CHAPITRE 12

Regina avait donné rendez-vous à Emma à l'extérieur de la ville, là où elle était certaine qu'aucune caméra n'avait été placée ou déviée par son équipe. Cela avait eu du bon qu'elle ait été en charge, au début de la mission, de l'installation de l'équipe de surveillance. Elle connaissait les plans et les actions jusqu'au bout des doigts.

Emma poussa la porte d'un geste franc et passa sans se présenter devant le maitre d'hôtel. Avant d'entrer, elle avait repéré où était assise la personne qui l'attendait. Elle ne la salua pas et entama immédiatement :

– Hé bien, qu'aviez-vous à me dire de si secret pour que nous soyons à l'écart du centre et que vous vouliez me voir. Ne pouviez-vous pas le faire transporter par magie dans mon bureau ou dans la poche d'Henry ? dit-elle en faisait référence au gsm de son fils : D'ailleurs, ajouta la jeune femme blonde en se tenant droite face à son interlocutrice, à ce sujet, je vous interdis de l'approcher, à l'avenir.

– C'est lui qui est venu me voir, répliqua la disciple d'Aphrodite, comme une gamine prise en faute.

– Et vous ne pouviez pas le remballer ? Ce ne sont pas ses affaires, il n'a pas à s'en mêler. C'est un gamin.

– Un gamin fort précoce et mature. Sans lui, je ne pense même pas que nous nous serions revues, je me trompe ?

Regina adoucit volontairement son ton, c'était sa dernière carte pour établir une connexion.

Les qualificatifs attirèrent l'attention de la jeune gérante de l'agence. Jusqu'où leurs conversations les avaient amenés pour que cette femme puisse se rendre compte des qualités de son fils. Regina ajouta sur le même ton sympathique :

– Ce n'est pas à vous que je vais apprendre l'obstination d'Henry et qu'il s'inquiète. Comme tout enfant de son âge, il a pensé à bien agir.

– Mais comme tous les garçons de son âge, il n'a pas à mettre sa vie en danger ! Bien que je ne comprenne toujours pas pourquoi nous le sommes… Ce n'est qu'un enfant !

– Je sais.

Regina tentait d'apaiser la tension qui semblait s'électriser. Elle ne voulait pas se disputer, elle voulait parler, recréer un lien.

– Vous n'avez donc vraiment aucun scrupule.

Le regard d'Emma était fermé et furieux.

– Si vous pouviez baisser votre garde un peu… votre fils, vous a-t-il tout raconté ?

– Peut-être, peut-être pas. A quel point l'avez-vous mêlé à tout ceci ? Qu'est-ce qui a changé, Regina ?

X

Dès qu'ils étaient rentrés, Henry avait jugé pertinent de partager ce qu'il avait appris à Emma et à Ruby. Il avait réussi à empêcher sa mère d'aller immédiatement la propriétaire du club et avait rassuré August sur ses intentions.

La présence de leur amie, pragmatique, était importante et il souhaitait qu'elle assiste à son retour de sa rencontre avec Regina. Même si cette dernière restait sceptique, une partie d'elle faisait confiance à ses amis. Qu'Emma, cette amie romantique qui frise un peu trop, parfois même, l'écervelement à en perde la tête, ne l'étonnait pas. C'était plutôt Henry qui l'intriguait, cette fois. Lui, le plus prosaïque. L'assistante résuma :

– Killian est sous l'effet d'une … potion qui le rend totalement co-dépendant à toi, au point où il en perd sa liberté de pensée et même, si le sentiment n'est pas réciproque, sa santé.

– En effet, tout ce qu'il ressent pour moi depuis le soir du 14 février n'est pas réelle.

Cette phrase, plate, factuelle, ne lui faisait aucun effet. Emma ne ressentait rien face à ce constat.

– Et il n'y a rien que tu puisses faire pour l'aider ? Le sortir de là ? C'est sa vie qui est en danger maintenant.

– Je ne sais pas, Regina ne me dit rien, je dois lui arracher les infos comme si je lui arrachais une dent. Tout ce que je sais, c'est que tant que je veille à ses côtés et que je fais attention à lui, son état, pour le moment, reste stable.

