L'entrepôt

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Si des observateurs invisibles nous épient, je gage que jamais ils n'auront vu commando plus dépareillé. Sérhà progresse par bonds souples et rapides, se coule entre les halos des lampadaires, se fond dans les flaques d'ombre. Je m'approche de manière plus directe, en rasant les murs, repérant les angles morts et les abris potentiels, prêt à me jeter en arrière si quelqu'un me prenait pour cible. Elle ressemble à une elfe, fine et agile, mon sabre presque trop massif pour elle. Je… suppose que je ressemble à un pirate. Je suppose.

La peau blanche de ses jambes nues est l'exact opposé de mon uniforme noir, sa jupe pailletée lance çà et là des éclats épars dans l'obscurité. Mal assortis, nous le sommes assurément. Quels espoirs de réussite avons-nous ? Bien peu, je n'en doute guère. C'est étrange que je ne m'en préoccupe pas davantage.

Lorsque nous parvenons au pied de l'enceinte, je me suis déjà préparé à être interpellé, à devoir battre en retraite, à riposter peut-être. Les grilles restent néanmoins muettes tandis que Sérhà me désigne les montants de part et d'autre du portail : de simples piliers de béton, faciles à escalader, et sans aucun dispositif de protection. Le Complexe est sécurisé, certes, mais le niveau est loin d'être militaire. Bande d'amateurs, je persifle in petto. Quelques tessons de bouteilles cimentés au sommet auraient suffi à rendre notre intrusion plus ardue.

Je fais la courte échelle à Sérhà, elle m'aide ensuite à me hisser. Les caméras que j'avais repérées en amont ne daignent pas se tourner vers nous. Je me fends d'une moue un peu déçue : d'accord, ce n'est pas une base fédérale top secrète de haute sécurité, mais quand même… Serait-ce trop demander que d'obtenir une réaction quelconque ?

— Par où ? je chuchote une fois que nous sommes redescendus de l'autre côté.

Sérhà pointe un bâtiment long, sans fenêtres, coincé entre un parking couvert et ce qui, dans l'obscurité, ressemble au dôme d'un télescope (mais en pleine ville, je présume que c'est plutôt une fioriture architecturale). Quoi qu'il en soit, l'édifice est un bon candidat pour servir d'entrepôt de stockage, même si je ne peux m'empêcher de songer que quelque chose cloche.

— Vite ! me presse Sérhà.

Oui bon ça va, hein… Et puis c'est moi qui commande cette opération, d'abord. Madame Fougère attendra que je décide d'avancer.

Je la fais mariner juste assez pour qu'elle lâche un soupir exaspéré, le temps de vérifier que rien ne bouge (je tiens beaucoup à rester professionnel). Puis elle me précède jusqu'à l'entrée du bâtiment que nous visons.

La porte est verrouillée, évidemment. Boîtier à code, caméra rétinienne, capteur d'empreinte palmaire… Rien qui ne m'impressionne. J'ai une longue expérience en termes d'ouverture de portes verrouillées, et je le démontre dans l'instant en explosant serrure, pêne et poignée d'un coup bien placé de cosmodragon.

Sérhà me gratifie d'un levé de sourcil sceptique.

— Il y avait peut-être moyen d'être plus… délicat, me reproche-t-elle.

Mrf.
Faudrait savoir. On est pressés ou non ?

Ma semelle repousse le battant déchiqueté, qui pivote violemment sur ses gonds et s'écrase à l'intérieur avec un « vlam » retentissant. « Plus délicat », hein ? Pas mon style.

Je détruis.

— En arrière ! Mains sur la tête ! je crie à un type éberlué à l'autre bout du couloir.

Il recule précipitamment, je le rattrape, il couine quand je le plaque contre le mur. Pendant une fraction de seconde hallucinée, je le vois au sol, sa cervelle éclatée, et je lutte contre le sentiment de toute-puissance au bout du canon de mon cosmodragon.

Inspiration. Éclat de terreur dans ses yeux bovins. La violence appelle la violence.
Il n'en vaut pas la peine.
Et je ne suis pas un tueur sans âme. Il me reste encore une conscience. Je crois.

— Le placard ! me lance Sérhà.

