Kei
.
L'odeur et le bruit. C'est ce que je retiens de tous mes abordages. Les effluves âcres des fumigènes, le picotement suret de l'ozone à chaque tir de plasma, les ricochets des lasers, les grésillements des boucliers, les impacts. Les cris. Les sensations visuelles viennent après.
— Tir de barrage ! j'ordonne. Bloquez les issues, ne les laissez pas battre en retraite !
Un contre deux, comme je l'avais pressenti. Ils se défendent avec violence, mais ce ne sont pas des pros. Leurs positions sont hasardeuses, leur équipement hétéroclite, les barricades qu'ils ont montées à la hâte, dérisoires.
Sang et métal. Feu et mort. Le cosmodragon se joue des pare-rayons et des armures légères.
— Bob, couvre-moi !
Je monte à l'assaut comme je le fais sur l'Arcadia, en première ligne, exhortant mes hommes à donner le meilleur d'eux-mêmes. J'oublie presque que ce ne sont pas « mes hommes », et que mon Arcadia est loin.
— En avant ! En avant !
Je ne m'attends pas vraiment à ce que quiconque en dehors de Bob ne m'épaule, mais Sérhà avance à mes côtés, et les autres suivent. Les soldates sylvidres font le job, même si l'abordage n'est clairement pas leur cœur de métier. Je n'ai aucun doute sur leur valeur au combat.
Foudre et tonnerre. Le vacarme des explosions résonne sur les parois et agresse les tympans.
Hurlements, gémissements. Relents de peur et de sueur. Odeurs de charogne.
Le silence retombe.
C'est terminé.
Le combat a étouffé ma migraine, l'adrénaline neutralise le dax, le serre-tête sylvidre annihile d'hypothétiques soubresauts psy. Je saigne du nez, ma respiration est encombrée, mes muscles brûlent et mon corps crie sa fatigue, j'ignore combien de temps encore ma volonté supplantera mon physique, mais je serre les dents et me focalise sur l'instant. Je tiens. Je tiendrai.
— Des blessés ? je lance à la cantonade.
Bob m'indique que non. L'une des soldates se tient le flanc, mais secoue la tête lorsque je hausse un sourcil interrogatif à son intention. Sérhà ne semble pas s'en inquiéter. Je m'abstiens de commenter : c'est son équipage, pas le mien. Et puis je suis mal placé pour critiquer les gens qui minimisent leurs blessures.
Bref conciliabule en sylvidre. Loönya argumente avec sa « kapene », s'agace en désignant le sas d'abordage. Je pense qu'elle réclame une équipe pour garder la porte et éviter que nous soyons pris à revers. Je souris intérieurement. Elle fait un excellent second.
Je me prépare à ce que mon commando soit amputé d'un ou deux membres, mais Sérhà envoie trois soldates vers Bob et vient vers moi avec le reste.
— Tu es sûr que tu ne veux pas d'abord trouver les quartiers de détention ? me demande-t-elle.
— Non. La passerelle et les machines en premier. Si on tient ces locaux, on contrôle le vaisseau.
Tss. C'est la base lors d'un abordage, bande de graminées néophytes !
De l'autre côté du sas, j'entrevois des formes longilignes et des ondulations de chevelures : des renforts, de toute évidence – Sérhà a pris en compte les objections de sa pinailleuse de second et assure ses arrières. Tant mieux : je n'aurai pas à me soucier d'une riposte au retour. J'apostrophe Bob :
— Paré ?
— J'te parie que je prends le PC machine avant même que tu n'aies mis le pied en passerelle, gamin !
L'Octodian m'adresse un clin d'œil goguenard, puis brandit ses armes et encourage à grands cris les soldates qui lui collent aux basques.
— Allez les filles, on y va ! Go !
Puis, avec un « yaarrh ! » digne des meilleurs flibustiers et sans me laisser le temps de lui rappeler de ne pas m'appeler gamin, il s'engouffre dans les entrailles du Villambre et disparaît.
Sérhà se fend d'une mimique dubitative.
— C'est nécessaire, ce hurlement bestial ?
— Ah ça fait partie du folklore, je la taquine. Mais tu fais comme tu le sens.
Les Sylvidres sont moins exubérantes que la bande de braillards dont j'ai l'habitude, c'est certain. Deux salles deux ambiances, comme on dit… Je trouve le contraste plutôt reposant. Pas mon genre de crier yaarrh en abordage, de toute façon.
