Chapitre 20 : explication de gravure

David et Gold pénétrèrent dans la chambre des deux femmes. Le cardiographe montrait des signes de fébrilité inquiétants pour chacune d'entre elles. Gold se rapprocha du lit de Regina et sourit tristement.

- Quand sauras-tu te débrouiller sans moi, très chère ? Je ne vais pas laisser ma plus brillante élève mourir bêtement. J'ai surestimé certains paramètres, mais rien n'est encore perdu.

- De quoi vous parlez, Gold ?

- Shériff, merci de vous taire. D'ailleurs, votre présence n'est pas requise ici. Donc si vous voulez qu'elles vivent, laissez-moi travailler.

David s'exécuta de mauvaise grâce, gardant un œil sur l'antiquaire. Ce dernier se pencha sur chacune des deux femmes, une main au-dessus de leurs fronts. Il se raidit alors, comme si un serpent l'avait violemment mordu. Une goutte de sueur dévala sa tempe, et ses mâchoires se serrèrent douloureusement. Il murmura, comme pour lui seul, quelques mots.

- Oh, Emma, pourquoi toujours prendre des raccourcis ?

Il secoua la tête, en signe d'impuissance et de lassitude. Puis il inspira une grande goulée d'air, avant de poser les mains sur le haut du crâne des deux femmes endormies. Il se tendit, les jointures blanchies par l'effort intense. Ses yeux se fermèrent et une douce mélopée sortie de sa bouche. Les rares témoins de la scène furent abasourdis par la puissance que le sorcier dirigeait à sa guise. Puis, tout comme un lourd rideau de velours, il baissa les mains et tout devint obscur. L'instant suivant, la lumière reprit ses droits, comme si rien ne s'était passé, dans cette pièce où l'ambiance était devenue extrêmement pesante. Gold s'assit lourdement sur le lit de la brune, un léger rictus au coin des lèvres. Il semblait épuisé. Son visage blême se tourna vers le shériff et le médecin.

- Bien, maintenant que le rituel est terminé, je crois qu'il serait de bon ton de vous donner quelques informations.

Les deux hommes hochèrent fébrilement la tête. Leur angoisse était palpable. Après un soupir las, Gold resta assis, tout en appuyant les mains sur sa canne.

- L'explication, peut-être, quant à leur état de santé vacillant ?

Whale intervint, curieux de connaître la raison de son impossibilité à émettre un diagnostic décent.

- S'il vous plaît. J'ai failli perdre deux patientes aujourd'hui. Et je ne saurais en donner la cause. Elles sont dans cet état depuis… Que Regina est revenue, en fait.

- Cela n'a rien d'étonnant, docteur. La médecine n'est pas à l'œuvre ici. Seule la magie a permis à Regina de revenir parmi les vivants. Mais j'émettrais l'hypothèse qu'Emma a commis une petite erreur de diction, et cela a entaché la pureté du rituel. Entre autres choses. Il faut que vous compreniez bien une chose : à partir du moment où le sortilège a été lancé, ces deux femmes ont partagé une seule vie. Il s'agit d'un système de corrélation des deux essences vitales. Comment le vulgariser auprès de deux béotiens tels que vous ? Hum, voyons voir…

- Gold ! Cessez de tourner autour du pot ! Que voulez-vous dire par là ?

- Je vais prendre une image, pour que vous puissiez comprendre. Regina et Emma sont comme deux vases remplis d'eau. Ils vivent sans lien l'un avec l'autre. Mais lorsque Regina est décédée, grâce à votre chère et tendre, l'eau de son vase s'est évaporée. Le vase de Regina étant vide, il n'y avait plus d'essence vitale pour qu'elle puisse subsister. Le vase d'Emma était toujours plein par contre. Grâce au rituel, Emma a transféré la moitié de l'eau de son propre vase dans celui de Regina. Emma a donc offert la moitié de sa vie à Regina.

- QUOI ?! Elle a fait quoi ?! Mais, elle va mourir !

Gold fit une moue indignée.