– Henry, qu'est-ce qu'elle t'a dit, à toi ?

Henry était étonné du retour de sa mère. La femme avec qui il avait échangé une bonne partie de la journée ne ressemblait en rien à la personne froide et calculatrice qu'Emma décrivait. Aussi, il perçut de la colère dans sa voix. Il ne l'avait jamais vue dans un état de confusion pareil pour quiconque, même pas son père.

– Que c'est sa mère, Cora, qui est derrière tout cela, qu'elle a changé les règles du jeu et les méthodes. Ce qui l'importe c'est l'argent et le pouvoir.

– Telle mère, telle fille, on dirait.

– Emma ! C'est pas comme si tu roulais sur l'or ou que tu avais un pouvoir quelconque ! Il y a bien autre chose…

Henry se tut et baissa les yeux. Oui, il y avait bien quelque chose. Une histoire de vengeance familiale. Mais il n'en savait toujours pas plus et il ne savait pas non plus comment sa mère pourrait réagir à cette nouvelle.

– Et bien, je ne vois qu'une seule solution…, proclama leur amie commune.

– Laquelle ? demandèrent en chœur les deux Swan.

– Que tu utiles le prétexte du téléphone d'Henry pour la revoir et lui parler.

– Et c'est moi que tu traites de folle ! Je suis face à deux femmes diaboliques et meurtrières, qui ont des pouvoirs magiques et des esclaves à leur disposition… Non, c'est dit, je suis damnée…

– Tu as oublié quelque chose dans ton rapport : Toi aussi, Emma, tu as des dons… Oh pas les mêmes que les leur… Toi, tu es merveilleuse médiatrice et conseillère.

– Ne raconte pas d'histoires !

– Les statistiques parlent pour toi. Tous tes clients sont satisfaits. Tous, sans exception, sont comblés… Tu lis en eux… Tu sais les écouter et tu sais leur parler. Comment, sinon, parviens-tu à leur trouver systématiquement leur âme sœur ?

– Ruby …

– Non, Emma, c'est à toi à m'écouter. Tu as la capacité de battre ces gens à leur propre jeu, sur leur terrain ! Rien n'est le fait du hasard ! Ils ont l'habitude de foutre en l'air la vie des gens, elles ne te verront pas venir.

– Et comment, je m'y prends, Mademoiselle la Génie ?

– Tu excelles dans l'art de séduire les gens. Pas comme tu l'entends… mais c'est qu'un détail… Fais-en sorte qu'elle cède sous ton charme, juste assez pour l'attendrir et la convaincre d'épargner la vie de Killian, de lever le sort ou de te donner un contre poison. Qu'est-ce que tu en penses, Henry ? Tu ne dis plus rien ?

Emma qui avait pris appui sur sa main pour réfléchir à la suggestion de son amie, regarda son fils. Il était étrangement calme pour quelqu'un qui avait initié cette discussion.

Le jeune garçon était inquiet. Sérieusement inquiet. La ligne entre « attendrir pour la convaincre » et « supplier d'échanger sa vie contre la sienne » était mince. Il était hors de question de partager cet élément avec sa mère. Elle pourrait passer immédiatement à la seconde partie, non pas pour amour pour Killian, mais par générosité, par culpabilité, parce que sa mère était comme ça… Il la savait capable de tout pour les autres, au point de se sacrifier… Il leur fallait un plan pour la défaire de ce lien invisible qui la liait à Killian et à cette malédiction, sans qu'elle ne s'y perde elle-même. Il leva la tête et fronça des sourcils.

Ruby intervint :

– D'après ce que vous m'avez dit, nous n'avons plus beaucoup de latitudes pour manœuvrer. Il nous faut réagir le plus rapidement possible.

Henry était sceptique. Il ne craignait pas Regina, mais Cora. Il ne savait pas tout. La conversation qu'il avait surprise entre sa mère et Ruby lui trottait en tête. Qu'advenait-il réellement de ces âmes perdues ? Si elles dépérissaient ou qu'elles se suicidaient, n'était-ce pas un meurtre déguisé. Il releva la tête et s'interdit de dramatiser. Chaque jour qui s'écoulait est un jour de gâché. Ruby avait raison, si sa mère ne tentait pas au moins un mouvement, au dernier moment, Cora pourrait lui proposer son deal…

Enfin décidé, il imposa sa condition :

– Ça pourrait fonctionner… Mais si tu ne me racontes pas tout que Ruby soit informée ! Qu'au moindre souci, tu stoppes tout, Maman. Promets-le moi !

