Cette histoire n'est pas de moi, c'est une traduction !

Vous pouvez retrouver l'originale en anglais sur ao3 sous le même titre, sur le profil de chrysanthemumsies.

Je précise tout de même que cette fic comporte un total de trois chapitres : j'aurais bientôt terminé la traduction du deuxième mais je préfère ne pas annoncer de rythme de publication, au risque de ne pas pouvoir m'y tenir entièrement.. x'3

Bonne lecture~


Tire of me if you will, my dear

I will not tire of you

And this is the world as I see it now

Turns out that nothing is fair

You can leave me if you wish, my love

But I'm not going anywhere

"10 AM, Gare du Nord" by Keaton Henson

xXx

C'est un simple fait, non pas un avis ou une quelconque affirmation : Sherlock Holmes est un homme passionné qui ressent les choses avec force, de manière très intense. C'est une chose qu'il nie avec véhémence et prétend qu'il n'en est rien.

John regarde. John le regarde balancer Rosie dans les airs en riant d'un rire aussi clair que l'air frais du matin ; le regarde s'assoupir sur le canapé, tout son corps se détendant, lui donnant un air innocent ; le regarde lorsqu'ils se frôlent et John lui offre un sourire timide, le sourire qu'il reçoit en retour capable de faire s'échouer un millier de navires. Il l'entend pleurer doucement la nuit lorsqu'il croit que personne n'est réveillé, il entend ses cris perçants lorsqu'il a des cauchemars et sa respiration tremblante lorsqu'ils sont sur une scène de crime et que c'est trop. Il le regarde danser la valse pour faire s'endormir un bébé, s'occuper de la santé de John avec des mains douces, fredonner tandis qu'il prépare le dîner dans la cuisine, pourchasse des suspects dans des ruelles tout en s'assurant toujours que John est juste derrière lui.

C'est normal, pense John, que des yeux si doux et si attentionnés masquent les profondeurs d'un océan.

Parfois, lorsque John est très, très chanceux, tard dans la nuit après une affaire ou quand Rosie fait la sieste sur l'une de leurs épaules ou même parfois pendant un petit-déjeuner simple et tranquille, John peut voir une très brève vague.

Les traits de Sherlock Holmes sont impossiblement doux, reflets de son adoration et de sa joie, lorsqu'il laisse tomber le masque, oublie son esprit et laisse parler son cœur.

Ce sont les moments que John préfère.

xXx

Un jour, alors que cela fait quelques semaines qu'il n'y a pas eu d'affaire et que Sherlock commence à faire des manières et à se montrer un peu sec, John suggère qu'ils se rendent à la foire d'antiquités qui se tient à Islington. C'est un événement qui s'étire sur deux semaines, des rangées de tables alignées autour desquelles se pressent les gens, les divers stands proposant nombre d'artefacts intéressants, même pour les plus communs. C'est un matin de septembre plutôt chaud, après tout, un de ces rares jours sans nuages à Londres, avec un soleil qui paraît presque blanc dans le ciel bleu : une journée parfaite pour une balade.

- Ça pourrait être sympa, lance John tout en essuyant le menton de Rosie avec une serviette.

Elle est assez grande pour tenir elle-même sa cuillère, un petit monstre de dix-huit mois, mais le petit-déjeuner reste encore assez compliqué.

- Je sais que tu aimes les antiquités, ne jamais savoir quelle babiole et autre tu pourrais trouver dans ce désordre. Il fait beau aujourd'hui. Nous aussi on commence à devenir un peu fou, ici, alors une sortie ça nous ferait tous du bien.

Allongé sur le canapé, Sherlock s'agite, fait pivoter ses hanches sans prévenir et se retrouve à l'envers, ses pieds nus faisant un léger bruit sourd lorsqu'ils se posent sur le mur. Il plisse les yeux.

- Hm, fit-il.

John sent ses lèvres s'étirer malgré lui.

- Je t'achèterai une barbe à papa.

Un son approbateur.

- Eh bien, dans ce cas, dit Sherlock, je vais aller me préparer.

- Pourquoi s'embêter ? taquine John en désignant d'un geste le pantalon de pyjama et le t-shirt de Sherlock, sa robe de chambre ayant été abandonnée depuis un moment tant il était agité. Tu m'as tout l'air présentable. Enfile juste des chaussures et une écharpe, et tu seras prêt.

Sherlock tourne sur lui-même, se retrouvant debout par terre par on ne sait quel miracle. Un léger sourire aux lèvres, il fait le tour de la table du salon tout en passant son t-shirt par-dessus sa tête, roule en boule le vêtement élimé avant de le balancer en direction de John. Ce dernier aboie un rire, le rattrapant avant qu'il ne lui arrive dans la figure. Le tissu est encore chaud. Rosie babille de joie à côté de lui.

Sherlock fait demi-tour et descend le couloir, les cicatrices pâles sur son dos accrochant la lumière.

- De quoi ai-je l'air, John ? demande-t-il, joueur.

Magnifique.

- Tu ressembles à la prochaine victime de la grippe, lance aisément John, habitué par des années d'expérience à masquer tout tremblement dans sa voix.

Le rire de Sherlock résonne dans le salon. John baisse les yeux sur le t-shirt qu'il tient entre ses mains. Il veut le porter à son visage, veut inhaler l'odeur familière qui l'a toujours apaisé, a toujours été pour lui synonyme de « confort » et de « sécurité » durant les années où son état mental ne lui permettait pas de trouver de telles choses. Il veut enfiler le t-shirt et ne jamais le retirer.