- David, tout le monde meurt. C'est un fait.

- Ne vous foutez pas de moi ! C'est ma fille !

- Et Regina est mon élève. La vie de votre fille vaut davantage que celle de l'ancienne reine déchue ? Une princesse ne peut pas sauver une souveraine ? Emma n'a même pas sourcillé lorsque je lui ai expliqué le rituel. J'ai peut-être omis deux ou trois détails. Peut-être. Mais toute magie a un prix. Et une magie de résurrection aussi puissante, demande un sacrifice à la hauteur du cadeau reçu. Lorsque le véritable amour est en jeu, plus dure est la chute, en cas de mort de l'être aimé.

- Son choix n'était donc pas éclairé ! Vous l'avez dupée, et maintenant, regardez dans quel état elles se retrouvent ! Vous êtes un monstre.

David approcha d'un pas, particulièrement menaçant. Gold leva simplement la main.

- David, mon prince, mon roi, peu importe, d'ailleurs. Ne soyez pas stupide. Je vous tuerai avant que vous ne puissiez m'atteindre. Cela serait fort désagréable pour vous. Pour ma part, je ne souhaite pas abîmer mon manteau, il est en cachemire. Et Dieu sait combien il peut être difficile de nettoyer ce textile.

Le petit sourire narquois de l'antiquaire mit les nerfs de David à rude épreuve. Il serra les poings, mais ne tenta rien.

- Donc, comme je le disais, Emma a choisi de donner la moitié de sa vie à Regina. Enfin, ce n'est pas tout à fait exact. Il s'agit plutôt de la moitié de la vie qui lui restait à vivre.

- Comment ça ?

- Faisons un peu de calculs mathématiques, voulez-vous ? Alors Emma a dans les trente-cinq ans. Il lui restait environ encore… Disons quarante ans à vivre, avec le régime qu'elle fait subir à son corps. Donc, sur les quarante ans qui lui restait, la moitié a été transférée à Regina, soit vingt ans. Emma a donc aussi à peu près encore vingt ans à vivre. Mais cela vaut le coup, si l'on peut sauver la femme que l'on aime, n'est-ce pas ?

- Emma n'a plus que vingt ans à vivre ? Mais … Ce n'est pas possible… Je ne peux pas lui survivre.

David chancela et s'abattit sur la chaise, dans un angle de la chambre. Il était consterné et anéanti. Sa fille avait sacrifié une grande partie de sa vie, pour une femme qui aujourd'hui la rejetait. Il sentit des larmes de rage et d'impuissance naître à la commissure de ses yeux. Il suffoqua, incapable de penser calmement à l'avenir de son enfant. Il prit sa tête entre ses mains et se balança sur sa chaise, émettant un gémissement plaintif.

- Ne soyez pas si théâtral, shériff ! Il y a pire, comme nouvelle.

- Non, je ne crois pas.

- Je peux vous citer une liste particulièrement longue.

- La vie de ma fille n'est pas un sujet de plaisanterie ! Si c'était Belle qui était allongée, là, à moitié morte, vous ne seriez pas gai comme un pinson.

Le sorcier leva les yeux au ciel. Il se racla la gorge.

- Voulez-vous entendre la suite de mon explication, ou préférez-vous continuer à vous plaindre ?

- Je vous hais.

- Et c'est réciproque. Bref, trêve de politesse. Vous avez le principe du rituel, maintenant, mais leur état est une conséquence inattendue de leur situation… Domestique.

- Pardon ?

- Disons que je ne contrôle pas tout. Et j'admets m'être un peu fourvoyé quant à quelques éléments de leurs vies. Et tout découle de ces … Approximations.

- Encore de mauvaises nouvelles ? Je jure de vous tirer une balle dans la tête, si tel est le cas.

- Que de fougue, shériff. Mais non, pas vraiment. J'éclaire votre lanterne : ce sort est très puissant, et requiert une grande magie. Néanmoins, Regina aurait dû pouvoir faire face à ce désagrément. Mais la disparition de l'Evil Queen était une surprise. Sa réintégration dans le corps épuisé de mon élève a réduit ses chances de rétablissement complet. Maintenir cette entité dans un musellement continu fait dépenser beaucoup d'énergie. Or, Regina ne possède plus assez de force vitale pour y faire face. D'où son effondrement et tous les symptômes qui en découlaient.

