*finger guns* Yep je suis en vie, ne vous inquiétez pas ! Cela prendra le temps qu'il faudra, mais je finirai cette fic !
Dans ce chapitre, Felix et Annette ne passent pas un bon moment, Sylvain s'impatiente, et Rodrigue fait son Rodrigue. Bonne lecture !
Chapitre 5 : Où faiblesse coexiste avec force
Le sommeil ne s'était fait que par intermittence, oscillant entre quelques minutes de véritable repos et des heures à tourner et à se retourner sur le maigre tas de paille. Une seule nuit passée dans ces cachots et Felix ressentait d'ores et déjà l'envie de démolir tout ce qui se trouvait à portée de main, à commencer par la serrure de la porte.
Ils avaient été dépouillés de tout objet pouvant être utilisé comme arme, de la ceinture de Felix à l'épingle à cheveux d'Annette en passant par leurs bottes. Toute surface tranchante, ou potentiellement coupante, leur avait été retiré — certains pourraient penser qu'il s'agissait d'une paranoïa mal placée, mais Felix regrettait que leurs ennemis soient si prévoyants. Ils savaient sans aucun doute qu'avec un peu de chance et de volonté, Felix aurait été capable d'activer son emblème et de briser un barreau ou deux de sa cellule pour ensuite tout dégommer sur son passage vers la liberté.
Assis et impatient, la tête rejetée contre la paroi de la cellule, Felix poussa un long soupir. Le silence presque étouffant dans les cachots ne présageait rien de bon. Le cliquetis des pas incessants des gardes faisant leurs rondes de manière presque obsessionnelle provoquait plus un mal de crâne qu'autre chose.
— Je vais arracher leurs bottes et les leur faire bouffer, marmonna Felix d'une voix assez forte pour qu'Annette l'entende.
— Je peux peut-être chanter quelque chose pour votre confort ? répondit Annette sur un ton entre l'amusement et la gêne.
Felix se redressa brusquement et plissa les yeux, voyant Annette hausser les épaules d'un air délibérément désinvolte.
— Non, ces gens ne méritent pas d'écouter vos fascinantes chansons, déclara-t-il.
Annette se passa une main sur son visage et grogna.
— Felix, vous êtes insupportable !
Bien qu'Annette ne puisse pas l'apercevoir, Felix détourna la tête pour dissimuler le coin de ses lèvres tressaillir vers le haut.
Une seconde nuit s'écoula avant qu'ils ne reçoivent la visite de quelqu'un n'étant pas un simple soldat leur apportant des repas qui auraient pu être empoisonnés. La porte du cachot grinça et Felix examina l'air austère qu'arborait l'homme se dressant devant lui, les bras croisés derrière un dos parfaitement droit et le toisant du regard. Felix ne l'avait jamais vu dans le château de Fhirdiad — il se serait souvenu d'un homme qui semblait incarner la figure du méchant dans les contes pour enfants, avec sa barbe mal rasée et son visage exprimant une telle froideur que la sévérité du Général Auguste faisait pâle figure à côté.
Felix ne comptait pas garder le menton relevé pour parler avec cet homme manifestement important, alors il se leva lentement, ne détournant jamais son regard. L'aura qui enveloppait les cachots entiers était étouffante, comme si le moindre bruit ou le moindre faux pas déclencherait une tempête rageuse anéantissant tout sur son chemin. La simple présence de cet homme alertait tous les sens de Felix, qui ne dissimulait pas son dédain.
— Felix Fraldarius, j'imagine que vous ne me connaissez pas, déclara l'homme d'une voix grave et mesurée. Philip Garcia, médecin militaire. Travaillant pour l'Empire, mais ça je suppose que vous l'avez deviné.
Son long manteau blanc portait des traces de sang séché. Les différentes taches rougeâtres, autant dans leurs formes que dans leurs couleurs, attestaient de la fréquence à laquelle Philip procédait à des opérations et à des chirurgies dont l'exécution était sans aucun doute réservée à des personnes aguerries ayant connu les horreurs du champ de bataille depuis des années.
Felix avait trouvé cela étrange que Cornelia les laisse récupérer leurs forces pendant deux jours avant de les soumettre à quelque traitement louche et peu désirable. Ce Philip paraissait expérimenté, sûr de lui et capable de mener n'importe quelle mission à terme.
— Ne prenez pas cette expression hostile, si vous coopérez tout se passera dans les meilleures conditions, poursuivit Philip avec un air détaché. De toute façon, vous n'avez guère le choix.
Derrière les barreaux, Felix apercevait des gardes armés bloquer l'entrée de la cellule d'Annette, l'empêchant ainsi de tenter quoi que ce soit pendant que cet échange se profilait. L'ennemi avait alors décidé de s'occuper de Felix en premier ; cela lui convenait très bien. Il ignorait ce qui l'attendait, mais à en juger par les précautions prises par ces soldats, s'échapper d'ici signifiait abandonner Annette derrière, ce qui était de toute évidence impensable.
Un rire bref et amusé passa entre les lèvres de Philip.
