ABANDON
juillet 833

Livaï s'autorisait à venir voir Clem deux fois par semaine. Bien évidemment, la perspective de pouvoir prendre des bains gratis quand il le voulait y était pour beaucoup, mais la présence de son ami dans la pièce, occupé à lire, écrire ou sculpter du bois pendant qu'il se délassait, n'était pas de trop. Il se sentait suffisamment en sécurité avec lui pour oser se déshabiller complètement aussi souvent dans cet endroit habité par d'autres personnes dont certaines ne lui voulaient aucun bien. Il avait beau être conscient de sa force, la perspective de devoir se battre tout nu face à un groupe d'emmerdeurs ne lui plaisait guère.

Il faisait le trajet jusqu'au quartier de Clem, toquait à la porte de derrière, et le garçon le faisait entrer sans attendre. Ils se donnaient l'accolade puis entamaient une leçon de lecture ou d'écriture ; parfois même, ils ne faisaient rien de tout ça, et Livaï se contentait de regarder Clem à l'ouvrage sur une nouvelle création en buvant du thé, ou bien ils devisaient de l'avenir. Clem envisageait de se faire truand quand le chantier serait terminé, à moins qu'une autre opportunité ne se présente. Livaï lui offrait des petites astuces de voleur, comment planquer son argent, faire une poche sans être vu ou semer d'éventuels poursuivants. Clem buvait ses paroles à chaque fois.

Leur relation était celle de deux amis proches, suffisamment intimes du fait de leur vécu ensemble, mais sans ambiguïté ou sous entendu. Livaï se plaisait à penser que Clem avait lâché l'affaire et qu'il l'estimait maintenant de la façon dont il le voulait. Cette complicité douce et tranquille, qui les isolait du reste du groupe, les faisait se comprendre d'un coup d'oeil à demi mot.

Ces moments ensemble passés, Livaï se rendait dans la salle de bain, enlevait ses vêtements loin du regard de Clem et se glissait dans la baignoire d'eau tiède. Avec la chaleur qui régnait dans les bas-fonds, cette fraîcheur était agréable, et il s'en délectait toujours. Il se frottait avec le savon, se lavait parfois les cheveux, et Clem dû installer autour de la cuve des morceaux de pavés afin d'éviter que l'eau ne s'infiltre partout.

Cette petite routine s'était installée et leur convenait à tous les deux. Livaï venait quand il le voulait, savourait sa compagnie le temps nécessaire et s'en retournait chez lui, satisfait de sa tranche de vie sociale.

Lors de sa cinquième visite, il sentit pourtant Clem fébrile. Il se tordait les mains, tournait en rond dans la pièce tandis qu'il se baignait, et son ombre en mouvement se découpait derrière le paravent. N'y tenant plus, Livaï lui demanda :

- "Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu m'files le tournis..."

Clem se glissa dans la salle de bain - ce qu'il ne faisait jamais d'ordinaire -, sa chaise à la main. Son visage affichait une expression contrite un peu triste, et Livaï devina qu'il s'apprêtait à lui demander quelque chose. Il avait vu juste :

- "Tu peux m'faire une faveur ? J'aimerai t'laver les cheveux, tu m'y autorises ?..."

Un peu surpris par la demande, Livaï se recroquevilla un peu dans la cuve et se tourna pour le regarder. Sa silhouette était nimbée de la lueur des bougies et il parut à cet instant très misérable, avec sa chaise qui traînait par terre.

- "Mes cheveux sont déjà propres...", contra-t-il en passant sa main dans ses mèches. "Enfin, à peu près..."

- "S'il te plaît..."

Livaï n'eut pas le coeur de le repousser ; et puis, ils étaient amis à présent, cela se faisait entre amis. Il avait lui-même lavé les cheveux de sa mère et de Kenny plus d'une fois.

Cependant, son coeur le mettait en garde. Etait-ce bien sûr ? Clem avait-il vraiment tourné la page ou bien recherchait-il volontairement une intimité plus risquée avec lui ? Il serait toujours temps de s'en rendre compte et d'arrêter les choses si cela devait aller trop loin. Il l'invita donc à approcher et entendit la chaise racler le sol derrière lui.

...

Clem releva ses manches, mit un peu de lotion dans ses paumes, et se mit à malaxer le cuir chevelu de Livaï. Il avait toujours trouvé la chevelure de son ami particulièrement soyeuse, souple et brillante. Humidifiée, elle s'amassait en mèches raides et lisses et il prit un plaisir tout particulier à les laisser filer entre ses doigts...

