CHAPITRE 11
Alors, elle se confia et lâcha abruptement :
– Votre arrière-grand-père a découvert notre existence, il y a plus de 70 ans. Il a menacées ma mère et les siens et ils ont dû fuir.
– Ma mère n'a pas de famille, corrigea-t-il doucement. Elle a été abandonnée à la naissance.
– Oh, elle en a bien une … Mais elle a dû l'abandonner pour la protéger.
Henry posa son mug sur la table violemment. Cela avait si bien commencé. Il aurait juré qu'un climat de confiance s'était installé entre eux. Pourquoi venait-elle tout gâcher avec de telles inepties !
– Vous mentez !
– Non, Henry. Je ne mens pas, rétorqua-t-elle calmement.
– Qui sont-ils ? Si vous le savez, pourquoi ne l'ont-ils pas recherchée? Pourquoi ne le dites-vous pas à ma mère ?
– Pour les mêmes raisons que nous nous en prenons à elle.
– Je ne comprends pas.
– Si tu cessais de m'interrompre, je pourrais t'expliquer.
Regina attendit que le garçon se rasseye et se calme avant de poursuivre :
– Forte de sa confiance et de son expérience, ma mère a sous-estimé le caractère vil et opportuniste de Xavier Blanchard. Elle a crû qu'elle pourrait se débarrasser aisément de cet homme. Mais l'appât du gain, l'attrait du pouvoir l'a rendu plus rusé et vif.
– Que s'est-il passé ?
– Elle a baissé sa garde, il a saisi l'ouverture. Ma mère a dû …disparaitre, se terrer.
La jeune femme resta évasive sur les raisons de ce retournement de situation. Mais la question resta dans la tête d'Henry. Comment un mortel avait pu prendre le dessus sur une déesse ?
– Xavier Blanchard avait réussi à prendre possession d'une grande partie de ses ressources et de ses … secrets. Il se les est appropriés… Elle est devenue la risée de tous, même des siens. Les dieux s'amusaient de sa déchéance et préféraient l'ignorer. Quand elle s'est reconstruire, elle a décidé de se venger. Ma mère a la rancune tenace. Elle a mené une vraie guerre contre Xavier… La veille de sa mort, elle s'est présentée à lui et elle a maudit ouvertement toute sa descendance présente et à venir. Elle lui a fait comprendre que sa mort n'était pas une fin mais un début... Il l'a suppliée jusqu'à son dernier souffle … en vain. Sa vengeance, à ce jour, n'est toujours pas assouvie… Et c'est la raison pour laquelle elle… nous nous en prenons actuellement à ta mère.
– Vous vous exprimez en énigme. J'ai du mal à vous suivre…
– Je n'ai pas … pour habitude de … me confier… C'est … la première fois … C'est difficile et je ne sais pas quoi te dire …. Ni par où commencer…
Henry se rendit compte à ce moment précis de la fragilité qui se cachait derrière sa carapace de femme forte.
– Alors… commencez par le début. Ça sera plus facile pour vous et pour moi. Vous dites que vous êtes… une déesse. Parlez-moi de ça.
– Vraiment ? Tu veux tout savoir ?
– Je crois que tout est lié, non ? Vous me l'avez dit. Votre famille et la mienne. Racontez-moi votre histoire…
Regina soupira longuement. Elle se leva et regarda par la fenêtre. À la même place, dans la même direction qu'Emma, à quelques jours près. Tout changeait. Son regard sur la ville n'était plus le même. Ce sentiment qui faisait rebattre son cœur. Ces battements oubliés, elle les ressentait à nouveau, depuis peu… comme si son cœur avait été endormi. Ces sentiments étaient tellement étrangers à tout ce qu'elle avait connu avant. Elle posa sa main sur sa poitrine et ferma les yeux.
Leur règne s'éteignait peut-être... Peut-être leur fallait-il céder leur place ? Les Hommes n'étaient plus ce qu'ils étaient alors. De croyants et soumis, ils étaient devenus hérétiques, blasphémateurs et insolents. Il n'y avait plus de place pour la magie, la sorcellerie et l'inimaginable.