— Je vois que vous êtes en train d'évaluer la situation. Vous savez donc que toute résistance est inutile.
Philip fit signe à ses soldats de pénétrer dans la cellule. Felix esquiva leurs bras tentant de l'attraper et leur jeta des regards mauvais, montrant les dents et se retenant à peine de leur sauter dessus pour les éliminer.
— Ne me touchez pas, gronda-t-il. Qu'est-ce que vous voulez ?
— Quelque chose de très simple, à commencer par me suivre, répondit sereinement Philip. Je vous considère assez intelligent pour ne pas assommer mes soldats lors de notre trajet jusqu'à notre destination.
Puis, le visage de Philip se détendit ne serait-ce qu'un peu, et ses lèvres s'étirèrent en un sourire satisfait.
— Oh, quelle incompétence dont je fais preuve. Mettez-lui la cagoule sur la tête et attachez-le.
Un morceau de tissu vint s'abattre sur la tête de Felix sans qu'il n'ait eu le temps de le voir, et immédiatement sa réaction fut de se débattre comme un diable à coups de poing et de pied bien placés. Mais sans visibilité, il s'agissait d'une lutte perdue d'avance et il fut rapidement maîtrisé par deux personnes, le tenant par les bras et le poussant vers la sortie sans ménagement. Ses grognements et ses menaces tombèrent dans l'oreille d'un sourd.
— Annette Dominic, je vous conseille de vous tenir tranquille, lança Philip. Votre tour viendra très prochainement.
Annette ne répondit rien en retour. Felix serra les dents, se sentant complètement dépassé par les événements et surtout impuissant face à ce qui leur arrivait. Néanmoins, cela n'était que le début — il devait conserver son énergie et sa rage pour plus tard, lorsqu'une opportunité s'offrirait à eux.
Felix jugeait la cagoule inutile. Il ne connaissait pas le château de Fhirdiad aussi bien que le château de Fraldarius, mais il y avait passé une bonne partie de son enfance et il n'était pas resté les bras ballants lors de ses séjours ici entre deux tâches confiées par Cornelia. Ce n'était pas comme s'ils se trouvaient dans un endroit méconnu, à l'abri des regards ; il pouvait aisément retracer le chemin qu'ils empruntaient et deviner le type de pièce dans laquelle il avait été conduit. En l'occurrence, les couloirs dans les cachots n'offraient aucune surprise, et au bout du deuxième ou troisième tournant, Felix savait qu'ils ne les avaient jamais quittés et qu'ils se dirigeaient, sans aucun doute, vers les salles d'interrogation.
Cependant, au lieu d'être vissé sur une chaise comme attendu, il fut jeté sur une surface plate et plus souple, rebondissant presque dessus. La confusion et la surprise embrouillèrent tant l'esprit de Felix qu'il n'eut pas le réflexe de se débattre lorsqu'il fut allongé de manière plus correcte, avant qu'un fer vienne soudainement emprisonner ses chevilles et ses poignets.
La réponse à ses questions le frappa comme un éclair. Il était enchaîné à un matelas de fortune, comme ceux trouvés dans les tentes médicales sur le champ de bataille.
Philip Garcia s'était présenté comme un médecin militaire.
— Qu'est-ce que vous croyez faire ? cracha Felix, maudissant sa cécité l'empêchant de déterminer ce qui se trouvait dans la pièce.
— Ah, il parle, finalement, maugréa une voix féminine. J'étais étonnée que vous ayez réussi à l'amener ici sans grande difficulté.
— Fraldarius Junior ici présent semble savoir ce qui est le mieux pour lui, répondit Philip sur un ton bien trop fier de lui.
— Je vous ai posé une question ! coupa Felix.
Une main vint arracher la cagoule de sa tête, et le temps que les yeux de Felix se réajustent à la lumière émise par les torches quelque chose s'était inséré dans son bras. Il tourna la tête, prêt à en découdre, et aperçut Philip avec une seringue dans les mains, extrayant une quantité de sang qui remplirait aisément une fiole entière. Felix plissa les yeux.
— Un peu de patience, Fraldarius Junior, rit Philip. Vous le saurez bien assez tôt.
Felix n'avait aucune envie d'attendre sagement. Il tira sur ses chaînes, essayant vainement de les décrocher du matelas, mais la résistance qu'il rencontra ne céderait pas avec de simples tours de force. La seringue encore plantée dans son bras bougea légèrement et il grimaça lorsqu'elle piqua une veine plus profondément qu'escompté, ce qui fit soupirer Philip.
— Tous les mêmes, les uns comme les autres, marmonna-t-il. Incapables de se tenir correctement lors d'une opération.
Il retira expressément la seringue et la fourra dans les mains de l'un de ses assistants. Felix avait perdu des quantités de sang plus importantes lors de ses combats — cette simple seringue n'allait pas lui coûter ses réflexes et son jugement. Tirer sur les chaînes ne mènerait à rien, soit ; il ne restait plus qu'à les détruire à grands coups de sortilège. Il calma sa respiration, lentement, et chercha le chemin le menant à ses réserves de magie. La chaleur qui se répandit dans sa poitrine parcourut tout son corps et traversa son bras gauche, le même où il avait été piqué, et de ses doigts crépitèrent des étincelles.
