Chapitre 27: cas de conscience

Le lendemain, le réveil fut silencieux pour Regina, qui était toujours torse nue dans les bras de la blonde. Elle mit une main paresseuse sur la joue de la belle endormie à ses côtés. Jamais une personne ne l'avait touchée à ce point. Le plaisir partagée la veille lui avait fait entrapercevoir une vie faite de petits bonheurs et de changements salvateurs. S'il y a un an, quelqu'un lui avait dit qu'elle ne serait plus maire de Storybrook, qu'elle serait morte, torturée et violée, puis en couple avec la shériff, une femme, jamais elle ne l'aurait cru. Elle aurait même ri au nez de l'importun. Aujourd'hui, elle voulait simplement vivre une vie tranquille, mais pas oisive. Elle devait se bouger, et à nouveau prendre son destin en main, pour évoluer au même rythme que la blonde. Cette dernière bougea et grogna, en se réveillant.

- Regina, tu penses trop fort… Fait dodo !

- Emma, Henri va se réveiller, il faut aller préparer son repas.

- Non.

- Enfin, qu'est-ce qu'il te prend ?

- J'ai une idée, reste là !

La shériff bondit du lit, enfila son débardeur et passa la porte, mais elle revint sur ses pas. Elle vint embrasser la brune longuement, et lorsqu'elle cessa, elle plongea ses émeraudes dans les ébènes.

- J'ai adoré hier soir, tu étais magnifique. Je t'aime. Maintenant, ne bouge pas ! Et remets ton haut !

Emma repartit en sens inverse et s'activa en cuisine. Elle sortit un plateau et posa progressivement tous les mets d'un petit-déjeuner solide : boissons chaudes, tartines, confitures et jus d'orange. Elle toqua à la porte de l'enfant et passa la tête par l'embrasure.

- Coucou Henri, tu es réveillé ?

- Mmm, peut-être.

La réponse lapidaire fit rire la blonde, qui s'approcha doucement du petit paresseux.

- Allez, sors du lit, on va faire un super petit-déjeuner dans notre chambre. C'est une surprise pour Regina !

- Oh, cool !

Le gamin bondit de sa couette et se précipita vers sa mère brune. Emma lui emboîta le pas et prit au passage le plateau rempli de choses délicieuses. Arrivée devant leur chambre, la shériff prit quelques instants pour admirer sa compagne et leur enfant se faire des câlins, heureux. Son cœur se gonfla et elle ouvrit en grand la porte avec son pied. Elle posa le plateau sur le lit et leur embrassa le haut du crâne.

- Allez, la famille, on mange et après, on se regarde un film, en restant en pyjama. Personne ne nous dérange aujourd'hui. C'est journée famille et farniente. Un point, c'est tout !

Elle prit une tartine, qu'elle beurra généreusement de confiture à la fraise, et la tendit à son enfant. Elle en fit de même pour sa brune, qui ne rechigna pas à mordre dedans en rigolant. Henri but son chocolat chaud, et s'esclaffa à une blague de sa mère blonde, crachant du liquide chocolaté partout dans les draps. Regina le regarda avec tendresse, et en fit de même avec son café. Emma n'en revint pas que cette femme, d'ordinaire si à cheval sur la propreté, se laisse ainsi aller, simplement pour jouer avec son garçon. Le plateau posé à terre, et la couette balayée du lit, pour cause de tâches multiples, Emma prit ses deux amours dans ses bras et les berça longuement. Personne ne bougea durant de longues minutes. La shériff avait cruellement besoin de tendresse, et personne, dans la pièce, n'aurait songé à briser cette étreinte paisible.

Ils migrèrent tous dans le canapé, et mirent un film d'animation, qu'aucun n'avait encore vu. Regina fit chauffer des pop-corn, et les versa dans un grand saladier, accompagnés de citronnade, pour ses deux gourmands. Demain, tout ce petit monde mangera des légumes, mais aujourd'hui, seul le plaisir partagé comptait. En fin de journée, alors que tout le monde se couchait à nouveau, Emma se tint face à Regina et lui prit les mains. Elle les porta à ses lèvres et les lui baisa, d'un regard empli de reconnaissance.

