Chapitre 25 : incertitudes

Emma était de retour au poste de police, en ce lundi matin pluvieux. Elle n'avait plus de nouvelles de David depuis presque une semaine. Elle savait, par les rumeurs, qu'il allait régulièrement voir Mary-Margareth et y passait beaucoup de temps, pour la soutenir, mais il ne la libérait pas pour autant de l'institution psychiatrique, sachant qu'elle avait besoin d'aide. Mais tout ceci était temporaire. Sa femme avait fait une crise de nerfs gigantesque, et serait bientôt sur pieds. D'ici là, elle était soignée et prise en charge convenablement.

La shériff fit de la paperasse toute la matinée et fut appelée pour une querelle de voisinage, qu'elle régla bien vite, agacée par ce genre de petite dispute puérile. Son père étant absent, elle devait tout gérer, jusqu'à la commande d'ampoules pour le poste. Elle fatiguait de plus en plus, et se demandait si elle pourrait embaucher une autre personne, au moins à mi-temps. Elle balaya cette idée. Lorsque David reviendrait, ce dont elle ne voulait pas douter, tout s'arrangerait. Elle se maudit de penser comme une fillette, qui voulait que son papa règle tous les problèmes. Elle était parfaitement à même de gérer un poste de police et de faire en sorte que la ville se tienne à carreaux. Elle l'espérait fortement, ne se sentant pas le courage de jouer à la redresseuse de torts éternellement. Regina essayait vainement de lui remonter le moral, mais sa dernière dispute avec son père, qui avait porté la main sur elle, restait gravée dans sa mémoire. C'était une véritable marque au fer rouge. Sa faiblesse lui donnait la nausée. Elle se secoua et revint à sa paperasse ennuyeuse, mais ô combien apaisante.

À l'appartement, Regina était en effervescence. Alors qu'elle lançait une tournée de linge, elle épluchait également les légumes, qui finiraient dans son gratin pour ce soir. Son téléphone retentit, et elle pria pour qu'Emma aille bien. Le numéro qui s'afficha lui fit un drôle d'effet. Elle décrocha, soucieuse.

- Bonjour…

- Bonjour madame Mills, c'est le contremaître. J'ai le plaisir de vous annoncer que votre demeure est restaurée, et en parfait état de marche. Elle est comme neuve. Vous pouvez revenir habiter chez vous quand bon vous semble. Enfin, il faudra probablement racheter quelques meubles pour le rez-de-chaussée, surtout le salon, où rien n'a survécu.

L'ancienne reine ne répondit pas à l'artisan, incapable d'articuler une réponse cohérente. Elle souffla et balbutia un merci, puis raccrocha. Elle s'assit sur le canapé, l'appareil toujours en main, complètement sonnée. Elle n'avait pas envisagé que les travaux se terminent si vite. Elle s'était construit un nid douillet, ici, avec Emma et Henri. Tous les scénarios possibles tournèrent dans sa tête. Devait-elle réaménager dans son manoir ? Mais il fallait qu'Emma veuille bien y aller aussi. Et cela signifiait revoir tous les jours les lieux de son agression. Elle n'était pas repassée dans Mifflin street depuis son viol et avait toujours fait en sorte, les rares fois où elle était sortie, de contourner cette rue. Aurait-elle la force et le courage de faire face à ce bout de rue, qui avait vu sa déchéance ? Que diraient ses voisins, en la voyant revenir chez elle ? Devait-elle le mettre en vente ? Mais qui irait acheter la maison d'une ancienne meurtrière ? Perdue dans ses pensées, elle reprit conscience de son environnement brutalement, lorsqu'elle sentit le brûlé. Ses légumes ! Elle les avait mis à cuire juste avant de décrocher cet engin de malheur ! Elle se précipita vers la casserole et touilla rapidement. Trop tard, tous les légumes étaient carbonisés. Elle coupa le gaz et regarda les dépouilles noircies de ce qui devait remplir l'estomac de sa famille ce soir. Elle laissa la casserole et sursauta presque, face à la situation. Elle était devenue une femme au foyer… Elle réalisa que tout tournait autour de sa conjointe et de leur enfant. D'ailleurs, devait-elle demander à Emma de devenir l'autre parent de son fils ? Si jamais il arrivait quelque chose… Non, elles mouraient ensemble, à cause du sort. Elle resta là, les bras ballants, vidée de toute substance. Comment peut-on devenir une femme au foyer, attendant impatiemment sa petite famille, après avoir dirigé une ville et tout mené de front ? Elle sentit sa respiration devenir sifflante. Elle allait faire une crise de panique. Elle pensa aussitôt à Emma. Elle tenta de calmer ses angoisses. Emma ressentirait son mal-être et débarquerait ici, pour s'assurer que tout allait bien. Il fallait qu'elles en discutent toutes les deux, puis avec Henri. Les murs semblaient se rapprochaient dangereusement de la brune, la faisant paniquer toujours davantage.

