CHAPITRE 3.
– Suivez-la et tenez-moi informée de la situation. Je veux tout savoir.
Regina distribua ses dernières consignes, dans l'oreillette du chauffeur. Elle raccrocha sans attendre de réponse. Elle savait qu'il risquait de se trahir s'il émettait un son. La gérante regarda d'un œil distrait Ruby danser sur la piste comme s'il n'y avait plus de lendemain. Elle appela discrètement l'homme que la jeune femme brune avait embrassé langoureusement quelques temps auparavant et qui ne la quittait plus.
– Madame ?
– Gus, je ne veux pas que vous la lâchiez d'une semelle. Veillez à ce que tout se déroule sans accrochage. Dès que vous voyez les prémices de signes de fatigue, reconduisez-la en sécurité chez elle.
– Bien, Madame.
– Et appelez Sydney. Je veux savoir si tout est en place.
Regina quitta sa salle de réception en riant, impatiente de la tournure des événements à venir. Les autres invités n'étaient que des pions sur son échiquier, des banals figurants dans un décor. Ils n'avaient plus aucune importance dorénavant. Elle les quitta sans un regard ni un mot.
« Mesdames et messieurs, faites vos jeux, rien ne va plus », se dit-elle, en s'éloignant.
X
– Que lui est-il arrivé, Docteur ? Comment a-t-il pu s'écrouler comme cela, en pleine rue ? Était-il ivre ? Qui l'a trouvé et où sont ses affaires ?
Elle baissa les yeux et lut sur sa plaque d'identification son nom, son prénom et sa fonction.
Le docteur Whale leva les mains pour calmer l'impatience et l'inquiétude de la jeune femme.
Emma se tenait debout, près du lit sur lequel était allongé Killian, toujours inconscient. Les infirmiers l'avaient revêtu d'une blouse réglementaire et sanglée aux barreaux, par précaution. Son corps était recouvert d'une couverture, pour qu'il n'attrape pas froid.
Le généraliste prit son pouls et regarda sa montre :
– Nous avons lancé des analyses, au cas où il se serait blessé à la tête, en tombant… Ce qui expliquerait cette sorte de léthargie. Mais je suis dubitatif, c'est à rien n'y comprendre. Son rythme cardiaque est normal, ses fonctions vitales et sa pression aussi… tout fonctionne parfaitement. C'est très étrange. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'il a. Dites-moi, mademoiselle, prend-il des drogues ? Il s'agit d'une question de vie ou de mort, vous savez ! Vous devez me répondre.
– Non, non pas à ma connaissance. Je ne l'ai jamais vu en prendre.
Si elle lui avouait qu'elle ne l'avait plus revu depuis un an, elle risquait de se retrouver à la porte :
– Quand va-t-il se réveiller ?
– Je n'en ai aucune idée. Il est sous étroite surveillance et branché à un monitoring. Nous veillons sur lui. Vous pouvez rentrer chez vous. S'il y a du nouveau, nous vous appellerons. D'ailleurs, vous devriez appeler sa famille.
– Il n'en a pas. Il n'en a plus. Son frère est décédé d'une maladie, il y a deux ans.
– Pourriez-vous m'en dire plus ? Il me faut les coordonnées de son médecin et une copie de son dossier médical. Il y a peut-être un lien.
– C'est-à-dire … je…
Comment pouvait-elle lui expliquer qu'elle était son ex-petite amie et que c'était le fruit du hasard ou plutôt de son oubli, à lui, Killian, s'il n'avait pas changé son numéro d'urgence, et qu'elle se trouvait en ces lieux :
– Je vais voir ce que je peux faire. Ça doit être chez lui, quelque part…
– Plus vite vous me donnerez ces informations, plus tôt nous pourrons éliminer certains paramètres.
– Je comprends. Je ferai au mieux.
Le médecin quitta la pièce et les laissa seuls.
Emma s'assit au bord du lit. Elle lui prit la main et la caressa doucement. Quand elle lui parla, c'était pour chuchoter :
– Tu m'as fichu une de ces frayeurs ! … Ne recommence plus jamais ! … Tu ne peux pas me laisser, comme ça, sans explication… Pas après qu'on se soit retrouvés…
– Euh hum, excusez-moi, Mademoiselle…
Emma sursauta et se retourna. Le chauffeur de « Chasse-cœur » passa la tête dans l'encadrement de la pièce.
