CLEMENCE
juillet 833

Livaï frottait son parquet avec application. Les dégâts causés auparavant par l'effondrement de son toit n'avaient laissé que peu de traces, quelques lattes pliées et le mur éraflé, et il avait toujours à coeur de tenir son intérieur propre. La propreté repoussait la vermine, et donc les maladies. Il disposait à cet effet d'un arsenal de ménage qu'on aurait trouvé tout à fait disproportionné dans les bas-fonds.

Son obsession pour le nettoyage ne datait pas d'hier, mais après la peste, elle avait redoublé. Durant cette période, où il avait attrapé le mal comme bien d'autres, il avait été de plus en plus incapable de se tenir propre et de faire le ménage autour de lui ; cette impuissance face à la crasse qui envahissait son espace lui avait laissé un traumatisme durable. Repousser la saleté, c'était repousser la mort. Repousser ce qui avait pris sa mère et ce qui avait failli le prendre, lui.

Son foulard blanc sur le nez - unique souvenir qui lui restait d'elle -, il se redressa et s'essuya le front. Le sol était d'une brillance acceptable. Il ne laissait personne rentrer chez lui afin d'éviter les salissures, mais dans tous les cas, ce n'était jamais une bonne chose de permettre à des inconnus de pénétrer chez soi. On était jamais trop méfiant dans cette ville gangrénée par le crime. Livaï n'était pas tout blanc non plus, mais il ne serait jamais allé jusqu'à tuer pour voler. Même quand une de ses proies se rebiffait - ce qui arrivait rarement, il était trop adroit pour ça, - il préférait laisser tomber plutôt que de cogner. En cela, il n'avait pas suivi la voie de Kenny ; il honorait pourtant son enseignement dans tous les autres domaines de sa vie.

Il lui arrivait de penser à Clem. Quatre jours s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté sa planque pour ne plus y revenir. Cela le troublait de ne pas pouvoir oublier ce garçon. Il avait laissé en lui une empreinte qui ne s'effaçait pas et dont il ne saurait dire si elle était bonne ou non. Ce qu'il lui avait dit sur le droit au bonheur, à l'amour, le laissait toujours perplexe. Ce genre de discours ne pouvait être d'aucune utilité ici, où régnait la loi du plus fort. Livaï avait grandi avec la conscience que montrer trop de faiblesse garantissait une mort rapide. Mais Clem avait vécu toutes ces années en pensant ainsi. Comment avait-il pu se préserver avec une façon de vivre si naïve ?

Clem était peut-être un ange, un de ces êtres dont on parlait dans son livre, et qui apportaient de bonnes nouvelles ou protégeaient les gens. Il n'avait pas d'ailes mais ce n'était qu'un détail. Il se souvenait que sa mère l'appelait souvent "mon ange" quand il était petit, mais cette comparaison lui parut tout à fait inappropriée. Il n'avait rien en commun avec un ange, et pas grand chose non plus avec Clem.

S'il avait des ailes, il s'envolerait loin d'ici, pour vivre à la surface sous le ciel bleu. Il emmenèrait peut-être quelques personnes avec lui, mais à bien y réfléchir, il n'avait plus d'attache affectives ici. A part Clem. Il emmènerait peut-être Clem s'il voulait. Là-haut, il pourrait vivre dans un monde plus facile et paisible, digne de lui.

Pendant un instant, il ressentit douloureusement la solitude que Clem avait évoquée, et avec laquelle il avait décidé de vivre. Il ne pouvait pas affirmer qu'elle ne lui pesait pas parfois, mais sa soif d'être libre et détaché de tout reprenait toujours le dessus. Il n'était pas malheureux, mais pas heureux non plus. Il vivait au jour le jour en prenant ce que le hasard mettait sur son chemin, sans penser à l'avenir lointain. Il se contentait de vivre.

Alors qu'il rangeait ses ustensiles dans sa buanderie - sans doute la pièce la plus vaste de sa maison -, il entendit toquer contre la porte. Il s'immobilisa un moment, essayant de déterminer qui osait se risquer sur son seuil, enleva son foulard et se dirigea vers l'entrée. Il avait percé un petit trou dans le battant par lequel son oeil acéré pouvait scruter les alentours à l'extérieur. Il ne vit personne, et pensa à quelques plaisantins. Il avait une réputation de caïd ici et les gamins des rues se lançaient parfois le défi de venir frapper chez lui avant de se tirer en courant. C'était sans doute l'un de ceux-là.

Il ouvrit la porte à moitié et jeta un oeil dans la rue. Son regard fut cependant vite attiré vers le sol, où avaient été déposés des objets inattendus. Une statuette brillante retenait à terre une feuille de parchemin pliée. Livaï les regarda sans dire un mot, scruta de nouveau les environs, puis ramassa le tout avant de refermer derrière lui.

