RUPTURE
juillet 833

Livaï se retourna doucement sur le flanc, à peine désireux d'émerger réellement du brouillard du sommeil. Il se sentait étrangement bien là où il était. Une chaleur rassurante irradiait à côté de lui et il en chercha la source à tâtons. Sa main rencontra une chair ferme, un peu humide, et il la caressa langoureusement. En réponse, un bras puissant vint se poser sur lui et l'attira de l'autre côté du lit.

Ce mouvement de son corps le fit se réveiller soudainement, et il ouvrit les yeux sur le visage de Clem, paisible dans le repos. De là où il était, il voyait le dessous de son menton, de son nez, et ses deux rangées de longs cils sombres. Il toucha du doigt un suçon qu'il lui avait laissé dans le cou, dont la rougeur commençait à peine à s'atténuer. Petite morsure d'amour, comme on disait. Livaï avait l'habitude de marquer ses amants bien plus durement, mais il avait accepté cette fois de se laisser guider par Clem et non de lui imposer son désir.

Il se souvenait parfaitement de ce qu'ils avaient fait, et comment ils l'avaient fait. Livaï n'avait jamais été aimé ainsi. Lui, qui préférait les rapports de force, avait été stupéfait de constater que Clem pouvait se montrer passionné sans brutalité, entreprenant sans violence... Il mentirait s'il affirmait ne pas avoir aimé ça... mais il avait dû mettre son instinct de côté et laisser sa confiance pour Clem s'exprimer pleinement. Ce n'était pas une chose qu'il s'imaginait faire avec n'importe qui. Cela avait été une exception ; tout comme son manquement à sa règle d'or.

Livaï se haussa sur un coude et regarda son amant endormi, visiblement tout à fait contenté. Il écarta sa mèche folle de son nez, et la pureté de ses traits lui apparurent comme pour la première fois. Il y avait toujours comme un sourire qui flottait sur ses lèvres, même quand il dormait. Sa voix enjôleuse vibrait encore à son oreille, et il se souvint de ce long moment où Clem l'avait embrassé partout où il pouvait, un préambule délicieux à l'affaire bien plus sérieuse qui avait suivi. Livaï préférait toujours que les choses aillent au plus vite, prendre son plaisir rapidement et passer à autre chose, ou bien y retourner plus tard quand son énergie était rechargée. Clem lui avait montré qu'on pouvait faire durer les choses, engendrer la frustration afin que le moment d'y mettre un terme soit plus intense. Attiser le désir plutôt que le satisfaire sur le champ ; ne pas avaler goulument son repas sans même en apprécier le goût, en somme. Livaï n'avait jamais été un fin gourmet, il fallait croire que son appétit sexuel était du même ordre.

Mais cela n'avait été qu'un instant de sa vie. Un instant qu'il ne pouvait prolonger. Il avait compris de quelle façon Clem l'aimait et il se sentait incapable d'y répondre. Clem était trop pur pour les bas-fonds, mais aussi pour lui. Il refusait de le recouvrir de son ombre en laissant son coeur s'attacher à lui plus que nécessaire. Clem ne pourrait jamais se contenter d'une amitié. Cette constatation simple mit fin à leur relation dans l'esprit de Livaï.

Il allait partir. S'éclipser vite et sans être vu, et retourner chez lui. Peut-être même changer de quartier. Il ne voulait pas se perdre en vaines explications sur sa décision, Clem ne les comprendrait sans doute pas. Il avait déjà bien du mal à comprendre ce qu'il ressentait lui-même. Il jeta un regard de regret à la baignoire solitaire à laquelle il renonçait, puis se pencha sur le front de son amant et y déposa un baiser. Il soupira doucement :

- "Tu mérites tellement mieux qu'moi..."

Il se leva en souplesse du lit en essayant de ne pas remuer le vieux matelas, mais une main se referma sur son poignet.

- "Où tu vas ?!" s'exclama une voix à peine ensommeillée.

Livaï grinça des dents et se résolut à faire face à ses problèmes.

- "J'allais m'rhabiller et..."

- "... te tirer en douce, juste comme ça ?"

- "Clem, rend pas les choses plus difficiles..."

- "Qu'est-ce qu'il y a d'difficile entre toi et moi ? Le plus simple serait qu'tu restes ici, qu'tu prennes un bain comme d'habitude, mais qu'tu m'laisses t'y rejoindre cette fois..."

