CHAPITRE 2.

– Bonjour Ruby.

– Comment ça va, ce matin, Em' ? Tu t'es remise de ta soirée ?

– J'ai mal dormi mais ça ira. Ça m'a pris la tête toute la nuit.

– Tu verras, ce soir, je te changerai les idées. Avec les deux pass VIP que j'ai gagnés, nous aurons accès à tout : All-in, boissons à volonté, entrée aux différents lounges.

– Que tu as gagnés ? Je ne comprends pas. Je pensais que tu avais réussi à les acheter.

– J'ai reçu un mail pour dire que j'avais remporté le concours. Je ne me rappelle même plus d'y avoir participé… ça devait un truc sur facebook ou twitter, tu sais « Postez un commentaire avant le … et vous serez tiré.e au sort parmi nos abonné.es pour remporter le concours. »

– Tu es sûre que ce n'est pas une blague ?

– Au début, je n'y croyais pas trop. Mais j'ai vérifié. C'était envoyé sur mon adresse privée, mes coordonnées personnelles étaient correctes. Et le QR code confirme la réservation à mon nom sur leur site internet. Tout est conforme. Alors, prête à faire des ravages ?

– Je ne sais pas si j'en ai envie…

– Allez, Emma ! Ne te fais pas prier. Cela te fera le plus grand bien et tu n'as rien à perdre. Au pire, tu te cases dans un coin et tu observes. Qui sait, quelque chose de bon peut en ressortir de tout cela…

La jeune femme blonde baissa la tête, mélancolique :

– Tu sais, quand je l'ai revu, j'ai ressenti quelque chose et je n'arrive pas à déterminer ce que c'est. Je ressens comme une drôle d'impression.

– Mais c'est positif, ça ! Il y a encore quelques semaines, tu te serais damnée pour qu'il te reprenne. Et là, tu lui as résisté… Peut-être que c'est le moment, peut-être que tu vas pouvoir aller de l'avant… Enfin !

– Je ne sais pas. Ne va pas trop vite, tu veux ? J'ai déjà accepté de venir ce soir.

– Et je n'en espérais pas tant ! Tu as raison. Un pas à la fois.

– Allons, retournons au travail ! C'est la journée la plus remplie et la plus attendue de l'année ! Nous devons mettre les bouchées doubles à cette porte-ouverte. Et non, pas question de prendre une après-midi de congé !

La jeune gérante se dirigea vers son bureau quand son amie cria par-dessus de son épaule :

– Joyeuse Saint-Valentin, Aphrodite !

– T'es con, tu sais ça ?

– Oui, et c'est pour ça que je suis ta meilleure amie.

X

Emma rentra chez elle, fourbue et vidée. Elle s'écroula dans son fauteuil. Elle ne savait pas où elle trouverait la force de se lever et de rempiler pour une seconde soirée d'affilée. Décidée, elle prit son gsm pour décommander, mais elle entendit quelqu'un frapper à la porte de son appartement.

Elle l'ouvrit et découvrit sur le paillasson un grand paquet, entouré d'un magnifique ruban. Un bristol était accroché au nœud soyeux : « À porter ce soir. La soirée est thématique. »

Ruby avait dû prendre les devants et supposer qu'elle se défilerait à la dernière minute. Emma referma derrière elle et se dirigea vers sa chambre. Elle ouvrit la boite et lut un autre message : « Tu mérites de trouver, toi aussi, l'amour, Emma. Donne-toi une chance. »

Elle retira une belle robe d'une pièce, zippée à l'arrière et de couleur vermillon. Les manches étaient courtes pour la saison, mais elle avait dans son armoire un long manteau qui irait parfaitement avec cette tenue. Dans le fond, des chaussures à talon, à sa pointure, étaient protégées par un fin feuillet de papier kraft. Quelle folie !

– Elle a vraiment pensé à tout.