Cette envie lui fait peur. John lance rapidement le vêtement de l'autre côté de la pièce comme s'il l'avait brûlé, aussi loin de lui que possible. Satisfait et plus qu'un peu mal à l'aise, il enlève Rosie de sa chaise haute et va pour l'habiller.

Dehors il fait juste un peu trop chaud pour porter des manteaux, la chaleur de l'été refusant de laisser tout à fait place à l'automne qui a pourtant tous les droits. John a sorti la poussette, mais Sherlock a insisté pour qu'il la laisse car, à son âge, Rosie devrait mieux marcher qu'elle ne le fait actuellement. John a répondu que non, que ce n'était que des statistiques et que Rosie était en fait un peu en avance pour son âge, mais Sherlock l'a envoyé balader et donne à présent son index à l'enfant et l'aide patiemment à descendre les marches du perron du 221. Cachant son sourire, John renonce à la poussette et hèle un taxi.

Dans le quartier d'Islingtion, il y a une route piétonne nommée Camden's Passage qui est au centre de la foire. Elle grouille déjà de monde en cette fin de samedi matin. Comme prévu, Rosie se met à râler à peine deux minutes après avoir quitté le taxi ; de l'autre côté de la rue et dans le passage, elle refuse obstinément de marcher, alors Sherlock la soulève et la place facilement sur ses épaules.

- Shuh-la ! glousse Rosie.

John tourne la tête de côté et sourit.

- Ne dis rien, grommelle Sherlock.

Il apparaît rapidement que cette sortie est plus pour Sherlock que pour John et Rosie. Les premières minutes de marche sont un peu ennuyantes, des étals de bijoux tape à l'œil par-ci et des boîtes à thé brillantes par-là, les trésors cachés sont ce que Sherlock préfère dénicher.

- John, regarde ! s'exclame-t-il, brandissant une pipe en bois de cerisier avec une queue longue et élégante.

Un bateau à la merci des vagues est gravé sur son foyer. John le regarde, un sourire en coin, les yeux plissés.

- Non, dit-il.

Sherlock ouvre la bouche, et la referme. Ses doigts se resserrent légèrement là où ils enveloppent la jambe de Rosie.

- Je ne l'utiliserai pas, dit-il doucement, même s'il y a de l'envie dans ses yeux lorsqu'il penche la pipe dans sa main.

Sous peu, sa lèvre inférieure va ressortir dans une expression boudeuse.

Avec un soupir, John s'approche pour étudier lui-même la pipe, remarquant comme le rouge du bois ressort à la lumière du soleil. La gravure est propre et détaillée, le résultat d'une main appliquée et expérimentée.

- C'est une jolie pipe, admet-il.

Sherlock fait la moue, regarde une dernière fois la pipe avant de la reposer sur l'étalage. Il réajuste Rosie sur ses épaules dans une petite secousse, et repère une table couvertes de douzaines d'animaux en peluche.

- Oh, Watson, ça te dirait de pratiquer une autopsie sur un éléphant en peluche ? Hm ?

Ils s'éloignent.

John s'apprête à les suivre, mais c'est comme si quelque chose le retenait, le gardait sur place. Il sait exactement ce que c'est. Il soupire encore et retourne auprès du vendeur dont les yeux brillent. Il sort son portefeuille :

- Combien pour la pipe ?

xXx

Les nuits où John ne parvient pas à garder les yeux fermés, la respiration régulière de sa fille de l'autre côté de la pièce ne l'aide pas à s'endormir. Au lieu de ça, il se retire dans son propre palais mental dont Sherlock ne sait rien.

Il n'a qu'une seule pièce, pas de porte, et une fenêtre qui s'ouvre sur le paysage des landes où ses grands-parents vivaient. A l'intérieur, John a créé une réplique aussi fidèle qu'il le pouvait du salon du 221B. Ce n'est pas parfait, mais il n'utilise pas cette pièce pour stocker des cendres de tabac et/ou certaines températures de fusion, alors ça suffit amplement.

Il n'y a qu'un seul souvenir qu'il entend conserver ici.

Il sent des bras, puissants et chauds, se refermer autour de lui et l'attirer contre un cœur battant. Il sent un souffle à la naissance de ses cheveux. Il sent une main sèche se poser sur sa nuque, ses doigts le retenant et l'attirant plus près, comme s'il pouvait disparaître d'un instant à l'autre. Il entend une respiration irrégulière.

- Les choses sont ainsi.

A partir de là, de ce moment pivot dans la vie de John, ça ne fait qu'empirer.

- Je suis désolé, marmonne-t-il.

Son front est pressé contre le sternum de Sherlock, et ses mains se retrouvent contre sa large poitrine, le bout de ses doigts s'agrippant à sa robe de chambre. Les larmes n'arrêtent pas de couler.

Sherlock ressert sa prise sur lui.

- Non, John, tu n'as pas à –

John s'écarte, l'interrompant. Les bras de Sherlock se relâchent jusqu'à ce que ses mains soient au creux de ses omoplates. John lève la tête pour croiser son regard, mais les yeux de Sherlock sont clos.

Ses cils sombres sont humides.

- Sherlock, dit-il. Pas ça. Ne… Je suis désolé pour tout. Pour chaque foutue chose. Tu…

Un accro dans sa respiration.

- Je suis tellement, tellement désolé.