La progression jusqu'à la passerelle relève de la routine. Les coursives sont désertes, les rares sas verrouillés sont facilement forcés. J'ai connu de bien meilleures forteresses, et l'absence de défenses passives du Rhino VI est à la limite de l'ennui. Seule la dernière porte étanche nous donne un peu de fil à retordre. Et encore.
— Vous avez des micro-charges plasma ou je la découpe au cosmodragon ?
Sérhà marmonne quelques mots inintelligibles qui doivent sûrement critiquer ma propension à tout faire péter autour de moi, puis elle me tend deux cônes tronqués magnétiques que je positionne aux points charnières de la porte.
Les charges sylvidres n'ont pas à rougir de leur effet. Elles sont légèrement moins concentrées que celles produites sur l'Arcadia, mais le résultat est tout à fait correct : je n'ai qu'un seul coup de cosmodragon à ajouter pour aider la porte à se dégonder.
L'attaque est brève. Un contre un, ici. L'officier commandant tombe aussitôt, un matelot (inconscient ou désespéré) se jette sur nos lignes et se fait faucher par une rafale. Les autres se rendent d'un même mouvement, au moment exact où Bob transmet « ok pour la machine, t'en es où, gamin ? ».
— Ex æquo, vieux poulpe, je réponds avec un sourire. M'appelle pas gamin.
Je consulte les consoles. Qui contrôle la passerelle contrôle le vaisseau, à condition d'être maître des ordinateurs… ce qui peut s'avérer problématique si, comme sur l'Arcadia, les serveurs sont déportés. Ce n'est pas le cas ici – les Rhino ne sont pas des bâtiments militaires et leur cybersécurité est moindre.
— Un binôme reste là pour nous appuyer, je dis.
Je montre à Loönya comment jongler entre les différentes caméras de surveillance, où sont les commandes d'ouverture et de fermeture des sas, les interrupteurs et les autres dispositifs susceptibles de nous être utiles (les fumigènes anti-incendie, notamment), je m'attarde sur l'importance d'isoler au maximum l'équipage adverse en groupes réduits pour nous éviter d'être submergés, et je me force à oblitérer le fait que je suis, in fine, en train de former mes ennemies à des tactiques qu'elles pourront plus tard réutiliser contre moi.
Je me convaincs que Sérhà s'y opposera.
Nous sommes cinq à repartir vers le milieu du vaisseau. Sérhà et moi, deux soldates équipées d'armes de poing, et la dernière qui trimballe l'équivalent sylvidre d'une mitrailleuse lourde.
— On sera un contre deux comme à l'arrivée, je confie à Sérhà.
Ses yeux verts sont sceptiques. Ses calculs sont différents des miens, je le devine. Peut-être suis-je trop optimiste.
— À moins qu'ils n'aient gonflé leurs effectifs, je concède.
Mais je doute que ce soit le cas.
Depuis la passerelle, Loönya nous transmet les informations au fil de l'eau. Douze à quinze ennemis en position défensive, un groupe de quatre isolé dans un sas… Un contre deux. Je l'avais dit.
C'est facile.
Mes tempes pulsent. La fatigue revient.
La mitrailleuse lourde déblaie les coursives. Mon cosmodragon ne sert plus guère.
Je le regrette un peu.
Il y a des flocons de poussière qui oscillent dans les rais de lumière des néons. Remués par l'agitation. Sûrement.
Il y a des ombres grises dans les recoins, qui s'étalent en flaques et qui pressent sur mes paupières.
Il y a des chuchotements sylvidres, des bruissements végétaux, les murmures d'une frondaison. Elles sont nombreuses, ici. Je le sens dans mes os.
Et puis, soudain, la lumière. Des portes se déverrouillent à l'unisson, et le flot des prisonnières s'écoule des cellules ouvertes. Elles sont timides tout d'abord, l'air ébahi, puis le soulagement remplace la surprise et le couloir principal des quartiers de détention s'emplit bientôt d'exclamations de joie. Elles sont Sylvidres essentiellement mais, tout comme dans le Complexe d'Alamein, je remarque quelques humaines parmi elles, une poignée de Novéennes, et des enfants de tous âges.
Combien sont-elles ? Cent ? Deux cents ? Je peine à me frayer un chemin dans la marée qui me submerge, à contre-courant des corps qui déferlent et qui…
— Captain ?
La foule anonyme s'estompe. Les visages inconnus disparaissent. Ne reste que cette silhouette peut-être un peu trop frêle, ces yeux bleus peut-être un peu trop ternes, ces cheveux blonds peut-être un peu trop emmêlés.
— Kei !