La jeune femme n'avait plus vraiment le choix. Elle ne voulait pas être à l'origine de la déception de son amie. Celle-ci s'était démenée pour l'embarquer avec elle et lui changer les idées. Elle sauta sous une douche fraiche pour se booster et se débarrasser de sa longue journée. Dans une heure, elle devait prête : Ruby l'attendrait en bas, dans sa voiture.

Quand Ruby la vit entrer dans l'habitacle, elle siffla, impressionnée :

– Tu es superbe, Emma ! Ça te va à ravir ! s'exclama-t-elle, enthousiaste.

– Je te remercie… pour tout ce que tu fais pour moi, lui répondit-elle reconnaissante.

– A quoi servent les amies, sinon ?

– À ne pas nous mettre en retard pour une soirée événement, par exemple !

– Tu as raison, ça ferait mauvaise impression.

Ruby démarra le moteur et se lança dans le trafic de la ville. Le soir était tombé depuis longtemps et les lumières éclairaient les avenues sombres. Elles traversèrent, en silence et excitées par cette nouvelle aventure, la métropole pour se rendre plus au sud, dans les quartiers huppés et sécurisés. Le parking était privé et surveillé. La jeune réceptionniste tendit son gsm vers le voiturier et afficha le QR code.

– Emplacement 4B, mademoiselle Lucas. Belle soirée.

– Merci, lui répondit-elle poliment. Elle avança au pas et se tourna vers la jeune brune : ils ont mis les petits plats dans les grands. Je sens que ça va être fastueux.

– Et peut-être inspirant pour nos styles de soirée, qu'est-ce que tu en penses ?

– Que tu devrais laisser le boulot, là où il est, loin derrière nous ou je te plante ici ! Meilleure amie ou pas !

Emma releva les mains en signe de reddition :

– Très bien, très bien. Vos désirs sont des ordres, Maitresse !

– C'est bien ! Tu commences à reconnaitre ma valeur, il était temps.

Et elles rirent ensemble, d'humeur légère.

Une file ondulait à l'infini, sur le trottoir, face à la grande entrée de la boite de nuit. Des poteaux argentés reliés par un épais cordon rouge étaient posés le long du bâtiment et contrôlaient le sens des arrivées.

– Tu as vu la file d'attente ?

– Qui dit VIP, dit droit d'entrée immédiate, non ?

– Tu es sûre ?

– Qui n'essaie rien, n'a rien ! Je tente. Au pire, on finit à la queue. Bonsoir, dit-elle au sorteur.

Il était grand, musclé et habillé d'un costume et d'une chemise noirs. Il portait une cravate d'un rouge éclatant.

– Bonsoir Mesdames, que puis-je faire pour vous ?

Ruby sortit son gsm de son sac à main et le tendit.

– Nous avons deux entrées VIP pour la soirée évènementielle de la ville et de l'année.

Pour la deuxième fois, son écran fut scanné.

– Parfait, vous pouvez entrer, Mesdames. Excellente soirée !

Il fit un pas de côté pour leur permettre d'avancer devant les regards jaloux et furibonds des personnes qui attendaient leur tour.

L'intérieur de la boite de nuit était plongé dans un orange foncé crépusculaire. Emma et Ruby se glissèrent entre les silhouettes anonymes. Des éclairs multicolores illuminaient la scène et des spots éclairaient des points précis de spectacles. La fête battait déjà son plein. Un rythme lancinant montait d'une musique forte. Des danseurs professionnels, sur des estrades, s'en donnaient à corps perdu, à la vue de tous et entrainaient dans leurs mouvements les amateurs timides. Ce fut le moment où six danseurs, trois hommes et trois femmes, se détachèrent de la fosse. Les hommes étaient torse nu. Ils portaient tous un pantalon noir et leur corps brillaient sous les feux de la rampe. Les femmes portaient un soutien-gorge et une jupe noirs. Leurs cheveux avaient été teints en rouge, uniformément.