Ses yeux ne s'ouvrent pas. John peut sentir sa voix résonner dans sa poitrine, là où ses mains sont toujours posées.

- Rien, dit-il, sa voix se brisant. Tu n'as à t'excuser pour rien.

- Rien ? souffle John, incrédule.

Ses mains commencent à monter, monter, monter, et les yeux de Sherlock s'ouvrent de surprise lorsque le bout de ses doigts effleure la coupure derrière son oreille, à moitié cachée par ses cheveux, là où un coup de poing de John a fait craquer la peau. L'autre main de John effleure le dessous de son œil droit, touchant presque ses cils, là où le blanc de son œil est encore rouge. Sherlock arrête de respirer.

- Tout, murmure John.

La main sur la joue de Sherlock retombe sur sa poitrine, il touche l'endroit où sa femme a laisser une cicatrice.

- Je dois m'excuser pour tout.

Et le masque de Sherlock vole en éclats, si beau et si horrible à la fois, et le nez de John se retrouve contre son cou lorsque ses bras l'attirent à nouveau et se resserrent, ses coudes sur ses épaules et sa poitrine se soulevant de sanglots silencieux. John se laisse faire et entoure la taille de Sherlock de ses bras, murmurant contre sa peau des mots dont il ne pourrait se souvenir même en essayant. Ils sont brisés, John le sait, et ils ne peuvent que se raccrocher l'un à l'autre au travers des vagues et essayer de ne pas se noyer.

Après cela, il n'est pas certain que, lorsque John revient à l'instant présent, il s'endorme ou pleure à en avoir mal aux yeux.

Et pourtant, malgré cela, il prend toujours le pari.

xXx

Des heures plus tard, la paire (et demie) est installée dans un petit café sur Camden's Passage pour le brunch, à manger des crêpes et des fruits secs. Les lèvres de Sherlock sont bleues à cause de la barbe à papa qu'il a mangée plus tôt et lui a ouvert l'appétit, mais c'est bien trop amusant pour le lui faire remarquer.

- Globalement une bonne matinée, lance John qui a apporté un sac en tissu qu'il a rempli de tous ses achats.

Il est de très bonne humeur, a le ventre bien rempli mais pas trop non plus. C'est un de ces moments simples, si chaleureux et agréables que John doit faire plus d'un effort pour ne pas sourire.

- Plutôt, répond Sherlock, jouant avec un puzzle en 3D.

Rosie s'amuse avec un paquet de pailles. Sherlock lève soudain la tête, plissent les yeux en regardant John de cette façon familière, pensive qui devrait être plus troublante qu'elle ne l'est.

- Qu'est-ce que tu as acheté pour moi ?

Mince.

- Tu vas devoir être plus spécifique.

Sherlock émet un bruit joyeux, met le puzzle de côté de sorte qu'il puisse joindre ses mains.

- Plusieurs présents ? J'ai vraiment dû être un bon garçon cette année.

John lève les yeux au ciel, pose son menton dans sa main. Sous la table, il tape doucement les pieds de Sherlock avec les siens, ce qui n'est pas compliqué puisqu'ils sont dans un espace restreint.

- Oui, plusieurs. Comment as-tu su que je t'avais acheté quelque chose ? Je suis assis sur mon portefeuilles et l'angle est légèrement différent, c'est ça ?

Sherlock ricane.

- Je n'ai plus vraiment besoin de te déduire, affirme-il. Je te connais trop bien. Je peux dire, au moins, que tu n'as rien acheté pour toi. Tu n'irais jamais faire du shopping avec un porte-monnaie plein sans acheter quelque chose pour Rosie et pour moi. C'est évident. En fait, j'irai même jusqu'à dire qu'il y a quelque chose pour Mme Hudson dans ce sac.

- Evident ? Pourquoi évident ?

- Parce que, dit-il, ses yeux dans ceux de John et s'attendrissant un peu, de nous deux c'est moi le cerveau. Ce qui fait de toi le cœur, et tu ne laisses jamais passer une occasion de faire quelque chose de gentil pour quelqu'un d'autre. Tu es plus cœur que je ne suis cerveau. C'est pourquoi, « évident ».

Le cœur de John tambourine dans sa poitrine mais, malgré ça, John fait mine d'y penser un moment.

- Tu viens juste de me traiter encore une fois d'idiot, hein ?

Sherlock grogne en direction du plafond avec un sourire qui le trahit.

- Bien sûr, c'est la partie sur laquelle tu t'es focalisé ! Je n'insulte pas toujours ton intelligence, tu le sais.

- Je ne sais pas, dit John, usant de toute sa force pour cacher son sourire.

Il se penche pour fouiller dans le sac.

- Est-ce que je peux vraiment le savoir ?

- Oh, pour l'amour de Dieu – qu'est-ce que tu fais ?

Rosie s'agite, alors John sort un jouet téléphone qu'il a acheté à l'un des stands. Au lieu de presser le bouton pour l'allumer, il termine directement dans sa bouche.

- Je vais te donner les cadeaux que j'ai achetés, puisque tu ne les as pas déduits.

- Pas la peine. Tu voulais que ce soit une surprise, je préfère attendre et voir si tu peux me surprendre.

John le regarde pendant un long moment, immobile, puis il hoche la tête.

- D'accord, concède-t-il, et puis il prend son sac sur ses genoux.

Sherlock le regarde, alarmé :

- John, j'ai dit –

- Je sais ce que tu as dit, dit-il. Mais tu seras plus surpris si je te les donne juste après avoir accepté de ne pas le faire, non ?