- Merci pour ce fabuleux week-end. J'en avais vraiment besoin. Il fallait que l'on puisse enfin se retrouver, et… Le pas que nous avons fait, en tant que couple, m'a fait voir des étincelles. Merci, merci, merci. Si tu savais combien je t'aime.

- Emma, merci de m'avoir écoutée et de ne pas être allée plus loin. Tu m'es tellement précieuse.

La main de l'ancienne reine se posa sur la joue de la blonde, qu'elle caressa jusqu'à son oreille. Elle embrassa la mâchoire de la blonde, puis mordilla son lobe d'oreille, avant de se stopper, au grand dam de sa partenaire. Elles choisirent de se blottir l'une contre l'autre, sans rien demander de plus. La shériff avait un merveilleux sourire aux lèvres, ce qui fit trembler de bonheur la brune.

Le lendemain matin, la blonde s'arracha difficilement des bras de sa belle et se fit couler un café, peu enthousiaste. Elle devait revoir son père au poste, et elle anticipait le moment douloureux. Le voir si brisé n'augurait rien de bon. Elle fut tirée de ses pensées par Regina, qui se colla dans son dos.

- Tu penses à ton père, n'est-ce pas ?

- Oui. J'aimerais lui retirer cette douleur, car je sais combien elle peut être assassine. Mais j'ai les mains liées. Il va devoir faire le plus gros du chemin, et se reconstruire. Mais lui, il ne t'a pas, toi. Tu as été ma bouée de sauvetage.

- Je sais que tu t'inquiètes, mais n'oublies pas non plus, qu'il n'a pas été tendre avec toi. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il l'a mérité, bien sûr, mais… Une partie de moi-même s'en réjouit. Il existe sûrement beaucoup trop de contentieux entre nous, pour que tout soit si facilement pardonné. Il a perdu sa femme, mais elle m'a tuée. Elle a voulu recommencer. Et elle a failli y arriver…

Emma se retourna dans les bras de sa belle. Elle la fixa droit dans les yeux, la mettant presque mal à l'aise.

- Mon âme sœur… Si dévouée et si… retors ? C'est comme ça que je t'aime.

La blonde se mit à rire, sous l'air abasourdi de la brune.

- Ne t'inquiètes pas, je sais que tu fais des efforts pour le tolérer. Un jour, peut-être, ça ira mieux.

- Très bien, plutôt que de te moquer de mes turpitudes, je vais prendre rendez-vous avec Archie. Tu as l'air d'en avoir besoin… Et moi aussi.

- Je te fais confiance. Tu me rediras pour le créneau horaire. Allez, je file. Henri ! Dépêche-toi !

L'enfant déboula et attrapa son cartable, fin prêt. Il sourit à ses mamans, les embrassa et patienta devant la porte. La blonde le suivit, et Regina retrouva la solitude de leur foyer.

Le lendemain soir, Emma et Regina se tenaient devant la porte du psychologue. Elles étaient sur le seuil du cabinet depuis dix bonnes minutes, silencieuses et se tenant par la main. Emma prit une inspiration et toqua. Regina lui en fut gré, ses atermoiements la paralysant presque. Sentir la main de sa compagne, si forte, dans la sienne, lui donnait l'énergie nécessaire pour oser enfin se dévoiler. Elle avait des choses à dire, et elle souhaitait avoir l'avis de l'homme, avant même celle du praticien. Elle avait confiance en lui. Archie ouvrit et sourit grandement en voyant ses deux patientes, toujours aussi soudées, attendre patiemment sa venue. Il s'effaça et les invita à entrer. Elles s'installèrent côte-à-côte et leur ami leur demanda comment elles allaient, afin de détendre le couple. Regina prit la parole.