La naïveté de cette proposition laissa Livaï sans voix, et il ne put que se rassoir sur le lit en lui tournant le dos. Clem vint le saisir par derrière, plaquant son torse contre lui, et le serra très fort.

- "Ne pars pas... pas encore...", supplia-t-il.

- "C'est mieux pour nous deux..."

- "Tu... t'as pas aimé c'qu'on a fait ?"

- "J'ai pas dit ça."

- "Tu t'es forcé à l'faire ?"

- "J'me force jamais à rien. Si j'en avais pas eu envie, il se serait rien passé."

- "Alors quoi, bordel !? Qu'est-ce qui n'va pas ?! Qu'est-ce qui colle pas entre nous ?!"

C'était la première fois que Clem haussait la voix en sa présence, mais Livaï y décela plus de désespoir que de colère.

- "C'qui colle pas, c'est qu'tu veux avec moi une relation amoureuse", se décida à expliquer Livaï. "Et j'en veux pas, j'te l'ai dit."

- "Mais on s'entend bien sur le plan sex..."

- "Même là-dessus, on a pas les mêmes... méthodes. Et ça voudrait pas dire qu'on peut vivre ensemble."

- "On pourrait essayer..."

- "C'est pas la peine d'essayer. On est trop différents. Tu... t'es la joie de vivre en personne. Tu boufferais mon énergie. Ton amour m'étoufferait. Et toi, tu finirais par te lasser d'ma froideur. Elle te rend déjà malade."

Livaï toucha la joue de Clem et en remarqua de nouveau la pâleur ; celle-ci n'existait pas le jour de leur rencontre...

- "Tu trouves que j't'étouffe ?", interrogea Clem.

La question, posée en toute innocence, demandait une réponse franche et Livaï comprit que cela leur ferait mal.

- "J'peux pas... être avec quelqu'un pour qui j'serais l'centre du monde. Qui serait tout l'temps en train d'm'étreindre, de m'faire des cadeaux ou des grandes déclarations. C'est dans ta nature d'être comme ça. C'est pas toi l'problème, c'est moi. J'suis pas du tout romantique..."

- "J'peux tenter d'changer..."

- "T'en serais malheureux. Ton amour, c'est surtout d'la générosité. Tu veux donner tout c'que t'as, tout l'temps. T'as fabriqué une baignoire juste pour moi, et j'imagine qu'tu serais capable de trucs encore plus dingues ! J'suis pas du tout comme ça, moi. On vit... pas dans l'même monde. On a grandi différemment, sur deux chemins qui ont rien à voir.."

Livaï se retourna dans ses bras et Clem le fixa sans dire une seule parole.

- "Tu mérites quelqu'un capable de t'aimer comme tu l'demandes. J'suis pas cette personne. J'serais impossible à vivre au quotidien."

Il pensa que cela mettait un point final à leur histoire. Clem le laissa glisser d'entre ses bras sans plus chercher à se battre. Mais il n'en avait pas encore fini.

- "T'y as beaucoup réfléchi... T'as... peut-être raison... On est peut-être pas faits l'un pour l'autre... On finirait par s'déchirer... J'avais pas vu les choses sous cet angle..."

La réponse de Clem surprit Livaï, qui oscilla un moment entre le soulagement et la déception. Son amant vaincu gisait sur les draps qui recouvraient à peine son corps fatigué, recroquevillé, les bras autour de ses genoux, et il lui apparut alors presque comme un enfant qui apprend une dure leçon de vie.

- "Mais j'regrette rien du tout", continua Clem. "Même pas cette fin..."

- "Moi non plus. J'regrette pas une minute."

Clem se traîna sur le lit pour lui faire face, et son visage las avait laissé place à une nouvelle détermination.

- "Tu vas reprendre ta vie d'avant ? Comme si rien n's'était passé ?

- "J'crois bien", répondit Livaï en ramassant son slip.

- "Tu vas me'rayer d'ta vie, hein ?"

- "Sois pas con."

- "Tu vas revenir me voir alors ?"

- "Tu sais aussi bien qu'moi qu'il peut pas y avoir d'amitié entre toi et moi. T'as essayé, t'as craqué, et même moi j'ai craqué."

- "J'dois considérer ça comme une victoire ? Que Livaï la terreur ait partagé mon lit deux fois..."

Il décela le rire dans sa voix et Livaï retrouva un peu le moral.