– Oh, Graham, je suis désolée, je vous avais oublié.
– Ce n'est pas grave, je comprends tout à fait. Madame Mills vous fait savoir que votre amie, Mademoiselle Lucas est rentrée saine et sauve chez elle, à l'instant. Elle voudrait savoir si je peux vous aider en quoique ce soit d'autre. Souhaitez-vous que je vous ramène ?
– Non, je vous remercie. Et remerciez-la aussi de ma part, c'est très aimable, mais je vais rester ici, pour la nuit. Vous pouvez rentrer, vous aussi.
– Vous êtes certaine ?
– Oui, oui. Je prendrai un taxi, demain matin. Merci.
X
Une voix robotisée annonça le protocole de sécurité :
– Scannage de la pupille.
Un faisceau lumineux balaya l'œil grand ouvert de la gérante.
– Bienvenue, Aphrodite, dicta la voix enregistrée.
La porte métallique s'ouvrit automatiquement et la jeune femme entra d'un pas sûr dans une énorme salle de contrôle. Des ordinateurs, des claviers, des tours d'enregistrements meublaient la pièce de tous côtés et clignotaient frénétiquement. Les informaticiens ou autres programmeurs ne relevèrent pas la tête, concentrés sur leur tâche. Elle fût accueillie par une de ses employées :
– Alors ? Était-ce le type que vous cherchiez, pour cette année ? C'est la bonne, vous croyez ?
– Oui. Elle est parfaite. Et je crois, qu'en plus, je vais énormément m'amuser. Qu'en est-il du sérum ? A-t-il été efficace ?
– Tout s'est déroulé comme prévu. Graham a confirmé que le sujet 116 était profondément endormi et que les ambulanciers n'ont rien pu faire pour le réveiller. Emma est restée à son chevet.
– Très bien. Maintenant, retournez au travail. Il nous reste encore du pain sur la planche. La partie ne fait que commencer ! Sydney ?
Sur les grands écrans, devant elle, apparut un homme mince et sec, les cheveux légèrement grisonnant. Il se tenait debout, droit comme un i, devant une caméra. Le zoom se concentra sur son visage.
– Je suis là, Madame.
– Tout est en place ?
– J'ai encore quelques ajustements à faire. Elle est toujours là-bas ?
– Oui, vous avez le champ libre. Son fils est chez son père, sa meilleure amie cuve dans son lit. Vous ne vous êtes pas fait repéré, au moins ?
– Non, absolument pas.
– N'omettez aucun recoin, je ne pense pas que nous aurons une autre opportunité.
– Voudriez-vous vérifier par vous-même, s'il vous plait ? Si la qualité et les angles vous conviennent. Tant que je suis sur place…
– Malicia, passez toutes les pièces en revue. De son appartement à son bureau... tout. Je veux être sûre d'avoir un œil sur elle, à tout moment.
– Bien, Madame.
La jeune rousse pianota sur le clavier de son ordinateur et le grand écran central se divisa en plusieurs petits. Une à une, les différentes pièces de l'appartement et de l'agence d'Emma s'affichèrent : le salon, la cuisine, sa chambre, celle d'Henry, sa porte d'entrée, son couloir, son ascenseur, le hall d'accueil de son immeuble, son garage, puis vinrent s'ajouter la réception, un autre couloir, son bureau et la salle de réunion.
– La séquence est en cours et l'enregistrement commencera dès qu'elle apparaitra sur les images. Rien à signaler, pour le moment, constata-t-elle.
– C'est normal. Prévenez-moi de tout changement. Graham nous informera aussi de ses mouvements. Il est resté sur place, à l'écart. Tenons-nous prêts.
– Oui, Madame.
– Sydney, vous pouvez rentrer au Centre. Votre travail est terminé.