Chaque partie du corps de Livaï lui manquait à présent et il se fit violence pour ne pas laisser ses mains tremblantes effectuer des gestes plus sensuels, plus voluptueux, afin de ne pas l'alarmer. Il sentait que le moment n'était pas encore venu ; il devait continuer à se rapprocher petit à petit, jusqu'au moment où Livaï y serait si habitué qu'il ne verrait plus d'inconvénient à ce que Clem lui vole un baiser, ou même davantage. Il s'obligeait à ne pas trop espérer, et se contenta d'apprécier le moment.

Pendant un instant, son regard glissa dans la baignoire, se fraya un chemin à travers les quelques bulles de savon qui ne lui masquaient que très partiellement le corps immergé, et se mit à rougir comme un puceau qui découvre la vie. Livaï était le seul à lui faire cet effet. Etait-ce à cause du parfum d'interdit qui flottait autour de lui, parce qu'il lui avait expressément refusé une deuxième fois, et qu'il se disait avec un regret insupportable qu'il ne l'aurait plus pour lui, abandonné, confiant ? La perspective de ne plus jamais se réveiller avec Livaï à ses côtés le terrifia à l'intérieur...

Il se crispa sur la tête de son ami, qui leva le visage vers lui pour lui demander :

- "Tu vas bien ? T'as l'air triste..."

- "J'pensais à autre chose, j'avais l'esprit ailleurs..."

- "C'est toujours comme ça, tu rêves tout l'temps."

- "Tu n'rêves jamais, toi ?"

- "Quand j'dors, j'fais des cauchemars. Sauf quand j'suis avec quelqu'un..."

Cet aveu fit transpirer Clem.

- "Aah ! c'est... c'est intéressant ! Tu devrais dormir avec quelqu'un tous les jours alors !"

- "Quelle corvée... J'pourrais pas partager mon espace vital avec quelqu'un d'autre, encore moins tous les jours..."

Clem se rembrunit.

- "Pourquoi pas ? C'est chouette de pas être seul..."

- "Tu vas pas remettre ça ? J't'ai déjà expliqué..."

- "Je sais, mais as-tu au moins essayé ? Si ça s'trouve, ce serait ton truc."

Livaï se mit à tapoter la surface de l'eau comme s'il voulait changer de sujet. Clem s'empressa de le faire.

- "Hier, Furlan a mouillé son pantalon devant tout le monde ! Egon l'a mis au défi d'entrer dans un bordel et d'choisir une fille ! Il en menait pas large !"

- "Il y est allé ?"

- "Non, il est resté devant comme un nigaud pendant qu'les filles le reluquaient et lui faisaient des signes. J'crois qu'il a jamais connu d'fille, celui-là."

- "Et toi ? Jamais ?"

La question prit Clem au dépourvu. Etait-ce un piège, un test que Livaï voulait lui faire passer ?

- "J'dis pas que j'ai jamais essayé, mais... c'est pas mon truc. J'ressens rien devant une paire de nibards. Ca m'dégoûte pas, ça me paraît juste... enfin, c'est pas pour moi", expliqua-t-il. "Et... toi ?"

- "Bof, moi, j'prends ce qui s'présente si c'est pas trop sale et dans mes goûts. Faut surtout qu'je sois d'humeur."

- "Je vois..."

Clem se força à rester calme et se mit à essuyer les cheveux de Livaï avec la serviette. Il n'allait pas tomber dans le piège.

- "T'as déjà eu une petite amie, si j'me souviens bien ?"

Rappeler à son ami leur conversation sur l'oreiller n'était peut-être pas la meilleure chose à faire, mais Livaï sembla ne pas s'en formaliser.

- "C'était pas vraiment ma petite amie. J'étais trop jeune et un peu con."

- "C'était peut-être pas la bonne personne..."

- "Qui sait quand c'est la bonne personne ? Et d'ailleurs ça ressemble à quoi ?"

Clem leva les yeux et chercha dans sa mémoire.

- "J'sais pas, mais on l'sent. Y a un truc qui s'passe..."

- "Quoi ?" l'interrogea Livaï en se retournant pour le regarder.

Les iris métalliques de son ami le transperçaient mais sans violence ; il semblait, au choix, ennuyé par la conversation ou furieusement intéressé.