- "Ouais, tu peux être fier de toi. Ca s'reproduira jamais."

- "J'espère bien...", répondit jalousement Clem. "Enfin... si, j'espère que ça t'arrivera encore... Avec quelqu'un d'autre..."

Il le sentait apaisé, comme s'il avait réellement compris que c'était fini entre eux. Fini ? Pouvait-on finir quelque chose qui n'avait jamais commencé ? Cela avait-il commencé ?

- "Tu vas retourner à ton existence solitaire... dans ta planque vide et sans personne à qui parler ?" soupira Clem.

- "C'est la vie qu'j'ai choisie."

Clem lui saisit de nouveau la main alors qu'il passait sa chemise.

- "Ca m'fout le cafard d't'imaginer tout seul ! T'as jamais pensé à... rejoindre un groupe ?"

Livaï vit rouge l'espace d'une seconde.

- "Non, pourquoi faire ?"

- "Tu serais plus tout seul. Et t'aurais plus d'souci d'fric puisqu'on met tout en commun. T'aurais plus à craindre non plus d'te faire molester par un chef de gang, t'aurais plus besoin de... enfin tu vois ?"

- "Me faire molester, moi ? T'es sérieux ?"

- "J'voudrais t'faciliter la vie..."

Livaï se pencha sur Clem et tapa sur son crâne.

- "T'as pas tout compris, j'crois, t'as des trous dans la caboche ou quoi ? J'aime être seul et dépendre de personne, j'te l'ai déjà dit."

- "Il y a plein d'avantages..."

- "Pas pour moi."

- "Tu serais un élément particulièrement important d'notre gang ! Figure-toi qu'Furlan m'a parlé d'la possibilité de s'mettre aux affaires, comme Kayetan. Un gars comme toi avec nous, ça ferait une énorme différence..."

- "C'est pas parce qu'on a couché ensemble deux fois qu'il faut qu'tu t'crois autorisé à changer mon style de vie", répondit Livaï un peu violemment.

Mais il comprit que derrière ces arguments sans aucun doute véridiques se cachait malgré tout le désir de le garder à ses côtés.

- "J'ai aucune envie de côtoyer tes gars, encore moins ton pote Egon. J'veux pas m'prendre un couteau dans l'dos..."

- "J'calmerai Egon..."

- "J'peux l'faire aussi, en l'envoyant à la fosse commune. Et ce sera la même pour tous ceux qui viendraient m'faire chier. C'est c'que tu veux ? Parce que ça s'finira comme ça."

Clem se trouva à court d'argument.

- "J'veux pas être responsable de la vie des autres. Ni d'leur mort. J'porte malheur, j'te l'ai dit. Vous vous en sortirez mieux sans moi."

Il le regarda par-dessus son épaule.

- "Mais par pitié, fais attention à c'taré d'Egon. J'le sens pas du tout. Et j'ai du flair pour ça."

Clem ne répondit pas à sa mise en garde, mais préféra lui donner un conseil, d'un ton sérieux.

- "Tu pourras pas toujours fuir les responsabilités, Livaï", prononça-t-il très sérieusement. "Un jour, j'le sais, elles te tomberont dessus quand tu t'y attendras l'moins et tu devras faire des choix douloureux."

- "J'ai l'temps d'voir venir."

- "T'es quelqu'un d'bien, tu mérites d'être heureux."

- "Si tu l'dis...", répondit Livaï en haussant les épaules.

- "Donc ça y'est, c'est fini ?"

- "Huumm..."

- "S'il te plaît, ne disparais pas totalement d'ma vie."

- "J'essaierai."

Il n'y eut pas de dernier baiser, pas une accolade, pas une poignée de main. Livaï quitta la chambre de Clem par la porte secrète, bien décidé à ne plus jamais pénétrer dans cette pièce.

...

Clem se lava dans la baignoire qu'il avait faite pour Livaï, et qui demeurait la seule chose que son amant avait abandonné derrière lui. En fait, non, il avait aussi oublié son livre. Il se demanda si cet oubli pouvait constituer un bon prétexte pour se rendre chez lui afin de le lui rendre, mais il se résolut avec sagesse à n'en rien faire.

