Drago Malefoy

Drago s'arrêta devant la porte de la chambre d'hôpital. Ce n'était jamais facile, pour lui, de rentrer dans cette petite pièce. Bien sûr, le Médicomage lui avait assuré, en novembre dernier, que sa mère allait beaucoup mieux, qu'elle parvenait enfin à passer outre la mort de son mari. Mais Drago ne pouvait pas s'empêcher d'avoir peur, parce qu'il n'aimait pas beaucoup jouer le rôle de son père, même quand il s'agissait de son passé glorieux, même s'il n'aurait jamais à mimer l'alcoolisme, la terreur et la soumission – tout ce qu'il s'était promis de ne jamais devenir, tout ce qu'il s'était promis de bannir à jamais, à la fois de sa mémoire et de ses actes.

Il ouvrit la porte, et comprit tout de suite qu'il ne serait pas Drago, ce jour-là, qu'il faudrait sans doute attendre le lendemain pour lui parler de Scorpius.

— Lucius, tu es rentré ! Ta mission s'est bien passée ? Tiens, tu t'es coupé les cheveux...

Ses cheveux étaient toujours un problème, dans ces moments-là, mais Drago avait l'habitude, à présent. Près de trois ans avaient passé depuis la première véritable crise, quelques mois à peine après ses fiançailles avec Astoria.

— Oui, Narcissa, répondit-il d'une voix douce et chaude – il savait que son père avait aimé sa mère, toujours, jusqu'à la fin, ce qui était probablement la seule chose qu'il ne reprocherait jamais au sorcier. Un Auror m'a... lancé un sort de découpe et j'ai dû arranger le carnage. Mais ne t'inquiète pas, j'ai une bonne nature capillaire, ils repousseront en un rien de temps. Et puis, ne trouves-tu pas que ça me va ?

— Bien sûr que ça te va, répondit la sorcière en pinçant les lèvres, mais j'ai toujours aimé tes longs cheveux.

Drago haussa des épaules, mal à l'aise. Pourquoi faisait-elle une fixette sur ses cheveux ? Elle se contentait d'écouter son explication, d'habitude. Peut-être qu'il faudrait les faire pousser magiquement avant de venir ici, finalement…

— Que se passe-t-il, Lucius ? murmura-t-elle, blessée. Tu n'es pas dans ton état normal. C'est le bébé, c'est ça ?

— Non, je n'ai aucun problème avec le petit Drago, sourit-il tendrement, je suis juste fatigué.

— Drago ? s'étonna Narcissa. Mais enfin, mon chéri, n'avions-nous pas décidé que ce serait Scorpius ? Et puis, tu penses bien, mon cousin Regulus veut appeler son futur fils Drago, je ne vais pas lui voler l'idée !

Drago s'éloigna brusquement, le cœur au bord des lèvres, déjà en train d'hyperventiler. Qu'est-ce que c'était que cette histoire, encore ? Scorpius était son fils, pas son frère. Il n'avait pas de frère, n'en avait jamais eu, n'en aurait jamais. Pourquoi était-il soudainement question d'un frère ?

Il y avait une urgence dans ses gestes, dans son regard, et sa mère sembla le remarquer. Elle l'avait toujours connu mieux que lui-même se connaissait, et ce n'était pas ses moments d'égarement qui allaient changer ça. Elle avait l'instinct d'une mère, elle l'aurait toujours. C'était gravé dans ses os, dans sa chair, et Drago détestait savoir qu'elle avait pu être la mère de quelqu'un d'autre, et que ce quelqu'un d'autre n'avait pas vécu assez longtemps pour que Drago soit au courant.

— Lucius ? Tu es sûr que... ?

— Non ! la coupa-t-il – sa voix avait monté d'une octave. Non, ça ne va pas ! En quelle année sommes-nous, maman ?

— Maman ? Quelle année ? Mais enfin, nous sommes en 1976, bien sûr. Drago, enfin, as-tu perdu l'esprit ?

Un air de parfaite surprise passa sur son visage, alors que ses yeux s'écarquillaient d'horreur. Elle murmura son prénom, et Drago sut qu'il ne retrouverait jamais la mère qu'il avait chérie et aimée, autrefois. Elle était trop loin, à présent.

— Ouais, souffla-t-il, la voix éraillée. On est en 2006, maman. Je ne comprends pas, le Médicomage a dit que tu allais mieux... Je voulais que tu rencontres Scorpius, mon fils. Il est né en novembre dernier, tu te rappelles ?

La sorcière hocha lentement la tête, les yeux toujours grand-ouverts, comme si elle assistait à l'horreur, comme si, devant ses yeux, se jouait un spectacle terrible et cruel où la victime était quelqu'un qu'elle aimait profondément.

Drago ne comprenait pas. Il n'était pas vraiment sûr de vouloir comprendre. Alors, il ne resta pas assez longtemps pour l'entendre accuser Sirius, pleurer Regulus et, pour une raison qui lui échappait, Scorpius. Il ne resta pas assez longtemps pour comprendre la détresse de cette mère qui, décidément, avait toujours été secrète, sans doute trop.

Il y avait eu un premier enfant, qui n'avait pas vécu assez longtemps pour que qui que soit le sache, hormis ses parents. Drago retint tant bien que mal ses larmes. Il avait le droit de savoir, non ? Il avait le droit de savoir. Il aurait dû savoir.

La porte claqua, et Drago Transplana dans un grand crac ! ; il voulait mettre le plus de distance possible entre lui et les mondes possibles. Il n'aimait pas beaucoup savoir que, si ce premier fils avait vécu, alors sans doute que Drago ne serait pas né, lui.

Il était au mémorial. L'Inconnu, comme Astoria et lui avaient fini par l'appeler, était là, avec ses lys blancs, et Drago disparut à nouveau avant qu'il n'ait eu le temps de se retourner. L'Inconnu ne l'était pas, il aurait dû s'en douter. Il aurait dû savoir, pas vrai ? Satané Potter, toujours là pour chambouler le monde.