Avant qu'il ne puisse répondre, John dépose un certain nombre de trucs sur la table. La petite boîte de maquillage manque de tomber de la table, mais John la rattrape d'une main rapide.

- Joyeux noël, anniversaire, halloween, Pâques… tout ça.

- John, souffle Sherlock, les yeux alertes et un soupçon dépassé, ne serait-ce que pour un très bref instant.

John craint qu'il ne pleure. Mais ensuite, Sherlock cligne des yeux et le voilà de retour dans le présent, il sourit.

- Est-ce que ce sont des chaussettes Star Wars ? Je pensais que tu me connaissais mieux que ça.

- Retourne-les.

Il s'exécute, ses doigts habiles retournant le tissu. Il émet un son approbateur à la vue de Léonard Nimoy, la main levée pour exécuter le salut vulcain avec « Illogique » écrit en gros caractères rouges.

- Nous y voilà. Même si ce doit être un genre d'atteinte aux droits d'auteurs.

John hausse les épaules.

- Je ne dirai rien si toi non plus.

Sherlock pouffe et regarde le reste, le maquillage (pour un déguisement de dernière minute) et une édition élimée datant de 1929 d'Henry V, de Shakespeare (la seule littérature qu'il a admis apprécier), et ses mains se figent au-dessus d'une boîte bleue rectangulaire. Ses doigts hésitent.

Avant qu'il ne demande, John dit :

- Oui.

Il étudie John un instant, puis reporte son attention sur la boîte dont il enlève le couvercle. La pipe est là, disposée sur du velours bordeau.

- Je…, commence-t-il, et il regarde la boîte avec une telle adoration que John se sent presque jaloux.

Peut-être un peu plus que « presque ». Sherlock déglutit de manière audible.

- Tu l'as achetée.

- Bien sûr que je l'ai achetée, dit John, tournant la tête pour regarder sa fille mâchouiller son jouet.

En vérité, il ne peut simplement pas faire face à l'émotion pure dans les yeux de Sherlock, pas en plein milieu d'un café à moitié vide à Islington sans s'y être préparé avant.

- Ça ne devrait pas te surprendre.

- John, répète Sherlock, secouant la tête. Pourquoi ?

John cale son dos contre le dossier de sa chaise et, lorsqu'il voit le visage de son ami, il souhaite soudain qu'il lui soit possible de passer sa main dans ses cheveux sans que cela ne lui donne l'air d'un amoureux transi. En fait, il n'en mène pas large.

- Tu… Tu n'as pas l'air de te rendre compte que tu as plus de cœur que moi. Ça ne veut pas dire pour autant que je sois le cerveau, clairement tu as assez de matières grises pour nous deux, c'est juste…

Il se gratte la nuque, gêné.

- Je suis nul pour ça, tu sais. Tu t'es comporté comme un saint avec tout ce qu'il s'est passé, le bébé qui pleure en plein milieu de la nuit et les couches et tu sais, sincèrement, tu es le meilleur parrain que l'on puisse rêver d'avoir. Je me suis simplement dit… Je devrais te rendre la pareille, c'est tout. Pour être, eh bien, toi.

Pendant un long moment, Sherlock ne fait que fixer la pipe dans ses mains, clignant furieusement des paupières, comme s'il débattait de quelque chose dans cet incroyable esprit qui est le sien. Et puis quelque chose se brise dans son expression, et il repose la boîte pour se frotter le visage de ses mains, les coudes sur la table. John le regarde faire, alarmé, le regarde prendre une inspiration lente et tremblante.

- Tu devrais me prévenir, dit-il, la voix rauque et étouffée par ses paumes. Quand tu. Fais ça. Quand tu dis ce genre de choses.

Le visage de Sherlock est toujours caché. John est soulagé de ne pas avoir cassé son meilleur ami, et puis il ressent de l'affection, et puis… eh bien, pense-t-il. Quelque chose de nouveau. Quelque chose d'affreusement familier, même si c'est une chose qu'il n'a jamais ressentie aussi fortement auparavant. Quelque chose dont il connaît probablement le nom, mais à laquelle il n'aurait jamais ne serait-ce que penser, de peur de faire une crise de panique. Il ouvre la bouche comme pour parler, mais se rend ensuite compte qu'il ne sait même pas par où commencer.

Et puis Sherlock relève la tête, les yeux vitreux et légèrement rouges, et la façon dont il regarde John en dit plus que John ne pourrait jamais le faire avec des mots. Ça le terrifie complètement, totalement. Alors John fait ce que tout homme anglais émotionnellement constipé ferait dans ce genre de situation : il blague.

- Est-ce que tu vas essayer le kit de maquillage ici ? Je ne sais pas si c'est vraiment ta teinte, mais il y a un peu de rouge à lèvres là-dedans et je pense que ça –

Sherlock rit, et John peut dire par le relâchement de ses épaules qu'il est aussi soulagé par le changement de sujet. Ils reportent leur attention sur la table. Il y reste encore quelques petites choses que John a dégottées, et Sherlock repousse la pipe pour étudier une partition.

- 'Con te partirò' pour violon, lit-il à voix haute.

John hausse les épaules.

- Ce n'est pas un cadeau totalement désintéressé. C'est mon opéra préféré.

- C'est l'opéra préféré de tout le monde, dit sèchement Sherlock, mais il sourit malgré tout.