Elle me sourit, ses épaules se détendent, je me dis que je suis enfin venu à bout de cette longue suite de fiascos. Et je baisse ma garde.
C'est pourtant un leitmotiv que je rabâche à l'envi à mes nouvelles recrues : en abordage, pas de relâchement prématuré. Étape une : contrôler le vaisseau. Étape deux : neutraliser l'équipage. Étape trois : assouplir le dispositif. Nous étions à l'étape deux. Le Villambre n'est pas sécurisé.
Je comprends mon erreur lorsque Kei recule d'un pas en regardant avec horreur derrière moi.
— Capitaine, attention !
Elle crie, je me retourne. Il est trop tard pour dégainer.
Émergeant de la foule des prisonnières, un membre d'équipage du Villambre pointe son arme sur moi. Et Sérhà est – Sérhà se met – dans la ligne de visée.
Le temps se fige. Il est trop tard.
Je n'ai qu'un mouvement circulaire du bras à faire pour arracher le serre-tête sylvidre de mon crâne.
Les ombres avalent la lumière.
Il y a un arbre.
—
Le paysage est trop net pour qu'il provienne de moi. Et l'arbre est familier.
Je fais quelques pas, détends mes muscles, savoure la quiétude de l'endroit. Après la frénésie de l'assaut, je me sens à la fois désorienté et engourdi, comme si je fonctionnais soudain au ralenti.
— Sérhà ?
— T'es un peu collant, tu sais…
— Eh ! J'le fais pas exprès !
Elle est adossée au tronc, bras croisés, une mimique narquoise aux lèvres. Ses cheveux sont longs. Ses yeux sont verts et piquetés de reflets clairs.
— Pas exprès ? répète-t-elle. Ce n'est pas moi qui ai enlevé l'inhibiteur que je t'avais sommé de ne pas enlever, hangareka.
Aucune animosité ne transparaît dans sa voix. Son expression est atone, un peu détachée. Je ne sais pas si c'est elle qui m'a accueilli ou si j'ai encore forcé le passage, mais je soupçonne qu'elle cherche à mettre de la distance avec… tout ça.
Quant à moi, je ne suis toujours pas capable de dompter le fouillis des sensations liées au voyage astral, et je m'angoisse plus que de mesure.
— Tu es blessée ?
Elle grimace.
— Non.
Ses cils se baissent. Le mouvement prend beaucoup plus de temps qu'il ne devrait.
Il y a un souffle d'air et ma vue se trouble, je songe à un glitch sans vraiment comprendre pourquoi cette pensée m'est venue. L'astral est-il sujet aux bugs, ou la défaillance vient-elle de moi ?
Je regarde Sérhà avec, à nouveau, cette impression discordante de ralenti.
Elle remue les lèvres. Je n'entends rien. Son image se brouille et se tord, s'efface et revient et peine à s'ajuster.
— Mais toi, oui, reprend-elle.
Autour de nous, des nuages filent, grossissent, bouillonnent, disparaissent et se reforment. L'arbre est au centre d'un îlot de calme, l'œil du cyclone, une bulle hors du temps.
Je cille. Que je sois blessé ne m'atteint guère (ce n'est pas comme si je n'étais pas déjà au courant, à vrai dire), mais je crois avoir mis le doigt sur la cause des glitchs. Le temps. Le temps s'écoule différemment en astral. Plus vite à l'extérieur, plus lentement à l'intérieur, et si j'en juge la façon dont mes perceptions m'apparaissent « décalées », la différence doit être particulièrement significative en ce moment.
Peut-être parce que je suis blessé, justement.
Sérhà confirme mes déductions. Sa phrase me parvient après une autre série de glitchs.
— Tu es dans le coma.
Oh.
J'ai des tas de questions. J'aimerais réussir à les saisir, à les trier, mais elles fusent trop vite hors de ma portée.
Les yeux de Sérhà sont verts. Verts comme l'arbre.
— Depuis deux jours, répond-elle à ce que je n'ai pas demandé. On est revenus à proximité de la station de Hê-Zayin. Tu es toujours sur le Hau Maiangi, mais tu ne vas plus y rester longtemps.
Elle agite la main avec désinvolture.
— Tes gardes du corps sont assez hargneux à ce sujet. Surtout la blonde.
— Kei ? Comment va-t-elle ?
— En dehors du fait qu'elle ait menacé de nous passer au napalm, plutôt bien.
Je souris à l'idée de Kei me défendant bec et ongles. Depuis qu'elle est arrivée à bord de l'Arcadia, elle a toujours parfaitement su ce qu'elle voulait.