Whale se frotta le menton et comprit enfin l'état catastrophique de la brune.

- D'accord. Aucune chance de prédire ce qui allait arriver, donc. D'où mon incapacité à poser un diagnostic viable.

- Tout à fait, docteur, cela n'était plus de votre ressort depuis longtemps.

Le shériff releva les yeux et tenta de maîtriser sa voix.

- Et pour Emma, alors ? Pourquoi est-elle impactée par l'état de Regina ?

- Très simple, mon cher. Emma et Regina partageant la même vie, votre fille a servi de compensateur. Comment vous expliquer cela ? Regina, n'ayant plus de réserve magique en elle, ni même la force de combattre l'Evil Queen, a, pour ne pas disparaître, puisé dans les réserves magiques de votre fille. Peut-être même dans sa force vitale, dans les moments les plus critiques. C'est pour cette raison que notre shériff tombait et perdait connaissance. Toute sa force était brutalement aspirée par Regina, qui luttait pour survivre.

- Et comment peut-on arrêter ce massacre ?

- C'est impossible.

- Non, c'est faux ! Vous condamnez ma fille au profit de votre sous-fifre !

- David, restez poli, ou je vais perdre ma bonne humeur et mon savoir-vivre.

- Vous nous avez tous mystifié ! C'est intolérable !

- J'ai ramené la femme, que votre fille aime, à la vie ! Et que votre épouse a tué ! Si vous aviez mieux tenu en laisse le petit démon qui vous tient lieu de conjointe, rien de tout cela ne se serait produit ! Épargnez-moi vos élucubrations grotesques !

- Vous avez détruit ma famille !

- Sûrement pas. C'est votre femme qui s'en est occupée. Ne confondez pas tout.

- Je vous hais. J'arriverai à vous arrêter un jour.

- Permettez-moi d'en douter, shériff. Bref, je n'avais pas non plus anticipé la détérioration de leur relation. J'admets avoir été surpris de leur entente si, comment dire ? Fusionnelle ? Non, ce n'est pas le terme adéquat. C'était davantage un besoin nécessaire de l'autre. Comme une dernière chance de salut, avant que chacune ne disparaisse dans les ténèbres.

Le médecin sourit tristement.

- C'est désespérant de voir les choses ainsi, mais je conçois que vous le pensiez. Mais ce que j'ai vu dans leurs yeux, c'est tellement plus, tellement délicat. Et terriblement douloureux également.

- Certes, si vous préférez ces mots, je ne vais pas vous contredire. Donc, je continue. L'amour véritable est un puissant don, et une source magique quasiment inépuisable. Le baiser qu'elles ont échangé est la preuve de leur profond attachement l'une envers l'autre. Mais je n'avais pas compris que cet amour n'était encore qu'à peine éclos. Mary-Margareth l'a fauché en pleine ascension, en tuant Regina, oblitérant la magie qui aurait dû en découler. Et c'est là que les difficultés ont commencé.

- Comment cela ?

Le médecin écoutait dogmatiquement les explications du vieux renard.

- Sans cette grande réserve de magie, ces deux femmes n'ont pas pu faire face à la résurrection de Regina et au retour de l'Evil Queen dans son corps. La quantité de magie qui aurait dû les envelopper et les protéger, du fait de leur amour, s'est progressivement étiolée, jusqu'à être si ténue, qu'elle est devenue presque inexistante. En d'autres termes, les aléas de la vie ont failli les tuer toutes les deux.

- Comment ça, les tuer toutes les deux ? Regina, je veux bien comprendre. Mais Emma ?

- Ce sortilège a un corollaire non négligeable : si l'une meurt, l'autre aussi. Une seule vie les lie dorénavant.