Drago ne revint jamais déposer des lys sur la tombe de Severus.


Le crépitement terrible des créatures de flammes, leurs hurlements, l'écho de leurs cris affreux qui résonnait dans la vaste salle, et la douleur, si vive et si forte, comme rajeunie par quelque sortilège des plus noirs… L'odeur des tissus, du papier, du cuir et du bois calcinés, les effluves mortelles de magie noire et le parfum métallique du sang, de la mort, du désespoir. Et il y avait ce cri, ce cri qui le hantait, et dont il ignorait le propriétaire. Il n'en doutait plus, à présent, il y avait eu quelqu'un, dans cette salle, quelqu'un qui n'était ni Crabbe, ni Gregory, ni aucun des trois Gryffondor. Et ce hurlement glaçant, terrifiant résonnait dans ses oreilles, tambourinait contre la mince paroi qui constituait ses tympans, menaçant de la percer, comme s'il n'avait pas déjà assez mal…

Il n'y avait pas que ça, bien sûr. Drago sentait également sa chair se rouvrir, se refermer, et s'ouvrir encore, inlassablement, comme si Narcissa, sa douce fleur, sa tendre mère, n'avait jamais renouvelé le sort de protection de Severus, ce lointain matin du 2 mai 1998, après la fatidique bataille…

Mais il y avait ce doux chant, aussi, cette plainte lancinante qui perçait parfois la brume de ses songes, qui soulageait parfois la douleur, à la manière d'un Phénix. C'était une voix féminine et belle, à la fois familière et inconnue, qui caressait son âme comme une plume, qui ravivait son esprit comme une flamme bienfaitrice, chassant le lourd et épais brouillard qui avait pris possession de son esprit.

Lentement mais sûrement, avec la douceur d'un nuage de coton et les doigts d'une fée, Astoria prenait soin de lui, effaçait sa douleur, écartait ses peurs et ses mauvais songes. Drago sentait les larmes couler sur ses joues. Il savait ce que cela signifiait. Sa mère… Sa mère était…

Plaie après plaie, brûlure après brûlure, la tendre Astoria renouvelait chacun des sorts que Severus et sa mère avaient autrefois lancé, protégeant la beauté de ses traits, conservant la fierté de son âme, lui accordant à nouveau un peu de répit jusqu'à ce que son sang, à elle, se tarisse lui aussi.


Le temps était doux, et le ciel dégagé. Au loin, on pouvait entendre le joyeux pépiement des oiseaux, et l'écoulement lent et harmonieux d'un ruisseau. C'était un paysage presque enchanteur, un rêve au sein duquel s'insinuait lentement mais sûrement le Cauchemar.

Drago tenait Scorpius entre ses bras, et celui-ci tirait avec application sur ses oreilles et ses cheveux. Le petit avait trois ans et demi, bien trop jeune pour qu'il conserve plus tard des souvenirs précis de sa grand-mère. Quelque part, c'était quelque chose qui lui faisait plus mal encore que le reste : lui seul avait connu la véritable Narcissa, ou le peu qui en restait après toutes les épreuves qu'elle avait subies. Drago lui avait posé des questions, parfois, sur Regulus, sur ce Scorpius auquel elle avait failli donner naissance…

Sa gorge se noua. C'était toujours difficile de penser que, dans un monde où sa mère aurait été pleinement heureuse, lui-même ne serait jamais né. Sa seule consolation était qu'il était un bébé né d'un véritable amour, sans quoi sa mère serait restée complètement stérile.

Il avait du mal à imaginer qu'elle ait pu aimer à ce point son Mangemort de père, alors qu'elle avait continué d'aimer sa sœur, une traîtresse à son sang selon le glossaire suprémaciste de Lucius. Mais il n'était pas si bien placé pour parler de contradictions et de faux-semblants, n'est-ce pas ?

À ses côtés, Astoria parcourait la salle du regard. Il n'y avait pas beaucoup de monde, pourtant. Andromeda, qui se chargeait de l'oraison funèbre et du rituel traditionnel qui accompagnait généralement les enterrements Sang-Pur, était debout à côté du cercueil. Hermione Granger-Weasley et Luna Lovegood étaient assises derrière la famille Malefoy et, à leurs côtés, le jeune Edward Lupin regardait sa grand-mère avec attention.

Non, on ne pouvait pas dire qu'il y avait foule ; c'était un petit enterrement privé, dont personne ne se souciait vraiment. Même les parents d'Astoria n'avaient pas pris la peine de venir : ils avaient toujours été particulièrement mal à l'aise avec la mère de Drago, à cause de son instabilité mentale.

Drago préférait que ce soit ainsi. La plupart des gens, ici, savaient que Narcissa n'avait pas été qu'un masque de glace et la femme de celui qui avait autrefois été le bras droit du Seigneur des Ténèbres, sauf peut-être Granger-Weasley et, bien sûr, Lupin. Lovegood savait toujours tout, alors…

Andromeda attendit encore quelques minutes, puis prit la parole. Elle contait une histoire étrange, à propos d'une nuit d'août qui avait marqué la fin d'une histoire, à propos d'un vase qui s'était brisé, à propos d'un joyau qui avait été de leur famille la fierté.

Drago supposait qu'elle n'était pas si étrange, cette histoire, mais lui se souvenait surtout des milliers d'attentions et des millions de baisers, de l'amour dans ses regards, dans ses caresses ; il se souvenait de son parfum de fleur et de son léger rire, rire cristallin et pur, rire qui l'enchantait comme le doux glouglou d'un ruisseau, baume sur son âme écorchée durant ses nuits les plus sombres, quand les ténèbres prenaient le pas sur les petites étincelles d'amour et de joie qui égayaient sa vie.

Narcissa avait été la plus belle des fleurs : la plus parfumée, la plus douce, la plus vive. Mais, comme toutes les fleurs, elle avait fané, et avait dû mourir.