Ah, oui. Bonne idée.

C'est un cagibi davantage qu'un placard, il y traîne un balai déplumé et des cartons avachis, mais il ferme de l'extérieur et le verrou semble solide. Le gars proteste d'un « hé » lorsque je l'y pousse sans ménagement, puis la porte écope d'un « bonk » lorsqu'il se jette dessus après que je l'ai bouclé à l'intérieur.

— Tu aurais dû l'attacher, commente Sérhà.

Attends voir, cette mégère végétale n'a tout de même pas l'intention de critiquer tout ce que je fais ?

— Pas le temps, je grogne.

Ses paupières se plissent légèrement. Lorsque je renifle ma désapprobation, je suis persuadé qu'elle retient un rictus narquois.

— Allez, on avance.

Le couloir est vide. Les portes disséminées de manière asymétrique révèlent des bureaux, une cuisine, des vestiaires, une grande salle de détente… Ça ne ressemble pas à un entrepôt pour transducteurs de sonar spatial, mais peut-être les locaux techniques sont-ils plus loin.

Toutes les pièces sont désertes.

Et toujours aucun hululement de sirène.

C'est limite vexant.

— C'est en haut, déclare Sérhà.

Je ne pense pas, non… En termes logistiques, stocker des pièces d'ingénierie lourde à l'étage est un non-sens. À moins que le bâtiment ne dispose d'un quai de chargement surélevé, mais ce genre d'installation se voit de l'extérieur, en général…

Je devrais élever des objections, contre-attaquer avec des arguments logiques. Je me contente d'acquiescer. On est dans la même équipe, au moins pour ce soir… Même si je ne suis plus tellement sûr de notre mission. La mienne, je n'y crois plus guère. La sienne… Que cherche-t-elle ? Une vengeance ? Mais dans ce cas, pourquoi ne se contente-t-elle pas de tout brûler ?

Détruire.

L'étage est plus animé. Sur le palier, un Kelvien en faction hérisse sa moustache lorsqu'il nous aperçoit.

— Qu'est-ce que… Oh putain !

Je ne sais pas si le juron me concerne moi ou Sérhà, mais j'ai la désagréable impression que le Kelvien est davantage effrayé par la présence de la Sylvidre que par la mienne. Reste professionnel. Je ravale ma jalousie. C'est amer.

Le temps s'accélère, se fige, les événements se mêlent. Les actions s'enchaînent. Professionnel, je le suis. Sérhà aussi. Un. Le Kelvien dégaine et tire, je plonge sur le côté, je riposte. Deux. Sérhà roule vers l'avant, se rétablit sur un genou, coupe l'élan d'un garde en uniforme d'une estocade de sabre. Trois. Une alarme résonne enfin, un chauve bedonnant surgit arme au poing d'une porte latérale. Je l'abats avant qu'il ne comprenne.

Détruire.

Tuer.

Quatre, cinq, six, d'autres vigiles arrivent en renfort et sont aussitôt pris sous notre feu croisé. Sérhà arrose l'intérieur d'un local avec un tir continu, et je note distraitement qu'elle semble très bien connaître les caractéristiques techniques de mon sabre.

Sept. Huit. J'ai une bonne position, à l'angle d'un mur et abrité par une commode massive. Je peux atteindre tout le couloir en enfilade, ainsi qu'une partie non négligeable des escaliers menant aux étages supérieurs.

Neuf.
Tuer encore.
Le corps qui dégringole les marches et s'immobilise dans un angle improbable est tout juste sorti de l'adolescence. Il me fixe. Ses yeux sont déjà morts.

— Harlock ! crie Sérhà.

Je cille.
Il me fixe.
Le temps est flou.
Les recoins de l'arrière-plan sont bleus.

— Harlock !

Je cille encore. J'ai une sensation de décalage de réalité, un goût métallique dans la bouche. Il y a une pieuvre en bordure de mon esprit et je me demande soudain si elle ne vient pas d'en prendre temporairement le contrôle.

Sérhà crie à nouveau et sa voix est distordue, les échos du combat se rejouent dans mes oreilles et les morts me regardent. Je cherche un point d'ancrage qui m'échappe. Mes jambes sont en coton. Les cheveux de Sérhà sont courts. Je me sens sombrer. Je m'arc-boute.