Tour à tour, les danseurs se retrouvaient, représentaient un tableau, dansaient sur la même chorégraphie, puis se séparaient pour se diviser et parcourir toute la salle. Parfois, ils se retrouvaient l'un avec l'autre, peu importe le sexe, et mimaient des rapports plus intimes, plus érotiques. L'ambiance était chaude et enclin à la suggestion. Le ton était donné : séduction, désir et passion. Les invités balançaient la tête, sur le même rythme, lançaient leurs bras ou leurs jambes tout en penchant leur buste. Emportés par la même envie d'oublier le temps, d'oublier leur vie, tous évoluaient dans l'espace de la scène, montaient, descendaient, passaient devant ou derrière les terrasses. Les gens se mêlaient les uns aux autres. La musique sourde et répétitive collait parfaitement à l'atmosphère du lieu. Le message était clair : Laisser libre cours à son désir.

Des corps plus déchainés exultaient sur la piste tandis que des esprits, plus calmes, se reposaient à une table, autour d'un verre. D'autres, encore, se rassemblaient près du bar et commandaient des cocktails à la volée. Hésitantes, intimidées, elles ne savaient pas encore vers quel coin se diriger. Les deux amies bougèrent doucement, longeant les murs, sans se fondre dans la foule.

– Cette soirée est impressionnante ! Je n'ai jamais rien connu de tel ! avoua la jeune brune.

– Gigantesque même. Je me sens toute petite, ici.

– J'arrive pas à croire que nous y sommes ! Quand je pense à tous ces gens dehors qui tueraient pour être à notre place !

– Tuer pour voir se trémousser des danseurs à moitié à poils ? Oui, chacun ses rêves !

– Arrête de juger et viens danser. C'est pour ça que nous sommes là.

Ruby lui prit la main et, sans lui laisser une seconde de réflexion, l'entraina derrière elle sur la piste.

Après une heure de danse intensive, Emma et Ruby repérèrent une table vide et s'y installèrent. Aussitôt, Emma se leva et proposa d'aller chercher un cocktail pour se désaltérer.

– Ok, mais ne me laisse pas tomber pour un mec de passage, tu veux ? la taquina finement la jeune brune.

– C'est malin ! Parce que c'est mon style. J'ai des exigences, moi, Madame.

– Vu le résultat du dernier, Joker ! Allez file, serveuse, mon gosier est sec.

La jeune femme blonde se dirigea vers le bar et tapota plusieurs fois le chant du plat de la main pour attirer l'attention du barman. Mais rien n'y fit. Il faisait la sourde oreille. Des doigts se posèrent alors sur son épaule. Elle crut qu'il s'agissait de Ruby qui avait changé d'avis :

– Laisse-moi deviner, tu veux-

Emma se retourna et se trouva nez à nez avec une inconnue. Une femme de style latino, peau hâlée, cheveux mi-longs noirs et yeux bruns ténébreux, rit de la méprise. Ses traits fins de maquillage mettaient en évidence un regard de feu. Sa beauté coupa le souffle de la jeune entremetteuse. Elle se para en excuse pour sa familiarité :

– Oh, pardon, je pensais que c'était mon amie, dit Emma.

– Vous essayez de commander, je vois ?

– Oui, mais il me semble que je ne sois pas du genre du barman. Même en gesticulant sous ses yeux, il ne me remarque même pas.

– C'est qu'il n'a aucun goût ! Vous permettez ? Elle se suréleva sur la pointe de ses pieds, pour dépasser un peu les gens près du comptoir et dit d'une voix forte et ferme : Donnez à cette superbe jeune femme ce qu'elle veut, s'il vous plait !

Le barman s'arrêta dans son élan et revint sur ses pas, sans prendre garde aux autres interpellations. Il s'adressa, honteux, à Emma :

– Qu'est-ce que je peux vous servir, Mademoiselle ?

Emma n'en crut pas ses yeux. Elle regarda tour à tour le serveur gêné et la belle inconnue souriante :

– Heu… un Rose Mary et un Turquoise Daiquiri, s'il vous plait. Elle s'adressa ensuite à sa voisine : et vous ? Je peux vous prendre quelque chose pour vous remercier ?