- "Tu t'sens à la fois fort et faible, très fier et humble, rempli d'un truc dont tu connais pas l'nom..."

- "Tu l'as déjà ressenti ou tu t'fous d'moi ?"

- "J'crois l'avoir déjà vécu, oui... Par moment..."

Clem ne voulait pas s'aventurer sur ce terrain glissant...

- "Dommage pour toi", rétorqua Livaï en se levant du bain, exposant pendant quelques secondes son dos délicatement musclé et tout le reste au visage de Clem. "Ca doit être foutrement désagréable de s'sentir faible, j'aimerais pas ça..."

- "C'est peut-être juste moi... T'as vraiment jamais..."

- "J'te l'ai dit", répondit Livaï en s'essuyant. "J'veux rester seul et plus rien devoir à personne ; encore moins dépendre de quelqu'un."

- "Mais c'est formidable d'aimer ! Tu dois bien avoir une idée de c'que c'est !"

- "Ouais, mais j'veux pas l'subir. C'est pas pour moi, tu sais bien."

Clem devina que Livaï avait souffert bien davantage que ce qu'il lui avait dit, et que c'était pour cette raison qu'il gardait son coeur fermé. Il ne voulut pas insister, même s'il désirait plus que tout ouvrir les yeux de son ami sur l'amour.

Clem avait beaucoup aimé dans sa vie. Ses parents pour commencer, mais aussi ses amis, et ses amants. Pas tous ses amants, non, mais une bonne partie. Si courte que puisse être une relation, il n'imaginait pas se donner à quelqu'un sans l'aimer, au moins un peu. Livaï ne s'embarrassait pas de telles émotions ; pour lui, le sexe semblait un moyen de dépenser son énergie agréablement ou utilement. Il trouvait cela triste. Il aurait aimé lui montrer comment les sentiments pouvaient se fondre avec le désir, mais Livaï lui résisterait. C'était une vraie tête de mule qui tenait à ses convictions comme à sa vie.

Il pensa qu'il était d'un romantisme naïf. Que Livaï n'avait pas les mêmes conceptions sur ces sujets, et qu'ils ne seraient sans doute jamais d'accord. Mais si seulement il pouvait essayer, l'amener à s'ouvrir à lui réellement, pas comme la dernière fois, où ils s'étaient perdus dans un tourbillon d'étreintes passionnées et parfois brutales, dans des baisers qui étaient plus de la dévoration que de l'exploration... Clem aurait voulu lui apprendre sa manière de faire...

Mais ce n'était pas encore le jour... Il chantonna, comme pour effacer sa frustration :

Que diront les gens ?
Ils plaindront mes pauvres parents
Qui dire à ces gens
Qui me trouvent trop différent ?

...

Furlan toqua à la porte de son chef à une heure où il savait qu'il ne fallait pas le faire. Mais il devait lui parler d'une chose importante qui ne pouvait attendre.

- "C'est moi", murmura-t-il.

Clem entrouvrit le battant, son oeil cerné se colla contre la fissure et il reconnut Furlan. Il ouvrit en grand et le jeune garçon pu parcourir la chambre des yeux rapidement. Il y avait rarement pénétré, mais il remarqua que la pièce avait un peu changé. Il nota également la baignoire dans un coin, qu'il avait déjà vue en pleine fabrication dans la ruelle, et se demanda si Clem s'en servait. Cela devait être le cas car il entendait parfois des bruits d'éclaboussures - ainsi que des voix chuchotées dont il se refusait à admettre l'origine...

Furlan n'était pas idiot ; il était même le plus intelligent de la bande, mais les histoires de fesses de ses camarades le dépassaient un peu. Il ne voulait pas y être mêlé de près ou de loin, au risque de s'attirer des ennuis.

- "Clem, faut qu'j'te parle au nom du groupe..."

Son chef se prépara à essuyer des critiques.

- "Les autres en ont marre d'leur salaire minable. Ils voudraient s'mettre activement à la cambriole..."

- "La cambriole ?"

- "Ouais, le trafic, la revente de marchandises, tout ça. Ils ont entendu dire que Kayetan gagnait gros avec son business, et qu'la milice ne l'inquiétait même pas."

- "Faut pas charrier, notre salaire est bien meilleur que c'que peuvent gagner des honnêtes gens par ici...", contra Clem.