Je tire une fois, deux fois, dix fois, parce que le cosmodragon me raccroche au réel, parce que Sérhà compte sur moi, parce que je suis entouré d'ennemis. Je tire pour tuer.

Les morts s'ajoutent aux morts.
Puis tout s'arrête en un souffle.

— Harlock… Ça va ?

Sérhà est près de moi, son front est plissé. Ses yeux scintillent.
Je hoche la tête.

— Respire, ajoute-t-elle. Je te bloque, tu es en train d'essayer de partir.

Partir vers où ? Elle se tient à un pas de distance, son bras replié comme si elle retenait un geste d'affection, et je me focalise sur ce détail avec plus d'attention que je ne l'aurais souhaité.

— En astral. Idiot.

Je pense au bleu et j'ai envie de partir avec elle. La pieuvre me susurre des promesses de voyages merveilleux et de refuges oniriques inviolables. Les possibilités du monde astral sont infinies.

Le bras devient barrière. Elle me bloque. « Parce qu'elle ne veut pas de moi », je songe. Et aussi… Je dois faire un effort pour me rappeler que les machinchoses psychiques me sont contre-indiqués. Le psychisme et les humains… Si je succombe au bleu, il me tuera.
Je m'ébroue. La pieuvre s'éloigne.

— C'est bon, je dis.

Elle s'éloigne mais elle ne disparaît pas. Bleu. La faute au dax que je n'ai pas pris. J'espère que les effets se dissiperont bientôt.
Je répète « c'est bon », et Sérhà semble s'en contenter.

— Viens, m'invite-t-elle.

Je la suis, elle me pilote, je me laisse guider et éprouve un étrange plaisir à satisfaire ses désirs. Les Sylvidres sont des sirènes végétales, des ensorceleuses. Tout le monde le sait.
Mon esprit se rebelle mollement. Je ne contrôle plus cette mission.

Nous montons. À mi-étage, Sérhà court-circuite un boîtier électrique. L'alarme s'étouffe dans un miaulement.
Le silence est troublé par une rumeur diffuse. Le couloir dans lequel nous débouchons est une file ininterrompue de portes aveugles.

— Tu ouvres les cellules de gauche et je prends celles de droite, décrète Sérhà.

J'obéis sans rechigner et je comprends enfin. L'agencement, les portes cadenassées… Une prison. Les premières portes ouvertes confortent cette hypothèse. Je me sens niais de ne pas l'avoir deviné avant : c'est ici que le cartel retient ses hôtesses entre deux services. Pour leur ôter toute velléité de s'enfuir. Ou peut-être pour les rendre plus dociles avant de les envoyer aux clients.

Elles sont des dizaines, entassées à six dans des réduits minuscules, les traits tirés et les yeux caves. Hébétées, titubantes, éblouies par la lumière des néons du couloir. Sylvidres pour la plupart, mais je remarque aussi quelques humaines, une Novéenne à la peau bleutée, ainsi qu'un groupe de jeunes garçons à peine pubères.

Je grimace. La scène fait ressurgir des souvenirs de jeunesse désagréables. Je les réprime en me concentrant sur la mécanique répétitive de ma tache. Forcer la serrure. Ouvrir la porte. Enjoindre les occupants de sortir. Passer à la porte suivante. Ne réfléchis pas.

J'entends Sérhà ressasser les mêmes mots : « dehors, dehors, rejoignez l'astroport, allez vous réfugier à l'apam ». J'ignore ce qu'est l'apam. Ça ressemble à un nom d'association caritative. Peut-être une organisation non-gouvernementale assez puissante pour tenir tête au cartel. Je les aurais personnellement orientés vers l'ambassade, mais Sérhà a l'air de savoir ce qu'elle fait.

Les cellules se répartissent sur trois étages. Lorsque je parviens au bout du dernier couloir, je reste planté quelques secondes face au mur avec l'impression que mon cerveau s'est enrayé.
Je sursaute quand Sérhà gratifie mon bras d'une chiquenaude.

— Beau travail, me félicite-t-elle.

Ce n'est peut-être pas un sarcasme mais je le prends comme tel, l'humiliation m'aiguillonne et je réussis à trouver – enfin – assez d'énergie pour me rebiffer.