– Avec plaisir, oui. Un Apple Heart.

– Bien, vous l'avez entendue ? demanda-t-elle au serveur, attentif.

– Tout de suite.

– Et voilà, un peu de culot suffit, rapporta la belle inconnue, fière d'elle. Ce n'était pas si difficile.

Emma haussa les épaules, quelque peu sidérée :

– Et moi qui pensais que les personnes bien élevées attendent leur tour. La prochaine fois, j'enverrai quelqu'un d'autre à ma place. Vous avez beaucoup d'assurance, je peux au moins admettre cela.

– Oh et mes qualités ne s'arrêtent pas là, rétorqua-t-elle, séductrice. Est-ce que je peux faire quelque chose d'autre pour vous ?

– Non, c'est gentil. Merci. Je vais essayer de la rejoindre, elle doit être par-là…

Emma dirigea de son bras dans la direction où elle avait laissé Ruby. Cependant, à travers les danseurs, elle la découvrit dans le bras d'un bellâtre torse nu. Ils partageaient un long et passionnant baiser.

– Ha ben, voilà. Et dire qu'elle me mettait en garde de l'oublier… Elle parlait pour elle-même, en fait.

– Si ce n'est que ça, je peux vous tenir compagnie, en entendant. Laissez-moi vous aider.

La jeune femme aux cheveux noirs n'attendit pas de réponse et agit impulsivement. Elle prit deux des cocktails qu'on venait de servir et s'éloigna. Emma se sentir un peu forcée. Maladroite et hésitante, elle prit le dernier qui restait sur le comptoir et la suivit. Son regard s'attardait sur le physique et sur la démarche de cette femme effrontée et déterminée. De dos, la femme était très belle. Petite, mince, des jambes galbées et assez… sexy dévoilées par les pans larges de sa robe bordeaux, au rythme de ses pas. Emma fut comme captivée par son aura et sa confiance en elle. La dame s'approcha d'une table ronde un peu plus loin, et les personnes qui s'y étaient installées, déguerpirent rapidement, sans qu'elle ait prononcé un mot.

– Quel pouvoir avez-vous ici, sur les gens, pour que tout ce que vous obteniez ce que vous voulez sans sourciller ?

La jeune femme lui sourit en guise de réponse et l'invita à s'asseoir à ses côtés. Emma ne se posa pas plus de questions, intimidée, et s'installa, docilement, à son tour. Qui était cette femme et d'où venait cette emprise qu'elle avait sur elle ? La jeune femme blonde n'arrivait pas à se soustraire à son regard. C'était comme si elle essayait de lire en elle, d'en savoir plus, mais avec une certaine douceur. La curiosité l'emportait et le désir de la connaitre se faisait plus intense. Que pouvait-il bien lui arriver ? Ruby prenait du bon temps, c'était la soirée de la Saint-Valentin et elle n'aspirait qu'à s'amuser elle aussi, après tout, et qu'est-ce qui la retenait de faire de nouvelles rencontres ?

– Est-ce que vous vous amusez ? lui demanda la belle inconnue.

Emma ne sut que répondre à cette question. Même si elle avait dansé, elle sentait qu'elle avait du mal à lâcher prise. L'inconnue insista :

– Vous êtes de sortie ? C'est bien cela ? Vous ne seriez pas ici, autrement. Pourquoi n'oubliez-vous pas votre amie, un moment ? Vous êtes à la soirée du siècle, les gens tueraient pour être à votre place !

– C'est exactement ce que Ruby m'a dit. Décidemment ! Vous aussi, vous êtes une groupie de ce lieu ?

– Vous me semblez sceptique. Regardez autour de vous… le battage médiatique a eu son petit effet, non ? Et les invités s'amusent tous, la musique est bonne, la lumière est parfaite et l'ambiance est … chaleureuse. Alors quel est votre verdict ?

– Je ne sais pas encore. Elle vient de commencer. Je vous le donnerai plus tard, cela vous va ?