— Ah non non, pas de ça ici.
D'une main, la femme encore non-identifiée lui attrapa le cou et appliqua une pression minime, mais suffisante pour que Felix s'étouffe sur l'air et perde sa concentration, provoquant l'évanouissement de son sort de foudre. La deuxième main se plaqua contre son front et immédiatement son esprit tout entier fut embrumé, le tiraillant dans tous les sens comme s'il devait se focaliser à la fois sur tout et rien. Une pulsion persistante battait à l'arrière de son crâne.
— Un sort Silence pour calmer tes ardeurs, clarifia la femme.
Felix n'avait jamais été victime d'une aphasie magique ; ce blocage mental le rendait complètement dingue, comme si une présence physique obstruait toutes ses capacités magiques, et il comprit pourquoi les mages détestaient ce sortilège avec tant de hargne. Enchaîné comme il l'était, il ne pouvait même pas balancer un coup de poing pour leur faire une démonstration de sa colère.
Philip secoua imperceptiblement la tête. Son visage ne trahissait pas ses émotions, mais ses doigts agités indiquaient son impatience.
— La quantité de sang est suffisante pour l'instant, maugréa-t-il.
Puis, il pressa deux doigts dans le creux du coude de Felix, là où la seringue avait drainé le sang, et le monde explosa.
Il y avait longtemps, lorsqu'il avait accompagné Glenn lors d'une chasse, ils étaient tombés sur un renard, la patte prise dans un piège posé la veille. L'animal s'était débattu et avait vainement tenté de s'enfuir, mais ses mouvements secs et brusques n'avaient fait qu'empirer sa blessure jusqu'à ce qu'elle fasse couler le sang à flot. Felix avait regardé, avec fascination et peine, l'éraflure se transformer en plaie puis en déchirure, et le renard couinait et criait. La douleur devait être insoutenable ; Glenn lui avait dit que subir une blessure était une chose, mais la subir tout en étant impuissant face à sa propre souffrance était encore pire.
L'image de ce renard assaillit l'esprit de Felix sans même qu'il ne l'ait conjurée alors que tout son corps, de ses entrailles jusqu'au bout de ses ongles, semblait prendre feu et le poignarder dans toutes les parties de chair tendre et fragile. Cela ne ressemblait en rien à des blessures gagnées au combat, où chaque lame frôlant sa jambe et chaque flèche perçant son épaule provoquaient une réaction physique instantanée qu'il surmontait avec son entêtement guerrier — mais ce sortilège, car cela ne pouvait pas être autre chose, s'immisçait au plus profond de son âme.
Une chaleur inconfortable monta dans sa poitrine et lui arracha un cri de douleur qu'il ne put contenir. Ça brûlait, mordait, étranglait. Quelque chose enserrait son noyau comme pour l'extraire.
Et soudainement tout s'arrêta, ses hurlements comme la douleur, et Felix s'effondra sur le lit d'opération tel un morceau de plomb que l'on laissait tomber négligemment. Sa tête tournait. Il reconnaissait avec grande peine l'essoufflement saccadé parvenant à ses oreilles comme le sien.
— Et bien, en voilà une réaction, déclara Philip.
— Ce n'est que le premier test, ne te réjouis pas trop vite, grommela son associée.
— La présence naturelle d'un emblème majeur fait toute une différence, c'est indéniable. Je suis impatient de découvrir ce qu'il a à nous offrir.
Lorsque ses liens furent défaits, Felix attrapa le bras de Philip et se pencha vers l'avant, manquant de provoquer une collision entre leurs têtes. Malgré son regard voilé, Felix discernait un calme implacable dans celui de son vis-à-vis, presque moqueur et arrogant.
— Qu'est-ce c'était ? gronda Felix, resserrant sa faible prise sur le bras de Philip. Qu'est-ce que vous avez fait ?
— Une simple expérimentation qui n'a pour l'instant aucune conséquence, répondit Philip sans broncher. Vous verrez des résultats incessamment sous peu, j'imagine.
— C'est pas une réponse ça, enfoiré !
Rien ne paraissait pouvoir ébranler l'impassibilité de Philip — son visage restait indéchiffrable, gravé dans du marbre froid et indifférent.
— Vous allez retourner tranquillement dans votre cellule, et nous reprendrons nos activités plus tard, dit Philip sur un ton légèrement rieur. Vous n'êtes pas en état de riposter, de toute façon.
Philip ne rencontra presque aucune résistance lorsqu'il se défit de la poigne de Felix. Cette facilité déconcertante en était humiliante, et ce sentiment ne fit que croître lorsque les gardes manipulèrent Felix comme s'il n'était qu'un simple jouet entre leurs mains. Son corps entier prenait des allures de marionnette que l'on avait mal cousue, mal calibrée ; Felix avait l'impression que ses muscles avaient été réduits en poussière.