Mais qui leurrait-elle exactement ? Devenait-elle poète, romantique ? C'était la loi du plus fort, le retour des Titans mais sous une autre forme. Pourquoi baissait-elle sa garde ? D'où lui venaient ce manque de motivation et cette absence de passion pour perpétuer la vengeance de sa mère ? Comment cette famille était-elle entrée, si intimement, dans sa vie ?
Elle secoua la tête. Le doute encore. Elle ne connaissait plus sa place. Elle pensa à son invité.
Même si Henry n'était qu'un jeune garçon, il était présent, lui. Elle pouvait voir que les dons qui habitaient sa mère l'occupaient lui aussi. Ses qualités d'écoute, d'empathie et d'attention l'enveloppaient. Regina ne sût se l'expliquer mais elle se sentait, elle aussi, en sécurité en sa présence.
Cela faisait des semaines que la jeune déesse avait écouté pendant des heures les entretiens que menait Emma. Elle l'avait observée écouter ses clients, leur parler, les rassurer. Emma trouvait toujours les mots justes, évocateurs. Elle arrivait à tirer du bon dans n'importe quelle situation, à insuffler de la force et de l'énergie chez ses visiteurs les plus passifs et déprimés. Regina n'était pas restée indifférente à ses phrases et parfois s'était laissée surprendre à converser, dans son imagination, dans sa tête, de sa vie, de ses envies et de ses rêves.
Elle se retourna, consciente qu'elle était attendue et se lança :
– J'ai été élevée par mon père depuis ma naissance. Je ne connaissais pas ma mère.
Regina s'assit près du jeune garçon. Il pouvait voir la lutte interne qui se jouait chez son hôtesse. Il respectait ses silences et son hésitation.
– J'ai grandi, durant toute mon enfance et mon adolescence, dans un manoir reculé, isolé de tout, dans la Forêt du Nord. Mon père a m'a élevée seul. Oh, il avait quelques gens discrets à son service, mais je n'ai jamais pu réellement me lier à eux. Ce que j'avais me suffisait et je me croyais heureuse, alors. Cependant, il me manquait ma mère, c'est vrai. Mais je ne savais rien sur elle, alors cela n'a pas eu une grande influence. J'étais plus attirée par le mystère qui l'entourait que par la personne, elle-même. Mon père était secret et se gardait bien de me parler de mes origines. Dès que je soulevais la question, il avait cet air triste qui me faisait culpabiliser et je n'insistais pas davantage. Ensuite, je me suis résignée à ne plus lui poser des questions et à me convaincre que je n'en avais pas besoin… Jusqu'à la nuit de mes seize ans, le 14 février 1966, où j'ai commencé à faire d'étranges rêves.
– 1966 ?
– Je sais tout ce qu'il te passe par la tête, Henry. Mais laisse-moi poursuivre. Tu me poseras toutes tes questions après. Ce n'est pas facile pour moi…
En effet, la grande dame au charisme mystérieux et attrayant qu'il avait rencontrée à l'accueil s'était muée en une femme sensible et vulnérable. Toutes ses barrières étaient baissées.
– Excusez-moi, répondit-il, modestement.
Henry prit conscience des difficultés et des efforts que Regina fournissait pour se confier. Il lui sourit, à nouveau, pour l'encourager à continuer.
– Je te remercie. Hum…
Regina respira profondément et reprit là où elle s'était arrêtée :
– J'entendais chaque nuit, dans les premiers temps, une voix qui m'appelait. C'était comme si j'étais hantée. Petit à petit, je me suis mise à penser que cette voix féminine et suave devait probablement appartenir à ma mère. Que seule notre connexion familiale, maternelle avait un tel pouvoir. Quelle aveugle, j'étais ! À y réfléchir plus tard, j'aurais dû me méfier et me fier à mon instinct. J'étais prise de frissons, une peur étrange m'enserrait le cœur, le doute m'assaillait… Et pourtant, j'ai brimé mes premières impressions. Puis, au bout d'un an, une silhouette indistincte s'est profilée. Cette apparition devenait plus pressante, plus insistante. Elle me demandait de venir la retrouver, que le moment viendrait… qu'il était temps que j'accomplisse mon destin. J'étais un peu effrayée et excitée par cette nouvelle aventure qui m'attendait apparemment. Il faut que tu comprennes que je n'avais rien, là-bas, dans mon monde, qui pouvait m'intéresser. Jeune adolescente, je m'ennuyais. Alors, j'en ai enfin parlé à mon père. Je lui ai fait part de mes réflexions et de mes idées. Quelle imbécile !