- Bien mieux, merci. J'ai des choses à dire, à demander. Je ne sais pas trop par où commencer.

- Cette séance sera davantage pour Regina, je suis là pour la soutenir.

- Dans ce cas, je vous écoute, Regina.

- Hum, et bien, récemment, avec Emma, nous avons abordé un sujet qui me tient à cœur. Notre avenir.

- Votre couple me paraît plus solide que jamais.

- Je ne parlais pas personnellement, mais professionnellement.

- Oh, je vois. Vous avez eu une idée quant à votre activité professionnelle ?

- Oui. Et j'aimerais avoir votre avis.

- Je suis toute ouïe.

- Voilà. Vous le savez aussi bien que moi, je ne serai plus jamais maire de cette ville. La plupart des habitants ont vu mon rôle de mairesse comme une extension de la méchante reine. Ils n'étaient pas friands de ma position de leader de cette bourgade. Et après tout ce qui est arrivé, je ne pense pas vouloir, ni même pouvoir, redevenir cette femme forte et froide, pouvant faire face à toutes les difficultés.

- Vous avez d'autres qualités, qui peuvent aussi convenir à un maire.

- Peut-être, mais ce n'est plus ce que je souhaite. Je ne veux plus être au premier plan. Je ne dirai pas non plus que je veuille me faire complètement oublier. Mais devoir toujours être dans le paraître me semble une difficulté insurmontable, aujourd'hui. Aussi, je me suis dit que je pourrais être moins présente, mais m'occuper quand même.

- Vous m'avez perdu, Regina.

- Je me suis dit que je pourrais allier ma passion et mon activité.

- C'est-à-dire ?

- Faire de la restauration.

- Oh ! Fort bien. Mais, cela ferait concurrence à Granny, non ?

- Je ne compte absolument pas ouvrir un restaurant. Qui serait assez fou pour venir manger dans l'antre de l'Evil Queen ?

- Moi.

- Archie… Merci, c'est gentil, mais je doute sincèrement que les autres habitants de cette ville pensent comme vous.

- Continuez, je vous en prie.

- Je me disais, peut-être un food-truck ? Ou devenir traiteur et faire des livraisons ? Je n'ai pas encore décidé. Mais j'aimerais proposer une alternative à la nourriture de Granny. Emma adore manger là-bas, mais je trouve que ça manque de diversité et de légumes…

Le psychologue rit de bon cœur. Il dodelina de la tête, avant de reprendre la parole.

- Donc, vous seriez plutôt dans le créneau nourriture saine et équilibrée ?

- Exactement. C'est ce que je sais faire de mieux. Et des desserts maisons. Des salades, des plats facilement transportables, mais de qualité. Je sais que parfois, on en a marre de manger tous les jours à la gamelle. De devoir préparer ses repas, jour après jour. Alors, je pense qu'il y a une potentielle clientèle sur ce segment.

- Vous avez beaucoup réfléchi à la question, en réalité.

- En effet. Je refuse d'être un poids financier pour Emma. Ou pire, une femme entretenue. J'ai toujours travaillé, et mon inactivité me pèse énormément. Rester là à attendre ma famille, qui rentre le soir seulement, cela devient intolérable. Je deviens folle.

- Des problèmes pour réguler l'Evil Queen ?

La brune se crispa instantanément. La blonde mit sa main sur son avant-bras et serra doucement. Sa compagne souffla légèrement.

- Non. Aucun. Tant qu'Emma va bien, je n'ai pas de souci particulier.

Archie attendait visiblement une réponse un peu plus construite. Mais il resta sur sa faim, Regina n'ayant visiblement aucune envie de parler de ce point particulier.

- Revenons-en à votre profession. Voudriez-vous faire une reconversion professionnelle, et avoir une formation particulière en ce domaine ?

- Inutile. Je sais cuisiner depuis de nombreuses années et je suis une habile gestionnaire. La comptabilité ne me posera aucun souci.