Puis il fronce les sourcils.

- Où l'as-tu eu ?

- Rosie et moi on est allés dans un petit magasin de musique. Tu étais aux toilettes.

- Hm.

Il rassemble tous les présents, puis passe son bras sous la table pour se saisir de son propre sac en tissu à moitié plein et les met dedans. Oh, pense John, un peu surpris il n'avait même pas remarqué que Sherlock avait lui-même fait quelques achats. John n'est pas très observateur, comme toujours.

Sherlock se racle la gorge.

- Est-ce qu'on pourra faire un saut à ce magasin sur le chemin ?

- Bien sûr.

Ils ont déjà payé. John passe son sac sur son épaule puis prend sa fille dans ses bras, la calant sur le côté. Avant qu'ils ne partent, Sherlock pincent les lèvres et fait le tour de la table pour prendre doucement Rosie dans ses propres bras. John le laisse faire. Aucun d'eux ne bouge, et Sherlock se balance d'un pied sur l'autre.

- John, dit-il, de toute évidence son mot préféré du Moment (en fait, la plupart du temps).

Son regard passe de ses chaussures à la fenêtre et se pose un peu partout, mais lorsqu'il le pose enfin sur le visage de John, il a l'air déterminé.

- Je… eh bien, merci. Beaucoup.

John sourit, Presque tristement. Doucement, avec précaution, il lève une main pour la poser sur l'épaule de l'autre homme, son pouce sur la peau découverte au niveau de son col. Les yeux de Sherlock s'écarquillent. John ne fait rien d'autre que cela, serre simplement un peu et prend une inspiration comme s'il allait parler, mais ensuite il expire, et son sourire vacille sensiblement alors qu'il sent ses yeux s'ouvrirent horriblement sur quelque chose qu'il ne peut pas nommer. Sa main retombe sur la tête de Rosie, passe doucement dans ses cheveux bouclés, puis John se détourne.

Quelques secondes passent avant qu'il n'entende Sherlock le suivre.

xXx

John se demande s'il a toujours été comme ça. Si Sherlock a été aussi sensible tout ce temps, quand un compliment ou un mot de Rosie pourrait le faire pleurer, si le moment le permettait. Si l'on a toujours pu lire aussi facilement ses émotions sur son visage, ou si John a simplement été si mauvais observateur qu'il n'a rien remarqué.

Il pense à avant la Chute, aux jours où Sherlock était vif et sévère, froid et calculateur, l'air condescendant au possible et capable (sans se faire prier) d'analyser et de découper n'importe quel passant d'un ton incisif. Comme s'il essayait toujours de faire ses preuves. John s'était senti utilisé, ces jours-là, comme s'il était là juste pour passer le temps, mais il s'en fichait. Il se sentait enfin vivant. Il se servait de Sherlock comme d'un remplaçant de l'Afghanistan, après tout, alors il aurait été idiot de lui en tenir rigueur, à lui. Ils avaient tous deux un petit quelque chose de mauvais, depuis le début.

Il pense à la piscine. Il pense à Mme Hudson après que ces Américains l'ont attachée. Il pense au toit, à la main tendue de Sherlock et au chagrin évident au téléphone, aux larmes si différentes de tous les déguisements qu'il avait pu porter jusqu'alors.

La vérité est évidente ; bien sûr que Sherlock a toujours été ainsi. Il avait juste incroyablement peur de le montrer. De le montrer à un monde qui n'avait rien fait d'autre que de le condamner pour ses différences, de le montrer à un colocataire qui en avait fait de même. – Ami ? – Collègue.

- Espèce de machine.

Toutefois, si John se l'admet un jour à lui-même, il sera tellement dégoûté de sa propre personne qu'il ne sera pas capable de dépasser cela.

Il se demande pourquoi Sherlock ne lui en tient jamais rigueur.

xXx

- Balle ! s'écrie joyeusement Rosie.

- C'est un banjo, Rosamund, corrige Sherlock.

Il plisse les yeux pour lire l'étiquette des cordes de violon qu'il tient dans son autre main. Tout ce qui a une forme vaguement ronde est une balle dans le livre de Rosie. John se glisse derrière eux, dépose un baiser sur la tête de sa fille et jette un œil à l'intérieur de la boîte que Sherlock a à la main avant de froncer les sourcils.

- Je ne t'entends plus trop jouer ces derniers temps, dit-il.

- Alors la partition n'était pas une de tes plus brillantes idées, rétorque Sherlock tout en penchant la tête vers John et en lui souriant, adoucissant ses propos.

Il y a une seconde de silence avant qu'il ne poursuive.

- Je ne joue pas à l'appartement. Pas récemment, du moins.

John s'apprête à lui demander pourquoi, mais il se souvient. Sherrinford. Eurus. Sherlock s'absente pratiquement toute la journée de temps à autre, des absences dont John connaît déjà les raisons et sur lesquelles il ne veut pas s'attarder. Entendre Sherlock jouer lui manque, mais il ne serait pas surpris si le violon avait quelques mauvaises connotations à présent. Il se réprimande mentalement pour avoir acheté la partition. Au lieu de trop y réfléchir, il acquiesce et retourne étudier les instruments en bois sur le présentoir.

Sherlock se racle la gorge et repose la boîte sur l'étagère.

- Ils n'ont pas la marque que je préfère, ici, dit-il tandis qu'il fait passer Rosie sur son autre hanche.

