One-shot écrit dans le cadre de la cent-trente-neuvième nuit d'écriture du FoF (Forum Francophone), sur le thème "Chouette". Entre 21h et 4h du matin, un thème par heure et autant de temps pour écrire un texte sur ce thème. Pour plus de précisions, vous pouvez m'envoyer un MP !
Philippe n'arrêtait pas de penser aux loups qui vivaient dans les environs. Déjà en général, lorsqu'ils en croisaient en plein jour, armés d'épées et de pistolets, ces animaux demeuraient dangereux, mais là, au beau milieu de la nuit… c'était encore pire. Et il n'y avait pas que les loups. La géographie, elle aussi, pouvait avoir leur peau. Il y avait des précipices, des aspérités rocheuses, des ronciers partout. Heureusement que la lune était pleine, ça devrait limiter les dégâts. Philippe soupira. Certes, ils étaient en danger, mais l'angoisse qui lui pesait sur l'estomac et lui crispait tout le corps n'avait rien de normal. Il avait l'impression qu'une peur profonde, vieille, latente, remontait de plus en plus en lui au fur et à mesure que son frère et lui tâtonnaient dans les bois.
Quelque part, une chouette ulula. Un frisson parcourut l'échine de Philippe et il se rapprocha de Louis sans pouvoir s'en empêcher. Sa main s'accrocha à son bras et il regarda autour de lui d'un air effaré.
« Qu'est-ce qui se passe ? lui demanda son frère en s'efforçant de garder un air égal. Tu as entendu un bruit ?
-Une chouette… Je pense que ce n'était rien qu'une chouette. Ou un hibou…
-Un hibou ? »
Louis, à la grande surprise de Philippe, posa sa main sur la sienne et lui serra les doigts.
« Merci…, murmura le duc d'Orléans, ému et étonné. »
La peur ne s'effaça pas, pourtant. Cette histoire de chouette le remuait bien plus qu'elle le devrait et le jeune prince avait l'impression que des flashs douloureux et terrifiants, venant du plus profond de sa mémoire, ne cessaient de remonter. Il y avait un chemin dans la forêt, en plein milieu de la nuit, identique… Il y avait des ténèbres sombres et profondes qui les enveloppaient… Il y avait de la tension dans l'air, du danger, une présence qui pourrait sortir de n'importe où pour les enlever ou les tuer… Il y avait une chouette qui laissait échapper son chant quelque part…
Il y avait lui, Philippe, qui était âgé de six ans et qui tenait un jouet dans une de ses mains et la manche de son frère dans l'autre. Il y avait Louis, donc, qui allait sur ses huit ans et essayait de leur frayer un passage dans les broussailles. Il avait vraiment l'air royal, comme ça, malgré sa petite taille et sa bouille ronde d'enfant, à se tenir bien droit et à garder sa main sur son petit frère pour le rassurer et s'assurer de ne pas le perdre en route.
« Louis, j'ai peur, résonna la petite voix d'enfant que Philippe avait alors, en plein dans le cœur du duc d'Orléans.
-Ne t'inquiète pas, assurèrent en écho les intonations déterminées du petit Louis. Je vais retrouver le château… Je te le promets. »
Leurs voix s'éloignèrent dans l'esprit de Monsieur et il regarda son frère. Il ne s'en était pas rendu compte à l'époque, parce qu'il était encore petit et qu'il considérait toujours Louis comme un garçon fort et imbattable, mais son aîné était lui aussi mort de peur. Il savait très bien ce qu'il risquait de leur arriver… et il avait même l'air de connaître bien plus de raisons d'angoisser que lui.
« De quoi avais-tu peur à ce moment-là ? murmura Monsieur en espérant que ça l'empêcherait, pendant quelques minutes, de penser à la peur qu'il ressentait maintenant.
-Quel moment-là ? répondit Louis en lui prenant machinalement le bras pour le pousser à continuer à avancer. »
Philippe s'aperçut que son frère n'avait pas encore fait le lien entre ce jour-là, où ils s'étaient perdus dans les bois à proximité d'un des châteaux de leurs parents, et la situation dans laquelle ils se trouvaient aujourd'hui. Est-ce qu'il avait oublié ? Le cœur de Monsieur se serra. Il soupçonnait très souvent son frère d'être tellement accaparé par son pouvoir de roi qu'il en oubliait ce qu'ils avaient vécu ensemble en tant que frères. Mais Louis sembla s'absorber un instant dans le ululement de la chouette et répondit doucement :
« Ah oui, c'est vrai que ça ressemble à cette nuit-là… Tu t'étais rendu compte que j'étais soucieux ?
-Non… Mais ça me frappe maintenant que j'y pense. À quoi est-ce que tu songeais ?
-À une histoire qu'Henriette m'avait racontée… Tu n'étais pas là ce jour-là, mais elle m'avait dit que deux petits princes d'Angleterre, Édouard V et son petit frère Richard, avaient été assassinés par leur oncle dans la Tour de Londres, afin qu'il puisse prendre le pouvoir… »
Un frisson d'horreur parcourut l'échine de Philippe et il serra plus fort le bras de son frère. Ils échangèrent un regard particulièrement équivoque, tous les deux. Eux aussi, ils avaient eu un oncle ambitieux qui avait bien failli les tuer. Cette histoire aurait très bien pu leur arriver.
« Je vois, souffla-t-il. Tu avais peur que quelques uns de ses partisans nous retrouvent ?
-Je ne sais pas, admit Louis. Nous étions jeunes et il faisait très noir. Je pense que j'aurais même cru à un enlèvement par une horde de sirènes folles de rage ou un dragon. »
Malgré la tension qui l'habitait, Philippe sourit.
« D'accord, s'efforça-t-il de plaisanter. Alors garde l'œil ouvert pour guetter les éventuelles sirènes. Je me charge des dragons. »
Son frère sourit à son tour.
« Reste près de moi, ordonna-t-il en lui serrant le bras. Nous allons finir par retrouver le chemin.
-Oui… »
Philippe ne demandait rien de plus que de rester collé à son aîné. C'était si précieux et si rare de voir Louis agir de nouveau comme un grand frère protecteur.