- Très bien. Alors, que vouliez-vous me demander ?

- Votre avis. Moins celui du psychologue, que celui de l'habitant. Cela vous paraît-il réalisable ? Ou vais-je me heurter à un mur ? Les habitants veulent-ils que je disparaisse totalement du paysage, ou bien accepteront-ils que je renaisse ?

- Pourquoi ne pas demander aux autres ?

Un silence gêné accapara la pièce. Le psychologue passa de l'une à l'autre, avant d'avoir une subite illumination.

- Pardon. J'avais oublié. Vous êtes coupées du monde, en quelque sorte.

Emma se contenta d'ajouter, dans un sourire.

- Mais tu pourrais demander à Granny ce qu'elle en pense. Après tout, vous allez nourrir la ville toutes les deux. Il serait peut-être judicieux de lui demander son avis, mais sûrement pas son autorisation. Nous sommes encore dans un pays libre, où l 'entreprenariat est la source de toutes les richesses. Et tu es beaucoup trop douée en cuisine pour ne pas partager ça avec les autres.

- Merci, Emma. Mais ton avis en ce qui me concerne est rarement objectif. Dois-je te le rappeler ?

- Disons que ce serait un bon début, avec Granny. Et peut-être quelques uns de ses habitués ?

- Ceux qui ont laissé ta mère me poignarder et me vider de mon sang, sans bouger ?

À nouveau, le silence se fit pesant. Personne ne pipa mot pendant de longues minutes. Finalement, Archie posa la question qui le taraudait.

- Je vois que certains obstacles subsistent, quant à votre mort. Désirez-vous en parler ?

- Pourquoi faire ?

La surprise put se lire sur le visage de l'homme, pendant qu'Emma baissait la tête, un air triste dans les yeux.

- Je ne suis pas votre ennemi, Regina. Pourquoi réagir ainsi ?

- Parce qu'il nous reste si peu de temps. Imaginez votre vie s'arrêter dans vingt ans. Peut-être même moins. Et si Emma, du fait de ce qu'elle a subi plus jeune, de certaines… Addictions, avait en réalité une espérance de vie beaucoup plus courte ? Si tout ce que nous essayons de construire était vain ?

- Vous avez survécu à la mort, Regina. Et vous pouvez vivre une vie sereine maintenant. Inutile de tirer des plans sur la comète, notamment sur le nombre d'années qu'il vous reste. Ayez des désirs, des envies, et des projets. Vingt ans, ça peut aussi être long. Et je suis certain que vous avez encore beaucoup de choses à vivre, notamment avec Emma. Et puis, Henri voudra faire des études, et partir. Vous aurez encore une autre vie, toutes les deux. Car dans huit ans, il partira probablement à l'université.

La brune devint blême, n'ayant pas envisagé cette perspective. Elle se tourna vers Emma, qui serait alors seule avec elle. Cette dernière semblait aussi tomber des nues. Mais davantage parce qu'elle s'était focalisée sur la brune et leur survie.

- Il est vrai que nous avons encore beaucoup de choses à vivre, tu vois. Alors tu vas peaufiner ton projet professionnel. Et puis, il faudra aussi choisir notre lieu de vie, un de ces quatre.

- En fait, j'y ai repensé…

- Ah bon ? Mais tu ne m'as rien dit.

- Parce que j'essayais de tout mettre en place dans ma tête. Mais, euh… Je ne sais pas si tu vas aimer ce que je vais dire. C'est purement matériel et pratique. La cuisine du manoir est immense, et serait parfaite pour lancer mon activité. Celle de l'appartement est définitivement trop petite. Et puis, le manoir est ma propriété. Il n'y aurait plus de loyer à payer. C'est de l'argent gâché, je pense. Mais je n'y ai pas remis les pieds depuis mon agression. Il faudrait tout d'abord que je fasse des essais, pour voir si cela ne ravive pas des souvenirs trop douloureux… C'est un peu brusque, je sais. J'aurais dû t'en parler plus tôt.