Les deux femmes se regardèrent, interpelées par ce soudain revirement de situation.

Il tendit son petit doigt, comme lorsqu'il était enfant :

– Promets-le moi !

– Fais-le, Emma. Et à moi aussi ! Tu nous tiens au courant de tout ce qu'il se passe.

La jeune femme blonde crocheta son petit doigt avec son fils. Même si cette configuration lui paraissait ridicule, elle sentait l'importance du geste dans les yeux de son fils.

– Je te le promets, Henry. Je n'agirai plus en cavalière seule et je vous informerai tous les deux, ou Ruby du moins. Est-ce que ça te rassure ?

– Oui.

– Et Emma, envoie-moi régulièrement des messages pour me signaler que tout va bien. Ne change pas de lieu, sans m'en avertir.

– D'accord. Pas de souci. Bien, c'est arrangé. Mettons fin à tout ceci.

La jeune entremetteuse prit son téléphone et répondit à l'invitation de Regina.

X

Belle entrée en matière, Emma, bravo pour la touche de séduction ! se dit-elle pour elle-même. Les paroles de Ruby raisonnaient dans sa tête : « C'est une femme seule, depuis des décennies, elle n'attend que ça … que quelqu'un fasse attention à elle, sincèrement à elle. » Mais Emma ne décolérait pas. L'attitude d'Henry l'avait tourmentée toute la nuit. Il s'était passé quelque chose entre eux, il avait été témoin d'une scène dont il ne voulait pas évoquer et qui l'avait certainement bouleversée pour le rendre si taiseux.

– Il ne sait pas tout. Comme vous non plus d'ailleurs… Et ce qui a changé, c'est …

Que vous me touchez plus que ce que je ne peux contrôler et que j'ai besoin de vous voir, se gardait-elle de dire. Regina se leva et l'invita à s'asseoir en face d'elle. Elle fit un geste au serveur pour commander. Et pour alléger l'atmosphère, elle la complimenta :

– Puis-je vous dire à quel point vous êtes magnifique dans cette robe ? Elle vous va à ravir !

Emma baissa les yeux et nota sa tenue. Elle haussa les épaules, c'était le cadet de ses soucis. Elle avait écouté les conseils de son amie et revêtue, machinalement, une robe longue fleurie et une veste en jeans : classiques et casuelles. C'était une idée de Ruby. Encore. Jusqu'où irait son amie dans ses suggestions ? La jeune femme blonde inspira profondément et expira tout son stress. Apaisée, elle profita de l'instant présent :

– Merci. Je dois avouer que je n'y ai pas vraiment prêté attention.

La jeune femme brune s'installa à son tour :

– Sinon, je ne crois pas que vous ayez accepté mon invitation pour que nous nous disputions ou que je vous complimente, si ?

– Non, en effet. J'ai une faveur à vous demander, dit-elle de but en blanc.

Et subtile, avec ça ! Elle se mordit intérieurement la joue. Pourquoi perdait-elle toutes ses facultés quand elle était face à cette femme diabolique ? Pourquoi n'arrivait-elle pas à penser posément et à répondre de façon réfléchie ?

– Bien sûr…

Regina s'enfonça dans son siège, déçue de la tournure des événements. Elle espérait que l'intervention d'Henry aurait eu une influence quelconque, mais cela semblait loin de répondre à ses attentes :

– C'est du donnant, donnant, n'est-ce pas ?

Regina pouvait sentir la tension et la méfiance qu'elle inspirait à Emma. Pourquoi était-elle venue malgré tout ? Sa présence restait un mystère tandis qu'elle semblait perdue dans ses réflexions. Il y avait son langage corporel qui contredisait son regard. Qu'à cela ne tienne, Regina osa le tout pour le tout :

– Trouvons un endroit plus agréable et plus … discret. Allons à mon appartement, je serai peut-être plus encline à exaucer vos vœux, suggéra-t-elle sur le ton de la séduction.