Emma, à son bureau, comprit qu'il se passait quelque chose. Elle manquait d'air et la pièce commençait à tanguer autour d'elle. Elle se leva, trop vite, et s'affala sur son bureau. Regina ! Elle devait la joindre. Elle prit son portable et attendit que sa belle brune décroche. En vain. Elle prit ses clés et pria pour ne pas causer un accident. Gyrophares et sirènes actionnés, elle traversa Storybrook à une vitesse peu indiquée, pour rejoindre sa femme. Elle entra dans leur logis, en s'attendant au pire. Elle trouva Regina, les yeux dans le vague, qui sembla reprendre vie lorsque leurs regards se croisèrent.

- Emma ? Emma ! Mais pourquoi es-tu venue ?

- Je me suis sentie mal, et je savais que ça venait de toi. Et tu ne répondais pas à ton foutu portable… Que tu as en main !

- Tu ne vas pas venir ici ventre à terre à chaque fois que j'ai une émotion forte !

- Bien sûr que si !

- Emma… Je vais bien. J'ai simplement reçu une nouvelle qui m'a un peu chamboulée et j'ai légèrement paniqué. Trop réfléchir est mauvais pour la santé. La preuve.

- Ne plaisante pas avec ça ! Il est normal que je sois inquiète si je perçois ton désarroi et que tu ne répondes pas au téléphone. Je me précipiterai toujours, pour m'assurer que tu vas bien. C'est ça, une famille qui t'aime, Regina !

La brune tendit la main vers sa partenaire et lui caressa la joue, rassurée.

- Merci, Emma. Mais je vais bien, tu peux le voir par toi-même.

- Alors… Qu'est-ce qui t'a mis dans un tel état ?

- Oh. Euh… Le manoir, il est réparé.

Elle venait de lâcher l'information, telle une bombe. La shériff cligna des yeux, ne sachant quoi répondre.

- Emma ? Tu n'as pas de point de vue sur la question ?

- Euh, si. Enfin, non. Pas tout de suite. Je sais pas. On est bien ici, mais là-bas, c'est chez toi. Chez vous.

- Hey, tu as ta place à nos côtés. Toujours. C'est toi et moi, avec Henri, contre le reste du monde. Je ne t'abandonnerai pas. Jamais.

- Oui, je sais.

Le ton triste de la blonde prit le cœur de la brune en étau. Elle l'attira contre elle, et referma ses bras autour du corps chaud. Comment pourrait-elle envisager un seul instant de se séparer de sa princesse ?

- Tu sais, Emma, on ne va pas régler la question dans la minute. Il faut tout d'abord que nous en discutions ensemble, puis avec Henri. Différentes possibilités s'offrent à nous. Il n'y a qu'une seule chose dont je sois sûre. Nous habiterons tous les trois encore longtemps.

- Je dirai pas plus de vingt ans, néanmoins.

Le visage de l'ancienne reine tomba. Elle ne s'attendait pas à une telle remarque.

- Ne pense pas à ça. Il nous reste de belles années à vivre. Je ne veux pas que tu penses une telle chose. Nous ne pouvons être fortes qu'ensemble.

- Quoique tu décides, je me rangerai de ton côté.

- Mais non, Emma ! Nous sommes un couple, nous prenons les décisions de concert ! Je n'ai pas à t'imposer quoi que ce soit. D'ailleurs, ça ne m'aide pas du tout !

- Pardon… Je ne voulais pas te mettre en colère…

- Mais… Non… Je ne le suis pas. Emma, relève la tête.

La blonde regardait désespérément ses pieds. Elle ne voulait pas que sa voix prédomine celle des autres. Elle n'était qu'une pièce rapportée, après tout.

- Emma !

La shériff sursauta et dévisagea son vis-à-vis.

- Emma, nous en discuterons. Rien ne presse. Et nous n'allons certainement pas nous précipiter. Tu m'entends ?

- Oui, oui. Il… Il faut que je retourne bosser, je suis toute seule au poste.

- Encore ?

