premier tramway à câble de New York à ouvert en 1882. Pour la référence historique, je place cette histoire en 1889 (1 an après Jack l'Eventreur), car vu l'infrastructure qui était montrée dans le film et le contexte (un âge d'or scientifique et une grande reconstruction)c'est plutôt cette période là qu'une période plus récente ou plus ancienne (comme le laisseraient penser les costumes qui sont un mix du début/milieu de l'époque Victorienne et de l'époque Edwardienne... A Londres et pas aux Etats-Unis.) J'ai fais de mon mieux pour respecter la réalité historique, mais si vous voyez des erreurs n'hésitez pas à les souligner ! (Et je vais me retenir de mettre toutes les explications/références dans les notes même si ça me démange)

- Je reste sidérée qu'ils aient réussi à faire un truc médiocre avec ce qui est historiquement la période la plus fascinante des Etats-Unis. Merde les gars ! C'est votre âge d'or ! COMMENT VOUS AVEZ PU RATER CA ?