Il passa le chemin du retour vers les cellules à moitié avachi, à moitié traîné par les gardes, avant d'être jeté sans cérémonie par terre. Un tournis vertigineux le prit d'assaut et il siffla, crachant des jurons et des menaces qu'il souhaitait mettre à exécution plus que tout. Engourdi, irrité et affaibli, il s'allongea sur le tas de paille et ferma les yeux.
— Felix ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Une réponse se trouvait sur le bout de sa langue, mais Felix relâcha toute sa concentration et la tension qui l'habitait au son de la voix d'Annette, et se laissa emporter par le sommeil.
La doctoresse se présenta sous le nom de Karine, sous les ordres de l'Empire. Un ton dédaigneux et un regard perçant avaient rendu Annette mal à l'aise, attachée à une chaise raide et inconfortable vissée dans le sol. En voyant Felix revenir dans un piteux état, à peine capable de se tenir debout et perdant connaissance aussitôt qu'il s'était allongé, seul le scénario de torture pour informations lui était venu à l'esprit.
Annette n'avait pas spécialement peur ; elle avait vécu de nombreuses situations terrifiantes où la moindre trace de son passage dans un lieu lui étant interdit causerait des ravages pour elle et pour sa famille. Ses plans avec Felix mériteraient d'être plus discrets et moins explosifs, mais jusqu'à présent, ils s'en étaient sortis avec les maigres moyens à leur disposition.
Rien n'aurait pu la préparer face à l'assaut que subirent son esprit et son corps. Des fines lames creusaient au plus profond de son être et sapaient son énergie et sa voix, la rendant complètement à la merci d'un objet étranger s'infiltrant dans son esprit, malgré les barrières magiques qu'elle avait érigées. Ses doigts tressaillaient, son buste se tordait dans tous les sens et elle rejetait constamment sa tête vers l'arrière, sur les côtés, comme pour chasser ces insectes qui rampaient dans son sang et dans ses muscles.
Sa gorge s'enflammait à chaque cri qui s'en échappait, comme si l'on arrachait ces sons pour en faire une musique morbide. Tout était mental et physique et spirituel, autant la douleur que l'attaque, et Annette sentait en elle une énergie brûlante se manifester, se tortillant comme pour en sortir.
Distraitement, elle l'assimila à la même sensation que procurait l'utilisation de son emblème.
Puis, le vide et le silence s'installèrent brutalement. Annette rouvrit les yeux dans un sursaut, désorientée et épuisée, incapable de focaliser son regard sur quoi que ce soit. Un bourdonnement de voix entremêlées lui parvenait de tous les côtés, exacerbant le mal de tête qui remplaçait petit à petit le sortilège qui l'avait envoûtée.
— C'est tout aussi efficace, déclara Karine. Aucune différence de puissance, mêmes résultats. Notez ça dans le rapport. Prenez son sang et renvoyez-la.
Un homme attrapa le bras d'Annette et inséra une seringue en regardant à peine où il la mettait. La seringue devenait rapidement rouge et lourde du sang d'Annette, et cette dernière dut se battre avec sa propre conscience pour rester éveillée, malgré la douleur et les vertiges. Elle se sentait pompée de son énergie, clairement vidée des forces lui permettant de se battre et riposter en cas de danger, incapable de bouger comme si elle avait usé trop de magie.
Des mains la malmenèrent pour la mettre debout, lui arrachant des grognements et des exclamations étouffées. Le chemin du retour jusqu'à sa cellule se fit dans le plus grand des silences. Annette ne remarqua les murs gris et oppressants de la cellule que lorsqu'elle se laissa tomber sur son lit, reconnaissant dans un moment de clarté que l'attitude de Felix n'était que proportionnelle à ce qu'ils venaient de vivre.
Sylvain s'assit sur un rondin de bois. Son pied gauche continuait de frétiller tandis qu'il se pinçait les lèvres avec les doigts de sa main droite, observant les soldats du camp s'affairer à diverses tâches tels des fourmis intenables. Il resta dans cette position pendant exactement cinq secondes et demie avant de se relever et de faire les cent pas tout autour du rondin, le cliquetis incessant de ses bottes blindées s'intensifiant à chacun de ses pas.
— Lord Sylvain, apostropha l'un de ses soldats, sans gêne.
Sylvain lança un regard en biais en direction du soldat, ayant en tête de le rembarrer, mais il se retrouva nez à nez avec une escouade qui le dévisageait et le regardait avec des degrés variables d'inquiétude. Il ravala sa salive et s'arrêta.
— Je vous écoute, Richard, soupira-t-il.
Richard Dumont, l'un de ses commandants les plus anciens assigné à ses troupes, s'éclaircit la gorge et balaya exagérément de la main le camp.
— Le camp est en effervescence, comme vous pouvez le constater, déclara-t-il sur un ton qu'il voulait probabelement neutre. Nos chevaliers sont en train de récupérer et de faire l'inventaire de nos provisions ainsi que de notre armurerie. Peut-être voulez-vous nous donner davantage d'indications sur les opérations à venir ?