La brune fronça des sourcils. Elle était soucieuse. Emma n'était pas en grande forme et devenir la seule officier de police de la ville, ce qui lui faisait prendre des risques inutiles. Elle maudit le père de la blonde d'être si peu présent pour sa fille. Même s'il avait déjà fort à faire avec sa femme. Emma avait trop souvent été une seconde option.

- Emma…

La blonde se retourna, déjà prête à franchir le seuil de l'appartement.

- Je t'aime.

Un doux sourire s'empara du visage de la blonde. Elle avait recherché ça toute sa vie. Une personne aimante, qui se soucierait d'elle et qui attendrait son retour le soir. Appartenir à quelqu'un et devenir une extension de cette personne. Quitte à s'y perdre. Elle le désirait tellement, qu'elle ne l'aurait jamais admis. Mais c'était son vœu le plus cher, et elle s'y accrocherait, coûte que coûte.

- Moi aussi, je t'aime. Fais attention à toi. Oh, et, aussi… Ne le prends pas mal, mais… Ouvre les fenêtres, ça pue le cramé…

La shériff rougit devant l'offense faite à la cuisinière hors pair qu'était Regina. La brune hoqueta de surprise et éclata de rire.

- C'est comme si c'était fait. Reviens-moi vite.

Après un dernier sourire, Emma regagna son poste.

Le soir même, au cours du dîner, Regina ne put s'empêcher de tâter le terrain avec son fils.

- Henri, dis-moi, aimerais-tu revenir vivre à la maison ?

- La maison ?

Emma ne dit rien, son assiette devenant subitement un puits sans fond.

- Hé bien, tu sais, Mifflin Street, le manoir. L'endroit où nous habitions avant… Tout ça.

Le garçon haussa les épaules.

- Mais c'est ici la maison maintenant.

- Et ça ne te manque pas ? Le jardin, la place pour jouer dans ta chambre ?

- Pas vraiment, il y a le parc. Et puis, je suis grand, maintenant, je ne joue plus.

- Tu as bien le temps de grandir, mon chéri.

- Mais ça veut dire que le manoir est réparé ?

- Oui, en effet.

L'enfant ne répondit pas et grattouilla son assiette du bout de sa fourchette. Il devint soucieux, et se trémoussa sur sa chaise, terriblement mal à l'aise.

- Hey, gamin, dis-nous ce qu'il y a. Parce que ça se voit comme le nez au milieu de la figure, un truc te tracasse.

- Ben, si on vit toujours ici et que le manoir, on s'en sert pas… Ça veut dire qu'on a assez d'argent pour tout payer ?

Les deux femmes écarquillèrent les yeux. Regina se ressaisissant la plus vite, elle voulut faire taire les inquiétudes de son fils.

- Henri, ce n'est pas à toi de te préoccuper de nos finances. Emma et moi avons de l'argent, et nous pouvons faire face à cela. D'accord ?

- Mais tu ne travailles plus depuis longtemps. Et Emma, elle gagne pas beaucoup d'argent, c'est Mary-Margareth qui le disait avant… Tout. Et je t'ai entendu dire que les frais médicaux et l'hôpital avaient englouti beaucoup de ton argent. Alors, on ira où vous voudrez, mais on sera pas à la rue, hein ?

- Non, bien sûr que non, gamin. Regarde cet appartement, je le paie seule, Regina garde son argent pour sa maison à elle.

La brune pinça des lèvres en entendant de telles sornettes.

- Emma… Ne dis pas ça. Ce n'est pas la réalité.

La blonde fronça les sourcils, ne comprenant pas la brune.

- Euh… Ah bon ?

- Nous reparlerons de tout cela plus tard. Pour l'instant, la seule chose que tu as besoin de savoir, mon chéri, c'est que nous n'irons nulle part, tant que nous n'aurons pas pris une décision collectivement tous les trois. Et que l'argent n'est pas un problème d'enfant. C'est bien compris ?

- Oui maman.

Le petit se dépêcha de finir son assiette et de gober son flan, afin de réfléchir à tout cela dans sa chambre.

Lorsque la table fut desservie, Emma s'installa près de la brune.

- Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise tout à l'heure.

- Ce n'est pas le cas. Je m'aperçois également que j'ai été fort égoïste depuis que je suis ici. Tu pourvois à tout nos besoins, puisque je ne sors pas. Je ne t'aide pas financièrement. Tu n'as qu'une paie de fonctionnaire.