Il baisse les yeux sur son visage, sa déduction douce et faite sans effort :

- Je crois que c'est presque l'heure de la sieste, tu ne crois pas ?

- Non, proteste Rosie, mais elle n'y met pas tout son cœur.

Sherlock rit et fait signe de la tête au gérant de la boutique avant de faire demi-tour, John sur ses talons.

Et puis il se fige.

Devant lui, calée derrière la porte et avec une fine couche de poussière recouvrant ses cordes, une guitare acoustique.

- Sherlock ? demande John, inquiet.

Il contourne son ami pour étudier son visage. Les yeux pales de Sherlock sont écarquillés, fixes, et le poux dans le creux de sa gorge est la seule chose indiquant qu'il est toujours vivant. Il fixe l'instrument du regard comme si c'est un trésor qu'il a passé sa vie à chercher, ou un membre de la famille qu'il n'a pas vu depuis très longtemps (mauvaise analogie, ne faites pas attention). Ses lèvres sont légèrement entrouvertes. John agite une main devant son visage mais, comme il le sait d'expérience, même les pupilles de l'homme ne donnent aucun signe que cela aie été vu.

- Est-ce que votre ami va bien ? demande le gérant de la boutique, un homme âgé dont les cheveux lui arrivent à la taille.

John va pour répondre mais, au lieu de ça, pince les lèvres en un semblant de sourire, hoche vaguement la tête pour le rassurer, et reporte son attention sur Sherlock. Il n'est pas certain de ce qu'il doit faire. Il prend sa fille qui ne s'est rendue compte de rien des bras de Sherlock, c'est la moindre des choses qu'il puisse faire, au cas où l'absence mentale ne finisse par tendre vers quelque chose de pire.

Sherlock met quelques instants à se rendre compte que ses bras sont repliés sur du vide mais, lorsque cela arrive, il revient soudainement au présent et inspire brusquement. Il regarde silencieusement ses bras, puis les bras de John, et ses yeux sont complètement perdus.

- Je…

- Ça va ? demande John, inspectant le visage de Sherlock. On t'a perdu pendant une minute.

- Pensais, murmure Sherlock, fronçant les sourcils.

Il tend la main pour toucher le dos de Rosie, comme si le contact lui donnait de la force. Il prend une profonde inspiration, expire.

- Une chose à laquelle je n'avais plus pensé depuis des années. De nombreuses années. Je…

Ses lèvres prennent une courbe douce-amère.

- J'en jouais.

John cligne des yeux.

- Tu jouais de la guitare ?

Pour une fois, Sherlock ne fait aucun commentaire sur la répétition de John.

- Ce fut bref. C'était au lycée, quand j'avais dix-huit ans, et ça a retenu mon attention tout un été. C'est la même marque, peut-être même le même modèle. La voir… ça m'a pris par surprise.

John imagine Sherlock produire un son clair avec un violon appuyé sur son épaule, la musique l'emportant, le rendant à la fois charmant et en même temps curieusement différent, passionné et fort et élégant. John ne l'aurait jamais imaginé jouer d'une chose aussi banale et chaleureuse qu'une guitare, et il n'est même pas certain de pouvoir vraiment se le représenter s'il essaie.

- Ce n'est pas vraiment ton genre, dit-il avec précaution.

- Non, répond rapidement Sherlock en secouant la tête, plus pour s'éclaircir les idées qu'autre chose.

Il a un petit rire tout en souffle.

- J'essayais d'impressionner quelqu'un.

Avant que John ne puisse commenter ça, le gérant de la boutique s'approche.

- Ça ne manque jamais d'impressionner les filles, glousse-t-il, et puis il s'arrête pour étudier l'homme plus grand du coin de l'œil.

« Ou les gars » ne dit-il pas mais implique néanmoins.

Sherlock ricane et dit :

- Ça a bel et bien fait l'affaire.

John en est horrifié.

- Une Alvarez 5029, en bois de frêne, explique l'homme, comme si John ne venait pas d'avoir le choc de sa vie.

« Les relations amoureuses, même si ce sont des expériences gratifiantes pour les autres… » résonne dans sa tête, et il se rend compte dans un sursaut que ce n'était pas une affirmation métaphorique. Sherlock parlait par expérience.

- C'est une merveille, et elle est exposée ici depuis bien trop longtemps. Vous êtes intéressé ?

Sherlock lance un regard à Rosie, en train de s'endormir sur l'épaule de John. Ses lèvres se retroussent.

- Non, pas aujourd'hui. Je suis sûr que je ne parviendrai même pas à produire un son décent, si l'on me donnait la chance de jouer.

- C'est pour ça qu'il faut pratiquer !

Ils discutent un moment. John essaie d'arrêter de penser à Sherlock amoureux, de l'imaginer apprendre maladroitement à jouer pour une personne qu'il ne voit pas perchée sur son lit, de l'imaginer bafouillant et rougissant et trébuchant sur ses propres pieds et tendant la main pour prendre celle de quelqu'un d'autre dans la sienne. Essaie d'arrêter de penser à des nuits intimes dans la pénombre, à des sorties au cinéma, à des rires joueurs et des caresses. Essaie d'arrêter de l'imaginer attirant un autre contre sa poitrine et laisser une autre personne l'attirer en retour, et d'arrêter de penser à lui comme aimant de tout son cœur, avec une passion qu'il a refoulée ces vingt dernières années. John essaie d'arrêter de penser à tout ça. Il échoue totalement, à la surprise de personne.