Le visage des deux hommes tomba. David se cramponna à sa chaise, blême. Le médecin resta bouche bée, stupéfait d'apprendre une telle chose. Il se tourna vers ses deux patientes et murmura pour lui-même.

- Elles ne méritent pas ça. Après tout ce qu'elles ont dû traverser, elles ont besoin d'une fin heureuse. De vivre sereinement. Mais ce ne sera jamais vraiment possible. Les épaules du shériff s'affaissèrent devant l'horreur de la situation. Il restait incrédule. Comment Gold avait osé partager la vie de sa fille avec celle de l'ancienne reine ?

Whale vit l'air moribond de David et tenta de le faire revenir à la raison.

- David, il ne sert à rien d'épiloguer. Aujourd'hui, la situation étant ce qu'elle est, il faut les soutenir. Dois-je vous rappeler qu'elles ont un fils ? Si l'une meurt, entraînant l'autre dans la tombe, il sera définitivement orphelin.

- Je ne peux me résoudre à perdre mon unique enfant, parce qu'elle s'est entichée d'une femme, qu'elle veut sauver à n'importe quel prix. Je suis sûr qu'il y a un moyen de briser cette malédiction ! Ce serpent refuse simplement de nous le dire !

David empoigna Gold et le poussa brutalement jusqu'au mur. Il le tint par le collet et le souleva, rouge de colère.

- Dites-moi la vérité, maintenant. Comment défaire ce que vous avez fait ?

- Vous ne pouvez pas !

- Vous mentez !

- Vous, David, n'en avez pas le pouvoir. Seul un dernier sacrifice consenti de part et d'autre, serait en mesure de défaire la magie de résurrection. Si l'une de ces deux femmes acceptait de mourir, pour redonner de la durée de vie à l'autre, et que l'autre acceptait ce sacrifice en retour, alors le sort pourrait s'annuler. Mais seules les deux parties prenantes de ce sort peuvent y parvenir. Vous n'avez aucun pouvoir, ici ! Maintenant lâchez-moi, rustre !

David laissa glisser Gold contre le mur, complètement anéanti. Il pensait à toutes les résultantes de cette nouvelle situation. Les habitants détestaient toujours l'ancienne reine, et certains voulaient encore la tuer. Et s'ils y parvenaient, alors, il perdrait sa fille également. Il hoqueta de stupeur. Jamais il n'aurait cru craindre pour la vie de la brune, de façon si intime.

- Alors, elles ne pourront jamais guérir ?

Le médecin mit une main sur l'épaule du shériff, compatissant.

- Ce n'est pas une maladie, David. Bien au contraire. Ce sort s'apparente à un remède. Un remède qui lui-même s'apparente à une chimio. Invasif et possiblement mortel, mais nécessaire à la survie. Je suis désolé, David.

Le shériff se recula, le plus loin possible de l'antiquaire. Il venait de recevoir un uppercut au menton, et n'était pas prêt de s'en remettre. Ce fut le médecin qui se remit le plus vite de ses émotions.

- Donc, si j'ai bien tout suivi, Regina et Emma partagent une seule vie. Si l'une meurt, l'autre aussi. Et ce que vous avez marmonné lorsque vous êtes arrivé, a fini le rituel ? Donc tout va bien maintenant ?

- La situation s'améliorera uniquement lorsque le symbole de chacune apparaîtra sur la peau de l'autre. Pas avant. Elles vont s'en remettre, mais sans le véritable amour, cela risque d'être long et plus dangereux pour leur santé. Mais l'amour ne se commande pas et ce qui a été détruit ne peut pas toujours se reconstruire.

À peine Gold avait-il fini sa phrase qu'un halo de lumière s'empara du corps de chaque femme. Quelques secondes plus tard, l'éclat se porta sur l'épaule droite de Regina et l'épaule gauche d'Emma. Un cygne apparut sur la brune, tandis qu'une couronne apparaissait sur la blonde. Le silence était assourdissant dans la pièce. Gold sourit en voyant les marques magiques, alors que le shériff poussa une faible complainte.