Drago avait les joues humides, et Scorpius s'attacha à effacer ses larmes, avec ses grands yeux gris et ses petites mains potelées. Il était mignon, pour un gamin – rien à voir avec le tas de chair rose et informe qu'il avait été à sa naissance. Drago sentit une petite bulle d'amour exploser dans sa poitrine, et une douce chaleur se répandit de son cœur jusqu'au bout de ses doigts. Il serra son fils un peu plus fort contre lui, et Astoria posa sa tête contre son épaule.

À un moment, Scorpius arrêta de tripoter le visage de son père et tendit ses bras vers le banc de derrière. Drago le laissa faire – il était trop jeune pour assister à un enterrement, après tout, alors il pouvait bien se concentrer sur autre chose, pas vrai ? Et puis, il doutait que l'ancienne Gryffondor fasse du mal à un enfant qui avait le même âge que sa fille.

Il évitait aussi de penser que son fils irait à Poudlard en même temps que les enfants des héros du monde sorcier, et que cela signifiait probablement qu'il allait en pâtir. C'était encore le meilleur moyen de se persuader d'envoyer son fils à Ilvermorny ou Beauxbâtons, contre l'avis d'Astoria, et tant pis pour les engueulades qui s'ensuivraient…

Drago prit une longue inspiration, alors que sa tante prononçait l'incantation finale et que le cercueil s'embrasait sans que les flammes d'or et d'argent ne pénètrent le bois sombre. Narcissa Malefoy rejoignit rapidement feu son mari, et la tombe fut érigée en quelques minutes. Elle était grande mais simple, épurée. Leurs noms et dates de naissance et de mort y étaient inscrites, ainsi qu'un petit S. pour ce fils qu'elle n'avait jamais connu. Andromeda et Drago n'avaient pas osé écrire « Scorpius » en toutes lettres, au cas où le futur héritier des Malefoy se pose des questions. Il n'avait pas besoin de savoir, n'est-ce pas ?

Finalement, il y eut une longue procession. Scorpius et Astoria partirent discuter avec Lupin et Andromeda, et Drago décida d'attendre un peu plus loin. Il remarqua alors seulement un dernier spectateur de l'événement, dans de belles robes pourpres, pour signifier sa qualité d'Auror. Il avait l'air las et fatigué, mais ses yeux verts n'en restaient pas moins alertes, attentifs au moindre signe de danger, une attaque de Nécromanciens ou de journalistes.

Drago se demanda ce qui était le pire, entre un Nécromancien et un journaliste, puis se ressaisit et adressa un signe de tête à Harry Potter. Celui-ci s'approcha, sortit une baguette de sa poche. Drago la reconnut avec étonnement : c'était sa vieille baguette d'aubépine.

— Malefoy, le salua Harry d'une voix égale. Toutes mes condoléances. Je sais qu'elle t'aimait beaucoup, et j'aime penser que c'est l'amour que nos mères nous ont porté qui a permis qu'on gagne cette guerre. Je ne pouvais pas… Enfin, je ne pouvais pas ne pas venir. J'espère que ma présence ne t'a pas trop dérangé.

— Ne t'en fais pas pour ça, Potter, répondit Drago sur le même ton neutre, désespéré de cacher ses sentiments encore bien trop forts. J'apprécie le geste, et je pense qu'elle l'aurait apprécié également.

Harry hocha la tête, sembla hésiter, puis hocha à nouveau la tête, comme s'il se parlait tout seul dans l'intimité de sa petite tête. C'était probablement le cas, d'ailleurs – il fallait bien que résister à deux sortilèges de mort ait quelques séquelles, sinon ce n'aurait vraiment pas été juste.

— Et, reprit l'ancien Gryffondor avec une petite moue incertaine, j'ai pensé… Enfin, je me suis dit que je pouvais te rendre ta baguette. Je ne l'ai pas beaucoup utilisée, et puis, de toute façon, je voulais te la rendre après le procès mais je l'avais oubliée chez moi… Bref. Tiens, Malefoy.

Drago prit la baguette que son ancien amant lui tendait, et la tourna délicatement entre ses doigts. Elle crépitait doucement sous la pulsation familière de son premier maître, et l'ancien Serpentard sentit ses lèvres s'étirer malgré lui, même si son sourire n'atteignit pas ses yeux. Sa mère était morte, après tout.

— Merci, Potter, murmura-t-il, la voix rauque.

Harry hocha une dernière fois la tête et partit bientôt suivi par Granger-Weasley et Lovegood. Drago resta là, debout, seul, durant plusieurs minutes, le regard fixé sur sa première baguette. C'était comme si Harry lui avait rendu son cœur…

Sauf que Harry ne pouvait pas lui rendre son autre cœur, le vrai, celui qui battait vite et fort, celui qui pulsait presque maladivement dans sa poitrine… Harry ne savait même pas qu'il en avait la clé et qu'il était Gardien de son Secret, après tout.


Scorpius avait onze ans. Le second fils de Harry aussi.

Harry Potter… Depuis combien de temps ne l'avait-il pas vu ? Peut-être trois, ou quatre ans. Aucun d'eux ne sortait beaucoup dans les lieux trop fréquentés par les sorciers et les journalistes, et Drago évitait au mieux les grandes fêtes et les beaux galas en l'honneur de la fin de la guerre. De toute façon, il était rarement invité, sauf quand Granger-Weasley était l'organisatrice. Il songea rapidement que l'année des élections, 2026, se rapprochait lentement mais sûrement, et que l'ancienne Gryffondor amoureuse des elfes et des lycanthropes serait sans doute un meilleur choix que Tripali Ombrage, la nièce de l'ancienne Grande Inquisitrice de Poudlard. Bon, il pouvait s'en passer, des choses, en neuf ans, mais Drago espérait que ce serait en faveur de la sorcière la plus brillante de sa génération.