– Que s'est-il passé ?
– Je ne l'ai jamais vu aussi inquiet et terrifié à la fois. Il m'a dit que cette femme qui me parlait dans mes rêves était un démon. Je devais la fuir plutôt que l'écouter. Il m'a demandé d'ignorer ces visions, de les repousser de toutes mes forces et qu'il faudrait qu'on aille certainement voir un exorciseur ou un chamane… Que j'étais en danger.
– Et ?
– Et je ne l'ai pas cru. La nuit suivante, j'ai répondu à la voix. Elle m'a confirmé être ma mère, que mon père m'avait enlevée à ma naissance. Il lui a fallu plus de 16 ans pour me retrouver. Elle m'a demandé de patienter. D'attendre mes 18 ans, et qu'à ce moment, j'aurais plus de facultés de la retrouver et que je pourrais me délivrer de l'emprise de mon père. Elle m'a conseillé de ne rien lui dire et de lui faire croire que nos connexions avaient cessé… Et c'est ce que j'ai fait. À mon plus grand regret.
Henry buvait son chocolat à petites gorgées, accroché aux lèvres de la narratrice. Son histoire était passionnante. Il ne songea pas une seule fois qu'elle pouvait élucubrer ou raconter des inepties. Il pouvait voir dans ses gestes, reconnaitre dans son ton qu'elle disait la vérité, qu'elle lui confiait bien sa vie… dramatique.
– Soudain, le jour de mes 17 ans, ce qui n'était qu'une silhouette se dissipa et l'image d'une magnifique femme, aux longs cheveux ondulés, parfois attachés, dans une grande robe rouge apparut. Elle était d'un calme olympien et majestueuse. Je trouvais du réconfort dans ses mots et ses encouragements. Moi qui croyais devoir attendre encore un an… n'avais plus à faire semblant. Elle se présentait enfin à moi. Je savais à cet instant qu'elle m'avait dit la vérité, pour mon plus grand malheur… et qu'elle était bien ma mère… Tu comprends, on ressent ces liens-là.
Elle toucha sa poitrine pour mimer cette relation :
– C'est celle que tu vois sur la photo de ton article. Son nom est Cora.
Regina pointa le papier déployé sur la table.
– Et votre père ?
– Henry. Comme toi. « Celui qui croit en l'espoir ». Ha ! La vie est pleine de surprises, c'est déroutant, commenta-t-elle à haute voix, pour elle-même… Je crois que c'est ça aussi qui a attiré mon attention sur votre famille plus que sur les autres. Comme quoi … une destinée n'est pas forcément cousue de fil blanc…
Le jeune garçon n'intervint pas. Il constata qu'elle parlait pour elle, mais aussi pour lui. Depuis combien de temps ne s'était-elle pas ouverte à quelqu'un qui l'écoute ? L'avait-elle déjà fait, du moins ?
Regina était perdue entre ses souvenirs et ses regrets. Au fur et à mesure qu'elle parlait, elle réfléchissait et semblait faire le bilan des derniers évènements. Elle pouvait enfin partager le fruit de ses pensées avec quelqu'un. Même si cette personne était un ado… plus éveillé et perspicace que ses pairs.
La vie vous joue des tours parfois…
– Cette nuit changea ma vie pour toujours et je ne fus plus la même. À mon réveil, j'ai fait mes bagages et je suis partie. J'ai fui, les larmes aux yeux, déchirée et le cœur en miettes. Mon père m'avait manipulée. Je m'étais convaincue que c'était lui qui m'avait menti. Je lui ai laissé une lettre. Je lui ai expliqué les raisons de mon départ, que j'avais besoin de vivre pour moi, maintenant, que je n'en pouvais plus de tous ses mensonges et de toute cette souffrance… et je ne l'ai plus jamais revu… J'étais si loin du compte et de savoir ce qu'il se passait réellement ! Aujourd'hui, je sais qu'il a tout fait pour me protéger.