Emma était encore fort sur la réserve, tant à propos de la soirée que vis-à-vis de son interlocutrice.

– Ha mais je ne me manquerai pas de vous le rappeler.

La jeune femme s'approcha de son oreille et lui chuchota une confidence :

– Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, je connais personnellement la propriétaire. C'est une de mes connaissances : elle fait des miracles.

Son souffle rafraichit par les glaçons caressa son lobe et lui procura des frissons agréables.

– Vraiment ? Emma rit, prise au jeu. Dans ce cas… je crois que cet endroit devrait avoir plus de serveurs sexy… ironisa-t-elle, suite à sa mésaventure de tout à l'heure.

– Qu'à cela ne tienne. Je vais lui dire de ce pas.

Et l'interlocutrice quitta abruptement la table et feint de s'en aller.

– Mais non, je rigolais, c'est tout. Revenez…

Quand la jeune latine revint s'asseoir à ses côtés, elle lui dit calmement, sur un ton plus sérieux :

– Vous souhaitiez me dire quelque chose, Mademoiselle ?

– Quoi ? Mais non, je pensais que vous alliez chercher la gérante, je …

– Mais je suis la gérante. Regina Mills, à votre service.

Elle lui prit la main et la lui serra. Emma tomba des nues. Cette soirée lui en réservait des surprises.

– Cela explique la rapidité et la qualité de service. Je m'appelle…

– Emma Swan. Je sais qui vous êtes.

– Mais comment ? Ruby m'a dit que…

– Tous mes invités ont été sélectionnés et triés sur le volet. Et puis, chacun ses secrets, ne croyez-vous pas ? lui rétorqua-t-elle en lui faisant un clin d'œil.

– Je… oui… je suppose.

Cette femme était un mystère à elle toute seule, mais elle ne portait pas de masque pour le cultiver. Elle avait surgi de nulle part et pour une quelconque raison, restait à ses côtés.

– Alors Emma, qu'est-ce qui vous a décidé à venir ici, si cela ne semble pas être votre lieu de prédilection ?

Le DJ augmenta le volume. Il lança les bras en l'air et appela le public. Emma dut se rapprocher et se pencher pour engager la conversation :

– J'ai été embarquée par mon amie… À parler franchement, j'ai presque hésité et décommandé…

– Je suis heureuse que vous ne l'ayez pas fait, lui répondit-elle en la regardant droit dans les yeux : Nous ne serions pas ici, toutes les deux, en train de parler.

Emma détourna le regard, intimidée. La proximité soudaine la gênait. Elle observa de loin l'impudique et imperturbable Ruby. Elle se demandait comment elle arrivait à retrouver sa respiration, cela faisait plusieurs minutes que le couple ne se lâchait plus.

Regina suivit son regard :

– Elle profite… Rien ne vous empêche de faire pareil.

– C'est elle qui était sensée me ramener… Je crains que ça ne soit compromis. Mais vous savez quoi ? Vous avez tout à fait raison ! Au diable, tout cela !

La chaleur de ce corps, les effluves de son parfum et ce regard brulant lui tournaient la tête. Cette femme savait jouer de ses attraits et Emma ne se sentait pas insensible à ses attentions. Pourtant, il lui fallait prendre l'air, mettre de la distance physique. Cela devenait urgent.

Emma saisit son verre et le vida d'un trait. Elle se leva brusquement et se dirigea vers la piste de danse. Regina sourit à cette réaction spontanée et la suivit en se déhanchant au rythme des basses. La musique était à son maximum. Emma commença à danser timidement. C'était une chose de se trémousser avec son amie et une autre de le faire sous les yeux d'une inconnue. D'une vraiment très belle inconnue, se répéta-t-elle.