Elle aussi était présente, ce jour-là, sur les quais de la voie 9 … Elle accompagnait son aînée. Drago espérait que cette enfant et ses cousins Potter ne mèneraient pas une vie trop dure à Scorpius. Il méritait mieux que ça.

Tout père qu'il était, Drago se souvenait trop qu'il avait été un garçon, un adolescent, un homme. Il n'était jamais vraiment passé à autre chose, n'avait jamais su faire le deuil de sa relation avec Harry. Cela faisait des années qu'ils ne s'étaient pas vus, et, pourtant, le souvenir de ces deux prunelles vertes lui déchirait l'âme et hantait ses rêves. Astoria aussi avait les yeux verts. Mais ils n'étaient pas si profonds, et son regard pas si passionné. Ils étaient plus clairs, plus doux… Ils n'étaient pas ceux de Harry, pas ceux dans lesquels Drago s'était noyé, nuits après nuits...

Il avait l'air heureux, avec ses fils et sa fille. Et sa femme… Ginny Potter. Drago n'aimait pas qu'elle s'appelle ainsi. Ils auraient dû être des Malefoy-Potter, tous les deux, et elle garder son nom de belette ou être mariée à un joueur de Quidditch quelconque, ou à Londubat, pour ce que ça lui faisait ! Mais pas… pas à Harry, pas à celui que Drago aimait de toute son âme, de tout son corps, depuis ses quinze ans.

Harry le vit. Ils se firent un signe cordial, même si ça faisait mal, et Harry reporta son regard sur son plus jeune fils, comme si Drago n'avait aucune importance. Quelque chose se brisa en lui, comme s'il comprenait enfin qu'il n'y avait plus d'espoir. Harry ne saurait jamais pour ce qu'ils avaient été et, si Drago l'avait toujours su, il ne l'avait jamais réellement appréhendé, comme si tout au fond de lui perdurait l'espoir qu'un miracle se produise, l'espoir que Harry lui fasse un clin d'œil et l'embrasse, comme si toutes ces années n'avaient pas eu lieu, comme s'il s'était agi de la plus mauvaise et la plus longue blague de l'histoire des longues mauvaises blagues.

Après tout, Harry n'était-il pas le Survivant, le Sauveur, Celui-qui-avait-vaincu-deux-fois ? Comment se pouvait-il que le héros du monde sorcier, l'Auror réputé, n'ait jamais pu combattre un sort aussi ridicule que l'Oubliette, jeté par un ado minable ? Par un minable tout court. Et pourtant, il était là, se fichant de Drago comme d'une guigne, son attention toute tournée vers son fils, qui aurait dû être leur et qui n'était que sien.

Le gamin était petit et brun, comme Harry en première année. Drago ne voyait pas ses yeux, mais les journaux lui avaient suffisamment répété qu'ils étaient aussi verts que ceux de son père pour qu'il ne puisse plus faire semblant d'occulter l'information. Il avait arrêté longtemps auparavant de faire semblant de ne pas être intéressé par les articles sur la famille Potter.

Les iris de cet enfant étaient-ils sensiblement les mêmes que ceux qui hantaient les nuits de l'ancien Serpentard, ou bien aurait-il su percevoir les différences, aussi minimes fussent-elles, après tant d'heures à se mirer dans ces océans d'émeraude ?

Scorpius le tirait par la manche, mais il était déjà loin, plus loin que le Manoir, plus loin que Poudlard, bien plus loin que le ciel, perdu dans ses souvenirs, dans les affres du temps. Astoria embrassa le petit blond, et il monta dans le train.

Drago n'était pas quelqu'un d'égoïste ; il avait cessé de l'être vingt ans auparavant. Ce n'était pas grave s'il ne pouvait plus avoir Harry. Puisque son ancien amant était heureux, il devait l'être aussi. Pas vrai ?

Le train démarra lentement. Si Scorpius chercha son regard, Drago n'y fit pas attention, les yeux fixés sur la silhouette sombre de son amour perdu.


Drago faisait encore ce rêve… L'odeur âcre du sang et du Feudeymon, la douleur intolérable du Sectumsempra, et le combat infini entre la malédiction liée aux sortilèges et la protection anciennement offerte par Severus et sa mère, puis renouvelée par Astoria.

Il faisait souvent ce rêve, qui en réalité était plus proche du souvenir que d'un message de son inconscient – ou de son Troisième Œil, selon qu'on se fiait à Trelawney ou aux Moldus. Depuis le décès de sa mère… Il avait l'habitude. Mais tout irait bien, ce serait bientôt fini. Après tout, Astoria lui porterait bientôt secours, comme onze ans plus tôt, ou alors il se réveillerait aux côtés de sa femme et ce serait bientôt oublié, jusqu'au prochain mauvais rêve, du moins.

Mais penser ainsi ne l'empêchait pas de souffrir, en sentant sur lui se reformer les cicatrices épaisses, hideuses et boursouflées des flammes maudites, qui tendaient sa peau fragile jusqu'à la déchirer, jusqu'à ce que le sang coule, malgré le temps passé depuis le sortilège aux conséquences funestes que Crabbe avait lancé, cette nuit de mai.

Il avait aussi ce cri, qui n'était pas celui de la Victime Sans Nom de la Salle-sur-Demande, mais bien le sien propre, celui qu'il avait poussé, déchirant, à la prise de la Marque hideuse qui souillait son bras maigre. Seulement la voix, bien que brisée, n'était plus si juvénile, et la douleur ne semblait jamais être destinée à cesser, et il semblait que jamais Drago ne pourrait se réveiller. Comment expliquer, sinon, les rideaux bleus, si familiers, qu'il voyait, alors que la douleur était toujours présente, alors qu'il sentait toujours la malédiction remodeler son corps selon son bon vouloir ? Il était dans sa chambre et continuait de souffrir, mais il devait être toujours en train de dormir, n'est-ce pas ? Il n'y avait aucune raison que…

— Papa ?