Les cheveux blonds de Richard, coupés courts et presque rasés au ras de son crâne, n'avaient pas été complètement nettoyés du sang de la bataille précédente. Son visage exprimait une grande fatigue mais aussi de la lassitude, et Sylvain se surprit à sentir l'irritation monter en lui en flèche.
— Non, je n'ai pas d'ordres à donner pour l'instant, gronda Sylvain. Vous avez les ordres du Duc Fraldarius. Vous pouvez vous reposer une fois vos tâches respectives terminées.
Sylvain connaissait bien Richard — l'homme, plus âgé que son seigneur et au caractère bien plus explosif, aurait en temps normal fait entendre sa désapprobation et demandé plus de directives afin d'optimiser la phase de préparation. Cependant, Sylvain émanait une aura suffisamment négative et repoussante qui dissuadait quiconque de lui répondre. Richard semblait toujours prêt à en découdre mais Fabrice, un autre soldat de confiance de l'escouade, lui attrapa l'épaule et prit les choses en main.
— Bien reçu, Lord Sylvain. Nous espérons que vous irez soigner vos blessures le plus tôt possible, et que vous prendrez le temps de vous reposer.
Richard se renfrogna mais ne rajouta rien. Sylvain observait la scène avec un oeil attentif, cataloguant chaque détail de cette interaction pour une utilisation ultérieure, puis hocha la tête.
— Ne vous inquiétez pas pour ça, j'ai encore besoin de jambes et de bras fonctionnels, répliqua Sylvain. Rompez.
Fabrice fut le premier à le saluer, suivi de Richard, puis l'escouade entière en fit de même avant qu'elle ne s'éloigne et retourne à leurs occupations. Les bottes et chaussures écrasant les feuilles mortes et la terre aride faisaient un boucan impossible ; peut-être que Sylvain aurait dû écouter son corps et piquer un somme en attendant que les soigneurs soient libres pour l'examiner. Il avait les nerfs à vif et ne pouvait pas tenir en place, ressassant les derniers événements avant leur fuite en boucle, cherchant toutes les failles ayant conduit à un tel désastre. Rien que d'y penser lui donnait l'envie de reprendre sa lance et de s'élancer dans un nouveau combat.
Mais Sylvain se forçait à rester calme et raisonnable. Il finit par s'asseoir de nouveau, inspirant et expirant une grande bouffée d'air, passant ses doigts sur ses yeux comme pour en chasser la fatigue. La journée avait été longue, s'étirant à l'infini, et à présent que la nuit était tombée tout le monde s'était retrouvé sapé de leur énergie. Sylvain ne savait plus si son agitation nerveuse était due à son inquiétude ou à ses nombreuses questions restées sans réponse.
La faible gravité de ses blessures l'autorisait à gambader dans le camp pour le moment. Sa wyverne avait été moins chanceuse et ses ailes perforées l'avaient obligée à recevoir des soins aussitôt qu'ils avaient touché terre ; les archers de Fhirdiad s'étaient montré sans pitié. Sylvain devrait rendre visite à sa monture plus tard pour la rassurer.
Avec un dernier soupir, il se hissa sur ses pieds et prit la direction de la grande tente militaire. Il avait assez traîné comme ça.
A l'intérieur, Rodrigue étudiait intensément le rapport de la bataille, debout face à une bougie brillant d'une douce lueur posée sur une table de fortune. Sylvain n'avait pas eu le loisir de le lire, mais il pouvait aisément deviner les informations peu réjouissantes qu'il recélait. Il contourna les coffres remplis d'or rapportés de Gautier et enjamba un amas de couvertures pour se placer à côté du Duc. Personne ne gardait l'entrée de la tente, et personne à part Rodrigue ne s'y trouvait.
— Devrais-je demander à l'un de mes soldats de monter la garde pendant la nuit ? offrit Sylvain sur un ton qu'il voulait plaisantin, mais il sonna plutôt tendu.
Rodrigue releva légèrement la tête pour faire face à Sylvain.
— Non, cela ne sera pas nécessaire, répondit-il. J'ai donné l'autorisation au soldat qui montait la garde de se reposer pendant un moment, le temps que je lise ce rapport en toute sérénité.
Sylvain, depuis son enfance, n'était jamais parvenu à déceler la moindre émotion qui ne soit pas un calme professionnel et posé sur le visage du Duc Fraldarius. Bras droit du Roi puis officieusement l'autorité la plus respectée après le Roi Régent, s'il n'était pas considéré comme le Régent lui-même par les autres nobles, il affichait cet air détaché et impassible comme un masque collé à sa peau. Même dans une situation pareille, ayant essuyé un échec cuisant et supervisant une armée drainée, il gardait ce sang-froid qui paraissait presque insultant à l'égard de tous leurs efforts gâchés.
Sylvain savait que Rodrigue n'était pas la machine de guerre ou le diplomate insensible que la cour pensait qu'il était — mais il comprenait pourquoi Felix ressentait le besoin de lui hurler dessus pour le faire réagir.
— Je doute que quiconque soit capable de dormir tranquillement ce soir, avoua Sylvain dans un soupir.
