CHAPITRE 4.
Le lendemain, avant de quitter sa voiture, Emma porta son masque à la hauteur de ses yeux et le fixa grâce à la fine bande adhésive de silicone. Quand elle entra dans l'agence, Ruby était à son poste.
– A te voilà enfin ! Je m'impatientais ! Qu'est-ce qu'il est arrivé, hier soir ?
Emma lui tendit son gobelet de Starbuck qu'elle prit avec avidité.
– J'ai eu un coup de téléphone, à la soirée. Killian était à l'hôpital.
– Quoi ? Comment ? Il va bien ?
– Oui, il va bien, heureusement.
– Pourquoi c'est toi qui as été appelée ?
– Je suis dans ses contacts d'urgence. Il ne m'a pas effacée.
– Oh Emma. S'il te plait… non.
Ruby déposa sa tasse sur le comptoir, dégoutée de la tournure que prenaient les événements. Elle anticipait déjà ce qu'Emma allait lui dire. Elle voyait bien que le regard de son amie avait changé.
– Et je crois que… qu'il est encore amoureux de moi.
– Qu'est-ce qu'il te fait dire ça ?
Emma ne prit pas quatre chemins et raconta sa nuit à son chevet et ce qu'il s'était passé, ce matin, au réveil. Elle termina :
– Il était assez insistant… Je ne l'ai jamais connu comme ça. C'était comme si en une nuit, il avait pris conscience de tout ce que je souhaitais… Tout ce que je voulais pour nous deux… et je ne sais pas quoi faire…
Ruby se frappa le front du plat de sa main :
– C'est pas possible ! Voilà que tu retombes encore pour lui …
– Et si c'était la seconde chance que j'attendais ? Et si c'était le signe que j'espérais ? C'était la Saint-Valentin, hier…
– Tu es désespérante !
– Je suis dans ses numéros d'urgence, il m'a embrassée et après toutes ces belles choses qu'il m'a dites… Il m'a appelée Amour… Ça doit bien vouloir dire quelque chose !
– Oui ! A quel point il s'est cogné la tête, surtout ! Je ne comprends pas qu'ils l'aient déchargé !
– Tu crois que ça a un rapport ?
– Je ne sais pas, mais ça me parait une étrange coïncidence… Toi-même, tu n'es pas certaine ! Il apparait comme ça dans ta vie… Comme par hasard, maintenant que tu es célèbre… On n'en entend plus parler pendant un an et tada ! Tu fais partie de ses contacts d'urgence. Les médecins ne savent pas ce qu'il a et ses tests disparaissent… Je sais que tu espérais que ça arrive, qu'il te revienne… Mais s'il te plait, méfie-toi de lui !
– Tu as probablement raison, lui répondit-elle, dépitée.
Emma releva la tête et voulut changer le sujet de la conversation :
– Bon et toi ? Qu'est-ce qu'il t'a pris avec ce beau danseur ? Tu ne l'as pas lâché ! Comment s'est passée ta nuit ?
– Quel danseur ? Quel mec ? De quoi parles-tu ?
– Oh, arrête ! Tu aurais pu me prévenir… J'aurais compris. C'était un rencard ? C'était prévu ? il s'appelle comment ? C'est pour ça que tu as tant insisté pour que je vienne… s'il t'avait posé un lapin ?
– Emma, sérieusement, je ne sais pas de quoi tu me parles !
– Hier soir, tu faisais du bouche à bouche avec un des danseurs. Quand j'avais nos commandes, tu ne me regardais déjà plus, absorbée, tu étais, par ton bel Apollon. Puis tu as disparu avec lui. J'ai dû prendre un chauffeur pour me rendre à l'hôpital.
– J'ai embrassé quelqu'un hier soir ?
– Comment ça se fait que tu ne t'en rappelles plus ? Tu te souviens qu'on était au « Chasse-cœur » ?
– Oui, très bien. Puis tu es allée chercher nos cocktails. Et là j'ai un blanc. J'ai cru que j'avais tellement bu que c'était toi qui m'avais ramenée ! Ce n'est que ce matin, en écoutant tes messages, que ce n'était pas le cas… J'ai dû rentrer seule…
– Ruby, tu es sûre, rien de grave n'est arrivé ?