- John ? demande Sherlock, leur regard se rencontrant. Es-tu prêt à partir ?

Il a décidé de ne pas l'acheter. Le gérant de la boutique l'a pris avec humour, les a salués de la main en promettant de la garder au chaud jusqu'à ce que Sherlock décide de revenir pour elle. A présent, l'homme est de retour derrière son comptoir, à polir la cloche d'un cor d'harmonie avec des mouvements prudents, précis. John le fixe du regard jusqu'à ce qu'il se rende compte que Sherlock lui a posé une question.

Il ouvre la bouche, la referme, et puis il acquiesce, une fois. Sherlock plisse les yeux.

- Oui, dit-il. Je suis prêt.

xXx

Rosie dort tout le long du trajet en voiture, et Sherlock regarde. John peut sentir ses yeux sur sa joue comme si c'était quelque chose de physique, et il refuse obstinément de le lui faire remarquer ou, que dieu lui pardonne, de croiser son regard. L'air est lourd de choses non dites, et la tête de John est remplie à ras bord de questions qu'il ne prononce pas.

Lorsqu'ils arrivent au 221B, Rosie se réveille tout juste de sa sieste, alors John change sa couche et la place dans son jouet préféré, un siège entouré d'une variété de choses et d'autres où elle peut sauter et faire des tours pour s'amuser. C'est devenu un élément permanent, coloré du salon. Sherlock va finir par faire un trou dans le tapis à force de faire des allers-retours, l'expression de son visage indéchiffrable, et John s'assoie simplement dans son fauteuil et attend.

Il n'attend pas longtemps.

- Oh, vas-y, soupire finalement Sherlock, se laissant tomber dans le fauteuil opposé et faisant un geste de la main.

Le léger agacement que l'on peut lire sur ses traits est étrangement réconfortant.

John ne fait pas comme si de rien n'était. Il cite, sur le ton de la conversation :

- « Ça a bel et bien fait l'affaire ».

Le soupir de Sherlock est exagéré.

- Oui, John. Lorsque j'étais adolescent, et que mes hormones avaient atteint des sommets, je me suis engagé dans une… romance frivole.

John acquiesce, baisse les yeux sur son jean.

- Pour être sûr, dit-il doucement tandis que son esprit lui envoie des signaux de danger (en vain), c'était avec…

Un moment.

- Avec quoi, John ? demande Sherlock d'une voix suspicieuse. Utilise tes mots.

- Oui, bon. C'était avec une femme, ou un autre homme ?

Silence. Lorsque John relève les yeux pour croiser le regard de Sherlock, il est surpris de lire de la déception dans les yeux de l'autre homme. Il y a aussi une sorte de confusion, comme s'il venait tout juste de voir un troisième bras lui pousser de manière spontanée.

- Tu es sérieux, n'est-ce pas ?

- Eh bien, comment je suis censé savoir ? demande John en agitant vaguement les mains dans la direction de Sherlock. Tu… La première fois qu'on s'est rencontrés, tu m'as dit que les femmes n'étaient pas ta tasse de thé. Mais, ensuite, tu as sauvé Irène en faisant dieu sait quoi, tu as passé des semaines avec Janine, et…

Il laisse la fin de sa phrase en suspens lorsque Sherlock laisse sa tête tomber dans ses mains, pressant les paumes sur ses yeux. Il émet un son affligé.

- Je ne vais pas t'appeler un idiot devant ta fille, dit-il, les dents serrées, de toute évidence plus irrité envers John qu'il ne l'a été depuis des mois. Alors je vais simplement le penser très, très fort, dans l'espoir que tu l'entendes par télépathie.

Ladite fille les regarde de ses grands yeux insouciants, comme s'ils étaient tous deux sur un écran télé. John ignore l'insulte et se passe la langue sur les lèvres, essayant de faire valoir son argument.

- Sherlock, juste, tu es mon meilleur –

- Ça ne m'oblige en rien à –

- Tu peux tout déduire de moi, et pourtant tu ne m'as jamais dit –

Il lève les yeux au ciel.

- Le sujet ne s'est jamais –

- On l'a abordé plusieurs fois –

- Pourquoi est-ce important ?

John s'arrête et prend une brusque inspiration.

- Quoi ?

La confusion est tout ce dont Sherlock a besoin pour donner le dernier coup, posant ses mains sur les accoudoirs et se penchant en avant d'un geste qui rappelle étrangement un prédateur. Il énonce :

- Pourquoi. Est-ce. Important.

Il sourit presque, mais il n'y a aucune trace d'humour. Il rappelle beaucoup à John l'homme qu'il a rencontré à St Bart.

- Tu sembles avoir une obsession pour ma vie privée, emphase sur la sexualité, et tu tournes toujours autour du pot avec une agression passive et une jalousie à peine voilée. Jalousie, pour quoi ? Heureux que tu te le demandes, parce que je n'en ai absolument aucune idée, vu que tu passes chaque moment éveillé à assurer le monde que « John Watson n'est pas gay » !

Il prononce ces derniers mots en faisant de grands gestes, se lève brusquement pour contourner tout le désordre et se dirige vers la porte. John le suit presque, sauf que son corps ne veut pas bouger et il ne peut même pas penser à ce qu'il ferait s'il le rattrapait. Sa respiration est saccadée.

- Alors, continue Sherlock, même après t'avoir assuré un nombre incalculable de fois que Janine était pour une enquête et qu'il ne s'est absolument rien passé avec la Femme, et le fait que tu me harcèles encore à ce sujet des années après, j'en ai assez.