Mais la jeune entremetteuse, toujours sur la défensive, lâcha, encore une fois sans modération :

– Ruby a perdu la mémoire la première fois que nous nous sommes rencontrées et Killian ne se souvient plus de sa soirée avant son hospitalisation, le même soir, y êtiez-vous pour quelque chose ?

Regina souffla d'impatience. Ne tournaient-elles décidément pas en rond ?

– Oui, nous les avons drogués, tous les deux pour que nous puissions avoir le champ libre et que vous soyez en quelque sorte dépendante de mes services pour vous conduire auprès de M. Jones.

– Alors pourquoi devrais-je vous faire confiance maintenant ? N'allez-vous pas me jeter un sort de votre cru pour que je cède sous votre charme ?

– Vous avez encore si peu confiance en moi ? Après tout ce que je vous ai avoué ?

– N'en ai-je pas eu toutes les preuves ?

– Je croyais, depuis nos derniers échanges, notamment avec l'intervention d'Henry, que nous avions dépassé ce stade. Et puis…

Elle s'avança sur son siège, glissa ses mains sur la table, à quelques millimètres des doigts d'Emma, lui donnant l'illusion qu'elle allait les prendre avec tendresse. Emma les regarda et déglutit. Elle ne cilla pas.

– Croyez-moi, Mademoiselle Swan, quand je vous dis que je n'ai nullement besoin de ce genre de chose pour obtenir ce dont je souhaite.

Regina se retira le temps qu'il fallait pour laisser planer le doute et que l'envie puis le manque s'installe à son tour. Emma se reprit aussitôt, oui, inassouvie, oui contrariée, oui confuse :

– Vous recommencez… Vos pouvoirs divins et vos caprices vénéneux !

Regina perdit patience, elle aussi. Décidément, rien ne fonctionnait, ni les compliments, ni la séduction, ni la douceur. Elle ne savait pas comment s'y prendre :

– Alors pourquoi êtes-vous venue ? Pourquoi avoir accepté mon invitation ? Je vous aurais rendu son téléphone…

– Piégé, peut-être !

Regina s'emporta maintenant. L'obstination d'Emma à ne pas se rendre compte de ses efforts surhumains et contre nature la vidait littéralement :

– Je crois que nous en avons terminé. Vous avez raison, nous n'avons rien à nous dire. En ce qui me concerne, je n'ai pas songé à vous revoir pour me faire insulter. Si c'est plus facile pour vous de croire que je suis un démon, … qu'à cela ne tienne… Au revoir.

– Non, ce n'est pas ce que j'ai …

Emma voulut attraper sa main au vol mais la rata de peu.

– Au revoir, Emma, la coupa-t-elle abruptement, le regard triste.

Le jeune femme prit son long manteau et se dirigea vers la porte. Furieuse. Furieuse contre Emma, furieuse contre elle de s'être montrée si faible, si maladroite. Elle ne serait jamais bonne dans les relations humaines. C'était sa mère qui avait raison.

Emma, de son côté, était décontenancée. C'était manqué. Au lieu de se montrer compatissante et empathique, elle avait fait preuve d'intolérance et de sarcasme. Toute communication était rompue, elle avait failli à sa mission… A moins que. Elle se leva à son tour et se planta devant son interlocutrice avant que celle-ci d'ouvre la porte. Les yeux ébahis des clients curieux étaient tous orientés dans leur direction :

– Ne partez pas.

– Pourquoi pas ? Je suis sûre que vous avez autre chose à faire et que Killian doit attendre vos petits soins, là où il est là.

– Ça ne signifie rien, du coup, pour vous, que je sois quand même ici, avec vous, malgré mes doutes ?

– Je ne suis pas née de la dernière pluie et j'ai été élevée à bonne école. Je ressens votre contrariété et vous n'êtes pas venue de gaieté de cœur.

C'est Emma qui lui prit la main et la ramena près d'elle.