– Non, regarde-moi, Em', je vais bien. Je n'ai rien. Tout va bien. J'étais seule chez moi au réveil. J'ai dormi toute habillée… Et tout était en place. Vraiment. Je n'ai pas tiqué.
– Oh mon dieu, mais quelle soirée ! Si j'avais su… je ne t'aurais jamais laissée ! Ha, mais j'y pense, la gérante m'a dit qu'elle allait s'occuper de tout. Si ça se trouve, c'est elle qui t'a raccompagnée.
– La gérante ? Mais c'est quoi cette histoire encore… Qu'est-ce que j'ai raté ! Et dire que c'était la soirée événement de l'année à ne pas manquer !
– Ce n'est pas grave ! L'essentiel est que rien ne te soit arrivé. Et que tout le monde aille bien.
– Oui, enfin, ce n'est pas très rassurant quand même. Je ne sais pas ce qu'ils mettent dans leurs verres, mais la prochaine fois, je me méfierai.
– On ne sera pas trop de deux. Je me souviendrai de cette Saint-Valentin !
– Au moins, tu l'as vécue pour nous deux. C'est déjà ça. C'est tombé sur toi.
Elles rirent toutes les deux.
– Bon, c'est pas tout ça, je vais dans mon bureau, les premiers rendez-vous vont bientôt arriver.
X
À la pause de midi, Emma partit pour le loft de Killian. Elle lui avait promis qu'elle repasserait le voir, pour s'assurer de sa santé. Il l'accueillit avec beaucoup d'enthousiasme :
– Entre, entre ! Fais comme chez toi… je sors le plat du four et je suis tout à toi.
– Tu cuisines, maintenant ?
– Ha oui. Ça m'a pris comme ça. Je me suis dit que comme tu venais manger… Je voulais te surprendre et voilà ! Je vais t'avouer que je ne savais même pas que j'avais ça en moi.…
– Peut-être, mais tu ne cuisinais pas avant. Tu trouvais ça ennuyeux…
– Hé bien, qu'est-ce que je peux te dire, les choses changent… Et que ne ferais-je par amour ?
– Qu'as-tu préparé ?
– Rien de prestigieux, ne t'attends pas à une totale reconversion. Je suis parti de quelque chose que tu aimes et je l'ai … comment dit-on encore ? Ha oui … revisité.
– Tu attises ma curiosité…
– Installe-toi à table, je te l'apporte tout de suite.
La table ronde était dressée et décorée avec soin. Un belle rose rouge trônait dans un vase et des petites bougies illuminaient les photophores prévus à cet effet.
– C'est vraiment très joli. Je suis impressionnée …
– Ça te plait ?
– Oui. Beaucoup.
– Et voilà le Gourmet !
– Mais on dirait un Grilled Cheese Sandwich ?
– C'est bien ça !
– Il est magnifique, Killian. Dis-moi ce que c'est… parce qu'à part le cheddar…
– À la place du traditionnel pain de mie, j'ai pris des muffins anglais que j'ai fait toaster. J'ai ajouté du poulet haché et sauté à la poêle avec des oignons. J'ai tout mélangé à la sauce tomate… que j'ai faite moi-même aussi.
Emma n'en crût ni ses yeux, ni ses oreilles, ni son odorat.
– Je n'ai pas les mots. Mais quelle transformation ! Ça me donne envie !
– Régale-toi, il est fait pour toi !
Emma ne se fit pas prier et se précipita sur ses couverts. Elle était affamée. Elle n'avait pas eu le temps de manger depuis plus de vingt-quatre heures.
– Dis donc, quelle vorace !
– Oh oui, si tu savais… C'est un régal pour mon palais. Je n'ai jamais mangé de Grilled Cheese aussi délicieux de toute ma vie.
Emma coupa méthodiquement son sandwich :
– Alors, comment te sens-tu ? On dirait que tu vas nettement mieux et que tu reprends du poil de la bête.
– Chaque fois que je te vois, c'est mon cœur qui bat à nouveau.
– On s'est à peine quittés, c'était ce matin.
– C'était comme une année, pour moi…
Lorsqu'Emma finit sa dernière bouchée, Killian lui proposa :
– Allons au salon, tu veux bien ?
Ils s'assirent tous les deux dans le canapé et il lui prit la main :
– J'étais vraiment surpris de te voir à mon chevet, tu sais. J'ai cru, après l'autre soir, que c'en était définitivement fini de nous deux.