- On s'en sort bien, tu ne trouves pas ? On ne manque de rien.

Emma tourna vivement la tête vers l'ancienne reine.

- Enfin, je crois. Tu me le dirais si tu n'étais pas matériellement heureuse ? Je dois pouvoir subvenir à vos besoins.

- Mais enfin, Emma, ce n'est pas à toi de tout payer.

- Mais tu t'occupes de la maison. Tu ne peux pas tout faire. Et ton poste de maire, ça va être difficile de le récupérer, non ?

- Emma, je ne redeviendrai jamais maire de cette ville.

- Donc, il faut faire attention à l'argent, je sais. Mais on se fait de petits plaisirs, de temps en temps. On s'achète des viennoiseries, des livres. Henri ne manque de rien, il a des habits neufs et des chaussures à sa taille.

- Je ne veux pas que tu croies que je garde mon argent pour moi et le manoir.

- Ce n'est pas le cas. Je t'ai déjà dit que j'assumais la charge financière de cet appartement. Tu n'as rien à payer. Le bail est à mon nom.

- Nous n'avons jamais parlé argent. C'est pourtant essentiel dans un couple.

- Nous n'avons pas de problème d'argent et nos comptes sont séparés. Donc, je ne pense pas que ce soit si important. Et si tu as des difficultés, je peux…

- Non ! Ça va. Enfin, Henri n'avait pas tort. Entre les frais d'hospitalisation, les soins, la réparation du manoir et mon… Enterrement… Ma fortune en a pris un coup. Mais je ne veux pas que tu paies tout pour moi.

- Mais si ça me fait plaisir de te chouchouter ?

- Je refuse d'être une femme entretenue.

- Mais ce n'est pas ce que tu es.

- J'en ai l'impression.

- Quoi ?! Mais enfin, tu participes aux tâches de la maison. Je n'ai pas le temps pour cela. Et tu élèves Henri. Tout ça, ça compte.

- Oui, ça compte. Mais si je travaillais, ce serait mieux.

- Tu y as réfléchi ?

- Un peu. Mais rien de très concret, pour l'instant.

Emma se blottit contre sa compagne.

- Je m'en fiche, Regina. On a de quoi payer notre toit, on a de quoi manger, et se vêtir correctement. C'est suffisant, non ? Je peux peut-être prendre un autre job à temps partiel…

- Je te l'interdis. Tu me rends heureuse. Je n'ai pas besoin de grand-chose. J'ai compris que tu m'importais plus que ce foutu manoir, que mes belles robes ou mes bijoux. Emma, j'ai failli mourir, et c'est toi qui m'as permis de survivre à tout ça. Je ne peux décemment pas me plaindre.

- Alors, tout va bien ? Et on prendra une décision pour le manoir, un peu plus tard ?

- Oui, on va faire ça. Viens te coucher. Tu tombes de fatigue.

La blonde étouffa un bâillement. Elles se dirigèrent vers leur chambre. Et Emma ne put s'empêcher d'ajouter une phrase incroyablement stupide, sur le ton de la plansanterie. Elle sut dans l'instant qu'elle aurait mieux fait de se taire.

- Enfin, tu pourras peut-être me payer en nature, bientôt.

Regina la regarda sans rien dire, mortifiée.

- Pardon, c'était une blague. Je ne sais plus ce que je dis, quand je suis épuisée.

- Ne redis plus jamais ça, s'il te plaît.

- Oui, pardon. Je suis nulle…

Pour une fois, Regina ne démentit pas sa blonde. Et cela lui fit mal au cœur.

Depuis qu'Emma avait sorti cette stupide blague, Regina se comportait bizarrement. Elle la câlinait moins et était plus froide et distante envers la blonde. Cette dernière savait pertinemment bien que tout était de sa faute. Mais elle n'arrivait clairement plus à gérer ce fossé entre elles. Elle tentait par tous les moyens de se rattraper, mais l'ancienne reine semblait profondément blessée. Le sexe restait un sujet compliqué, et Regina se sentait poussée par la blonde. Alors que l'on était samedi matin et que la shériff ne travaillait pas, Regina se leva tôt, laissant la blonde se reposer. Elles dormaient toujours ensemble, mais chacune de leur côté du lit. La brune prépara le petit déjeuner sans entrain et appela son fils. Henri comprenait qu'il se passait quelque chose et était inquiet de la suite des évènements. Il avait peur d'être à l'origine de la brouille entre ses mères.

- Maman, c'est de ma faute, si vous êtes en froid ?