— Tu m'as trompé, sorcière !

Ma voix manque de conviction, je m'en rends parfaitement compte. Mais bon… c'est toujours mieux que rien.
Sérhà sourit. J'essaie de me convaincre qu'il s'agit de dédain, parce que j'ai besoin de concentrer ma colère. C'en est forcément, bon sang : elle est sylvidre !

— J'ai recalé tes priorités, corrige-t-elle.

Elle lâche un petit rire, penche la tête de côté, fait mine d'ôter une poussière sur mon col. Elle est sylvidre et elle se joue de toi ! Je ne parviens pas à lui en vouloir.

— Tu viens de libérer une centaine de malheureux exploités par le cartel d'Alamein, poursuit-elle sans cesser de sourire. Tu verras, c'est meilleur pour ta cote de popularité que du deal de pièces électroniques.

Je réprime une moue boudeuse. Oui certes, mais mon vaisseau ne fonctionnera pas sans ces pièces électroniques. Et l'Arcadia est prioritaire sur tout le reste, il l'a toujours été.

Sérhà me frôle l'épaule – un geste d'affection retenu, encore… ou pas du tout.

— Fais pas cette tête, s'amuse-t-elle. Allez, viens. On n'a pas fini, il reste le sous-sol.

Je réfrène un commentaire caustique sur l'opportunité de stocker des pièces électroniques sensibles à la cave, renonce. In fine, tout concourrait à cette conclusion. Il n'y a jamais eu de transducteurs.

La cave est une prison, elle aussi. Ses geôles sont beaucoup moins pimpantes que les étages. Le couloir est gris et les murs suintent de rouille, le sol est maculé de taches et l'odeur de chlore prégnante ne masque pas totalement les remugles de moisi et d'égout.

— Tu passes devant, dit Sérhà.

Je hausse un sourcil devant ce changement de tactique, mais en saisit la logique dès que j'atteins la cellule la plus proche. Pas de jolies filles ou d'éphèbes imberbes, là dedans : le sous-sol est dévolu aux trognes mal rasées et aux matrones rougeaudes. C'est ici que pourrissent tous ceux qui se sont opposés au cartel, je déduis… et aucun d'entre eux n'a vraiment d'accointances avec les Sylvidres.

Sérhà écope de bon nombre de regards hostiles et moi, de bon nombre de regards perplexes tandis que nous ouvrons la rangée de cachots les uns après les autres. Personne ne risque toutefois la moindre remarque. Le cosmodragon est très dissuasif, et l'arme de Sérhà très reconnaissable comme m'appartenant.

Je me mure dans le silence. Qu'ils pensent ce qu'ils veulent.

Quelques-uns me chuchotent malgré tout de furtifs remerciements. Les mots de Sérhà me reviennent. « C'est meilleur pour ta cote de popularité. » Sûrement. Mais ça ne réparera pas l'Arcadia.

La dernière porte est renforcée de barres d'acier.

— Vous voulez le faire sortir ? Faites gaffe qu'il vous défonce pas la tête ! me lance un barbu dépenaillé avant de détaler. C'est une vraie terreur, ce gars-là !

Oh, super. Ne manquait plus qu'un psychopathe furieux d'avoir été enfermé.
J'hésite, je suis près de tourner les talons en « oubliant » cette dernière cellule, mais Sérhà me fait les gros yeux et je suis forcé de concéder que ce n'est pas une bonne idée.
Et puis entre psychopathes il faut bien s'entraider, pas vrai ?

La pièce est plongée dans le noir. Lorsque la lumière du couloir pénètre à l'intérieur, son occupant réagit d'un grognement. Il est menotté et enchaîné au mur, et les attaches se tendent et crissent à chaque fois qu'il force sur ses liens. Je me demande à combien de gardes il a déjà défoncé la tête et si je vais subir le même sort, puis je me fige en même temps que la silhouette du prisonnier se découpe dans mon champ de vision.

Trop gros, trop grand, trop large, et avec beaucoup trop de membres supérieurs pour qu'il s'agisse d'un humain.

Un Octodian.

Et je reconnais tous ces bras.

— Bob ?