– Je ne pouvais pas ignorer cet appel à l'aide, tu me connais quand même.
– Je te parle de ce matin. Tu es revenue. Rien ne t'y forçait. Tu savais que j'allais bien. Le docteur Whale a apaisé tes craintes… Et pourtant…
– Je ne pouvais pas te laisser seul. Pas après ce qu'il t'était arrivé… Et d'ailleurs, on ne sait toujours pas ?
– Non. Rien. J'ai appelé mon copain Will après ton départ. Il m'a ramené ma veste et mes affaires. J'ai déjà scanné mon dossier médical et j'ai demandé au docteur qui s'était occupé de mon frère de leur envoyer le sien.
Le jeune homme inspira profondément, puis se lança :
– Je suis désespérément amoureux de toi, Emma.… Je ne sais pas pourquoi cela m'a pris si longtemps pour le comprendre. Mais dès que je t'ai revue, c'était comme si un voile s'était déchiré. Je ne pouvais plus continuer à … je ne peux plus vivre sans toi … J'ai besoin de savoir si toi aussi, tu ressens la même chose…
– Killian, tu n'as aucune idée de combien de temps j'ai attendu que tu me dises tout ça… Mais j'ai … J'ai beaucoup souffert de ton départ, … Et… j'ai besoin de temps. Tout cela me semble tellement précipité… J'aimerais qu'on y aille en doucement, si tu veux bien. Je ne sais pas pourquoi tu es parti… Sans explication, sans rien. Après trois ans… et là, tu reviens et-
Emma fut interrompue par la sonnerie de son téléphone. Elle regarda l'identifiant et reconnut Ruby :
– Excuse-moi, je lui avais dit que j'en avais pour une heure. Et je n'ai pas vu que le temps était passé si vite… Je suis en retard.
– Oui, bien sûr. Pas de problème.
Le musicien se leva, un peu déçu et se mit à débarrasser la table. Emma s'éloigna vers la salle de bain et décrocha :
– Oui, Ruby, qu'est-ce qui se passe ?
– Aphrodite, ha enfin ! Où es-tu ? Je t'ai laissé une dizaine de messages. Il y a une personne ici qui désire te rencontrer… Et elle est très pressante. Elle ne partira pas, tant qu'elle ne t'a pas vue.
– Mais ce n'est pas la première fois que ça t'arrive. Fais-la patienter, comme les autres…
– Je n'insisterais pas si ce n'était pas important. Elle dit que c'est important, qu'elle détient des informations qui pourraient détruire l'agence. Em'… Aphrodite, se reprit-elle, cette femme n'a pas l'air commode. Tu devrais revenir assez rapidement.
– C'est quoi cette histoire, encore ? Dis-lui de partir ou bien appelle la police !
– Je veux bien, mais elle –
Emma entendit un petit cri de douleur et reconnut au bruit que le combiné venait d'être arraché des mains de Ruby. La femme en question poursuivit la discussion d'une voix grave :
– Vous devriez l'écouter, Aphrodite, elle a l'air d'être une excellente assistante. Cela m'ennuierait qu'il lui arrive quelque chose…
– Comment ? Quoi ? Mais- Laissez Ruby tranquille ! Je vous préviens …
– Non, c'est moi qui vous avertis. Si vous n'êtes pas ici dans 30 minutes, votre réceptionniste sera la première a en payé le prix.
Et elle raccrocha.
– Mais c'est qui cette femme ? Pour qui se prend-elle ?
Emma retourna au salon et rassembla son sac et ses clefs :
– Je suis désolée, Killian, je dois filer à l'agence.
– Des problèmes ? Je peux faire quelque chose ?
– Non, rien que je ne puisse résoudre moi-même. Je reviendrai et on terminera cette conversation une autre fois.
– Oui, c'est ça… Une autre fois.
Emma ne se rendit pas compte, en tournant le dos, que Killian porta la main sur son cœur blessé.
X
– Mais où sont passés tous les clients ? La salle d'attente est vide ! Il n'y a plus aucune file qui attend dehors… Que s'est-il passé ? Ruby ?
– Tous les clients se sont enfuis ! C'est cette femme, elle les a menacés, eux aussi.
– Mais quelle femme ? Qui est cette folle ?
– Bonjour Emma.