La voix éraillée et encore ensommeillée de Scorpius eut raison de toutes les illusions dont Drago s'était bercé depuis le début de sa souffrance. Il se redressa dans la douleur et tourna son regard vers sa femme qui ne s'était pas souciée de ses hurlements à faire pâlir les morts, qui continuait de dormir paisiblement, un fin sourire aux lèvres. Elle était belle, ainsi, mais elle avait l'air morte, et elle ne pouvait pas être morte, pas vrai ? Elle n'avait pas le droit de mourir, pas ici, pas comme ça, pas alors que Drago n'avait pas eu le temps de lui dire au revoir, pas eu le temps d'embrasser une dernière fois ses lèvres, ses paupières, de sentir son souffle chaud contre sa nuque et ses doigts fins dans ses cheveux…

— Astoria ? murmura-t-il lentement, la voix blanche, alors que Scorpius quittait précipitamment la chambre, et qu'il entendait des voix, plus loin.

Mais il n'y avait plus d'Astoria, il n'y avait plus rien d'elle que son cadavre, qui bientôt pourrirait comme ils finiraient tous par pourrir, rongés par les vers et recouverts par la terre, oubliés pour les millénaires à venir. Il n'y avait plus rien d'Astoria que son souvenir, et tous finiraient par l'oublier, n'est-ce pas ? Même lui, quand il serait vieux, et sénile, et malade, ou alors il serait mort et ne pourrait de toute façon pas se souvenir d'elle.

Les voix se rapprochèrent, et plusieurs personnes firent irruption dans la chambre, prirent Drago avec eux. Il y avait le Guérisseur Pomfresh, Harry et sa femme, mais Drago s'en moquait, Drago ne voulait pas être avec eux, il ne voulait pas qu'on s'occupe de ses blessures, de sa douleur ; il voulait être auprès du corps d'Astoria, la veiller, être à ses côtés au cas où elle reviendrait à la vie…

Drago avait fini par l'aimer, réellement. Pas autant que Harry, mais elle était là, et ils s'aimaient. Pas parfaitement, pas violemment, pas passionné ment. Mais ils s'aimaient, et c'était le principal, non ?

Drago voyait trouble, et il se rendit compte qu'il pleurait à chaudes larmes. Il ne parvenait pas à croire qu'elle était partie. Elle n'avait pas le droit de mourir, pas le droit de le laisser seul, pas après tout ce qu'elle avait fait pour lui. Harry avait bien réussi à résister à deux Avada, après tout. Mais elle n'était pas Harry et elle était… Il sentit sa gorge se nouer, et ses joues le tiraient étrangement.

Drago était veuf, mais il avait encore son fils et ses chers souvenirs.


Drago porta son infusion à ses lèvres. Il avait de plus en plus de mal à trouver le sommeil, à présent. Certes, il ne sentait pas la douleur, étant donné qu'il avait fait magiquement supprimer son sens du toucher – c'était d'ailleurs toujours étrange, quand Scorpius essayait d'attirer son attention sans établir de contact visuel, et se souvenait un peu trop tard qu'il fallait élever la voix plutôt que tirer sur sa manche, mais, au moins, il pouvait se déplacer, rencontrer du monde et amener son fils à King's Cross, chez Andromeda ou chez les Potter sans s'écrouler sous la douleur.

Il était laid, cela dit. Personne ne pouvait rétablir le sortilège qui avait d'abord été lancé par Severus : il ne pouvait être renouvelé que deux fois, et sa mère et Astoria s'en étaient chargées. Sauf que leur sang s'était tari plus vite que prévu…

Drago posa sa tasse sur la table basse et prit une longue inspiration. Les années passaient, mais ça faisait toujours aussi mal. Cela faisait treize ans que sa mère était morte, et deux depuis le départ prématuré d'Astoria. Pourtant, plus le temps s'écoulait, et plus il lui semblait que le deuil était difficile à porter. Il ne parvenait pas à leur dire au revoir, à faire une croix sur leur présence. Il se demandait s'il y parviendrait un jour.

Il s'était aussi surpris à regretter la présence de Severus, alors qu'il avait vécu plusieurs années sans penser à lui, ou en tout cas en paix avec son souvenir. Mais l'absence d'Astoria, l'absence de sa mère avaient eu raison de semblant de sérénité, et Drago rêvait souvent de son parrain, à présent.

L'ancien Serpentard fut sorti de ses pensées par le bruit caractéristique de son fils dévalant les escaliers. Visiblement, il avait encore fait une découverte intéressante, ou une avancée spectaculaire dans ses recherches compliquées… Drago se demandait parfois comment Scorpius avait pu tromper le Choixpeau et être envoyé à Serpentard : le gamin était clairement un Serdaigle pur et dur !

Enfin, il fallait dire que sa mère avait été brillante, et il ne fallait bien sûr pas oublier que sa meilleure amie, qui portait avec fierté les couleurs bleu et bronze, était la fille de la sorcière la plus brillante de sa génération. Il aurait dû se douter que ça finirait comme ça, un jour ou l'autre.

L'adolescent fit irruption dans le petit salon où Drago se reposait, un grand sourire aux lèvres.

— Papa ! J'ai réussi ce que je voulais faire !

— C'est super, le félicita doucement l'adulte. Tu ne m'as pas dit sur quoi tu travaillais, en ce moment…

Scorpius eut soudain l'air penaud, mais se reprit bien vite. Il avait un bracelet en cuir autour du poignet, et diverses runes y étaient gravées. Il semblait aussi que l'objet avait été trempé dans un liquide, probablement une potion… Drago n'était pas un inventeur de renom, loin de là, mais il pouvait malgré tout dire que ce bracelet représentait le travail de toute une vie, et Scorpius n'avait que seize ans ! Enfin, il aurait bientôt dix-sept, mais Drago essayait de ne pas trop y penser, ce n'était pas bon pour son cœur de père.