– Je vous demande de m'excuser. Ce n'était pas la tournure que je souhaitais. Je souhaitais vous revoir, moi aussi…

La jeune femme planta ses yeux dans les siens. Regina soutint son regard à la recherche d'un quelconque mensonge. Ses muscles se détendirent et lui avoua :

– Vous m'intriguez, Emma. Pourquoi êtes-vous la seule personne qui arrive à me déstabiliser et mettre mes nerfs en ébullition. Vous devez être une merveilleuse et talentueuse ensorceleuse …

Emma se sentait glisser sur une pente dangereuse, sans aucune assurance. La fragilité, le ton faible de son interlocutrice évoquaient une certaine sensibilité qui l'atteignait.

– Je ne voulais pas vous blesser.

– Vraiment ?

– Je suis en colère, Regina. Et il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas. Cela semble vous amuser de vous jouer de moi et… Et en même temps, j'ai cette impression que vous êtes tombée dans votre propre jeu.

Emma devait tout faire pour la convaincre de ses bonnes intentions :

– Je suis venue pour écouter votre version. Henry m'a convaincue que je devais vous donner une chance de vous expliquer. Et oui, je suis venue vous demander aussi d'épargner Killian, ajouta-t-elle honnêtement.

– Si ça peut vous convaincre que je ne suis pas un monstre, je suis sincèrement prête à tout vous raconter. Et pour M. Jones…

Le serveur les interrompit :

– Pardonnez-moi, mesdames, mais votre thé est servi.

Elles regardèrent tous les deux vers leur table et se regardèrent à nouveau en souriant. Tout n'était pas terminé. Elles pouvaient encore se parler.

– Merci, leur répondirent-elles en même temps. Puis elles retournèrent à leur place. Les clients vaquèrent, eux, à leurs discussions. Il n'y avait plus rien à voir. Le serveur qui les accompagnait, leur demanda :

– Vous souhaitez autre chose ?

– Nous verrons plus tard et nous vous appellerons. Merci, le congédia Regina sans insister.

Emma reprit la parole :

– On recommence à zéro ?

– Avec plaisir… Vous savez, je n'ai pas toujours été celle que je suis aujourd'hui.

– C'est ce qu'Henry m'a dit, oui. Cela ne vous gêne pas de tout me dire, à nouveau ?

– Non, pas du tout. J'espérais que vous me le demandiez.

Et Regina lui raconta alors toute sa vie passée, de l'apparition de sa mère qui allait bouleverser sa vie, à leur rencontre entre elles. Ces événements, elle les avait déjà évoqués, une première fois… à Henry. Un enfant. Déjà, à ce moment, elle se sentait écoutée. En présence d'Emma, c'était différent. Elle avait cette impression de se mettre à nu, de se découvrir complétement. Aussi, c'était comme si tout son avenir dépendait de cette conversation. Contre toute attente, celle-ci ne l'avait pas interrompue une seule fois et elle ne lui avait posé aucune question. Elle n'avait même pas bu son thé qui s'était refroidi. Les bras croisés, l'oreille attentive et le regard concentré, Emma ne disait mot. Elle n'avait même pas sourcillé à l'évocation de sa famille. Elle était restée étrangement calme, comme détachée de tout ce qui lui avait été confessé. Quand Regina eût fini son histoire, Emma annonça :

– J'ai besoin de prendre l'air.

Elle se leva précipitamment et emporta son manteau et son sac avec elle.

Surprise, Regina eut le temps de jeter quelques billets sur la table et de se précipiter à sa suite. Elle sortit de la taverne et regarda des deux côtés de la rue. Quand elle reconnut sa silhouette, un peu plus loin, la tête baissée, les épaules lasses, elle la rejoignit en deux mouvements. Elle s'abstint de tout commentaire, arrivée à sa hauteur. Elle s'attendait à être rejetée ou à être congédiée mais Emma se broncha pas.

Le ciel s'obscurcit et la pluie commença à tomber. Elles continuèrent, cependant, à marcher silencieusement, côte à côte, au hasard du trottoir, tandis que les rues se vidaient.

Tout était confus dans la tête de la jeune femme blonde. Toutes ces informations s'entrechoquaient à un tel point que rien ne pouvait sortir, il y avait trop à emmagasiner. Sa famille… elle avait une famille. Et … le dessein de Cora…

Quand elles arrivèrent à un square, Emma s'arrêta devant un petit étang et regarda le ciel. La pluie froide coulait sur son visage et se mêlait à ses larmes chaudes. Si Regina devinait la détresse qui lui enserrait le cœur et embrouillait ses pensées, seule Emma pouvait le ressentir au fond d'elle. Regina s'abstint de faire apparaitre un parapluie dans sa main pour les protéger toutes les deux. Ce geste aurait été malvenu. Elle respecta les éléments naturels et son intimité.