Cette voix rauque et grave… et sexy.
Frissons. Emma brima sa réaction physique.
La jeune femme se retourna et reconnut immédiatement la personne. Son cœur, sans aucune raison, accéléra sa cadence et le rouge lui monta aux joues. Qu'est-ce qui lui prenait ?
Elle sourit pour cacher sa confusion :
– Regina ? Quelle surprise ! Que faites-vous ici ?
Regina Mills était habillée d'un tailleur strict et d'un long manteau en feutre. Sa posture était droite, hautaine et confiante. Elle aussi lui souriait.
Emma pouvait voir dans son champ de vision, à l'arrière-plan, devant la porte, assurant sa fermeture, il y avait Graham.
– Tu la connais ? lui demanda son amie.
– Mais oui… toi aussi d'ailleurs… C'est la gérante du « Chasse-cœur ». Tu ne t'en souviens pas ?
Ruby oscilla négativement de la tête.
– Emma, c'est cette femme…
– Quoi ?
Emma ne comprenait pas :
– Qu'est-ce qu'il y a ?
– C'est elle qui a effrayé toute la clientèle et qui profère des menaces.
– Mais … Quoi ?
Complétement désappointée, Emma se tourna à nouveau vers Regina et demanda confirmation :
– Vous ? Pourquoi ? Pourquoi me menacez-vous ?
Le sourire du visage de Regina se transforma. Il n'était plus chaleureux et agréable mais froid et stoïque. Emma insista devant la placidité de son interlocutrice :
– Quelles sont ces informations si importantes qui peuvent nuire à mon agence ?
Elle changea de ton et s'énerva. Cette femme était déconcertante :
– Alors ! Répondez ! Je suis venue. Qu'est-ce que vous me voulez, à la fin ?
Regina se tenait debout face à elle, les mains dans les poches de son long manteau d'hiver, imperturbable par toute l'agitation qu'elle créait. Effrontée, elle répondit :
– On se ressemble plus que ce que vous ne croyez, Aphrodite. J'aimerais discuter affaire avec vous, en privé.
– Vous pensez sérieusement que je vais rester seule à seule avec vous, dans mon bureau, après toutes vos tentatives d'intimidation…
– Oh mais ce sont beaucoup plus que des tentatives… Ce sont des réussites ! Constatez par vous-même.
Et elle lui montra le vide qui emplissait la salle.
– Encore mieux, qu'est-ce qui me fait dire que vous n'êtes pas une psychopathe ? Je devrais appeler la police, plutôt.
– Ce n'est pas ce que je ferais, si j'étais à votre place. D'ailleurs, Mademoiselle Lucas, vous devriez déposer ce téléphone… Même si je sors d'ici, les mains menottées, demain, tout ce que je sais sur vous sera publié dans la Une de la presse. Voulez-vous vraiment prendre ce risque ? Je vous sais beaucoup plus intelligente que ça. Ne vous laissez pas aller à des actes inconsidérés.
Emma et Ruby se regardèrent, impuissantes. L'une cherchant un conseil, un signal dans le regard de l'autre.
– C'est décidé. Et ce n'est pas comme si vous aviez le choix. Si cela peut vous convaincre, je n'aurais aucun intérêt à vous anéantir ou à vous faire du mal, physiquement, dans votre bureau…
Emma leva les yeux au ciel :
– Ha oui, tiens ! Me voilà totalement rassurée !
– Vous discuterez avec moi que vous le vouliez ou non. Suivons la méthode douce, afin que tout le monde s'en sorte indemne. Ne le souhaitez-vous pas ? Ne fusse que parce que votre curiosité vous titille.
Emma croisa les bras, contrariée et contrainte :
– Très bien, mais vous avez cinq minutes, pas une minute de plus.
– C'est plus qu'il ne m'en faut.
– Em'… Aphrodite, tu es sûre ? Je ne devrais pas appeler la police plutôt ?
– Non ça va aller, mais tiens-toi prête !
– C'est toi qui vois… Je resterai ici, au cas où. N'hésite pas à crier si tu as besoin d'aide.
Emma ouvrit la marche, suivie de très près par Regina qui s'amusait follement de la situation.