— Pourtant, il va bien falloir trouver le sommeil, rétorqua gravement Rodrigue. Les épreuves de demain seront bien plus troublantes.
Sylvain croisa les bras et lança en direction de Rodrigue un regard suspicieux.
— Comptez-vous organiser un nouvel assaut sur Fhirdiad ?
Rodrigue déposa le rapport sur la table, à côté de la bougie. Sylvain suivit des yeux le mouvement, et ce fut à ce moment-là qu'il s'aperçut que le document s'avérait trop volumineux pour ne contenir que le détail de la bataille de la journée. Rodrigue retira du milieu du dossier un tas de feuilles, qu'il présenta à Sylvain et l'invita à jeter un coup d'oeil d'un geste de la main. Sylvain s'en empara avec appréhension, incapable de déchiffrer l'expression de son vis-à-vis. Il scanna rapidement le contenu, une fois, deux fois, passant d'une feuille à une autre, puis reporta sur Rodrigue un regard plein d'incrédulité.
— Ce sont les mouvements de qui ? demanda-t-il.
— Nos éclaireurs ont travaillé sur ce rapport pendant des mois, voire des années. Chaque emplacement sur cette carte et les informations les concernant n'ont pas pu être vérifiées avec exactitude, mais je suis certain que nous pouvons nous fier à elles et faire nos propres déductions.
Sylvain reconnaissait ces lieux marqués d'une croix rouge, où des massacres avaient été perpétrés, dispersés tout autour du Duché de Faerghus et s'éloignant au fur et à mesure de cette lisière invisible pour se diriger vers des frontières bien plus concrètes, vers l'Alliance de Leicester ou Garreg Mach. Des postes de garde impériaux s'étaient trouvés à ces endroits.
— Un vagabond justicier qui a une dent contre l'Empire, conclut Sylvain.
Rodrigue laissa échapper le plus insignifiant des ricanements, comme s'il se retenait de se moquer ouvertement de Sylvain. Cela n'appaisa en aucun cas la tempête d'émotions contradictoires qui se levait en Sylvain.
— Sylvain, je sais que vous êtes plus perspicace que cela, déclara Rodrigue.
Les lèvres de Sylvain se retroussèrent en un sourire amer.
— Perspicace, ou me fais-je autant d'illusions que vous ?
Un réaliste ne se voilait pas la face, et avait également tendance à imaginer les scénarios les moins enviables. Plus l'on se faisait des idées et espérait ardemment qu'un miracle se produise, plus dure serait la chute une fois que l'on s'était rendu compte qu'il aurait été préférable de se battre avec les moyens mis à sa disposition, au lieu de chercher à obtenir une arme hors de portée. Un idéaliste, quant à lui, se mettait toujours en quête d'atteindre son objectif grâce à des méthodes qui lui seyaient sans jamais faire de sacrifices inutiles et douloureux.
Rodrigue vacillait entre les deux profils de façon irrégulière. Sylvain l'avait appris ces derniers mois en se battant à ses côtés, et souvent, dans un moment de vulnérabilité comme celui-ci, il parvenait à comprendre ce qui motivait Rodrigue dans cette guerre. L'agacement qui en découlait, en revanche, ne s'atténuait pas.
Cet homme était un bon citoyen de Faerghus, protecteur et pragmatique, tiraillé entre devoir et sentimentalité, tentant de concilier les deux. Mais un homme de Faerghus restait un homme de Faerghus — la loyauté n'avait pas de prix. Sylvain en pleurerait presque d'hébétude.
— S'il s'agit vraiment de Son Altesse, j'ai bien l'impression que la guerre en elle-même ne l'intéresse pas, continua Sylvain aussi calmement que possible. Voulez-vous vous lancer à sa poursuite ?
— Le savoir en vie permettra aux troupes de se rallier derrière une seule et même figure, déclara Rodrigue. De plus, Son Altesse ne sera plus obligée de combattre en solitaire.
Peut-être que les histoires de Felix influençaient grandement l'opinion qu'avait Sylvain de Rodrigue ; peut-être était-il lui-même obnubilé par ses propres désirs égoïstes qui l'empêchaient de voir ceux des autres. Le barrage que Sylvain avait érigé pour contenir le flot de colère, de fatigue et de frustration craqua.
— On va vraiment aller pourchasser Son Altesse sans même savoir où il est ? s'écria-t-il. On va abandonner Fhirdiad et Felix et Annette ?
Felix, plaqué au sol, et Annette, prise au piège entre deux cavaliers — Sylvain dans les cieux, forcé de battre en retraite et de fuir le champ de bataille alors que ses amis se faisaient capturer et traîner à l'intérieur du château. Il essayait tant bien que mal de ne pas se laisser écraser par le poids de ces images, mais elles défilaient dans son esprit sans pause et il détestait ce sentiment d'impuissance qui ne faisait que croître. Il aurait dû être plus astucieux, plus rapide, plus audacieux.