- Non, Henri. Ce sont des histoires de grandes personnes. Tiens, mange tes crêpes.

- D'accord…

La blonde fit irruption peu de temps après, les cheveux hirsutes et le teint pâle.

- Bonjour, vous deux. Ça sent bon.

- Bonjour, Emma. Il y a des crêpes ! Tu as vu ?

- Oh, super !

- Je vais prendre ma douche.

L'assertion de la brune plomba de suite l'ambiance. Emma voulut la retenir, mais la brune s'écarta rapidement et s'enferma dans sa chambre. La shériff lâcha son assiette de crêpes et la repoussa. Elle n'avait plus faim. Elle regarda son fils, qui buvait son chocolat chaud en la regardant.

- Tu as été méchante avec maman ?

- C'est plus compliqué que ça, Henri. J'ai dit quelque chose qui l'a blessé. J'ai été stupide.

- Bah excuse-toi alors.

- Déjà fait, mais elle risque de m'en vouloir encore quelque temps. Tu as fini ?

- Oui.

- Alors file dans ta chambre, je vais aller faire un tour. Ne m'attendez pas pour le déjeuner.

- Mais on est samedi ! C'est un des seuls jours où on peut être ensemble toute la journée !

- Je doute que ta mère ait envie de me voir aujourd'hui. Je préfère vous laisser tous les deux. Vous passerez un bon moment sans moi.

- Mais tu pars pas, hein ?

- Non, Henri. Je vais juste prendre l'air. Tu préviendras ta mère.

Emma alla se changer dans sa chambre et se brossa les dents, après s'être passée de l'eau sur le visage. Elle fit une queue de cheval et sortit sans bruit de l'appartement. Elle étouffait littéralement. Sa bêtise lui pompait toute son énergie. Sans Regina, elle n'avait plus personne à qui parler le soir. Ses journées, déjà solitaires au poste, puis le silence de la maisonnée, la rendaient folle. Elle aurait pu aller voir Ruby, mais sa grand-mère était souffrante, donc elle avait une double charge de travail au restaurant. Elle prit sa voiture et se dirigea vers la forêt. Elle se gara sur le bas-côté et enfila ses chaussures de randonnées. Elle s'engouffra sous la protection des grands chênes et respira à plein poumons. Elle était furieuse contre elle-même oser dire une chose pareille à sa compagne… Quel manque de tact. Regina la battait froid depuis deux jours et elle se fustigeait de l'avoir rendue triste. Elle devait admettre qu'elle n'allait guère mieux que l'ancienne reine. Elle fila dans la forêt pendant plus de trois heures, avant de s'arrêter, éreintée. Elle n'avait pas mangé ce matin et le dîner de la veille avait été plus que léger. Sa tête tournait, et elle s'appuya sur un tronc, pour garder l'équilibre. Elle n'avait même pas pensé à prendre une barre de céréales. Elle s'affala par terre, vaincue. Quelle sauveuse d'opérette ! Même pas fichue de sauver sa conjointe de sa connerie. Elle secoua la tête et s'étala contre l'arbre. Elle piqua du nez. Elle allait s'endormir en pleine forêt, aussi s'ébroua-t-elle et repartit de plus belle.

Arrivée une heure plus tard au milieu de nulle part, elle laissa son regard flotter ver le ciel et ouvrit la bouche. Elle se mit à hurler, pendant de longues minutes, pour évacuer sa frustration et sa colère. Elle hurla sa fureur contre ses parents, son exaspération d'elle-même et sa souffrance pour ce qu'avait vécu Regina. Mais surtout, elle hurla pour exorciser son mal-être et son désespoir. Elle devenait amère. Toujours à porter tout le monde, et même une ville à bout de bras, elle était en train de s'effondrer. Sa relation avec l'ancienne reine restait fragile, la preuve en était faite encore aujourd'hui. Regina ne boudait pas, mais elle avait repris son masque de froideur. Et Emma ne le supportait plus. Pourtant, cela faisait partie de la vie d'un couple, de se prendre le bec. Mais elle était épuisée de lutter et d'être le roc de tout le monde. Elle voulait redevenir égoïste, et être dorlotée. Elle voulait une vie simple, sans avoir à constamment surveiller ses arrières, ou à devoir prendre des décisions lourdes de conséquences. Elle voulait que Regina commence à se reprendre en main. Elle avait l'impression que sa vie n'était qu'une énième répétition de chaque journée. Elle hurlait toujours, lorsque sa voix se brisa nette. Plus aucun son ne sortit de sa gorge et elle pleura. Elle tomba à genoux et laissa ses mains pendre le long du corps. Elle resta ainsi un long moment, avant que ses larmes ne se tarissent et que la fatigue ne l'emporte. Elle s'écroula dans la verdure, seule et désœuvrée.