Quand la jeune femme s'assit derrière son bureau, elle retira son masque et le posa sur son bureau. Elle n'avait pas à faire semblant avec cette … femme, qui semblait en savoir plus qu'elle :
– Je vous écoute. Les cinq minutes commencent maintenant. Mais avant, Regina Mills, c'est votre réelle identité ou c'est une couverture ?
– Mon nom n'a aucune importance, Mademoiselle Swan. Par contre, tout ce que je sais en a. Comme, par exemple, vous étiez avec votre ex petit-ami, Killian Jones, à l'hôpital encore ce matin et chez lui ce midi.
– Mais comment ? Même Ruby, elle-même, ne savait pas où j'étais ce midi. Est-ce que vous m'espionnez ?
– On peut dire ça, comme cela, oui. D'une certaine façon.
Qu'est-ce que c'était pour une réponse ?
– Peu importe. Je ne vois pas ce que ma vie privée à avoir dans l'affaire qui nous préoccupe. Mes relations personnelles avec M. Jones ne concernent en rien la société !
– Oh, si justement, Aphrodite, tout est lié.
Emma tiqua à l'évocation de son pseudonyme. Cela faisait plusieurs fois qu'elle répétait son surnom en insistant sur sa musicalité :
– Pourquoi ? Pourquoi vous en prendre à moi ? Qu'est-ce que je vous ai fait ?
– Je vous l'ai dit. Je suis une femme d'affaire. Plus j'en apprends sur mes concurrents, mieux mon entreprise se porte. Il me faut anticiper. Et l'intérêt que je porte à votre égard est d'autant plus fascinant que vous êtes une adversaire à ma taille.
– Je croyais que vous étiez la gérante d'un club… Vous parlez de concurrence... Tenez-vous également une agence de rencontres ?
Emma s'enfonça dans son siège. Les réponses évasives et ambiguës de cette importune la décontenançaient :
– Mais que me cachez-vous d'autre ? Vous semblez en savoir tellement sur moi et moi je ne sais toujours rien de vous. A quel jeu vous jouez ?
– N'est-elle pas mignonne à rassembler, d'elle-même, les pièces du puzzle ? Cette ligne entre vos sourcils quand vous réfléchissez est vraiment très séduisante, souligna la femme mystérieuse : Ce n'est pas étonnant que M. Jones ne puisse plus vivre sans vous ! Ha non, ça, c'est le fruit de mon bon-vouloir.
Et elle rit aux éclats.
– Qu'est-ce que vous venez de dire ? Qu'est-ce qui de votre bon-vouloir ? Qu'avez-vous fait à Killian ?
Emma avait cette sensation d'étouffer, d'être prise en étau par deux presses implacables. Qu'est-ce qui venait de s'abattre sur sa tête ?!
– Voyez-vous, je trouve vos méthodes naturelles et ancestrales incroyablement ennuyeuses. De ce fait, j'ai décidé d'utiliser une approche plus… intéressante et efficace. Cent pour cent de réussite ! Vous devriez essayer…
Emma se leva, hors d'elle et s'exclama :
– Oh mais il en est de même chez nous aussi. Nous avons un score parfait depuis notre ouverture !
– Vraiment ! Et qu'en est-il de l'entremetteuse, elle-même ?
– Mais … mais … je ne suis pas cliente de ma propre agence… Je ne suis pas intéressée, tout court.
– Nous y voilà encore. Le déni… Regina se pencha en avant et prit appui sur ses coudes tout en joignant les mains : La mauvaise foi ne vous va pas. Vous êtes beaucoup plus belle avec les yeux qui pétillent. Par contre, votre colère vous va à ravir !
Ronronnait-elle ? … Reprends-toi ! Emma secoua la tête, c'était comme si elle se sentait envoûtée… par son parfum, ses manières, son sourire.
– Ça suffit, ne vous moquez pas de moi en plus !
Le visage de la jeune femme aux cheveux noirs se ferma et elle fronça les sourcils. Elle déclara :
– J'aime jouer, Mademoiselle Swan. Et surtout, je n'aime pas perdre. Et dans cette partie, c'est M. Jones et vous qui êtes mes pions.
– Pourquoi êtes-vous venue si c'est pour parler de façon énigmatique ? Ou vous me dites tout ou vous partez !
Regina se leva et défroissa sa tenue :
– Très bien. Je voulais équilibrer la partie, et … donner un peu de piment… C'est chose faite. Je ne vais pas tout vous révéler et mâcher votre travail.