Je ne suis pas certain de pouvoir en dire autant.
Silence. Nouvelle volée de glitchs. Le temps défile en dehors de l'arbre et la perspective commence à me tracasser. Si je suis dans le coma, vais-je me réveiller ?
— Si tu te poses la question, c'est que tu es sur la bonne voie, intervient Sérhà.
Certes, mais quand ?
Sérhà hausse les épaules.
— Encore un jour ou deux, d'après la psymed. Entre le contrecoup de tes attaques psy et la drogue dans ton organisme, physiquement tu étais dans un état lamentable… Pour info tu en es maintenant à trois jours de réa, ajoute-t-elle après une légère hésitation.
Elle se tait, détourne les yeux. Ses pommettes se sont un peu colorées.
— Je me suis dit que je n'allais pas te laisser tout seul, avoue-t-elle dans un souffle.
Je ne sais que répondre. Merci ?
— Idiot. Merci à toi, réplique-t-elle. Le type du Villambre est mort. Tu l'as… psychiquement décapité. Je te dois la vie… encore, et ça n'allège pas ma dette envers toi.
— Sérhà… Tu ne me dois rien.
Ce que je t'ai pris vaut davantage qu'une vie, voudrais-je arguer, et je n'aurais pas assez de la mienne pour racheter ça.
Elle effleure le tronc de l'arbre, pose son front sur l'écorce, ferme les yeux. Je l'incommode, j'en suis certain. Je ne suis qu'un humain pataud, un intrus qui piétine son intimité, un parasite qui puise dans sa psyché pour détruire autour de lui. Les humains ne sont pas conçus pour partager leurs esprits. Qui sait quels dégâts à long terme la « fusion » dont elle m'a gratifiée provoquera chez elle ?
Je me raccroche aux bribes qui me sont accessibles. Elle m'avait donné un inhibiteur. Porter un serre-tête en permanence ne m'enchante guère, mais il est peut-être possible d'utiliser un dispositif plus petit… Tiens, une puce de contention comme celle que je lui ai ôtée chez Alamein, ça ne fonctionnerait pas pour moi ?
Elle secoue la tête quand je l'interroge à ce sujet.
— Faut que ce soit mutuel, et je n'ai pas envie qu'une armée de psymeds envahisse mes pensées pour poser un verrou psychique sans garantie de résultat. Toi non plus tu n'en as pas envie, d'ailleurs.
Non. En effet.
— Et donc ?… je l'encourage.
— Et donc rien, hangareka. Nos esprits n'interfèrent que quand nous sommes proches l'un de l'autre. Je saurai surmonter ta, hem, présence résiduelle. Et toi, tu n'es pas capable de discerner les anomalies télépathiques à moins que l'on y aille à la dynamite sous ton crâne. Ça ne changera rien pour toi.
Soit.
Je ne peux me défaire de la sensation que j'y gagne davantage qu'elle.
Je ne peux empêcher les regrets.
— Ça signifie qu'il va falloir éviter d'être proches ? je demande.
Elle rit. Je savoure les trilles chantants.
— Il n'y a aucune raison que nous soyons proches, répond-elle. L'espace est grand. Et nous sommes dans deux camps opposés.
Elle ne me suivra pas et je ne la suivrai pas, je le sais. Nous le savons.
Elle me regarde.
Ses yeux sont verts. Verts et translucides.
Elle n'est plus qu'un fantôme diaphane.
— Tu m'as débarqué de ton vaisseau, je comprends. Tu es en train de t'éloigner.
Elle opine.
L'arbre se dissout dans une brume amère.
— L'espace est grand, répète-t-elle.
— Mais les voyageurs qui le parcourent ne sont pas si nombreux, je rétorque.
Seul le vent m'accompagne désormais. Du bout des doigts, je retiens un unique cheveu vert. Il est interminable, et s'effiloche lorsque je concentre mon attention sur lui.
— Que se passera-t-il si l'on se recroise ? je crie. Si ton patrouilleur tombe sur l'Arcadia, tu ouvriras le feu ? Tu essaieras de me tuer ?
Moi je n'y arriverai pas. Qu'elle soit sylvidre ou non, je m'en fiche. Faiblesse humaine, probablement.
Le vent siffle à mes oreilles et m'apporte un dernier murmure. Les Sylvidres sont des sorcières, des sirènes malfaisantes qui piègent les humains. Et leurs promesses ne valent rien.
— Harlock… Je n'y arriverai pas non plus.