Regina ne semblait pas s'encombrer de si peu. Elle faisait onduler son corps, les yeux fermés, envahie par les notes. Elle souriait et riait, profitant du moment, les bras en l'air, serpentant, aguicheuse. Quand elle les ouvrait, c'était pour calquer ses mouvements sur ceux d'Emma, tout en réduisant discrètement la distance qui les séparait. Elle veillait cependant à garder un peu de retenue pour ne pas l'effrayer et la faire fuir. La jeune entremetteuse si sûre d'elle sur son lieu de travail, semblait méfiante et farouche. Une vague de recul de la foule les poussa l'une vers l'autre. Regina l'accueillit alors contre elle, dans ses bras. Elle ne s'en émut pas et, comme si cela faisait partie d'une chorégraphie, elle se plaça dans son dos et bougea avec elle, sans la toucher. Les sons de la musique étaient si profonds qu'elle pouvait les sentir dans tout son corps. Emma céda à la tentation : le lieu était propice, le climat favorable et la compagnie agréable. Elle fit glisser ses mains le long de son corps et se caressait jusqu'à ses hanches. Presque collées-serrées, les barrières de la jeune femme blonde s'abaissèrent peu à peu, séduite par le charme qui émanait de Regina. Celle-ci posa ses mains sur sa taille et l'invita à se rapprocher d'elle, guidant ses pas. La latino continua à se balancer lascivement, tout en assurant sa prise, confiante. Ce contact physique électrisa les sens d'Emma et lui procura de nouvelles sensations. Une boule de feu se formait dans son bas ventre. Le rouge lui montait au joue et son rythme cardiaque s'accélérait. Emma pouvait se détacher, s'éloigner, l'arrêter, avant qu'il ne soit trop tard, mais elle n'en avait pas envie. Elle voulait se fondre davantage dans cette dance suave, se perdre enfin à ces mains expertes qui, pensait-elle, ne lui feraient que du bien. Elle ferma les yeux et s'abandonna aux effleurements sensuels de sa partenaire de danse. Son attention fut soudain attirée par une main posée sur son épaule. Regina lui dit quelque chose mais elle ne comprit rien. Leurs têtes se rapprochaient. Elle se retourna pour lui faire face et lire sur ses lèvres. Regina la détailla du regard, intensément.

– IL FAIT TRES CHAUD, ICI. ON VA PRENDRE L'AIR ?

Emma déglutit. Le sang tambourinait à ses tempes et son cœur s'emballait. Oui ? Non ? Elle oscilla machinalement de la tête. Regina lui prit la main et l'entraina dans son sillage jusqu'au fond de la salle, près d'énormes et lourdes tentures de velours.

À sa grande surprise, deux hommes se tenaient debout, immobiles. D'un salut, ils écartèrent les épais rideaux en velours et poussèrent l'énorme porte en bois.

– C'est la Saint-Valentin…, rappela la gérante.

– Oui, je sais. J'aimerais l'oublier… rétorqua-t-elle impatiente, ne sachant pas où elle voulait en venir, encore chauffée de leur danse frénétique.

La musique était moins forte et les deux femmes pouvaient s'entendre parler.

Tout à coup, comme si quelqu'un venait de lui jeter un seau d'eau froide à la figure, Emma reprit ses esprits. Elle pensa à un éventuel double sens de cette affirmation et à toutes ces folles qui croyaient en l'amour, aux signes et au destin. Et si Regina en faisait partie… Et si elle se mettait à genoux et la demandait en mariage ?

Emma leva les yeux au plafond. La soirée avait si bien commencé, que lui arrivait-il ? Pourquoi divaguait-elle ? Emma ne s'était pas rendu compte qu'elle tenait toujours la main de Regina. Tout allait trop vite pour elle. Gênée, elle la lâcha. La tension avait disparu et avait laissé place à l'embarras.

Imperturbable et ignorant les pensées qui submergeaient la jeune blonde, Regina poursuivit ses explications :

– Cette pièce est prévue pour les gens qui cherchent un peu plus de calme et qui veulent s'isoler. Les VIP…

– Ruby a remporté des tickets VIP, l'interrompit-elle, lui montrant le bracelet.

Emma était nerveuse et ne parvenait plus à contrôler son anxiété. Il lui fallait rétablir ses frontières et retrouver des points de repères.