— Bon, c'est un peu compliqué à expliquer, mais en gros ça devrait permettre de changer d'apparence presque aussi parfaitement qu'un Métamorphomage, et aussi on peut devenir invisible ! Quand je passais mes vacances chez les Potter, j'ai demandé à Teddy si je pouvais étudier son don, et puis il m'a aussi proposé la cape d'invisibilité de son père… enfin, de son parrain… Euh… J'en étais où ? Ah, oui ! Le bracelet ! Bon, peut-être qu'une démonstration serait plus parlante ? Ouais je vais faire ça. Alors, voyons…

Drago sourit tendrement. Les mains autour de sa tasse de tisane – qui avait refroidi, mais qu'était une tasse de tisane face à l'enthousiasme de son fils ? –, il observa avec amour et attention les diverses transformations de Scorpius. Il ressembla tour à tour à Minerva McGonagall, à Potter numéro 2, comme il se plaisait à appeler James Sirius, ou encore à Rose Granger-Weasley. Il modifia son nez pour qu'il ressembla à celui de Severus, agrandit ses yeux, lui donnant ainsi un air de crapaud, et se fit pousser une barbe hirsute, avec pour modèle évident l'ancien garde-chasse de Poudlard…

Mais il garda le meilleur – le pire – pour la fin. Scorpius était à nouveau devant lui, mais il n'avait plus les yeux gris. Non, ses yeux étaient verts, brillants, vifs ; ils lui transpercèrent le cœur en un instant, sans que Drago ne comprenne ce qui lui arrivait.

Scorpius pensait probablement à Astoria, ou à Albus Severus, mais Drago ne voyait que la couleur si particulière, les motifs uniques… Ce n'étaient pas les yeux de sa défunte femme, ou ceux du meilleur ami de son fils : c'étaient ceux de son ancien amant, ceux de celui qu'il aimait encore, même après toutes ses années, celui qu'il n'avait jamais pu oublier, malgré tous ses efforts et ses espoirs…

Scorpius avait les yeux de Harry Potter, et les mots franchirent la barrière des lèvres de Drago sans qu'il ne puisse les retenir, coulant comme un flot de bêtise et de non-sens, comme une liqueur amère dont le goût lui rappelait tout ce qu'il aurait pu avoir, et tout ce qu'il avait perdu.

— J'ai toujours voulu que tu aies les yeux verts, balbutia-t-il. J'ai toujours aimé les yeux verts…

Scorpius leva son regard émeraude vers lui, et Drago se rendit compte qu'il était debout. Avec un dernier sourire, probablement un peu triste, il étreignit l'épaule de son fils et quitta la pièce, le cœur lourd.

Il avait toujours aimé les yeux verts.


Drago regarda Scorpius et Albus partir ensemble, les yeux rêveurs, les mains entrelacées, et un sourire soulagé fendant leur visage, comme s'ils avaient eu la peur de leur vie. Un Malefoy sortait avec un Potter. Un Potter allait habiter avec un Malefoy. Peu importait le sens dans lequel il agençait les mots, Drago ne pouvait pas s'empêcher de leur trouver un arrière-goût désagréable.

Il ne fallait pas s'y méprendre : Drago était sincèrement heureux pour eux, vraiment. Seulement leur amour ne lui rappelait que trop celui qu'il n'avait pas pu vivre avec le Survivant. Lui aussi aurait voulu pouvoir annoncer à quelqu'un, peut-être à ses parents, son emménagement avec un brun aux yeux verts… Mais Drago n'était pas égoïste, il avait cessé de l'être bien trop longtemps auparavant pour s'indigner de la situation et s'apitoyer sur lui-même. Si Scorpius trouvait le bonheur que Drago n'avait pu qu'imaginer, qui était-il pour le gâcher ?

— Malefoy… Enfin, je suppose que je peux t'appeler Drago, maintenant. Harry et moi allons y aller, si tu n'y vois pas d'inconvénients. C'est beaucoup à avaler en une journée, rit doucement la belette en prenant la main de son mari, cette main qui avait auparavant tenu le sexe de Drago, qui l'avait serré et l'avait fait jouir, et qui avait caressé ses joues et ses cheveux, et qui avait redessiné les contours de son visage.

— Ouais. En plus, Teddy a dit qu'il passerait dans l'après-midi, ajouta Harry en serrant cette petite main blanche qui n'était pas celle du blond et qui ne le serait jamais.

Drago hocha la tête doucement, sans répondre, parce qu'il n'y avait rien à dire, et aussi parce que la douleur était trop forte. Harry et Ginevra se regardèrent, gênés, et partirent en silence par la cheminée. Peut-être avaient-ils senti son désespoir et n'avaient pas voulu s'imposer, le gêner. Ils croyaient probablement que l'amour de Scorpius pour Albus Severus lui était intolérable, inconscients qu'ils étaient de tout ce qu'il avait dû subir et supporter pour que leurs trois enfants puissent naître. Ou alors, peut-être que parler d'amour avait embrasé leur chair, peut-être que Drago n'avait pas remarqué leurs regards brûlants de désir, et ils n'étaient partis que pour rejoindre au plus vite un endroit décent pour jouir l'un de l'autre, sans l'ancien Mangemort couvert de cicatrices pour tuer l'amour, étouffer dans l'œuf leur dégoûtante envie de batifoler dans un coin sombre. Peut-être même que Teddy était vraiment censé venir !

Mais Drago s'en moquait, à vrai dire. Harry était parti, et il n'avait même pas dardé sur lui un regard brûlant de haine, il n'avait même pas insinué que toute cette histoire était un vaste et machiavélique plan dont la finalité était la déchéance du monde sorcier, le sang et la mort… Il ne soupçonnait Drago de rien, n'avait aucune autre raison de s'intéresser à lui que son futur statut de beau-père pour Albus Severus.

Et Drago savait bien que ça n'avait aucune importance : les parents d'Astoria n'avaient rencontré Narcissa que deux fois après la guerre, ne s'étaient jamais enquis de sa santé, n'étaient pas venus le jour de l'enterrement.