— On aurait dû attaquer par les airs, enchaîna Sylvain, froissant le rapport entre ses doigts. On aurait dû rassembler nos meilleurs chevaliers aériens et lancer une attaque sur les remparts du château, pour créer la panique et les empêcher de préparer leur défense ! On aurait formé des mages pour qu'ils jettent des sorts de longue distance pour abattre les archers, et une fois l'attaque lancée les cavaliers auraient chargé dans la ville–
— Sylvain, coupa sèchement Rodrigue. Vous savez très bien que nous n'avions pas les troupes et les ressources adéquates. Et je suis certain que vous êtes conscient des sacrifices que cela aurait généré.
Sylvain ferma les yeux et expira fortement. Ils avaient passé des journées entières à concevoir et revoir des stratégies viables — il avait été le premier à admettre que les forces de Gautier ne seraient pas suffisantes pour suppléer la puissance de l'armée régulière de Faerghus, qui d'ordinaire se tenait aux côtés de l'armée de Fraldarius. Diviser leurs troupes déjà diminuées, afin de réaliser une attaque en tenaille, aurait été complètement insensé. Sylvain le savait.
— On n'a pas été à la hauteur, murmura Sylvain. Mais on ne peut pas abandonner Felix et Annette.
Ce fut au tour de Rodrigue de soupirer, comme si soudainement sa vigueur avait été aspirée par cette conversation. Son visage ne trahissait toujours rien.
— Nous ne serons pas davantage équipés demain ou dans un mois en restant stationnés ici, regretta-t-il. Nous devons trouver des renforts, qui ne seront malheureusement pas à Fhirdiad.. Si Son Altesse est bien en vie, il pourra se joindre à notre campagne.
Une seule et unique étincelle brilla dans le regard de Rodrigue — un espoir qui apparut puis disparut tout aussi rapidement, ne laissant pas un enthousiasme criant s'installer sur ces traits contrôlés. Sylvain reconnaissait une lueur combative lorsqu'il en voyait une, mais cela ne lui plaisait pas. Il posa le rapport sur la table, lissant les papiers pour en retirer les plis qu'il avait provoqués, et garda les yeux rivés sur la bougie qui continuait à fondre, doucement, lentement.
— Felix et Annette sont juste là, à la sortie de ce bois, grommela Sylvain.
— J'en suis conscient, répondit Rodrigue. Ma décision ne changera pas. Nous ne pouvons rien faire dans notre état actuel.
Rodrigue n'avait pas remporté la guerre en Sreng uniquement avec ses sorts de magie blanche, et ne s'était pas frayé un chemin dans la cour royale grâce au Roi Lambert. Il ne bougerait pas là-dessus. Sylvain avait envie de vomir, tant son propre manque de pouvoir face aux circonstances le révoltait.
— Même s'il est en vie, ce n'est pas dit que Son Altesse acceptera, finit-il par dire.
— Nous n'avons pas d'autre choix, rétorqua Rodrigue. Solliciter l'aide de l'Alliance de Leicester n'est sans doute pas la meilleure idée à mettre à exécution. Qui sait quel ennemi nous attend derrière des négociations diplomatiques ?
— Si Claude est resté aussi rusé et insaisissable qu'avant, il trouvera un moyen de tirer davantage profit d'une potentielle alliance que nous. Et encore, Claude n'est pas celui qui posera le plus problème, car les autres nobles de Leicester paraissent beaucoup plus sournois et cupides.
L'Alliance s'était montrée silencieuse ces dernières années ; nul doute que les conflits intestins du territoire paralysaient les mouvements militaires et empêchaient une prise de décision simple et efficace. Sylvain avait tenté, après la chute de Garreg Mach, de garder contacter avec Marianne, mais il n'avait reçu que deux lettres avant que toute communication n'ait été coupée. Il espérait sincèrement que Marianne se portait bien.
Un souvenir lui revint soudainement en mémoire, à la pensée de Garreg Mach. Ils approchaient de la lune des Étoiles — la lune durant laquelle se tenait le festival du Millénaire, auquel toute leur classe avait assité il y avait de cela cinq ans.
Sylvain se tourna vers Rodrigue avec une ferveur renouvelée, sentant son sang bouillir en lui tandis que ses lèvres s'étiraient en un large sourire. Peut-être qu'ils possédaient un moyen de rassembler des troupes et des alliés, aussi peu nombreux soient-ils. Il s'agissait de leur dernier espoir.
— Rodrigue, notre classe s'était promis de se retrouver au festival du Millénaire de 1185…
Annette passa son doigt sur une fente dans le sol abîmé par le temps et les tentatives vaines de fuite, clignant lentement des yeux. Il s'agissait de la quatrième fissure qu'elle avait trouvée en l'espace d'une heure, et elle se demandait si elles ne signifiaient pas quelque chose en particulier — un message, un code, une marque indiquant des emplacements sur une carte invisible. Leurs tailles étaient variées et ne semblaient pas avoir été gravées par le même couteau, mais Annette ne démordait pas de son hypothèse.