X
Emma regarda par la fenêtre la pluie tomber et couvrir la vitre d'une fine pellicule d'eau. Il faisait un temps à ne pas sortir un animal. Quelle drôle de Saint-Valentin ! Il était bientôt minuit et cette nuit ne serait plus qu'un souvenir. Elle ferma les yeux pour se recentrer et se remémorer cette soirée étrange. Contre toute attente, le visage souriant de Regina surgit. Emma avait passé malgré tout une bonne soirée, grâce à cette femme. Elle avait ressenti de nouvelles sensations, elle s'était amusée, même si c'était vraiment …bizarre. Peut-être avait-elle été trop sur la défensive… ? Enfin. C'était fini. Demain serait un autre jour et pour le moment, Killian avait besoin d'elle.
– Emma, entendit-elle. Emma ?
Killian l'appelait et l'extirpa de sa torpeur. Elle se rapprocha de lui doucement :
– Oh mon dieu, tu es enfin réveillé ! Je vais appeler le docteur.
Elle saisit la commande et appuya frénétiquement sur l'interrupteur.
– Que s'est-il passé ? Où suis-je ?
– Tu es à l'hôpital. Tu as eu un malaise. C'est une ambulante qui t'a emmené ici.
Tandis qu'Emma le libéra de ses entraves, une infirmière entra précipitamment, avec à sa suite, le docteur Whale.
– Mademoiselle, s'il vous plait, vous pouvez attendre dans le couloir ?
– Oui, bien sûr.
Quelques minutes plus tard, Emme fut rappelée par l'infirmière :
– Il vous réclame et souhaite votre présence. Il semble encore un peu étourdi et craint d'oublier ce que le docteur va lui dire.
Quand elle rentra dans la pièce, le rideau avait été remis en place et le docteur Whale notait sur sa tablette ses derniers constats. Il leva les yeux et lui dit :
– Parfait ! M. Jones vous racontera le contexte, moi, par contre, je vais aller à l'essentiel. Les premiers résultats semblent corrects. Son taux d'alcoolémie est inférieur à 0,7%. Donc, nous pouvons supprimer une intoxication ou une intolérance due à l'alcool. Nous avons demandé une analyse plus complète, comme je l'ai dit à Mademoiselle. Avez-vous pris des médicaments, des drogues ces dernières heures ?
– Non, rien de tout ça. Je n'ai bu que trois bières. Rien de plus.
Killian n'arrêta pas de se frotter la tête et les yeux, comme s'il luttait contre le sommeil.
– Je n'ai jamais entendu parler d'un cas où une personne s'était évanouie avec un niveau si bas et une masse corporelle correcte. Qu'avez-vous mangé ?
– Un burger et des frites.
– Au même endroit ?
– Oui. Je passais la soirée avec des amis… Au « Bent », une taverne dans le centre.
– Se pourrait-il qu'on vous ait mis quelque chose dans votre verre ?
– Je ne pourrais pas vous dire, … c'est pas le genre de chose à laquelle je fais attention…
– Bien, ce sera tout.
Emma demanda à son tour :
– Quand pourra-t-il rentrer ?
– Nous sommes en attente. Nous verrons demain comment il se porte.
Le docteur et l'infirmière quittèrent la chambre et refermèrent la porte derrière eux. Killian, nettement plus conscient qu'à son réveil, l'interrogea sur sa présence :
– Mais comment ça se fait que tu sois là ?
– Je suis encore dans tes contacts d'urgence. Ce sont les infirmiers qui m'ont appelée. Tu es sorti, sans tes papiers apparemment. Tu me racontes. Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu penses que quelqu'un aurait mis un truc dans ton verre ?
– Je ne me rappelle pas, je ne crois pas.
– De quoi te souviens-tu ?
– J'étais à un bar avec des amis, il y avait une petite soirée et une chouette ambiance. J'ai bu deux ou trois bières, pas plus ! Je te jure. Puis la tête m'a tourné et je ne me sentais pas très bien. Je suis sorti pour prendre l'air… Je crois que j'ai marché un peu. Et c'est le trou noir. Je me réveille, ici, avec toi à mes côtés…. Comme par magie, lui dit-il en souriant, charmeur.
Il lui fit signe de s'approcher. Ce qu'elle fit. Elle s'assit sur le bord du matelas et il lui prit la main :
– S'il n'y avait que ça pour te voir, je serais tombé dans les pommes plus tôt…
– Tu m'as fait une belle frayeur quand même ! C'est pas à refaire. Sérieusement, tu devrais être plus prudent.