Harry n'avait plus à lui offrir que de l'indifférence, et ça faisait mal, encore plus à présent que Scorpius et Albus s'aimaient comme des fous. Il avait cru que son désintérêt poli avait eu raison de ses derniers espoirs, à la gare de King's Cross, le premier septembre 2017. Quelle erreur ! C'était bien pire de voir que rien n'avait changé, sept ans plus tard, maintenant que leurs fils avaient terminé leur scolarité, maintenant qu'ils étaient meilleurs amis, amants, et qu'ils seraient probablement bien plus d'ici quelque temps.

Merlin, Drago avait tout perdu, jusqu'à son propre corps ! Celui-ci avait cessé de lui appartenir après la mort d'Astoria, quand toutes les cicatrices avaient resurgi, enflant démesurément, comme cherchant à s'extraire de cette chair souillée par son âme écorchée, par son esprit détraqué. Il portait toujours sur son corps les marques du Sectumsem pra, les brûlures du Feudeymon, les scarifications de sa sixième année, et le tatouage, noir d'encre, toujours intact malgré son désir de le faire disparaître, parce qu'il ne pouvait pas toucher la Marque, parce qu'il avait toujours cette peur, irrationnelle à présent, que le Seigneur des Ténèbres ne le punisse après avoir découvert sa haine de cette Marque, qui aurait pu être un honneur dans une autre vie, et qui n'était ici que la preuve de sa bêtise, celle de ses fautes, de ses erreurs, de ses crimes.

Rouges sur sa peau pâle, les cicatrices semblaient lui hurler leur dégoût, toujours aussi voyantes et boursouflées, comme si elles voulaient s'échapper de ce corps maigre et malade. Il n'était même pas digne d'elles, il n'était digne de rien. La Mort avait eu pitié d'Astoria, si douce, et l'avait éloignée du monstre, de lui. L'Amour lui avait enlevé son fils, de peur que celui-ci ne souffre autant que lui ; Eros avait offert à Scorpius une place de choix dans le cœur pur du fils de Harry, lui avait offert une échappatoire.

La Guerre lui avait dérobé puissance et richesse, avait détruit sa famille, parce qu'il ne méritait rien de cela : il avait servi le mauvais côté, après tout, et le payait à présent comme il le méritait. Le Temps lui avait pris sa beauté, parce qu'un monstre se devait d'être laid, pas vrai ? C'étaient les règles du jeu, selon lesquelles jouaient tous les contes, sorciers comme moldus. La beauté pouvait être dangereuse, mais la laideur… Oh ! la laideur était toujours l'apparat du monstre, de l'horrible, de l'infâme. Ses cernes creusaient son visage déjà émacié, ses yeux aux reflets autrefois changeants n'étaient plus que gris terne, et sa peau douce qui avait fait sa fierté était mangée par une barbe mal rasée, par des cicatrices mal pansées, par ses propres griffures frénétiques. Il se souvenait d'un temps où il était le Dieu de Poudlard, et où tout le monde le désirait. Il se souvenait d'un temps où même l'Élu était tombé sous son charme, et où lui était tombé dans ses filets.

Drago secoua la tête. Ça n'avait d'importance plus que pour lui, désormais. Nul ne le verrait plus jamais nu, et c'était sans doute mieux comme ça.

Il était amoureux, et il avait encore les souve nirs.


Mais même les souvenirs deviennent amers. Le poids du regret de ce qui aurait pu exister et celui des remords ne pesaient que trop sur ses épaules désormais frêles. À quoi bon souffrir encore, quand Astoria était morte et Scorpius parti et Harry à une autre et sa beauté envolée ? Il aimait encore, et aimerait toujours Harry. Il le savait. Depuis le début, ça avait été spécial entre eux. Leur haine comme leur amour avaient été pas sionnels. Même comme quand les sentiments n'avaient plus été réciproques, l'un aimant celui qui le haïssait faute de se souvenir de ce qui avait été. Mais après la guerre, il n'y avait même plus eu de haine. À quoi bon se détester encore quand ces querelles d'enfant ne reflétaient plus le monde des adultes ?

Plus d'un an après la confession de Scorpius et Albus Severus, Drago se rendait compte qu'il était de plus en plus renfermé, de plus en plus seul. Il avait épuisé toutes ses chances de s'en sortir indemne : sa mère était morte, Astoria l'avait suivie, et Scorpius s'éloignait, vivait son amour, heureux avec celui qui était maintenant son fiancé. Drago restait en périphérie de tout cet amour, de tout ce bonheur ; il était loin des Potter, loin de Lovegood, encore plus loin des Granger-Weasley qu'il ne parvenait toujours pas à supporter, malgré l'intelligence de leur fille.

Drago ne pouvait pas s'empêcher de penser à tous les mondes dans lesquels il trouvait le bonheur, ceux dans lesquels il oubliait Harry et aimait Astoria, qui bien sûr ne mourait pas. Il y avait aussi les mondes où sa mère restait lucide, où il n'y avait jamais eu un premier Scorpius, où Regulus n'avait jamais été aussi important pour elle, et les mondes où Harry et lui ne s'étaient pas battus, dans les toilettes de Mimi, où ils avaient parlé, avaient retrouvé l'amour même si Harry ne souvenait plus de leurs nuits chaudes et rassurantes et pleines d'amour. Enfin, il y avait les mondes où Drago n'avait jamais jeté ce sort d'oubli, où il avait aimé Harry jusqu'à son dernier souffle, et était mort jeune, mais heureux, où…

Mais Drago savait bien que ressasser les si avec lesquels on mettait Pré-au-Lard en potion – ou Paris en bouteille selon qu'on était un sorcier ou un Moldu – n'était jamais bon, et n'amenait rien de l'amertume, l'aigreur et des cernes plus noirs et plus grands que le ciel nocturne.