Elle soupira nostalgique.
– Qu'est-il devenu ?
– Il doit être mort maintenant, depuis le temps. C'était un mortel, tu vois. Il a vécu sa vie comme la vôtre…
– Comme la nôtre. Ça veut dire que votre mère est … ?
– La réincarnation de la Déesse Aphrodite, Henry. Je suis en quelque sorte une demi-déesse. Nous sommes immortelles.
– Ouf ! expira-t-il, soufflée par cette vérité.
– Oui et ce n'est pas tout. Ne te fie pas à tes notions qui sont loin de la réalité… tu vas comprendre… Les jours suivants ma fugue se sont écoulés comme des années. Je croyais que ma mère serait au bout du chemin, qu'elle viendrait me chercher ou qu'elle m'attendrait quelque part. Tu vois, encore à ce moment, tous les signaux étaient présents pour m'avertir mais je n'y ai pas pris garde. J'ai dormi sous les ponts, je me suis cachée dans les granges, je me suis réfugiée dans des taudis, tout était bon pour m'abriter. J'ai fait des choses pour survivre dont je ne suis pas fière… Je me sentais perdue. Vraiment perdue. Je l'ai cherchée partout. Je ne pouvais pas savoir qu'il s'agissait de tests que ma mère me fixait pour me forger, m'endurcir… Ce périple a duré un an. Un an durant lequel mes rêves ont continué à être hantés par cette femme. Chaque nuit apportait son lot d'indices et j'avais cette sensation de me rapprocher d'elle davantage. Et le jour de mes 18 ans, elle s'est enfin présentée devant moi, en chair et en os. Quand je l'ai regardé, enfin, en face, les yeux dans les yeux, je n'avais aucun doute sur le fait que ma vie allait définitivement changer. Ma mère me souriait et j'avais l'impression d'avoir trouvé ma place.
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ensuite ?
– Ma mère m'a raconté mes origines, le sens de ma destinée et tout ce que cela incombait comme … responsabilités. Nous sommes les descendantes d'Aphrodite. Tu vois, Aphrodite n'est pas une personne, c'est un héritage qui se transmet de génération en génération. L'apparition de ma mère, le sens de mes rêves signifiaient que j'avais été désignée pour prendre la relève. Ainsi la naissance de l'une met fin au règne de l'autre… normalement.
– Combien de temps met une nouvelle descendance pour… naître ?
– Parfois la succession peut avoir lieu 50, 100 ans plus tard ou plus. Tout dépend des signaux, des prédispositions de l'élue. Malgré le symbolique de ma naissance et la prophétie qui a accompagné ma venue, ma mère a continué à user de son influence. Avec le temps, je finis par croire qu'elle s'est servie de moi pour poursuivre son dessein. C'est elle qui m'a retrouvée, elle n'a pas attendu que je sois appelée… Elle a provoqué les éléments. Et cela lui a permis de garder la main…
– Qu'arrive-t-il à l'ancienne Aphrodite quand la nouvelle prend sa place ?
– Elle est libre de vivre sa vie comme elle l'entend.
– C'est pour ça que vous avez dit « normalement ». Votre mère est toujours présente et a toujours ses pouvoirs ?
– Oui. Elle est encore maitresse de notre destinée. Je ne sais pas comment elle a fait.
– Pourquoi avez-vous été choisie, alors ?
– Je ne sais pas. Je n'en ai pas appris plus. C'est un mystère auquel seuls les Oracles d'Aphrodite peuvent répondre, ou Aphrodite elle-même. Elle s'est gardée de tout me raconter. Mais une fois qu'on est choisie, on doit accomplir sa destinée.
– Et vous n'avez jamais pensé à refuser ?
– On ne peut pas se soustraire à son destin, Henry.
– Alors que vous n'avez jamais voulu de cette vie ?!
– Non jamais. Si j'avais su… Si j'avais écouté mon père…
– Pourquoi vous ne vous en allez pas ? Pourquoi vous ne fuyez pas ?