Killian lui fit une mine de chiot battu et Emma céda :
– Je suis contente que tu aies l'air d'aller bien.
– Merci d'être venue. Je ne le mérite pas, après ce que je t'ai fait. … Tu sais, je n'arrête pas d'y penser. Je suis désolé, je me suis conduit comme le dernier des crétins. Si tu pouvais me donner-
Un téléphone sonna du fond de la pièce, la musicalité était proche d'un groupe de hard-rock.
– C'est mon téléphone. Ça t'embête d'aller me le rechercher, s'il te plait ? Ce sont peut-être les copains qui se demandent où je suis passé. Ma veste a dû rester sur place avec mon portefeuille…
Emma se dirigea au son et ouvrit la porte du petit placard. Sur une planche, elle y trouva ses vêtements soigneusement pliés dans un sachet plastique. Sur son pantalon, le gsm sonnait et vibrait sur place. Elle le prit mais lorsqu'elle voulut appuyer sur l'icône « décroche », l'émetteur mit fin à son appel.
Quand elle revint près du lit, le jeune homme s'était à nouveau endormi.
L'infirmière entra dans la chambre :
– Excusez-moi, mademoiselle, mais les règles sont très strictes. Les visites sont interdites en dehors des heures réglementaires. Et elles ont été largement dépassées. Il serait plus raisonnable de retourner chez vous et de revenir demain après-midi. Et votre petit-ami doit se reposer.
– Oh bien. Je comprends. Je vais juste lui souhaiter une bonne nuit.
Emma se pencha au niveau de son oreille et lui souffla tout bas :
– Repose-toi. Je reviendrai demain avant le travail, je te le promets. Ce n'était pas comme ça que je voyais la Saint-Valentin mais je suis contente de l'achever avec toi.
Elle l'embrassa sur la joue.
X
– Avertissez immédiatement Sydney qu'elle est sur le chemin du retour. Malicia, lancez l'enregistrement, elle ne va pas tarder.
Aphrodite se planta devant l'écran principal, les mains sur les hanches et attendit patiemment que l'objet de toute son attention apparaisse sur les moniteurs.
Quelques instants plus tard, les signaux détectèrent la présence d'Emma dès qu'elle franchit le seuil de son appartement :
– La voilà, enfin ! s'exclama l'étrange directrice.
Et en effet, plantée au milieu de son salon, fébrile, Emma composa, malgré l'heure tardive, le numéro de sa meilleure amie. Elle lui raconta, tout d'une traite :
– Ruby, c'est moi. C'est la deuxième fois que je t'appelle et que je tombe sur ta messagerie. Tu dois certainement flirter avec Morphée, telle que je te connais. J'espère que tu n'auras pas trop la gueule de bois, demain. La prochaine fois pense à m'envoyer un sms pour me dire que tu es rentrée, sans encombre. Il faut absolument que tu me rappelles demain. Je dois te raconter ce qu'il m'est arrivé ce soir ! Tu ne devineras jamais… ça me parait tellement irréelle encore. Je ne sais pas ce que je vais faire… J'ai besoin d'en parler avec toi !
– Fin de message.
La jeune femme blonde raccrocha et soupira, épuisée. Elle brancha son téléphone au chargeur, l'éteignit et alla se coucher.
– Bon travail, tout le monde ! Tout est opérationnel ! constata la femme qui se faisait appeler Aphrodite par ses subalternes. Elle donna ses derniers conseils : Mettez au point des quarts, veillez aux tournantes. Prévenez-moi dès qu'il y a du changement. A demain.
X
Le lendemain, Emma retourna à l'hôpital et demanda à l'infirmière des nouvelles sur l'état de santé de son ami :
– Comment va-t-il ? Est-il réveillé ?
– Oui et il semble en pleine forme. Comme si rien ne lui était arrivé. Le médecin passera vous voir, assez rapidement.
– Déjà ?
– Oui. Mais ne vous inquiétez pas. Il termine son service, c'est tout. Il était de garde, c'est pour ça qu'il voulait vous voir avant de partir, lui dit-elle pour la rassurer.
– Très bien. Merci.
La jeune femme blonde poussa la porte et s'avança doucement dans la chambre :
– Killian ?
– Je suis là, Amour.