Il s'arrête près du porte-manteaux, soudainement, complètement abattu, et se pince l'arête du nez.

- John, dit-il, fatigué. Pourquoi as-tu besoin de savoir ?

Aucune réponse immédiate ne se fait entendre alors il pousse un soupir et va pour se saisir de la poignée de la porte, dans l'intention de parcourir sans but les rues de Londres jusqu'à ce que ses jambes ne puissent plus le maintenir debout, sans doute.

Les mots de John les surprennent tous les deux.

- C'est… important, dit-il doucement, ses poings se serrant et se desserrant sur ses cuisses.

Il se sent comme blessé par les accusations rapides et vives de Sherlock, si familières et bien plus blessantes qu'il ne s'en souvient, et c'est juste ça de trop.

- C'est vraiment important, c'est… quelque chose que j'ai besoin de savoir. Il y a une raison. Je ne… Je ne peux pas te dire pourquoi, pas encore. Pas exactement. Pas avant que je n'en sois sûr moi-même.

Il lève les yeux sur la porte d'entrée, son cœur tambourinant si fort qu'il pourrait s'évanouir.

Une vague d'anxiété le submerge.

- D'accord ?

Les lèvres de Sherlock sont pincées, ses sourcils froncés par la frustration, mais il se détend juste un tout petit peu. Il cligne des yeux une fois, deux fois.

- Okay, répond-t-il simplement.

John relâche sa respiration, il n'avait même pas conscience de la retenir, puis il se passe une main sur le visage.

- Retourne à la boutique, dit-il. Si tu veux, je veux dire. Achète la guitare. Je… J'aimerais t'entendre jouer. Vraiment. Et je pense que tu aimerais rejouer, aussi. La façon dont tu l'as regardée…

Il secoue la tête.

- Tu ne pourras pas te le pardonner si tu décides d'y aller demain et qu'elle n'est plus là.

Sherlock se mord l'intérieur de la joue, un tic nerveux qu'il a pris.

- Il faut bien que tu aies raison de temps en temps, répond-t-il finalement.

John a un petit rire. Ils partagent un sourire, tous deux désolé, avant de tourner la tête en même temps pour briser le contact visuel. Sherlock se racle la gorge de manière prononcée avant de partir.

- Il s'appelait Benjamin, dit-il, la tête tournée. Et il aimait chanter.

La porte s'ouvre et se ferme, et, peu de temps après, la porte d'entrée en fait de même. Le silence est assourdissant alors John tire l'Union Jack de derrière lui et crie dedans. Rosie glousse, amusée.

xXx

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, John Watson sait ce que c'est que d'être amoureux d'un homme.

Même si, pour être honnête, John s'est lui-même construit cette « réputation » à force de nier constamment toute chose qui n'est pas strictement hétérosexuelle. Sherlock, au moins, avait raison à ce sujet. Ella Thompson disait que c'était dû à la honte intériorisée du foyer où il avait grandi, après qu'il a assisté au coming out de Harry. Ella disait aussi qu'il devait sortir de sa zone de confort, pour laisser derrière lui les idées préconçues avec lesquelles son père l'avait assommé et, oh, qu'il devait essayer de se rendre dans un endroit dont le cadre était distinctement homosexuel, pour voir si cela l'attirait.

Alors John avait aussitôt changé de psy et puis il avait failli mourir. Peut-être que c'était le destin que lui disait de se reprendre en main.

John Watson était tombé amoureux deux fois avant, de toute sa vie ; une fois, d'une femme parfaitement normale qui l'avait sorti des cendres dans lesquelles elle l'avait trouvé, et puis elle s'était (bien sûr) révélée être une dangereuse assassin et s'était faite tuer.

L'autre fois, c'était d'un homme nommé James Sholto.

C'était un amour innocent, né de longues nuits passées à parler sous le ciel étoilé du désert, leurs doigts se frôlant avec des sourires chastes. C'était l'esprit qui attirait, c'était voir une autre personne pour son âme et même ses côtés fragiles, brisés, et puis se rendre compte qu'on en veut plus. C'était la chose la plus étrange, la plus merveilleuse. Il n'était pas attiré par lui comme il l'était par une femme il n'y avait pas de baisers possessifs, ou un désir ardent qu'il pouvait à peine contrôler. Non, il voulait connaître James comme il n'avait jamais connu personne, et il prendrait autant que possible en retour, même si cela signifiait fantasmer sur des nuits chaudes passées sous une tente à peine assez grande pour deux, passer des heures et des heures à se perdre l'un dans l'autre.

Il ne s'était jamais rien passé. Rien n'aurait jamais pu se passer. Ce n'était pas exactement le meilleur environnement pour une relation, surtout entre deux officiers de haut rang. Rien n'aurait pu se passer par la suite, non plus, parce que James avait presque explosé et avait été accusé de la mort de douzaines de personnes, et un mois plus tard John avait reçu une balle dans l'épaule, et le destin avait décidé que, quoi que ce fut, ce n'était pas écrit pour eux dans les étoiles. Et puis ils avaient tous deux définitivement, irrévocablement, tout fichu en l'air.

John Watson était tombé amoureux deux fois avant, de toute sa vie. Et chaque fois avait été un désastre.

Son esprit essaie toujours d'ajouter une astérisque avec un (3X) noté en bas, mais il fait comme s'il ne l'entendait pas.