– J'ai une famille, alors ?

– Oui.

– Qui est-elle ?

– Les Nolan.

– Sont-ils encore en vie ?

– Oui. Tous les deux.

– Où habitent-ils ?

– À Boston. Votre mère s'appelle Marie-Margareth, elle est institutrice et votre père, David, est vétérinaire.

– Savent-ils … que … Pourquoi ne m'ont-ils jamais recherchée ?

– Ils connaissent la malédiction. Ils ont cru qu'en vous aban… en vous mettant à l'adoption, ils vous sauveraient des griffes de ma mère… Mais c'était sans compter sur sa pugnacité. Ils ne savent pas qu'elle vous a retrouvée.

Emma se tourna vers la discipline, trempée, les cheveux collés sur son visage et dans son cou. Elle demanda, incrédule :

– Alors pourquoi ? Pourquoi ne pas me le dire ou leur dire ?

– Parce que ça la comble de les voir toujours malheureux de vous avoir abandonnée, de vous savoir séparés… Ils n'ont plus eu d'enfant après vous… Ça l'enorgueillit qu'ils ne savent rien et qu'elle sait tout à votre sujet. Quand vous serez à sa merci, elle ira certainement le rapporter à votre mère… Ainsi, elle affute, invente et se réinvente à l'infini.

Emma ferma les yeux et se laissa pleurer en silence. Tout ça pour un pouvoir qui non seulement ne la concernait pas mais qui l'intéressait encore moins. Puis, soudain, une pensée :

– Et Henry ?

– Quoi, Henr-

Et Regina percuta. Pour la première fois. La lignée de Xavier ne s'arrêtait pas à Emma… Depuis son héritage, elle avait entendu, de loin, la menace qui pesait sur les Blanchard et la mort de Xavier n'était que le premier acte. Elle avait vu sa mère empoisonner à petits feux et dans d'atroces souffrances, Eva, la femme de Léopold. C'était des anonymes, de pauvres quidams sans visage, sans conséquence pour elle. Et quand elle fût en âge de reprendre les rênes, c'est avec délectation qu'elle-même avait fait assassiner Léopold. Cela avait amené une certaine fierté dans le regard de sa mère. Regina avait cru percevoir de la reconnaissance qu'elle tentait de faire revivre tout au long de ces années… Elle s'était laissée entrainer, enivrer par ces sentiments nouveaux d'une fille qui cherchait à exister aux yeux de sa mère. Depuis, non seulement Cora et Regina avaient maintenu leur emprise sur la famille de Xavier, mais elles avaient étendu leur pouvoir de domination et de contrôle sur des sentiments que Cora estimait faible et futile.

Puis, ce fut au tour de Marie-Margareth de subir les foudres de la Déesse. Craignant pour son enfant, elle avait caché sa grossesse avec l'aide de son mari. Ils avaient décidé, après de nombreux mois de réflexion et de secret, d'abandonner le bébé, dans une autre ville. Comme ils se savaient surveiller, ils ne pouvaient disparaitre très loin, très longtemps. Ils avaient compté alors sur leur chance, sur une mince et infime chance… Vaine… S'ils savaient seulement. Il était un temps où elles en discutaient dans le salon, sa mère et elle et elles riaient à gorge déployé. Son cœur s'était obscurcit, comme le ciel qui craquait, menaçant, au-dessus de leur tête.

Aujourd'hui, la fille de Cora repensa à la malédiction que celle-ci leur avait lancée. Ce n'était plus un jeu machiavélique et amusant. Aujourd'hui, ce n'était plus sans conséquence pour elle. La descendance de Xavier, son sang, coulait dans les veines d'Emma et d'Henry. Et tous les deux étaient bien loin d'être des anonymes.

– Ça ne s'arrêtera jamais, Regina. Vous le savez. Après moi, ce sera Henry.

XXX