Amour ? Cette interpellation la surprit. Mais soulagée de le voir debout, sur ses deux pieds, Emma ne le reprit pas.
Le jeune homme était près de la fenêtre, frais, dispo et souriant. Il semblait content de la voir. Emma lui posa des questions, pour cacher sa nervosité :
– Je t'ai ramené des vêtements propres et neufs. Comment te sens-tu ? Tu as faim ? Ou soif ? As-tu déjeuné ? Je peux aller te chercher quelque chose …
Elle déposa le sac sur le lit. Elle s'approcha de lui, tout en parlant, et, contre toute attente, il la prit dans ses bras :
– J'ai cru que j'avais rêvé. Je me suis demandé toute la nuit si c'était bien toi qui avais veillé sur moi.
Le jeune homme la serra, plus fort, ravi que ses espoirs aient été comblés.
– Euh Killian. Tu es sûr que ça va ?
Emma se libéra de son étreinte, embarrassée par cette soudaine effusion. Cependant, Killian la retint par la main et la tira à lui :
– Mieux que jamais, maintenant que tu es là. C'était bien toi, alors ? Ce n'était pas un rêve ?
– Non… enfin si… Oui j'étais là et non, ce n'était pas un rêve, répondit-elle, troublée par cette déclaration disproportionnée.
Elle posa sa main sur son front, à la recherche de température élevée, au cas où il était en plein délire. Il saisit sa main et l'abaissa :
– Je vais bien, Emma. Vraiment. Je suis juste très fatigué. J'ai du mal à garder les yeux ouverts… comme si j'avais pris un somnifère... Je suis si heureux de te voir. Tu m'as terriblement manquée, tu sais.
– D'accord.
Ces attentions subites et inattendues la déstabilisaient. De peur de le contrarier et de créer un malaise, elle détourna la conversation :
– Tu as dû faire une mauvaise chute et une petite commotion. Ne t'agite pas trop. Attendons l'avis du docteur. L'infirmière m'a dit qu'il n'allait pas tarder à te rendre une visite. Tu devrais te recoucher jusqu'à son arrivée. C'est plus prudent.
Elle le guida jusqu'à son lit et ouvrit les couvertures pour l'inciter à s'allonger.
– Bon, soit. C'est bien pour te rassurer et te faire plaisir. Mais avant …
Killian se rapprocha d'elle, posa ses mains le long de ses bras et l'attira à lui pour l'embrasser. Il posa ses lèvres sur les siennes et prolongea son baiser.
Il lui fallut trois secondes de réaction, c'était une chose de contenir et d'éviter ses manifestes, c'en était une autre de se soumettre à ses assauts physiques :
– Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ?
– J'en avais envie !
Emma reprit très vite conscience et le repoussa doucement et fermement :
– Là, comme ça, subitement ? Après plus d'un an ?
– Je ne peux pas ?
Killian lui souriait, tendrement. Il ne semblait pas s'offusquer de sa réaction. Étonnement, il était doux, attentif et compréhensif.
– Non. Pas comme ça. C'est toi qui as mis fin à notre relation, tu te souviens ?
Emma s'éloigna et trouva refuge près de la porte. Comme si, inconsciemment, elle voulait fuir.
– Oui et c'est aussi moi qui t'ai demandé une seconde chance, avant hier. Et tu ne m'as pas rembarré. Emma, c'est un signe. En moins de vingt-quatre heures, on se retrouve…
– Mais ce n'est pas une raison pour me sauter dessus. Qu'est-ce qu'il se passe ? Je ne te reconnais plus. C'est grave, en fait. Tu es malade ? Tu vas mourir ? C'est ça ?
Il n'y avait pas d'autres explications. Ses troubles, sa perte de conscience incompréhensible, le fait que le docteur revienne au matin et ce changement de comportement vis-à-vis d'elle... étaient probablement des symptômes qui annonçaient une triste nouvelle.
– Mais non, Amour, je suis juste le plus heureux des hommes, maintenant que tu es là. Je t'aime, tu ne le comprends pas ?
– Oui, mais non…
Emma recula de plusieurs pas, elle cherchait à mettre de la distance entre eux. Elle devait reprendre son souffle, se remettre de l'effet de surprise et surtout mettre de l'ordre dans ses idées. Elle ne s'était pas préparée à un tel revirement de situation.