Regina ressentit le marasme de la blonde, et serra les dents, en pleine partie de Monopoly avec son fils. Elle la savait hors de danger, et n'essaya pas de l'appeler. Mais elle devait admettre elle-même que la punition n'avait que trop duré. La journée se passa doucement à l'appartement, mais le soir pointa son nez et toujours pas de trace de la blonde. Henri commençait à s'inquiéter. Aussi Regina se résigna à joindre la blonde, pour lui demander de rentrer. Mais elle tomba directement sur le répondeur. Une heure passa, et toujours pas de nouvelles. Il faisait nuit noire et les températures tombaient rapidement. Elle commença à s'inquiéter. Mais la blonde ne décrochait toujours pas. Henri était posté à la fenêtre, telle une vigie et ne bronchait pas, attendant impatiemment sa deuxième mère. Regina bouillait. Elle avait sûrement été trop loin dans son attitude de madone outragée. Tout ça pour une blague stupide… Elle regarda son téléphone et souffla. Elle appela Ruby.

- Bonsoir, Ruby. Je cherche Emma, tu l'as vu ?

- Bonsoir, Regina. Pas du tout. Granny est malade.

- Oh, désolée, je te laisse alors. Prends soin de ta grand-mère.

- Regina ! Attends ! Y a un problème ?

- Non, je ne crois pas. Je vais appeler David.

- David ?! Il y a un problème !

- Non ! Ne t'inquiète pas et reste auprès de Granny. Je m'occupe d'Emma.

L'ancienne reine raccrocha et soupira. Elle composa le numéro de David Nolan et se crispa en entendant sa voix de l'autre côté du fil.

- Bonsoir David.

- Regina ? J'ai pas le temps, ni l'envie.

- C'est à propos d'Emma.

- Je suis au chevet de mon épouse, Emma est assez grande pour se débrouiller seule.

- Je ne sais pas où elle est, je suis inquiète.

Regina jeta un coup d'œil à Henri, qui ne perdait pas une miette de la conversation. Elle le vit frémir, mais il tint sa langue.

- Pourquoi ?

- Pardon ?

- Pourquoi êtes-vous inquiète ? Vous vous êtes disputées, c'est ça ?

- Oui…

Elle entendit le blond ricaner légèrement.

- David, elle a disparu depuis ce matin, et elle n'allait pas bien.

- Alors, ça fait quoi de s'inquiéter pour quelqu'un ?

- Je n'ai pas le temps pour votre fiel ! Je me suis toujours fait du souci pour mon fils ! Son fils !

- Mais jamais pour l'être cher, n'est-ce pas ?

La brune se tut. En effet, cela ne lui était pas arrivé depuis une éternité.

- Allez-vous m'aider ?

- Où est-elle allée ?

- Je l'ignore.

- Regina, il fait nuit, je suis seul et si vous ne me donnez aucune indication, je ne peux rien faire.

La brune faillit écrabouiller le téléphone entre ses mains. Sa colère montait en flèche et elle sentit l'Evil Queen s'affoler sous sa peau. Elle devait se calmer.

- Vous ne pouvez pas utiliser une magie de localisation ?

Regina déglutit difficilement. Elle y avait pensé, bien sûr. Mais cette magie demandait beaucoup d'énergie. Et elle ne se sentait pas assez sûre d'elle pour aller au bout du sort. Elle avait peur de s'en servir et que cela tourne mal. Elle n'avait pas eu le temps de finir sa nouvelle potion de recharge magique. Elle n'avait aucun filet de sécurité. Elle trembla et comprit. Elle n'était pas capable de se sacrifier, comme l'avait fait la blonde. Cette vérité lui sauta au visage et un sanglot s'échappa de sa gorge. Elle tenta de se reprendre et de donner le change.

- Je ne peux pas, je n'ai pas assez de réserve. C'est beaucoup trop dangereux.

- Ce qui est bien, avec vous Regina, c'est que l'on voit tout de suite vos priorités. Vous, puis Henri. Et enfin Emma.

- C'est faux, David. Et vous le savez.