Finalement, peut-être qu'il aurait dû oublier, lui aussi. Plutôt que de s'accrocher à un secret qu'il ne pouvait partager avec personne, et dont il était le seul à pouvoir porter le fardeau. Il avait essayé d'aller voir une Psychomage, après la mort d'Astoria, mais la jeune femme avait cru qu'il ne projetait que de simples fantasmes. Si même ceux et celles qui ne devaient pas juger le trouvaient ridicule, alors sans doute avait-il vraiment inventé de toutes pièces ces instants d'interdit. Ils n'avaient probablement été que des rêves, un mécanisme de son subconscient pour qu'il ait une raison de survivre à la guerre. Le sang des Black coulait dans ses veines, après tout, et c'était comme une démence liquide qui brûlait et mutilait son âme comme le Sectumsempra et le Feudeymon l'avaient fait subir à son corps. Rien de tout ça n'avait existé, finalement. Ce n'avaient été que des illusions. Mais quels doux mirages…

Il y eut un second éclat bleu, écho d'un premier de quarante ans. Et puis le monde qui tourbillonne et se stabilise, et l'envie de vomir, et le manque, et le vide.

Malefoy avait le tournis ; son corps et son âme réclamaient Harry Potter à grands cris, martelant son nom, ces quatre syllabes comme un millier de soldats au pas, en marche vers une nouvelle conquête, une nouvelle guerre sanglante, un nouveau butin. Il semblait que ces dernières décennies n'avaient eu pour contenu que ce nom, ces quatre syllabes infernales. Il avait donc fallu que Saint-Potter le splendide lui pourrisse la vie jusqu'au bout ! Tout juste bon à ça, et à forniquer avec sa belette femelle, enfant d'autres héritiers belettes stupides et inutiles ; une véritable vision d'horreur. Comment avait-il pu laisser passer ça ? Comment avait-il pu perdre de vue de qui faisait de lui qui il était : un homme, un Malefoy ? Il fallait qu'il se reprenne, ne fût-ce que pour honorer ce nom qui devait retrouver son aura terrifiante d'antan, cette aura qu'il avait délaissée.

Malefoy ne comprenait pas comment, par tous les sangs, un simple béguin d'adolescent, même pas consommé, avait pu durer quarante ans et – pire ! – avait pu prendre une place telle dans sa vie qu'il n'avait pas vraiment pu se concentrer sur autre chose durant toutes ces années. Il ne comprenait pas non plus ce qu'il avait attendu pour conquérir le cœur de Potter, ni comment il avait pu laisser une belette rousse occuper la place qui aurait dû être sienne. Après tout, il était un Malefoy, il était égoïste ; et rien ne changerait jamais ça. Il était temps de se ressaisir. Si lui ne pouvait pas avoir Potter, personne ne le pourrait.

Il était fou, fou amoureux, et il avait des arabesques noires sur le bras.


Bonsoir !

23 526 mots pour ce chapitre sur Drago, qui devient officiellement le chapitre le plus long de cette fanfiction, et dépasse même celui de Sirius, avec ses 21 314 mots ! Une place de choix pour l'histoire tragique de Drago, qui a été mon premier pas dans cette folle aventure... Et pourtant, le chapitre, dans sa première version, peinait à passer la barre des 5000 mots. Il m'a fallu penser à Narcissa, à Astoria, et même à Scorpius pour que son histoire s'étoffe, pour Drago commence à véritablement vivre sous mes mots.

Je remercie pleinement Doucette77, grâce à qui j'ai décidé de réécrire la scène du Sectumsempra (j'avais les événements qui suivaient, mais pas la scène en elle-même, et c'était tout de même important), ainsi que milanoas, grâce à qui j'ai réécrit la fin de la guerre, en partant de la mort de Harry à celle de Voldemort. Je ne sais pas au juste pourquoi je n'avais pas déjà décidé de le faire, et je crois que, sans ces quelques scènes, le chapitre n'aurait pas été le même. Donc merci à vous deux, précisément pour ça, et merci à tous-tes les autres reviewers pour leur soutien, même si je garde le vrai moment de remerciement pour la fin de la fiction.

Je peux ici vous annoncer qu'il ne reste que deux chapitres avant qu'on ne passe au second tome, et ça paraît à la fois trop tôt et trop tard. J'avais prévu de commencer le second tome le 5 juillet 2021. Nous sommes, à l'heure où j'écris ces lignes, le 26 août 2021, et je crois que tout a déraillé à cause de Sirius. Je lui pardonne, j'ai trop donné pour lui pour en plus me mettre à l'accuser de tout et n'importe quoi, mais bref. J'ai pris du retard dans la publication, et la plupart des lecteurices (ou en tout cas celleux qui laissent des commentaires, pour les autres je n'ai aucun moyen de savoir) sont toujours là.

Alors voilà, j'espère que ce chapitre vous a plu, tant dans cette dernière partie que dans la globalité. J'avais dit que ce ne serait pas la plus joyeuse, et on ne peut pas vraiment dire que j'ai menti, n'est-ce pas ?

N'hésitez pas à me partager vos impressions, vos pensées, vos attentes sur la suite, ou n'importe quoi : quelque chose qui vous a interpellé, quelque chose qui vous a marqué, quelque chose qui vous intrigue ou que vous auriez voulu voir... J'adore vous lire et vous répondre, alors ne vous gênez pas ! Même si vous passez des années après la publication de cette histoire (on ne sait jamais), n'hésitez pas à laisser un petit mot, j'essaierai toujours de prendre le temps et la peine de répondre.

Bref, je parle beaucoup et je ne dis pas grand chose ; je crois que ça veut dire qu'il faut que j'arrête de radoter. Alors, merci d'avoir lu, et on se retrouve très vite pour le chapitre de ce cher Teddy Lupin (ou tout du moins sa première partie, parce que je crois bien que Teddy serait la troisième place qui complétera le podium des longs chapitres...) !