La porte s'ouvrit derrière elle :
– Ha, Docteur, enfin ! s'écria-t-elle prise de court, avec cette sensation d'être secourue.
À la mine sombre du médecin, le cœur de la jeune femme s'emballa. Les résultats ne devaient pas être bons. Ce qu'elle avait supposé quelques minutes plus tôt n'étaient apparemment pas de simples hypothèses :
– C'est grave, alors ! releva-t-elle d'une voix grave.
– Non, non. Pas du tout... S'il vous plait, vous pouvez venir.
L'homme à la blouse blanche les réunit côte à côté. Killian en profita pour l'entourer d'un bras protecteur. Les rôles semblaient s'être inversés. Il lui souriait toujours béatement, confiant, comme si tout cela ne le concernait pas. La seule impliquée était Emma et elle écoutait très attentivement.
– De ce que nous avons pu relever hier soir, il n'y a aucune anomalie. M. Jones se porte bien. Très bien, même.
– Alors qu'y a-t-il ? Parce qu'il y a bien quelque chose, n'est-ce pas ?
Ce comportement erratique devait bien trouver son origine quelque part, se disait-elle. Une tumeur au cerveau, un anévrisme, une hémorragie …
– En quelque sorte… Le problème auquel nous faisons face est que les résultats des tests effectués et les échantillons prélevés ont disparu.
– Mais comment est-ce possible ?
– Une enquête interne est en cours. Le protocole a été respecté. Un intrus se serait éventuellement introduit dans le laboratoire et aurait emporté les prélèvements des quarante-huit dernières heures, dont ceux de M. Jones. Nous poursuivons les recherches… mais j'ai peu d'espoir.
Killian se montrait déconnecté de la réalité et n'avait d'yeux que pour la jeune femme. La conversation qui s'échangeait en sa présence le dépassait totalement. Par contre, Emma perdait patience. Elle se dégagea de son emprise et s'approcha du médecin :
– Non mais attendez, là ! Ce n'est pas possible. Vous ne le voyez pas, parce que vous ne le connaissez pas… Mais regardez-le. Il ne va pas bien.
– Mais qu'est-ce que tu racontes, Amour. Je vais bien. Je te l'ai déjà dit. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Comme si j'avais été réveillé d'un long sommeil. J'ai l'impression de revivre.
Le docteur Whale et l'infirmière échangèrent un regard de confusion. Puis, complices, ils sourirent. Le médecin demanda à Emma :
– Excusez-moi, Mademoiselle, vous pouvez sortir un instant ? Je souhaiterais vous parler en privé.
– Oui, bien entendu.
Il allait ENFIN lui dire la vérité ! Il était temps. Cette mascarade devant Killian ne pouvait plus durer. Et si c'était pour le préserver ou éventuellement approfondir les analyses, le préparer mentalement…
– Je vous écoute, dites-moi, Docteur. Que lui arrive-t-il ? C'est une masse, c'est ça ? De quelle grosseur ? Cela fait pression …
Il posa sa main sur son avant-bras pour l'interrompre gentiment :
– Rien de tout cela, Mademoiselle, il est juste…
– Quoi ?
– Amoureux et heureux de vous retrouver.
– Pardon ? … Je ne comprends pas.
– Je ne sais pas si vous vous êtes disputés ou ce qu'il s'est passé la veille. Mais M. Jones, Killian, va très bien. Quoi qu'il ait pu se passer entre vous, il est évident qu'il le regrette. Enfin, cela dépasse notre champ d'actions. Pour le reste…
Le docteur ouvrit la porte et appela l'infirmière. Il clôtura :
– Bien, nous en avons terminé ici. M. Jones, vous êtes libre de partir. N'oubliez pas de passer à la réception afin de remplir les documents administratifs et de prendre rendez-vous pour un suivi de routine la semaine prochaine. Je dois vous laisser, j'ai d'autres consultations qui m'attendent.
Ils s'éloignèrent dans le hall, laissant Emma pantoise. Cette situation cocasse les amusait et elle pouvait les entendre de l'autre côté du sas, rire à gorge déployée. Elle comprit qu'elle serait la prochaine anecdote racontée aux collègues, sur leur temps de midi.
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