– Oui, en effet, répondit Regina, attendrie. Elle réalisa le trouble qui habitait son invitée : Cette sélection donne accès à un lounge très exclusif. Seuls, certains membres ont droit de s'y rendre.

– Vraiment ?

– Vous souhaitez la voir ? Je peux vous la faire visiter…

– Je … euh …

– Juste visiter, Emma. Et je vous offrirais un verre d'eau pour vous désaltérer. Cela vous convient ?

– Hé bien … euh oui … dans ce cas…

Elles firent toutes les deux quelques pas et la porte se referma derrière elles. La pièce était plus calme et calfeutrée, la musique plus douce et suave. Des couples, hommes, femmes, se serraient, l'un contre l'autre. Certains discutaient à voix basse et d'autres flirtaient sans honte. Des gestes charnels mais modérés.

– C'est certain que c'est …

La jeune entremetteuse observa la salle sous toutes ses coutures. La chaleur du lieu, l'odeur parfumée de bougie, les couleurs douces de la décoration avaient eu raison de ses mots et lui tournaient la tête.

– … magique, vous vouliez dire ?

– Magique ? Non, ce n'était pas le mot auquel je pensais.

– Pourtant… les gens viennent ici, ce soir, pour tomber amoureux. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point à certains moments, cela devient très … très … intime, lui révéla-t-elle.

Emma regarda autour d'elle et, en effet, c'était comme si les gens ne la voyaient plus. Que seule la personne en face d'eux comptait, que le monde avait cessé d'exister, que le temps s'était arrêté.

Inquiète de la tournure que prenait la soirée et ne pouvant plus maitriser ses émotions, Emma s'exprima :

– J'ai cette sensation d'étouffer et d'être de trop… J'ai besoin de …

– Vous ne croyez pas en l'amour ? Attendez.

Regina claqua des doigts et on lui apporta immédiatement un verre avec de l'eau et des glaçons.

Emma s'en saisit et avala quelques gorgées fraiches. Cela lui fit le plus grand bien.

Satisfaite des couleurs que reprenait la jeune blonde, Regina demandé :

– Qu'est-ce qui vous retient ? …

– Je crois… mais … c'est que … c'est compliqué, je n'ai plus…

Elle sentait sa langue se délier. Pourtant elle avait affaire à une parfaite inconnue. Comment arrivait-elle à la faire parler si facilement. Elle bloqua ses mots à l'aide de ses mains, s'empêchant ainsi d'en dévoiler trop.

– C'est ironique, n'est-ce pas ? La meilleure entremetteuse qui est la plus grande confidente de la ville a du mal, elle-même à faire confiance… Une rupture difficile, probablement ?

– Qu'est-ce qui vous fait penser que … Vous me connaissez ?

La jeune femme recula de quelques pas, surprise. Elle regarda autour d'elle, comme si elles étaient entourées de complices ou de caméras. Était-ce une mauvaise blague ?

– Ne vous inquiétez pas, chhhh.

Regina posa sa main sur son avant-bras, pour la rassurer. Emma pouvait sentir la chaleur émaner de ce geste doux.

– J'ai pensé qu'il me fallait être honnête et directe avec vous. Votre secret est en sécurité avec moi après tout, nous exerçons presque le même métier.

– Comment avez-vous appris que … ? Et qu'en plus je tenais ma vie privée secrète ?

– N'est-ce pas la raison pour laquelle vous portez un masque la plupart du temps, sur votre lieu de travail ? Je vous l'ai dit, je connais tout le monde. Ces invités doivent se sentir en sécurité et en confiance. Vous êtes chez moi incognito. Personne, hormis votre amie et moi, ne connait votre pseudonyme.

Ces échanges devenaient inquiétants. Comment Regina pouvait-elle en savoir autant sur elle ?

– Vous m'espionnez ? Vous écoutez les conversations des autres ?

– Allons nous asseoir, ce sera plus confortable. Ou vous préférez sortir prendre l'air ?