– Elle finira par me trouver. Elle m'a bien retrouvée là où mon père m'a cachée. Quelque chose de puissant nous lie… Je n'ai pas le choix, je suis prisonnière de mon destin, prisonnière d'elle. Si je connaissais une autre solution … Mais il n'y en a pas.
– Et si vous échouez ?
– Nous n'échouons jamais. La différence entre alors et aujourd'hui, c'est que ma mère a changé les règles.
– Comment ça ?
– Depuis la nuit des temps, le devoir de toutes Aphrodite est de réunir les âmes sœurs, de concrétiser le véritable Amour, chaque année, au jour sacré de la Saint-Valentin. Depuis que ma mère a pris la place d'Aphrodite, elle ne le fait que sur commande….contre de très grosses sommes d'argent.
– Même si les sentiments ne sont pas réciproques ? Comment fait-elle ?
– C'est un pouvoir de commander les sentiments des gens un pouvoir de contrôle, de politique, de dominance et de règne. Elle a créé des sortilèges, des potions qui soumettent la personne désignée par le client. Elle est à la merci de celui qui paie.
– Et elle ne résiste pas … si elle l'aime pas. Ça doit pas toujours fonctionner, si ?
– Parfois, elles ont un esprit assez faible et ne peuvent lutter longtemps. Parfois, elles luttent intérieurement, plus férocement, plus longuement. Souvent quand la relation est contre leur nature, contre leur raison.
– Que leur arrive-t-il ?
– Elles en perdent la raison, finissent par dépérir ou …
– Ou ?
– Elles mettent fin à leurs jours.
– C'est horrible.
Regina s'abstint de lui avouer qu'elle avait pris plaisir, elle aussi, à torturer ces âmes, qu'elle avait cédé à la tentation et que ce pouvoir de dominance l'avait grisée, elle aussi. Elle laissa l'adolescent assimiler les informations.
– Et… vous attendez votre relève ?
– J'ai perdu espoir depuis que j'ai réalisé quels étaient les projets de ma mère. Elle a découvert une faille dans cette prédiction et a décidé d'asseoir sa domination pour l'éternité, au-delà de moi. Tant que je n'ai pas de descendance, elle ne craint rien. Et elle veille très attentivement sur mes relations.
Un frottement à la porte attira son attention. August passa la tête dans l'entrebâillement :
– Excusez-moi, Madame, mais nous ne pouvons pas garder le petit plus longtemps. Notre service va bientôt prendre fin.
– Très bien. Merci.
L'héritière se tourna en direction du jeune garçon et lui donna les directives à suivre :
– August va te ramener où tu souhaites. Il est temps de partir.
– Mais j'ai encore plein de questions ! Et ma mère dans tout cela ? Et Killian ?
– Je te retrouverai quand je le pourrai. Mais dépêche-toi… l'heure tourne. August ?
– Oui, Madame ?
– Assurez-vous de sa sécurité et que vous ne soyez pas suivis.
– Aucun problème.
X
Près de l'étang, assis sur un banc, l'homme et le garçon poursuivaient leur conversation.
– C'est difficile à croire tout cela.
– Tu as besoin d'assimiler et d'y réfléchir. Ça fait beaucoup à entendre en si peu de temps.
– Qui êtes-vous, August et pourquoi vous travaillez pour elles ? Vous avez l'air si … sympa.
– Elle n'a pas eu le temps de tout te raconter, n'est-ce pas ?
– Non.
– Je suis un dommage collatéral. J'ai payé une commande, j'ai souhaité forcer une femme à m'aimer… mais elle ne partageait pas mes sentiments.
– Regina m'a dit que les victimes perdaient la raison ou la vie.
– C'est vrai. Mais je ne l'aurais pas supporté. J'ai vraiment cru qu'avec le temps, elle finirait réellement par tomber amoureuse de moi et que ses sentiments deviendraient sincères et vrais. Mais ça n'a pas été le cas. Elle dépérissait à vue d'œil. Quand je l'ai vue dans cet état de souffrance, je leur ai demandé de la défaire du charme. Mais un pacte était scellé… Et tout a un prix.
– Vous êtiez coincé.