Elle contourna la chaise et poursuivit sa tirade :
– Comme je l'ai dit, vous êtes intelligente. Vous finirez pas découvrir par vous-même. Et ce qui ne gâche en rien le plaisir des yeux, vous êtes exquise. Elle la dévisagea des pieds à la tête tout en se léchant le coin de la lèvre supérieure : Quel dommage que vous manquiez de caractère !
Emma était abasourdie par toutes ces paroles. Était-elle dans une autre dimension ? Était-ce une caméra cachée ?
Regina secoua la tête comme si elle s'était égarée dans ses pensées :
– N'ayez aucune crainte, tout se mettra en place en temps et en heure. Profitez de l'amour de votre chéri, Aphrodite, parce que tout a un prix qu'il faudra payer un jour ou l'autre.
– Qu'est-ce que cela signifie ?
– Vous le serez bien assez tôt. Inutile de me reconduire, je connais le chemin. Prenez bien soin de vous, surtout.
Elle lui fit un clin d'œil avant de lui tourner le dos. Regina poursuivit son chemin jusqu'à la sortie. Emma n'insista pas, délivrée par la tension et la pression que cette horrible femme- diablement attirante – Ah, reprends-toi, Emma ! -avait apportées sur ses épaules.
Ruby rejoint son amie dans son bureau à pas feutrés, après avoir fermé la porte d'entrée à double tour :
– Qui était-ce, Emma ? Et que voulait-elle ? Que s'est-il passé ?
– Je n'en sais rien. Et je vais t'avouer que je n'ai rien compris ! Mais cette personne sait beaucoup de choses sur moi et je ne sais toujours pas quoi, comment et pourquoi. Mais elle vient de commettre une erreur. Elle m'a dévoilé une partie de son jeu et m'a défiée chez moi. Personne ne me menace impunément ! Personne. Je ne serai pas son pion qu'elle déplace.
– Qu'est-ce que tu vas faire ?
– Lui rendre coup pour coup.
– Comment ?
– Ce soir, on se retrouve chez moi. Ça tombe bien, je récupère Henry. On tentera d'en savoir nous aussi davantage sur cette Regina Mills et son entreprise…
– Tu crois que c'est judicieux de le mêler à ça ?
– Non, mais c'est le seul qui puisse nous aider avec internet.
X
Le soir, tous les trois étaient installés sur la table de la salle à manger. Henry pianotait sur son clavier et glanait des informations à travers des mots clefs :
– J'ai imprimé tout ce que j'ai pu trouver sur les agences de rencontres et les clubs de la ville. Mais je n'ai rien trouvé sur le « Chasse-cœur » et une Regina Mills.
– Enfin, Henry, c'est impossible. Il doit bien y avoir quelque chose. Je ne sais même pas quels dossiers elle détient à mon sujet… Je ne vois même pas ce que j'aurais fait qui peut entrainer la fermeture de mon bureau !
– Fais un effort, Emma. Tu devrais le savoir si tu avais fait quelque chose de mal ou d'illégal.
– Mais Ruby, tu me connais mieux que personne. Tu sais bien que je ne me serais jamais lancé dans une telle entreprise si elle n'avait pas été légale et correcte. Et je ne veux pas prendre de risque… Cette femme est tellement sûre d'elle ! C'en est effrayant !
– Si elle a une fausse identité, mes mots clefs sont inutiles. Et si elle bluffe, on est en train de se creuser la tête pour rien… Elle doit bien se marrer, dans son coin… Si seulement on avait une photo d'elle, je pourrais lancer une recherche par image.
– Attends, Henry, pousse-toi … je viens de me rappeler…
Ruby prit la place de l'adolescent et téléchargea une application. Elle s'expliqua :
– Après le dérapage du mois dernier, tu sais ce gars qui avait pété un plomb parce qu'il avait manqué son rendez-vous et qu'on avait reporté le suivant à dans deux mois…
– Oui.
– J'ai installé un système de sécurité et de surveillance. Au cas où on serait confrontées à nouveau à ce type de conflits et qu'on puisse porter plainte à la police. J'avais oublié qu'il est toujours fonctionnel. Je ne le vérifie plus…
La jeune réceptionniste encoda son identifiant et son mot de passe. Un onglet contenant plusieurs fichiers s'ouvrit.