Garder la notion du temps s'avérait de plus en plus compliqué, au fur et à mesure que les jours s'enchaînaient sans jamais voir un quelconque changement dans leur routine. Les deux repas par jour et le cycle de leur sommeil n'apportaient aucun indice concret sur le passage du temps, puisqu'ils avaient la fâcheuse tendance de se laisser aller et s'évanouir après leur petite visite chez leurs physiciens attitrés, qu'importe leur faim. Annette était en ce moment-même en train de combattre son épuisement, attendant le retour de Felix avec entêtement. Elle n'aimait pas l'idée qu'il revienne sans qu'il puisse croiser son regard, et s'assurer mutuellement qu'ils vivraient un autre jour.
Cela devenait difficile, également, de ne pas sombrer dans le désespoir. Son corps entier ne cessait de la faire souffrir, comme si des millions d'aiguilles la piquaient en permanence pendant que des parasites tiraient ses membres dans tous les sens. Quelque chose grouillait sous ses veines, indésiréable et désagréable, et elle ne pouvait atténuer ni la douleur, ni le malaise dont elle était la victime. Cette fatigue physique empiétait sur son esprit déjà affaibli, et elle détestait se sentir aussi inutile, prisonnière de sa propre faiblesse.
Annette secoua la tête. Penser de la sorte ne mènerait à rien de productif.
— Encore éveillée ? C'est un nouveau record.
Karine lui lança un regard aussi amusé que dédaigneux, l'observant de ses yeux avides de savoir. Annette la trouvait troublante, presque sinistre avec cette façon de les examiner mécaniquement et comme s'ils n'étaient que des rats de laboratoire, dont le destin était de finir leurs jours dans une cage. Des frissons parcoururent Annette alors que Karine fit signe aux gardes de jeter un Felix sans forces dans sa cellule. Encore une visite drainante. Combien de fois allaient-ils subir ces expérimentations qui ne semblaient produire aucun résultat apparent ?
— Je dois admettre que vous résistez plutôt bien, ça fait plaisir à voir, commenta Karine. Les autres sujets étaient moins intéressants à étudier, ils perdaient leur énergie vitale trop rapidement.
Annette écoutait à moitié les mots empoisonnés sortant de la bouche de Karine, se concentrant sur la figure chancellante de Felix qui s'assit avec lourdeur sur le tas de paille. Parfois, il revenait dans cet état, complètement épuisé et incapable de se mouvoir ; d'autres fois, il paraissait envoûté par une sorte de fureur silencieuse dont il ne savait que faire, dirigeant son regard plein de colère sur tout ce qui l'entourait. Felix était une personne d'ores et déjà intimidante, et dans ces moments-là, où sa rage éclipsait sa peur, Annette peinait à trouver les bons mots pour le calmer. Elle ne savait pas non plus quel visage elle montrait à Felix, après ses propres visites.
Karine ne leur prêta pas plus d'attention et s'en alla. Lorsqu'Annette chercha le regard de Felix, elle fut surprise d'y déceler une nouvelle note de dégoût.
— Vous allez bien, Felix ? demanda-t-elle, s'approchant des barreaux de sa cellule. S'est-il… passé quelque chose de grave ?
Felix serrait les dents, comme si libérer les mots coincés dans sa gorge allait refaire surgir ses envies de tout fracasser.
— Je pense que vous l'avez reconnue, Annette, dit-il à voix basse. La sensation qu'on a quand ils injectent cette chose dans notre sang.
Annette hocha lentement la tête. Elle avait eu ses suspicions.
— C'est comme si nous activions notre emblème, répondit-elle.
— J'ignore ce qu'ils font, mais j'ai… l'impression que le mien commence à devenir instable. Comme si je ne pouvais plus y puiser ma force comme bon me semble.
Le sang d'Annette se glaça. Elle oublia sa fatigue et ses étourdissements, se tenant droite comme un piquet, alarmée.
— Vous en perdez le contrôle ? demanda-t-elle vivement.
— Je ne sais pas encore, grogna Felix, se passant une main dans ses cheveux. Mon emblème majeur a toujours été une source de pouvoir et de force. Je n'ai jamais vraiment pensé à ce que je ferai si je ne pouvais plus l'utiliser.
Felix tirait sur une mèche de cheveux d'un air absent, puis lorsqu'il se rendit compte que ses doigts glissèrent trop rapidement sur la longueur, il laissa sa main retomber sur sa cuisse en soufflant. Annette se retint de vérifier la longueur de ses propres cheveux en le voyant aussi abattu.
Un emblème instable. Ils faisaient tous deux l'objet d'expérimentations visant à altérer leur emblème. Peut-être était-ce dû à leur situation de plus en plus hallucinante, peut-être s'attendait-elle à une nouvelle encore plus horrifiante, mais la perspective de voir sa puissance diminuer n'effrayait pas plus que cela Annette. La panique la submergerait sans aucun doute plus tard, lorsqu'elle se réveillerait avec un esprit clair, reposé et lucide.
Ils avaient déjà tant perdu. Leur emblème lui semblait être l'étape suivante la plus logique.
Ah, Rodrigue, Rodrigue... Quel homme complexe mais aussi très frustrant. Le chapitre a été un peu plus court que les autres, je pense que la fin de la fic approche très vite. Merci d'avoir lu :D