- Malheureusement, les faits parlent d'eux-mêmes. Si vous ne me fournissez aucun indice, je ne peux rien faire. Et puis, ma fille est débrouillarde, ne vous inquiétez pas. Elle ne veut peut-être tout simplement pas vous voir.

- Ce n'est pas ce que j'ai ressenti. Elle est épuisée.

- Si je dois choisir entre être au chevet de ma femme internée et chercher ma fille, majeure et shériff, qui s'est engueulée avec sa copine, je ne vous cache pas que ça va être rapide. Bonne soirée, Regina.

Elle entendit le bruit de la ligne qui se coupe et resta là, sans rien faire. La relation entre le père et la fille serait longue à reconstruire.

Regina était dans une impasse, mais elle n'avait mal nulle part. Donc la blonde était saine et sauve. Elle jeta un coup d'œil à son fils et se voulut rassurante.

- Tu sais quoi, Henri ? David n'a pas tort, elle est forte, elle va revenir vers nous. Et si elle revient et que l'on a rien à lui donner à manger, ça va être notre fête. Je vais préparer le dîner et toi, tu files te mettre en pyjama.

Le petit acquiesça, mais n'était nullement dupe de la manœuvre de sa mère. Le temps passa et ils finirent de manger. Regina tapait du pied au sol, incapable de se calmer. Puis le bruit de la serrure la fit sursauter. Elle se précipita dans l'entrée et vit la blonde, pâle et tremblante.

- Merde, Emma ! Mais où étais-tu passée ?

- Dans la forêt. Je me suis perdue.

- Toi, perdue dans la forêt ?! À d'autres !

- Tu comptes m'engueuler ?

- Je… Non, j'ai eu peur, désolée.

- Je vais prendre une douche.

- Le repas est au frigo.

- Merci.

Difficile pour les deux femmes de faire le premier pas. Emma prit tout son temps, sous un jet brûlant, pour laver cette journée exténuante. Sa voix était revenue, mais elle avait forcé pour parler à Regina. Elle avait la gorge enrouée. Sortant de la pièce d'eau, elle s'emmitoufla dans une grande serviette et alla se chercher un pyjama propre dans sa chambre. Son estomac était noué, elle n'arriverait pas à manger ce soir. Par contre, un lait chaud au miel était tout indiqué. Elle était toujours le nez dans son armoire quand la porte de la chambre s'ouvrit subrepticement.

- Emma ?

La blonde se retourna, sans rien dire.

- Tu comptes bouder ?

- Non.

- Très bien. Je tenais à m'excuser pour mon comportement de ces derniers jours. J'ai mal pris ta farce. Mais j'ai eu l'impression que tu me pressais et me forçait même pour passer cette étape. Mais je n'aurais pas dû te faire subir ça.

Emma se rapprocha de la brune et se contenta de lui prendre la main et de la porter à son propre visage. La blonde câlina la main, silencieusement.

- Pourquoi tu ne dis rien, Emma ? Parle-moi, je t'en prie !

- Mal à la gorge, peux pas.

La voix éraillée de la blonde surprit la brune. Cette dernière prit le visage d'Emma en coupe et l'embrassa chastement. Emma s'abandonna dans ce baiser, qui sonnait comme une rédemption. Sans s'en rendre compte, la blonde poussa légèrement sa partenaire contre le mur et l'emprisonna de ses mains. Elles restèrent ainsi plusieurs minutes, avant que la serviette de la blonde ne se décroche, dans l'indifférence des deux femmes. Lorsque Emma s'éloigna, son corps nu s'offrit à la vue de l'ancienne reine. Les mains de Regina se posèrent naturellement sur les flancs de la blonde. Une de ses mains s'en échappa et elle traça un sillon sur l'un des seins de la shériff. Cette dernière avait les yeux rivés dans ceux de sa partenaire. Elle ne bougea pas, Regina entamant enfin des gestes amoureux sur le corps délaissé depuis bien longtemps. Aucun son ne traversa les lèvres de la blonde. Regina continua de faire courir son doigt plus bas, en passant par le ventre, puis par la hanche, avant de prendre la blonde par les fesses. Les caresses de la brune firent des merveilles au moral de la shériff. Emma se pressa contre le corps habillé et l'invita à aller plus loin. C'était sans compter sur Henri, qui entra sans toquer dans la chambre. Regina, ne voulant pas traumatiser son fils, se tourna dos à lui, emprisonnant la blonde contre elle, cachant ainsi sa nudité. Emma haleta, mais remercia intérieurement sa compagne pour son geste brusque.