Il passa le savon sur sa peau, ce savon que Livaï avait tenu, et dont le parfum le suivait toujours quand il le quittait. Dans l'eau du bain se dissolvaient les derniers vestiges de ce que Livaï avait laissé sur lui, leurs étreintes, leurs baisers, leurs caresses. Tout se fondait dans l'eau et à mesure que ce passé disparaissait, il se sentait plus léger. L'incertitude quant à la perspective d'une vie commune avec Livaï venait de se dissiper. Cela n'aurait pas pu marcher ; leurs caractères opposés les auraient fracassés l'un contre l'autre. Il en aurait été malheureux. Ce poids ne pesait plus sur ses épaules, il pouvait se montrer plus philosophe et retrouver sa vie d'avant.

C'était voué à l'échec depuis le début. Livaï et lui étaient de deux espèces différentes, trop différentes pour cohabiter. Avec le recul, il voyait à présent toutes les petites bizarreries et obsessions de son ancien amant sous un autre jour, comme des petits défauts toujours charmants mais sans doute difficiles à supporter au quotidien. Il n'avait vu que le côté adorable de Livaï sans noter ce qui, en lui, se révélait étrange et hors de sa portée. Cela n'entamait ni son estime, ni la vision qu'il avait de lui, mais il les mesurait à leur juste valeur à présent.

Livaï n'était pas pour lui. Il était né pour quelqu'un de fort, d'inflexible, capable de faire preuve d'un sang froid exceptionnel, d'aimer sans excès, et d'apporter à Livaï quelque chose qu'il ne possédait pas, lui, Clem. Il lui souhaita de trouver cette personne.

Il observa les murs de sa chambre, qui avait presque matérialisé sa prison mentale pendant des jours. Son obsession pour Livaï avait pris la couleur et la texture du bois ; ses pensées angoissées s'étaient imprimées partout, la fumée des bougies avaient concentré sa frustration au-dessus de sa tête en permanence, et il n'avait rien créé de ses mains depuis ce jour où Livaï avait vu sa baignoire en bois. Il devait sortir maintenant.

Après s'être séché, il attrapa sa plus belle chemise et son pantalon le moins troué, les enfila rapidement, puis se coiffa en se passant la main dans les cheveux. Son reflet dans un fragment de miroir lui indiqua qu'il n'avait plus l'air d'un fantôme soupirant après un amour qui n'existera jamais.

Ses sentiments pour Livaï n'étaient pas éteints, mais il les considérait avec plus de sérénité. Au lieu d'en souffrir, il pouvait peut-être s'en servir pour devenir quelqu'un de meilleur. Livaï lui avait dit qu'il était quelqu'un de bien. Il n'était pas du genre à faire des compliments en l'air. Clem ignorait si c'était vrai ou non, il voulait y croire, et essayer d'être cette personne.

Il boutonna son col, mit ses chaussures et posa la main sur la poignée de la porte qui donnait sur le séjour. Hésitant, il colla son oreille contre le battant et écouta les sons de la vie quotidienne de l'autre côté, ce quotidien qu'il avait douloureusement laissé de côté sans aucun égard pour ses proches. Livaï pouvait vivre seul, mais pas lui. Il avait besoin d'eux et eux de lui. Il avait parlé à Livaï du sens des responsabilités ; il était temps de réassumer les siennes.

Il ouvrit la porte et tout s'arrêta dans la planque. Fester et Gernot étaient assis dans le canapé, Hagen rangeait quelque chose dans le coin cuisine, Furlan lisait le journal à voix basse. Les autres devaient être dehors, à jouer aux dés sans doute. Il s'arrêta un moment sur Egon, adossé au mur de la cuisine, une jambe en tension, et qui ne le quittait pas des yeux. Il devina la question muette dans son regard sombre, et il comprit qu'Egon savait que Livaï était revenu. Mais il n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Il connaissait son ami ; Livaï ne reviendrait plus et Egon oublierait cette histoire. Même si la mise en garde de son ancien amant continuait à lui trotter dans la tête, il se sentait très heureux de les revoir tous, et il constata que c'était réciproque.

Hagen vint vers lui, tout sourire, et lui annonça :

- "On voulait aller dans le quartier ouest pour tester l'nouveau bar qui vient d'ouvrir. Tu veux... venir avec nous, chef ?"

Le refrain familier vint voleter dans ses pensées, puis s'éloigna, s'estompa lentement, comme un vieux souvenir :

Tant pis si ça choque,
Je ne veux plus avoir peur
Un homme est un homme
Peu importe où va son coeur.

Clem prit son temps avant de répondre :

- "Ouais ! J'viens avec vous, les gars !"