Il commença par examiner la figurine. Finement sculptée avec un luxe de détails, elle représentait un nu, vaguement androgyne, mais avec un visage familier, à moitié caché sous les cheveux ; celui qu'il voyait tous les matins dans son morceau de miroir. Le corps était étrangement juvénile mais très harmonieux... Dans le dos de la figurine, deux belles ailes d'oiseau s'élançaient triomphalement, donnant à l'allégorie, au visage pourtant renfrogné, un air de joie. La sculpture reposait sur un socle rond à deux étages très raffiné. Tout semblait recouvert de feuilles d'or et brillait à la lueur des bougies.

Livaï soupira, devinant alors qui avait déposé cela devant sa porte, et s'apprêta à lire le message qui accompagnait l'oeuvre. Il constata tout de suite qu'il connaissait cette écriture, et apprécia le peu d'erreurs que son élève laissait encore passer. Voici ce que disait cette lettre :

"Cher Livaï,

Je pense toujours que tu te trompes sur nous deux. Nous avons droit au bonheur et à l'amour. Peut-être pas ensemble, mais au bout de notre chemin, nous les obtiendrons. Un jour, tu trouveras la personne qu'il te faut, la personne qui t'aimera comme tu le demandes, et je trouverai la mienne. J'en suis sûr, nous ne finirons pas seuls.

J'aimerais tant que tu sois heureux ! Tu ne portes pas malheur, tu peux aimer et apporter le bonheur à ceux que tu aimes ! Laisse les autres te connaître, laisse-les t'approcher et comprendre quelle personne merveilleuse tu es. Les anges existent, puisque tu en es un. Tes ailes finiront par pousser, je le sais, et tu voleras très haut au-dessus de nous tous.

Je garderai mon amour pour toi dans mon coeur sans en souffrir si je sais que tu es là, quelque part. Ne disparaît pas dans les bas-fonds pour que je ne puisse plus te retrouver. Et n'oublie pas : si tu veux malgré tout revoir un ami pour lequel tu comptes beaucoup, ou si tu changes d'avis concernant le gang, tu sais où je suis.

Bien à toi,

Clemens

PS : Ne t'en fais pas pour Egon, on s'est expliqués et il va passer l'éponge. Il ne viendra plus t'importuner tant que je vivrais, tu peux être tranquille."

Livaï fut surpris quand il vit qu'il avait signé "Clemens" au lieu de "Clem", comme s'il avait voulu délibérément prendre de la distance par rapport à lui et à cette lettre. Pourtant, elle était pleine de sentiments que Livaï sentait toujours très forts. Il soupçonnait Clem d'avoir recopié un modèle de lettre standard pour la structure, mais il ne doutait pas un instant que le texte venait de son coeur.

- "T'abandonnes jamais, pas vrai ?" soupira-t-il en souriant tristement.

Il avait toujours de la tendresse pour ce garçon. L'envie de le protéger, aussi. Mais ce n'était pas son rôle. Il ne reprendrait sans doute jamais contact avec lui. Il ne le perdrait pas totalement des yeux, continuerait de le surveiller de temps en temps quand il passerait près de sa planque, mais ne s'immiscerait plus dans sa vie. Il rangea la lettre soigneusement dans son chevet et plaça la statuette au centre de la table où il prenait ses repas. Il la scruta encore un peu dans la lumière ambrée des chandelles, en apprécia la délicatesse, puis prononça à voix haute :

- "Quand même, elle était super, cette baignoire..."

...

La vie avait repris son cours normal à présent. Clem se comportait de nouveau comme un leader, même si son attitude débonnaire n'avait pas disparu. Il se montrait plus ferme sur certaines choses, s'exprimait avec moins de douceur, mais globalement, il était toujours aussi naïf.

Egon regardait son ami qui sciait des planches de bois, tout en lançant des ordres ou des conseils à ses camarades sur le chantier. Le bâtiment n'était pas encore terminé mais avançait bien. Les contremaîtres leur laissaient le champ libre pour mener les travaux un peu à leur façon, et Clem avait déjà comme projet de sculpter des têtes de lit ou des pilastres d'escalier pour mettre sa petite touche.

Egon commençait à s'ennuyer de cette vie honnête. Il voulait de l'action - pourquoi pas un peu de sang -, et gagner plus de fric. Mais c'était Clem qui décidait et tout le monde le suivait.

Clem cessa le travail une minute et regarda Livaï passer sur le chantier, portant un sac de briques sur l'épaule. Ils se saluèrent de la tête sans se parler mais cette seule marque de reconnaissance eut le don d'énerver Egon. Clem lui avait certifié que c'était fini entre eux, que Livaï n'était pas pour lui, et que dorénavant, ils se contenteraient d'une entente distante ; mais Egon sentait encore l'odeur de ce rat crasseux sur son ami. Ses doigts le démangèrent, et il se saisit d'une grosse pelle afin de déblayer les gravats qui gênaient la circulation, pour se calmer.