– Non … non, cela m'est passée. Merci. Comment en savez-vous autant sur moi ?

Emma l'accompagna à une table, installée à la dérobée et s'assit dans un sofa confortable.

– Oh, bien malgré moi, … Quand vous êtes entrée… En fait, … Regina feignit un certain embarras : je vous ai vue et je … enfin… Avec cette musique, les gens parlent fort. Et votre amie aussi. J'étais à côté. Alors, j'ai tout entendu. Je ne voulais pas paraitre indiscrète. C'est une façon maladroite d'entrer en contact avec vous et de faire connaissance. Je vous présente mes excuses. Je ne voulais pas paraitre grossière ni intrusive.

– Vous comportez-vous toujours comme cela avec vos clientes ?

– Seulement avec les plus jolies… comme vous.

Regina se rapprocha doucement d'elle, les yeux brûlant et le sourire aux lèvres. Elle était diablement séduisante :

– Oserais-je ajouter que de savoir que nous avons de nombreux points communs me fascinent.

– Vous fascinent ?

– Oui, par le succès de votre agence. Je suis une grande fan, vous savez. J'aimerais en savoir plus.

– Vous êtes aussi gérante d'une agence de rencontres ? C'est le but de ce genre de soirées ? Le lancement de cette nuit d'ouverture ?

– Oh, non, loin de là. Je suis une femme d'affaires… Contrairement à vous, mon objectif est un retour sur investissement… Mais j'ai un fond romantique et ce que vous faites … pour aider les gens… C'est admirable.

– Ne vous trompez pas, il n'y a rien d'admirable.

Emma balayait ces mots d'un geste de la main. Elle ne voulait pas qu'on lui donne un crédit noble pour ses actions. Elle se perdait dans son travail pour oublier… ou pour se convaincre d'y croire encore, peut-être, par procuration :

– Les romances, c'est pour les autres, plus pour moi, j'ai déjà donné, oui en effet. Vous parliez d'ironie, vous ne pouviez pas mieux tomber, s'emporta-t-elle : j'aide des centaines de personnes, oui. Et je suis incapable de m'aider, moi-même.

À nouveau, sa langue se déliait sans qu'elle ne s'en rende compte.

– Allons, c'est la Saint-Valentin aujourd'hui. Tout est possible. Vous ne pouvez pas savoir ce que le destin vous réserve, Aphrodite

Le téléphone sonna et interrompit la conversation. Emma prit son gsm. Elle reconnut immédiatement l'identifiant : c'était Killian qui l'appelait.

– Excusez-moi un instant.

– Oui, je vous en prie.

Emma s'éloigna et décrocha, fébrile :

– Allo ?

– Bonsoir, madame, vous êtes la personne de contact en cas d'urgence, répondit une voix froide et distante. Le propriétaire de ce téléphone est tombé dans la rue. Je suis ambulancier et nous l'emmenons à l'hôpital. Connaissez-vous le nom de ce jeune homme ? Il n'a aucun papier sur lui

– Oui ! Oui ! Il s'appelle Killian… Killian Jones. Que lui est-il arrivé ? Où l'emmenez-vous ?

– À l'hôpital Sainte-Anne. Présentez-vous à l'accueil. Dites-moi, est-il allergique à la pénicilline et quel est son groupe sanguin ?

– Non, à rien, AB négatif.

Et l'ambulancier raccrocha sans formule de politesse.

Emma, paniquée, en perte de repères, se retourna vers son hôte.

– Il faut que je retrouve Ruby. Vite. Je dois aller à l'hôpital de toute urgence. J'ai un … ami qui…

– Je vais la prévenir tout de suite. Ne vous inquiétez pas. Je me charge de tout. Où devez-vous vous rendre ? Je peux affréter une voiture, cela ira plus vite. Graham ?

– Merci ! Mille fois mercis …

Emma quitta le lounge à la suite du sorteur, laissant derrière elle une Regina songeuse :

– Ce n'est qu'à charge de revanche … À bientôt, certainement.

XXX