- "C'est c'que j'leur ai dit mais y veulent rien entendre. Ils m'ont demandé d't'en parler. Ils veulent devenir un vrai gang..."

Furlan ne savait pas vraiment sur quel pied danser. D'un côté, ils menaient une vie tranquille et sans souci qui lui convenait, mais de l'autre, la perspective de gagner beaucoup plus d'argent était attirante. Et puis, le chantier ne durerait pas toujours et il pensait à leur reconversion.

- "Ecoute, on en reparlera plus tard, tu veux ?" coupa Clem. "J'ai pas vraiment l'temps, là..."

- "Ils disent aussi qu'on te voit pas beaucoup en c'moment, et que même quand t'es là, t'as l'air ailleurs... Et t'es pas venu sur le chantier depuis l'début d'la semaine..."

C'était une assez bonne analyse, que Clem aurait pu faire lui-même.

- "J'dois avoir chopé un truc. J'essaie d'pas vous contaminer. Quand j'irai mieux, tout redeviendra comme avant." Il observa le séjour derrière Furlan. "Où sont les autres ?"

- "Dehors, ils voulaient aller boire un verre avec toi..."

- "Parfait. Prends un peu d'mon fric et paie-leur une tournée ou deux. A ma santé."

- "Tu viens pas, alors ?"

- "Non, pas ce soir... Surtout pas ce soir...", ajouta-t-il tout bas.

- "Tu m'mets dans d'sales draps ! J'vais encore devoir leur expliquer..."

- "T'es futé, trouve un truc !"

Clem lui fit un clin d'oeil et claqua la porte. Furlan resta un moment devant le battant fermé à regarder un noeud dans le bois.

- "Tu nous manques, vieux..."

...

Clem se mit à arpenter la pièce, les mains dans le dos. Livaï n'allait pas tarder à arriver et il en était à se demander s'il devait ou non passer à l'attaque. Il avait peur de perdre un ami en essayant de lui soutirer plus qu'il ne voulait donner... C'était la première fois qu'il était confronté à un tel dilemme, à un amant qui ne réclamait pas la même chose que lui, et son trouble grandissait. Il ne voulait rien gâcher mais s'il pouvait encore y avoir quelque chose entre lui et Livaï, il ne pouvait pas le laisser passer.

Il n'avait pas trouvé de réponse claire à ses questions quand un autre toc-toc retentit sur sa porte privée. Il se sentit presque cerné par tout ce qui lui arrivait, par ses amis d'un côté, par Livaï et ses sentiments de l'autre, les uns et les autres frappant à sa porte à tour de rôle. Il fut tenté un moment de ne plus sortir de cette chambre, de ne plus y faire entrer personne jusqu'à ce que son coeur soit devenu de pierre. Il se prit le visage dans les mains et n'alla pas ouvrir. Il ignorait s'il devait le faire. Il savait qu'il ne pourrait pas se contenter de rester un ami, surtout si Livaï continuait de venir le voir en ne remarquant pas à quel point sa tête était un champ de bataille.

Il fallait qu'il sache. Il devait mettre un terme à sa relation avec Livaï ou conclure au plus vite, sinon il allait vraiment se rendre malade.

Il se rappela alors que Livaï venait de frapper et qu'il n'avait toujours pas ouvert. Angoissé, il se précipita sur la poignée et ne vit personne. Tournant la tête, il aperçut le garçon qui s'éloignait dans la ruelle, d'un pas lent. Il cria :

- "Livaï ! Excuse-moi, j'suis là !"

Il se retourna vers Clem et revint sur ses pas, un peu plus vite.

- "J'ai pensé qu't'étais sorti... ou qu'tu voulais pas m'voir", lui dit-il.

- "Bien sûr, que j'veux t'voir ! J'manquerai jamais nos rendez-vous !"

Il le fit entrer, et Livaï alla s'assoir sur sa chaise attitrée. Il saisit les papiers qui se trouvaient sur la table - derniers exercices d'écriture de Clem - et les lus rapidement. Il les posa avec contentement.

- "T'as fait d'énormes progrès. Tu fais presque plus d'fautes. Enfin, il y en a peut-être, mais moi, j'en ai pas vues."

- "Génial..."

- "Ca va pas ? T'es blanc comme un cul..."

- "J'ai pas très envie d'étudier aujourd'hui, j'suis... patraque..."

- "Comme tu veux. J'peux m'en aller..."