- Bien. Maintenant, le rituel est scellé, et complet. Elles devraient rapidement recouvrer des forces. Laissons-les se reposer, elles en ont grand besoin. Shériff, docteur, si vous voulez bien me suivre.

Les trois hommes sortirent de la chambre. Gold se tourna vers eux et prit un air sombre.

- Je ne saurais trop vous mettre en garde. Elles ont besoin de se retrouver et de parler. L'activation intégrale de ce sort est ancrée dans leurs cellules, cela signifie qu'elles savent parfaitement ce qu'elles partagent. Il va falloir qu'elles l'assimilent, maintenant. Laissez-les faire à leur rythme. Et, David, merci de tenir éloignée votre chère et tendre. Inutile de les perturber pour rien. Sur ce, messieurs, je m'en vais. j'ai moi aussi grand besoin de calme. Bonne journée.

Gold repartit tranquillement. Les deux hommes le fixèrent, jusqu'à ce qu'il disparaisse. Le médecin tourna le regard vers le shériff, dont l'état d'abattement était plus que visible.

- David, elles vont bien. C'est tout ce qui compte. Il faut que vous soyez fort.

- Je ne veux pas leur faire peur, et je ne me sens pas assez serein pour rester de marbre face à elle. Je rentre. Je vais dire à Mary-Margareth qu'elles vont bien. Je suis désolé, mais c'est au-dessus de mes forces, actuellement. Je ne peux pas accepter une telle chose, il faut que je prenne du recul vis-à-vis de la situation.

Le médecin comprit et adressa un sourire compatissant à l'homme qui se voûtait sous le poids des épreuves qu'il rencontrait. Après de dernières salutations, seul le docteur Whale resta pour veiller les deux femmes. Il secoua la tête et repartit vers les urgences, après avoir été bipé.

Regina se réveilla la première et se sentit étrangement entière. Elle éprouva comme une démangeaison sur son épaule et toucha sa peau. Elle perçut quelque chose dessus. Elle tourna la tête et vit un dessin. Elle fronça les sourcils et essaya de se tordre le cou pour comprendre l'image. N'y parvenant que partiellement, elle se retourna et vit Emma encore endormie. Elle approcha son bras et toucha le sien, pour se rassurer. Cette dernière ne bougea pas, mais sa respiration était paisible. Elle se surprit à la regarder dormir tendrement. Quelque chose avait changé. Mais elle ne parvenait à mettre le doigt dessus. Puis la blonde ouvrit les yeux à son tour, en grognant face à la lumière. Ce fut à ce moment précis que la magie s'activa définitivement entre les deux femmes. Le sort lia leur esprit. Elles écarquillèrent les yeux et Emma se redressa brusquement dans son lit.

- Mais c'est quoi ce bordel ?!

Puis elle fit une petite grimace et regarda son épaule. Un tatouage trônait à un endroit où, auparavant, sa peau était immaculée.

- Mais, enfin, c'est pas possible… C'est…

Elle ne finit pas sa phrase, le sort se révélant à elle. Elle comprit instantanément tout ce qu'il impliquait. Elle regarda la brune, qui tremblait de terreur face à elle. Alors, elle se leva, chancelante, et vint enlacer la brune.

- Je sais, Regina. Et je ne regrette rien.

- Emma, qu'as-tu fait ? Tu n'aurais jamais dû. Je ne peux pas laisser faire une telle chose.

- Je t'interdis de dire pareille bêtise. Tu es en vie et c'est tout ce qui m'importe.

- Et Henri ? À trente ans, il n'aura plus de famille. Plus de parents. Tu y as pensé ?

- Nous pourrons gérer cela ultérieurement, tu ne crois pas ?

- Comment peux-tu être aussi calme ?

- Parce que je sais que plus grande est la magie, plus cruel est le sacrifice. J'ai fait un choix, et même si je ne comprenais pas tout ce que cela impliquait, à l'époque, je ne veux pas regretter.

- Alors tu es folle. Ou idiote.

- Tu n'aurais pas fait la même chose pour moi ?

