"J'avais le meilleur mitrailleur de toute la Neuvième Armée sur ce siège. Aujourd'hui, je t'ai toi..."
[ Don à Norman, après s'être vu affecter ce bleubite insignifiant en remplacement de Red. ]

J'ai toujours trouvé la situation de départ, sur les toutes premières minutes du film, d'un irréalisme typiquement hollywoodien – et donc passablement dérangeant. Je campe le décor pour mémoire, au moment où un officier allemand entre en scène sur le dos d'un cheval blanc: par une aube brumeuse, Fury se retrouve immobilisé (quoiqu'encore en état de marche, après un peu de bricolage sur le circuit électrique) en plein milieu d'un incroyable enchevêtrement d'épaves mêlant automobiles civiles en flammes, blindés allemands (silhouettes identifiables de Panzer IV et de Panzer V Panther), et Shermans américains qui semblent tous s'être entre-détruits à bout portant! 'Red', le mitrailleur avant de Fury, a été proprement décapité, sans que son poste de combat ou le reste du tank ait pourtant subi aucun impact pénétrant; et la peau de son visage encore identifiable repose derrière son siège!

Cela représentait donc pour moi un défi tout à fait motivant, que de tenter d'imaginer les circonstances réalistes qui auraient pu mener notre équipage de char préféré dans cette situation surréaliste. Je ne prétends pas que mon travail soit parfait. Je ne prétends pas à un réalisme sans faille. Et surtout, je ne prétends pas moi-même échapper à l'emprise de nombre de clichés hollywoodiens. Mais quelques retours critiques constructifs pourraient éventuellement m'aider à retravailler ce prequel audacieux. À votre libre inspiration...

– Note historique: En principe, les surnoms individuels des chars américains commençaient tous par la lettre désignant la compagnie à laquelle ils étaient rattachés; Fury devait ainsi appartenir à la Compagnie F de son 66e Régiment. Pourtant, aucun des Shermans du 1er peloton (auquel Fury est rattaché après avoir rejoint le bivouac) ne porte un nom commençant par la même lettre! J'ai cependant préféré conserver cette règle pour les blindés du 3e peloton, déjà consumé (à la seule exception de Fury) lorsque le film débute. –

.


.

Sud de Hanovre, Reich allemand, avril 1945 –
Zone de combat de la 2e Division Blindée U.S. –
Le dernier jour du 3e peloton de chars...

.

-–- ¡Madre de Dios! C'est moche...

-–- Merde, on a beau être habitués... J'crois que j'vais dégueuler!

-–- Vous savez quoi, les mecs? Ça me rappelle...

-–- ...la Normandie? C'est ça, Cul-d'âne? Ouais, je m'en doutais. On évitera d'en causer, okay?

Les cinq chars Sherman du 3e peloton avaient été détachés en reconnaissance d'une colonne de véhicules allemands avançant depuis Hanovre, que l'aviation avait signalée au QG de la Neuvième Armée. Visiblement, l'U.S. Air Force avait décidé entretemps de régler elle-même le problème, avec son efficacité coutumière. Il ne restait plus de la colonne en question qu'un sinistre alignement d'épaves fraîchement détruites, encore en flammes sur des centaines de mètres de route. Plusieurs véhicules avaient tenté de se disperser dans les champs alentour; cela ne les avait pas sauvés. Ce convoi avait de toute évidence mêlé, pour leur malheur à tous, des unités motorisées de la Wehrmacht qui montaient en ligne, à des réfugiés qui avançaient vers les Alliés, préférant aller remettre leur sort entre les mains des vainqueurs plutôt que d'attendre que la guerre déferle sur eux. On trouvait là en effet, parmi toutes ces épaves, un large panel de véhicules militaires et civils. Et parmi les très nombreux corps au sol, là encore, un mélange de militaires... et de civils! Beaucoup de civils...

Et des chevaux. Quantité de chevaux morts. Encore... Qu'ils aient été croyants ou non, les vétérans des combats de la Poche de Falaise rendaient grâce pour le fait que le massacre ait été trop récent, et les brumes matinales trop fraîches pour qu'ils aient à subir la même puanteur qu'ils avaient dû endurer le long d'autres routes en Normandie. D'où ils étaient, les odeurs de chairs brûlées – humaines ou animales – n'en parvenaient cependant pas moins jusqu'à leurs narines.

Assis à l'avant de la caisse du char de pointe, avec leurs têtes casquées seules à émerger de leurs trappes ouvertes, le conducteur et son assistant semblaient synchroniser leurs expressions de dégoût à mesure que la brume dévoilait l'ampleur des ravages. À gauche, mains sur ses leviers: Trini Garcia, dit 'Gordo'; et à sa droite, caressant nerveusement la culasse de sa mitrailleuse calibre 30: Redmond Conley, dit simplement 'Red'. Quel autre événement qu'une guerre mondiale aurait pu ainsi réunir, durant trois années dans le même habitacle, un garçon boucher mexicain de Chicago et un fermier irlandais de Nouvelle-Angleterre? Et surtout en faire plus que des amis, plus que des frères, presque un vieux couple?! Quand Red recevait de bonnes nouvelles de sa famille, ou bien les confiseries au sirop d'érable que celle-ci lui envoyait du Maine, Gordo était toujours le premier à en profiter. Et quand Gordo avait des soucis, du vague à l'âme, qu'il avait mal dormi ou qu'il était légèrement enrhumé, Red était toujours le premier à s'en rendre compte. Dans un espace si étroit, chacun de ces deux-là était même aux premières loges pour s'apercevoir quand son voisin immédiat avait du mal à digérer ses œufs en poudre! Une telle promiscuité, une telle intimité, ne pouvait conduire qu'au rejet ou à la symbiose; et dans le cas de Red et Gordo, la symbiose avait parfaitement opéré.