– Ha voilà. Là ! Je l'ai….
Sur l'écran, une petite vidéo s'enclencha. La séquence de l'après-midi défila sous leurs yeux.
– C'est impressionnant, cette attitude, c'est comme si elle se savait filmée.
En effet, quand Regina Mills entra dans le hall d'entrée, elle se positionnait de telle façon à tourner le dos aux caméras pourtant invisibles… Les clients déguerpirent aussitôt comme des rats. Puis soudain, Regina fronça des sourcils.
– Elle a disparu ! C'est incroyable.
Et Emma entra précipitamment.
– Regarde, elle réapparait derrière toi…
– Repasse la séquence au ralenti, tu veux.
Doucement, lentement, les images défilaient sous leurs yeux.
– La voilà, elle glisse dans l'angle mort avant ton entrée… Regarde sa tête, maman ! On dirait qu'elle sait que tu vas arriver et elle va se cacher…
– Ça doit être Graham dehors qui faisait le guet et qui lui a fait signe… Elle a travaillé son effet de surprise en tout cas.
Comme si son apparition l'avait déconcentrée et qu'elle en avait oublié sa posture. Regina tourna la tête, elle sourit, franchement, à sa vue, montrant son visage de face, à la caméra.
– Elle baisse clairement sa garde, ici, quand tu entres…
Emma et son fils se penchaient tous les deux sur l'écran et hochaient en accord de la tête.
– Il n'y a pas que l'effet de surprise, Emma. Tu as l'air d'avoir de l'effet sur elle aussi … Elle n'a pas du tout le même visage, d'ailleurs.
Ruby tapotait sur le clavier et s'aidait de la souris :
– Tiens, Henry. J'ai fait une capture d'écran, nettoyé l'image et je te l'ai mis en mode portrait. Ça te va ?
– Oh oui, c'est parfait.
– Qu'est-ce que tu vas faire ? lui demanda sa mère intriguée et dépassée.
– Depuis un an, Google a développé une application de recherche par image. Elle permet aussi de détecter de faux profils.
– Comment tu sais tout ça…
– Il y a une émission de téléréalité sur le sujet, Catfish, sur MTV, … Je suis tombé dessus pendant le confinement et j'ai regardé quelques épisodes…, expliqua-t-il timidement.
– Tombé dessus par hasard ? lui demanda Emma.
– Laisse-le tranquille, Emma, ou je balance ce que tu as fait quand toi aussi, tu étais ado…
– Ha mais moi, ça m'intéresse ! avoua le jeune garçon : Raconte …
– Certainement pas ! Allez au travail… Tu as une mission à accomplir, M. Anonymous. Montre-nous tes talents. Il nous faut découvrir qui elle est ! C'est notre seule porte de sortie.
– Ok, ok… Je lance le programme.
De longues minutes s'écoulaient doucement et augmentaient la tension de la pièce. Quand les résultats s'affichaient enfin sur la page d'accueil :
– Voilà. Attends… il y a quelque chose. C'est un lien.
– Mais où mène ce lien ?
– C'est le journal de la ville « Le Daily Mirror », apparemment il y a un article avec sa photo dans les archives.
– Clique dessus.
– Il n'est pas en ligne. Cela n'a pas encore été digitalisé. Il te faudra introduire une demande… payante apparemment.
– Oh mais ça va me demander encore combien de temps ?
X
Dans sa salle d'opération, Regina regardait la triade s'activer derrière l'écran. Une informaticienne la regardait, concernée :
– Voulez-vous que nous glissions un cheval de Troie ? Nous pouvons lui envoyer un virus, si vous voulez ?
– Non, laissez faire.
– Madame… Elle risque de tout découvrir.
– Quand j'ai dit que j'ai enfin rencontré un adversaire à ma taille… Soyons fair-play… pour cette fois.
Elle tourna des talons et quitta son équipe. Quand elle referma la porte, elle s'adossa sur le ventail et ferma les yeux. Le visage souriant d'Emma quand elle la vit dans son bureau ce matin ne pouvait pas tromper son impression. Elle aussi était contente de la revoir.
XXX
Catfish [ 2012- en cours de production, 8 saisons, 154 épisodes, MTV] est une émission de téléréalité qui dévoile les faux profils dans des relations virtuelles et de longues distances.