- "Non, reste ! Tu... tu peux aller prendre ton bain maintenant, si tu veux."

Livaï ne se le fit pas dire deux fois. Clem comptait sur cet éloignement momentané pour penser encore un peu à ce qu'il allait faire. Cependant, le chuintement doux des vêtements de Livaï tombant sur le plancher lui envoya une décharge d'adrénaline et il comprit qu'il ne pouvait plus reculer. Il avala sa salive et s'approcha de la salle de bain. Il attendit que la baignoire soit remplie, puis plaça sa chaise à l'envers en face de la baignoire, s'assit dessus à califourchon et se mit à observer Livaï en train de barboter dans l'eau savonneuse, les bras posés sur le dossier.

Son ami remarqua vite son regard fixe.

- "Tu veux m'parler d'quelque chose ? Vas-y, tu peux tout m'dire."

- "Vraiment tout ?" demanda Clem, la bouche masquée par sa manche.

- "Ouais, enfin... oui, tout, pas d'problème."

- "J'voudrais qu'on reprenne notre conversation d'l'autre jour..."

- "C'était quoi, déjà ?" demanda Livaï en étendant sa jambe par-dessus la cuve.

- "L'amour. C'que t'en pensais. J'veux qu'on en parle."

Livaï ramena sa jambe dans la baignoire et Clem entendit son soupir. Agacé, peut-être...

- "Pose-moi une question précise, j'suis un peu paumé sur ce sujet..."

- "C'est quoi l'amour pour toi ?"

Livaï réfléchit un peu, ce qui rassura Clem. Il n'allait pas lui répondre quelque chose en l'air.

- "L'amour, c'est... être deux et n'faire plus qu'un. Se sentir mal quand l'autre va mal. Être heureux quand il est heureux... Se sentir la moitié de soi-même quand il est pas là... Avoir envie d'mourir quand il est avec quelqu'un d'autre..."

Livaï s'interrompit dans son énumération et Clem eut les larmes aux yeux tout à coup. Il ne s'était pas attendu à une telle réponse.

- "Comment quelqu'un qui prétend n'pas croire en l'amour peut-il le décrire aussi bien ?..." soupira-t-il.

- "J'ai pas dit que j'savais pas c'que c'était ; juste qu'j'en voulais plus dans ma vie, c'est tout."

- "Pourquoi as-tu perdu ainsi foi en l'amour ?"

- "J'ai perdu trop de gens que j'aimais, j'te l'ai dit."

- "Il doit y avoir autre chose... Ta description d'l'amour est très juste, c'est très beau..."

- "Tu parles, c'est flippant, oui !" s'insurgea Livaï en renversant de l'eau par terre. "J'ai aucune envie d'ressentir la moindre des choses que j't'ai dites ! C'est une perte de temps et ça amène qu'des emmerdes !"

- "A deux, on surmonte beaucoup de choses...", prononça Clem se levant.

- "J'veux pas m'sentir faible pour quelqu'un !" continua de tonner Livaï dans la baignoire. "Ni passer pour une poire ! J'me suis déjà fait avoir et ça arrivera plus !"

- "Mais si c'était quelqu'un prêt à tout pour toi ? Quelqu'un qui préfèrerait mourir plutôt que d't'abandonner ?" continua Clem en s'approchant de la cuve.

- "Alors j'le plaindrais", asséna Livaï avec brutalité. "J'vaux pas tout ça. Bordel, j'suis pas quelqu'un qu'on peut aimer !"

- "Calme-toi, cesse de t'énerver, y a aucune raison...", murmura Clem en s'agenouillant près de la baignoire.

Il passa sa main sur la joue de Livaï, chaude et humide, et constata que leur discussion l'avait vraiment chamboulé. Il voulait qu'il retrouve son calme, qu'il lui dise enfin pourquoi il avait l'amour en aversion. Il le lui avait déjà révélé en partie mais cela semblait si douloureux qu'il ne pouvait en parler qu'en hurlant. Il se pencha près de son oreille et lui glissa doucement :

- "Dis-moi, qu'est-ce qui t'fait peur ? Le bonheur ?..."

- "J'fais mourir ceux qu'j'aime... J'ai pas l'droit d'être heureux... avec quelqu'un..."

Il entoura Livaï de ses bras et le sentit trembler. C'était la première fois qu'il avait l'air si vulnérable. Il embrassa son oreille et le garçon se laissa faire.