La brune se tut, incapable de répondre. Elle releva ses prunelles chocolat dans les émeraudes du shériff.

- Je ne sais pas. Je ne sais pas, Emma.

Elle pleura à ce constat. Quel monstre d'égoïsme elle faisait.

Le docteur Whale revint deux heures plus tard, pour ausculter les deux patientes. Lorsqu'il ouvrit la porte, il s'aperçut tout d'abord que le lit de la blonde était vide. Puis, il s'attendrit en voyant les deux femmes enlacées et endormies. Il referma la porte, pensant à revenir plus tard. Au milieu de la nuit, il revint et entendit des murmures dans la chambre. Il écouta et comprit que la brune psalmodiait une litanie d'excuses. Il prévint de sa présence et le mouvement de Regina réveilla la blonde.

- Bonsoir mesdames. Je viens voir si tout va bien. Puis-je vous ausculter rapidement ?

- Bonsoir. Faites donc, docteur.

Il fit un rapide examen médical et sourit.

- Je suis ravi de vous annoncer que vous allez bien. Même si ce n'est pas grâce à moi. Vous devriez peut-être aller remercier Gold, pour une fois. Il a terminé le rituel pour vous et s'en est allé.

- Merci pour ces précisions. Quand pourrons-nous rentrer ?

- Demain, si tout va bien. Henri va sauter au plafond.

- Oui. C'est Granny qui le garde. Nous devrions la libérer le plus tôt possible de son baby-sitting forcé.

Le praticien rit, en imaginant la pauvre femme aux prises avec le gamin.

- Il est bien élevé. Je suis sûr qu'elle va vouloir le garder.

Regina sourit et leva les yeux au ciel.

- Que le ciel nous en préserve !

- Bonne nuit, mesdames, à demain.

- Bonne nuit, docteur.

Le lendemain, elles furent autorisées à sortir de l'hôpital. David n'étant pas joignable, elles prirent un taxi, qui les déposa directement au petit restaurant de la ville. Henri leur sauta dessus et les enlaça tendrement.

- Salut gamin, ta soirée pyjama s'est bien passée ?

- Oui. Granny m'a permis de manger autant de gaufres que je voulais. Et j'ai regardé la télévision tard.

- Elle t'a ensorcelé !

L'enfant fixa son attention sur sa mère et lui serra la main.

- Maman, ça va ? Tu me vois ?

- Oui mon chéri. Je vais beaucoup mieux. Emma et moi avons été soignées et tout va bien se passer. Tu n'as plus à avoir peur.

Le gamin avait un sourire à vous fendre le cœur, aussi large que son visage. Il leur fit signe de s'asseoir à une table et alla leur chercher le menu.

- Tenez, vous devez avoir faim.

Emma rit et lui répondit, avec un clin d'œil et beaucoup de malice.

- J'ai toujours très faim, gamin !

- Emma, tu es un ventre sur pattes. Mais évite les burgers, s'il te plaît.

- Tu veux que je mange de la salade ?!

- C'est pour ton bien.

- Mon estomac ne dit pas la même chose. Ni mon cerveau d'ailleurs.

La brune haussa un sourcil. La blonde en fit de même, en penchant la tête sur le côté. Granny arriva et les trouva en train de se défier mutuellement du regard.

- Bonjour. Vous reprenez Henri, je présume. Il a été adorable. Je vous sers quelque chose ? Peut-être un bout de scotch, pour tenir vos sourcils ? Non ?

Emma éclata de rire. Regina soupira et secoua doucement la tête.

- Je veux un burger frites. Avec une limonade.

- Une salade césar. Avec un café. Quant au burger…

- Pas touche au burger !

La propriétaire des lieux mit fin à la joute verbale.

- Bon, très bien. Burger et salade. Regina, je ne tiens pas à avoir du grabuge dans mon établissement. Donc ce sera un burger, et allez régler vos comptes dehors, si vous n'êtes pas d'accord, mesdames.