August baissa la tête et joignit les mains. Il ferma les yeux et se revit des décennies en arrière, suppliant, sur une simple chaise de bois, de préserver la vie de sa compagne.
– Je me suis proposé à sa place. J'ai vendu mon âme à ces femmes pour la liberté de celle que j'aime. Et la plupart de leurs employés sont dans ma situation. Ils ont rompu leur contrat et ont échangé leur vie pour sauver celle de ceux ou celles qu'ils aimaient.
Le jeune homme leva la tête et s'enfonça sur le dossier, inondant son visage dans les rayons chauds du soleil. Il fit passer paresseusement ses bras par-dessus la planche de bois.
– J'adore ce moment où les premiers signes du printemps apparaissent. Même s'ils ne durent qu'une journée.
Un long silence s'installait entre les deux.
– Killian a été envouté, n'est-ce pas ?
– Oui.
– Et elles attendent que ma mère offre sa vie en échange de la sienne...
– Je ne connais pas du tout leur projet. Elles commandent et nous agissons.
– Je ne m'attendais pas, en tout cas, à entendre tout cela. C'est bien loin que ce que j'avais imagi-
– Henry !
Le jeune garçon se retourna et se leva. August put remarquer qu'il était blême et surpris.
– Maman ?
– Que fais-tu là ?
– Comment m'as-tu trouvé ?
– Mais je ne te cherchais pas. Je reviens de l'hôpital. J'étais en voiture et au feu rouge, c'est là que je t'ai vu. J'ai essayé de t'appeler mais tu ne décrochais pas.
Elle regarda l'inconnu qui s'était levé également et semblait embêter par l'échange. Il regardait ailleurs.
Henry fouilla ses poches et vérifia, furieusement, son sac à dos :
– Purée, je l'ai oublié.
– Où ? Et vous êtes ? Que faites-vous avec mon fils ? Combien de fois je t'ai dit de ne pas parler aux inconnus, de ne pas les suivre ou leur répondre ? Combien ?!
– Maman ! C'est bon. Tu connais pas toute ma vie, ni tous les gens que je côtoie.
– Hé bien, je devrais ! Alors vous êtes ?
Emma ne prêta pas attention à l'embarras qu'elle causait. Les gens se retournaient au son volumineux de sa voix et à ses gestes secs. August regarda Henry et sa mère, tout à tour, gêné. Il avait peur de commettre un impair.
– Je travaille pour « Chasse-cœur », lui dit-il enfin. S'il souhaitait que la prophétie se réalise, il fallait un peu accélérer les choses. Et depuis quelques jours, elles stagnaient. Avec la présence d'Henry et la rencontre fortuite de sa mère, il prit le taureau par les cornes.
– Excusez-moi ?
Elle regarda son fils, interloquée, à la recherche d'une contradiction, d'un mensonge, d'un élément qui puisse la rassurer qu'elle avait mal entendu.
– C'est bien ça, M'man, répondit l'ado tout penaud. Et c'est là que j'ai oublié mon gsm.
– Où ?
– Chez Regina.
– Regina ?! Mais que faisais-tu chez elle ? Et comment l'as-tu retrouvée ? Tu as des choses à me raconter, Henry ! Ce sera pour plus tard. Tu rentres à la maison ! Immédiatement et sans détour, cette fois. Je vais chercher ton téléphone.
– Non, Maman. Ecoute ! N'y va pas ! S'il te plait.
Conscient qu'elle serait peut-être reçue par Cora elle-même, il préféra abandonner son bien le plus précieux que de risquer la vie de sa mère. Il la retint par la manche :
– Laisse tomber. Je le récupèrerai une autre fois.
– Il n'en est pas question. Il est hors de question que tu revois cette femme une seconde fois.
– Vous devriez suivre le conseil de votre fils, Madame Swan. Si vous voulez, je peux aller le chercher pour vous et vous le ramener.
– Il est hors de question que mon fils vous revoie, vous et toute votre … secte ! C'est moi qui vais l'appeler et récupérer ton portable. Je te donnerai le vieux 3310. Le tien est confisqué jusqu'à nouvel ordre.
Elle prit son dernier message et appuya sur l'icône du téléphone. La tonalité se fit entendre dans l'écouteur.
XXX