- "C'est faux, t'en as l'droit, tout l'monde en a l'droit."

- "Pas moi... Rien qu'en restant ton ami, j'te mets déjà en danger..."

- "J'suis prêt à courir le risque..."

Il laissa ses lèvres glisser sur son cou, mais Livaï voulut le repousser.

- "Arrête, fais pas ça...", soupira-t-il.

- "T'as pas envie qu'j'arrête..."

- "J't'ai dit non, pas une deuxième fois..."

- "Cette fois ne sera pas comme la première..."

Clem, les yeux fermés, posa son front sur le sien, susurrant doucement :

- "Ceux d'là-haut veulent faire de nous des bêtes en nous obligeant à vivre ici... Mais ils peuvent pas nous prendre c'qui fait d'nous des hommes... Aimer... Rêver... Ils nous l'ont pas pris, pas encore... Faut pas les laisser faire... Livaï, les laisse pas durcir ton coeur..."

...

Livaï ne voulait pas lui faire mal. Il aurait pu l'envoyer voler à travers la chambre même avec son état de faiblesse, mais il ne le faisait pas. Sa voix si douce, ses bras si tendres qui ne cherchaient qu'à le protéger, ses yeux amoureusement posés sur lui, remuèrent quelque chose dans ses entrailles qu'il pensait avoir arraché depuis des années.

Il avait fermé son coeur pour ne plus souffrir ni faire souffrir. Et voilà que cela revenait. Il ne savait pas s'il aimait Clem ; s'il l'aimait comme un ami, un frère ou tout autre chose. Mais il ne pouvait nier le désir qu'il lui inspirait encore. Malgré sa règle d'or consistant à ne jamais coucher deux fois avec la même personne, tout dans cette chambre, la lumière, les odeurs, les sons, le contact des vêtements de Clem sur sa peau nue, lui révélait qu'il pouvait faire une entorse à ses principes ; qu'il allait probablement le faire et cela le terrifiait. Une fois, cela pouvait passer pour un accident ; on pouvait se dire que ça avait été une erreur, un truc à ne pas refaire. Mais deux fois... cela devenait autre chose. Une chose dont il ne voulait pas, alors que son corps lui criait le contraire.

Il se sentait trop affaibli dans sa propre estime pour accepter que cela se produise. Dans l'état où il était, il serait incapable de dominer la situation, et il ne pouvait laisser Clem décider à sa place. Sa voix intérieure le mettait en garde... mais ce n'était qu'une toute petite voix.

Clem plaça ses bras sous lui et le souleva de la baignoire. L'eau ruissela dans la cuve à grand bruit et il se retrouva transporté, nu, vers le lit de son ami. Il n'eut pas la force de se débattre ; et il n'en avait pas envie de toute façon. Il était déchiré en deux ; son instinct de survie lui commandait d'arrêter ça immédiatement, mais tout le reste de son être voulait que cela continue. Clem le déposa doucement sur le lit, et se pencha sur lui avec une expression d'adoration si profonde que Livaï en fut désarmé. Il ne put que murmurer :

- "Tes draps vont être tout mouillés..."

- "Aucune importance. J'veux t'montrer, cette fois... Te montrer comment, moi, j'fais l'amour..."

- "Dis pas des trucs comme ça..."

- "On t'l'a jamais fait ? Ca a toujours été si brutal, si violent pour toi ?"

- "C'est comme ça qu'j'prends mon pied..."

- "T'as pas à t'inquiéter pour ça... J'te promets l'extase..."

Il chassa les mèches humides collées sur son front et Livaï se sentit partir. Clem voulait le faire à sa manière et son coeur battit très vite à cette idée. Il n'avait jamais accepté ça. Mais là, maintenant, il sentit que beaucoup de choses pouvaient changer. Il se savait inflexible ; il savait que cela n'atteindrait pas ses convictions, ni ne transformerait sa vie. Mais, pour Clem... oui, pour Clem, il pouvait le faire. Il pouvait s'abandonner réellement. Une fois. Rien qu'une fois.

Son amant lui susurra à l'oreille :

- "J'vais t'montrer comment on aime... Et si après ça, t'es toujours pas amoureux d'moi, j'aurais plus qu'à... plus qu'à..."

Il ne finit pas sa phrase car la peau luisante de Livaï était bien trop attirante pour ne pas la couvrir au plus vite de ses baisers...