Emma roula des mécaniques, pour signifier à la brune qu'il était inutile de lutter. Cette dernière lui sourit, mal à l'aise. Elle prit conscience qu'elle n'était pas revenue dans cet endroit depuis son meurtre. Un léger frisson la traversa et elle mit ses bras autour de sa poitrine, sans même s'en rendre compte. Emma vit la posture de l'ancienne reine et lança des regards autour d'elle, sans comprendre.

- Qu'y a-t-il ? Un problème ?

- Non, ça va aller.

- Regina, ne me mens pas. Je vois bien qu'il y a quelque chose qui te perturbe. Parle-moi.

- Je n'ai pas mis les pieds ici depuis… Tu sais…

- Oh, bien sûr. Pardon, je manque de délicatesse. Je n'y avais pas pensé.

- Non, je dois apprendre à surmonter ce traumatisme. Où irions-nous manger, sinon ?

La blonde sourit, consciente des difficultés rencontrées par l'ancienne reine.

- Emma, il va falloir que l'on parle. De tout cela.

- Et nous le ferons, mais sûrement pas le ventre vide !

La brune rit à la boutade de sa partenaire. Elles attendirent leurs plats, et les dévorèrent rapidement, tout comme leur fils.

Arrivés tous les trois à l'appartement, elles laissèrent Henri faire ses devoirs. Chacune prit la direction de sa chambre, pour prendre une douche bien méritée. En sortant, Emma s'installa dans le canapé, et repensa à ce qu'elle avait fait. À ce qu'elle avait perdu, et donné. Elle ne parvenait pas à trouver un argument négatif au cadeau qu'elle avait fait à Regina. Certes, elle avait largement amputé sa durée de vie, mais avec le métier qu'elle exerçait, et sa mission de sauveuse, elle savait qu'il était peu probable qu'elle fasse de vieux os. Donc, au final, elle se sentait détachée de cette offrande. Puis elle se demanda si le calcul de Gold était exact. Quarante ans d'espérance de vie ? Et s'il s'était trompé ? Puis elle eut une intuition. Elle scruta son tatouage et sut que lorsqu'il s'effacerait, ce serait la fin du compte à rebours. Elle vit la chair de poule sur sa peau se répandre comme une traînée de poudre. Elle entendit la porte de la chambre de la brune s'ouvrir et sourit en la voyant s'asseoir à ses côtés.

- Emma, je suis toujours confuse.

- Pourquoi ?

L'ancienne reine la regarda, interloquée.

- Mais, pour ce cadeau inestimable ! Comment pourrais-je un jour te rendre la pareille ?

- Ce n'est pas une compétition. Tu ne me dois rien. Je l'ai fait parce que je l'ai bien voulu. Enfin, même si je n'avais pas tout compris. Mais ça en valait le coup. Pour toi, ça en vaut toujours le coup.

- Comment fais-tu pour m'aimer ? Après tout ce que nous avons traversé ? Crois-tu que nous puissions nous reconstruire ? Ensemble, je veux dire.

- Je l'espère de tout cœur. Je refuse de te perdre. J'ai commis tellement d'erreurs. Mais tu ne m'as pas facilité les choses. Avoue-le !

Regina entrelaça leurs doigts. Elle fixa leurs mains liées et sourit légèrement.

- Peut-être. Mais tu m'as protégée alors que j'étais brisée, et si fragile qu'un rien aurait pu me détruire. Tu m'as aimée, à l'instant où tu m'as sauvée.

La blonde prit le menton de la brune entre ses doigts, et l'obligeât à la regarder droit dans les yeux.

- Non, Regina, c'est faux. Tu n'emploies pas le bon temps. Je t'aime. Tout court. Maintenant et pour toujours.

- Il y a encore tant de choses à rebâtir entre nous.

- Et il nous reste encore de nombreuses années pour y parvenir.

Elles se séparèrent, alors que leur enfant débarquait dans la pièce, son livre d'histoire entre les mains, pour réciter sa leçon. Elles passèrent la soirée à comprendre, assimiler et tenter de vivre, sachant tout ce qui avait été perdu, mais également conquis.