Il balançait les débris au-dessus de sa tête avec énergie, imaginant chaque pelletée atterrir dans la sale gueule de Livaï, jusqu'à enterrer le garçon complètement. Un des ouvriers vint vers lui pour lui demander d'arrêter car il ensevelissait ses camarades. Egon lui jeta un regard noir de menaces et le gars recula.

- "T'as un problème, ducon ?", tonna Egon.

Clem se dirigea vers lui et lui prit la pelle des mains.

- "Egon, t'aides personne, là. Va plutôt voir comment ça s'passe sur la face est, ils doivent avoir besoin d'aide."

Egon fit quelques pas, tourna autour de Clem en le fixant intensément et murmura :

- "A tes ordres, chef."

Il tourna à l'angle de la bâtisse et Clem disparut de sa vue.

Egon n'était pas du genre à penser à l'avenir, il préférait ruminer ses problèmes présents. Mais il lui apparut de plus en plus clairement que le groupe stagnait. Ils se comportaient comme de gentils citoyens honnêtes, désireux d'aider ceux de la surface à monter leur orphelinat minable. C'était pathétique. Ils pouvaient se faire des couilles en or en revendant de la camelote de richards. Clem ne le voyait pas. Pourtant le petit Furlan lui en avait parlé.

Il fallait que Clem se bouge et fasse d'eux un vrai gang, pas une bande de joyeux lurons. Mais il savait que son ami n'aimait pas la violence, et n'y recourait que s'il y était obligé. Il devait s'endurcir. Mais Livaï en avait sûrement fait une mauviette encore pire qu'avant ; il suffisait de se rappeler la loque morte d'amour qu'il était quelques jours plus tôt. Il avait beau s'être endurci après sa rupture, c'était loin d'être suffisant pour être chef de gang.

Clem n'était pas vraiment un homme. Un homme ne couchait pas avec d'autres hommes, c'était la conviction d'Egon. Et pourtant, il l'aimait. Il aurait juste voulu qu'il soit pas une couille molle. Malheureusement, cela ne semblait pas près de changer. Il fallait un vrai chef à ce groupe, un vrai mec avec de la poigne, des tripes, et qui aimait les nanas. On pouvait pas s'imposer autrement ici. Il était sûr qu'on se moquait de Clem dans son dos. La honte...

Il se voyait bien dans ce rôle, mais les autres suivaient Clem de leur plein gré. Il devait trouver un moyen... L'écarter sans brutalité, lui faire comprendre qu'il n'avait pas la carrure, et reprendre les choses en main.

Sans brutalité ? Comment pouvait-il espérer évincer son ami sans violence alors qu'il avait encore l'odeur de ce connard de Livaï partout sur lui ? Il la sentait tout le temps, surtout dans la planque. Cette sale vermine avait traîné dans la chambre de Clem plus longtemps que lui-même... C'était intolérable pour Egon. Il les entendit rire de lui, tapis dans les replis de son cerveau enfiévré, et le son de ces rires étaient comme des agressions, des coups de couteau... Ouais, Livaï avait sûrement monté Clem contre lui, lui avait dit qu'il était fou ou dangereux, un truc du genre. Son ami l'observait dorénavant avec de la suspicion dans le regard, cela devait avoir un sens... En tout cas, c'était insupportable.

Clem prévoyait-il de se débarrasser de lui ? Ou bien Livaï le ferait-il pour lui ? Ils seraient alors les deux têtes du gang, et lui, pourrissant dans la décharge, se ferait bouffer les yeux par la vermine... Il entendait leurs rires, encore et encore... Non, pas Clem, cela ne se pouvait pas, il ne lui ferait pas ça...

Il devait remplacer Clem d'une manière ou d'une autre. Comme ça, ce salaud de Livaï les laisserait tranquille. C'était une évidence pour lui.

Il avait très chaud et cela n'était dû qu'en partie à la température élevée de la saison. Son cerveau bouillonnait, formant des images mêlées de Clem et Livaï en train de se vautrer l'un sur l'autre, et il dû s'asseoir un moment. Il devait protéger Clem de Livaï. C'était une certitude. Il bégaya à voix basse :

- "J'm'en occupe, Clem. J'm'occupe du gang et d'Livaï... J'vais m'occuper d'toi aussi... Il te fera plus d'mal... Tu verras, tu seras fier... J'vais régler tous les problèmes... Ouais... Haha ! Ha... ha..."

Oui, tout finirai par s'arranger.