- Henri, ne rentre pas sans y être invité !

- Pardon. Mais je voulais juste…

L'enfant écarquilla les yeux, en comprenant que sa mère blonde ne devait pas être habillée. Il grimaça et courut dans le salon, gêné. Regina soupira et Emma souffla un rire. L'ancienne reine se dépêcha de refermer la porte, mais resta dans la chambre, admirant le corps athlétique. Sa conjointe la laissa se rincer l'œil, trop heureuse de voir l'effet qu'elle lui faisait. Regina se rapprocha à nouveau, se baissa pour attraper la serviette et posa son autre main sur le torse de la blonde. Elle était dévorée par l'envie. Mais son instinct maternel l'obligeât à s'éloigner du corps offert. Elle sourit et repartit, la serviette toujours en main. Emma se secoua un peu et revêtit son pyjama, passablement excitée. Jamais sa compagne n'avait réussi à l'aguicher à ce point. Difficile à croire, sachant qu'elles étaient en froid, quelques heures plus tôt. Elle fit un pas et sentit son bas-ventre la tirailler. Elle aurait tellement voulu que Regina la touche, c'était une véritable torture de ne sentir qu'un fantôme entre ses cuisses. Elle ne put empêcher sa main de passer la barrière de son short et de caresser son intimité.

Dans le salon, Regina était assise près de son fils. Il était rouge pivoine.

- Henri… Tu n'as pas à avoir honte de ce que tu as vu. Mais ce n'est pas une chose de ton âge.

- Emma et toi, ça va mieux, donc ? Vous vous aimez toujours ?

- Bien sûr, mon chéri. Henri, tu n'as pas vu Emma, n'est-ce pas ?

- Non ! Beurk…

- Henri !

- J'ai vu ton dos. Mais les bras et les jambes d'Emma n'étaient pas couverts, donc j'ai compris tout seul que vous faisiez des papouilles.

- Des papouilles… On va dire ça.

- Mais c'est une bonne chose, hein ?

La mère sourit à son enfant. Il grandissait beaucoup trop vite.

- Oui, Henri. Lorsque deux personnes s'aiment, c'est une chose merveilleuse. Quand on est adulte, exclusivement !

Henri lui sourit et lui fit un bisou, pour aller se coucher. Elle regarda son fils partir tranquillement vers son lit, heureux comme un roi. Puis, elle eut une bouffée de chaleur et d'excitation. Elle se tendit, et faillit gémir de plaisir. Elle lança un regard vers la porte fermée de la chambre de sa conjointe. Mais que se passait-il derrière ce seuil ? Elle se leva et ouvrit doucement, jetant un coup d'œil à l'intérieur. Ce qu'elle vit la laissa la bouche sèche. Emma était en train de se donner du plaisir, une main caressant son intimité, l'autre pinçant un téton. Le short sur les chevilles et le débardeur relevé au-dessus de la poitrine, Regina avait une vue parfaite sur le corps face à elle, qui ondulait de plaisir. Elle se mordit la lèvre et sentit sa propre excitation monter. Puis la blonde se tendit brutalement, laissant échapper un râle presque imperceptible. Emma respira bruyamment et resta dans cette position, si érotique. Regina se fit violence et referma la porte sans se montrer. Elle laissa le temps à Emma de la rejoindre dans le salon et lui tendit un thé au miel. La blonde la remercia d'un regard souriant et but lentement la boisson apaisante.

- Emma, il faut que je te dise quelque chose.

- Mmm ?

- Hum… Je ressens ton excitation et ton plaisir.

La blonde recracha sa gorgée.

- Donc, quand tu te fais jouir, je suis dans le même état…

La shériff rougit et baissa le nez.

- Hey, non, Emma… Je t'ai laissé en plan, alors que je te touchais. C'est une réaction normale.

- J'ai l'impression d'avoir été grillée par ma mère, c'est bizarre.

- Je suis allée te voir et j'ai vécu ta délivrance…

La gêne de la blonde avait atteint un niveau abyssal.

- Emma, tu étais magnifique. J'aurais simplement voulu y participer.

La shériff releva la tête et planta ses émeraudes dans les billes ébènes.

- Bientôt, peut-être ?

- Oui, Emma, très bientôt.

Les deux femmes restèrent sagement loin l'une de l'autre. Regina proposa une assiette à sa compagne, qui déclina l'offre, voulant partager ses rêves avec la brune. Elles s'embrassèrent passionnément, avant de se laisser bercer par Morphée.