-–- ¡Me cago en la hostia! Ç'avait beau être des foutus Schleuhs, tous ces gens, ça... Ça me...

-–- Ouaip, mon frère... Pareil pour moi...

Au sommet du char, Grady Travis, également surnommé Cul-d'âne, décida qu'il en avait assez vu; et après s'être débarrassé de son mégot, le grand escogriffe en combi kaki réintégra l'intérieur de la tourelle et son strapontin de pourvoyeur d'artillerie. Boyd Swan, le canonnier du bord, profita de son écoutille restée ouverte pour monter prendre un peu l'air et admirer le paysage. Son visage éternellement fatigué promena sur ce champ de désolation un regard absent et désabusé. Boyd était un religieux convaincu, toujours prêt à sermonner ses philistins de frères d'armes à tous propos, ou à entamer avec eux d'interminables controverses sur le Bien, le Mal, ou le Salut – ce qui lui avait valu de leur part des surnoms tels que 'Prêcheur' ou 'La Bible'. Le verset qui lui vint d'ailleurs aux lèvres en cette occasion était l'un de ses préférés, que ses compagnons l'avaient déjà entendu psalmodier en d'innombrables autres occasions somme toute assez similaires:

-–- Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la Mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi...

Debout à son poste au tourelleau de commandement, juste à côté du soldat du Christ, Don tira une bouffée nerveuse sur la cigarette qu'il venait d'allumer pour tenter de calmer le tremblement qui s'était une fois encore emparé de ses mains. Sans grand succès, d'ailleurs...

-–- Prêcheur, elle m'a l'air de s'allonger d'Omaha Beach à Berlin, ta fichue vallée!

Le sergent-chef Don Collier était le commandant de ce blindé, et le leader charismatique de son équipage; 'Wardaddy', tel était le surnom chargé d'une affection presque filiale que ses hommes lui avaient décerné. En vérité, ces cinq-là avaient entamé leur route commune vers Berlin depuis bien avant Omaha Beach. Sur les plages de Casablanca, pour être précis; puis étaient venues les oliveraies de Sicile, les haies du bocage normand, les forêts enneigées des Ardennes belges... Au fil des années, ils avaient usé les sièges d'une bonne demi-douzaine de tanks Sherman, en divers modèles toujours plus perfectionnés. Leur ultime monture en date était l'un des tout derniers E8 'Easy Eight', qu'ils avaient perçu peu de temps avant les rudes combats menés au nord de Bastogne. Le nom de baptême que le fier engin avait reçu de son équipage tranchait en lettres capitales blanches sur le long tube sombre de son puissant canon de 76 mm: FURY !

Une voix impérieuse retentit soudain dans les écouteurs de Don:

-–- Chef de peloton à tous: halte!

Don retransmit aussitôt l'ordre à Gordo, qui pila net en même temps que les quatre autres blindés. La voix continua à transmettre ses instructions:

-–- Ici LaSalle, de Fifolet. On va aller reconnaître ce foutoir de plus près, à la recherche de survivants ou de documents. Fury et Foo-Fighter, vous restez en couverture à distance avec vos 76; chargement à fumigènes. J'avance avec Fireball III et Flatfoot Frankie. Faites gaffe aux Panzerfausts , les gars! LaSalle, terminé...

Le lieutenant LaSalle était à la tête du 3e peloton depuis les Ardennes. Un type réglo, qui connaissait son affaire. Rien à voir par exemple avec le petit lieutenant Parker, du 1er peloton: un bleubite sans aucune expérience en dehors du manuel. Don avait quelques vieux potes dans cette unité: les sergents-chefs Davis, Peterson, et puis Binkowski. Des commandants de valeur... Triste de penser qu'un petit crétin de puceau comme Parker finirait bien par les faire tuer, à moins qu'il n'y passe le premier.

Don se sentait assez détendu, sans pour autant relâcher sa vigilance, lorsque les trois Shermans descendirent la pente douce à vitesse mesurée, en direction de la longue ligne de ferrailles tordues, de flammes, et de lourdes fumées noires. Par habitude, le sergent maintenait cependant une surveillance attentive des alentours, examinant l'une après l'autre aux jumelles les zones qui lui paraissaient suspectes – avec l'aide de Red et Gordo, qui observaient eux aussi les environs depuis leurs propres trappes ouvertes. Devant le siège du commandant de char, Boyd se contentait de suivre, depuis le viseur de son canon, l'avancée du petit détachement du lieutenant en direction de la route, cependant que Grady préféra tromper son ennui en sombrant dans un demi-sommeil sur son strapontin, dans les profondeurs de la tourelle.

.

_ [...]