- Oui, j'aurais apprécié de ne pas être mise à l'écart de cette décision.

- Ce n'est pas le cas, Emma, je te le jure. Mais c'est aussi la maison d'Henri. Pardon, c'était égoïste de ma part.

Emma souffla, mais sourit tendrement à Regina. Elle l'enveloppa d'un bras et lui embrassa les cheveux.

- Tu as le droit d'être un peu égoïste, tu sais. Et puis, si ça permet que tu te sentes mieux, je te soutiendrai.

- Vraiment ?

- Absolument.

- Merci. Ça compte tant pour moi.

Les deux femmes s'enlacèrent et ne firent plus cas du praticien, qui dû se racler la gorge, afin de signaler sa présence.

L'homme reprit la parole.

- Et vous, Emma, tout va bien ?

- Je crois. Non, pas vraiment. Regina m'aide beaucoup. Mais avec mes parents, il faut que je fasse quelque chose. Mais je ne sais pas quoi. Je me pose tellement de questions. Dois-je renouer avec mon père, malgré tout ce qu'il m'a dit ? Ou dois-je le laisser revenir vers moi ? Et ma mère, je tente de la voir, même si elle n'est plus vraiment là ? J'ignore totalement ce que je suis censée faire, ou même comment me comporter vis-à-vis d'eux.

- Il faut prendre ça par étape, Emma. Le plus simple, c'est peut-être de discuter avec votre père ? Votre mère semble être un sujet particulièrement épineux pour vous. Ce qui se comprend.

- Pour l'instant, nous n'avons fait que nous croiser au poste. Il faudrait que je trouve un meilleur endroit pour lui parler. Plus tranquille.

- Cela me paraît être une bonne idée. Chez lui ? Je ne pense pas qu'il faille avoir cette discussion dans un lieu public, où traîne des oreilles indiscrètes.

- Je vais lui proposer ça. Sinon, j'ai la sensation que je vais perdre mes deux parents. Et j'aimerais qu'Henri connaisse son grand-père. Après tout, c'est sa seule figure masculine.

À ces mots, le visage de Regina se voila. Elle savait qu'être un couple de femmes engendrerait certains inconvénients, mais l'entendre dire par sa propre compagne lui laissait un goût amer. La blonde s'en aperçut, et lui sourit pauvrement. Archie voyait lui aussi tout le chemin qu'il restait à parcourir, mais elles étaient sur la bonne voie.

- Mesdames, je pense que ce sera suffisant pour aujourd'hui. Sauf si vous vouliez aborder un autre sujet ?

- Non, ce fut assez dense. Et il y a tant de choses dont nous devons discuter, entre nous.

En partant, Archie vit avec déception que la blonde avait lâché la main de la brune, visiblement un peu contrariée. Il secoua fugacement la tête et referma la porte, désabusé. Comme le disait l'adage : Rome ne s'est pas faite en un jour.

Alors qu'elles rentraient en voiture, Emma demanda à sa brune si elle souhaitait faire un détour. L'autre femme accepta et la blonde se dirigea vers une rue qu'elles connaissaient par cœur.

- Tu vas vers… Le manoir ?

- Juste pour jeter un coup d'œil. Tu n'as même pas vérifié les travaux finis. On est pas obligé de sortir de la voiture, on peut simplement passer devant la maison, voir comment tu réagis. Archie l'a dit, on fera tout par étapes.

La brune posa sa main sur celle de la blonde.

- Tu as raison, il faut que l'on avance. Et je ne peux pas tirer des plans sur la comète, sans même savoir si je peux encaisser cette vision. Je te fais confiance.

- Et je te rattraperai toujours. Au moindre doute, on décolle fissa.

Un petit rire rauque émana de la gorge de l'ancienne reine. Elle sourit subrepticement et se cala dans le fond de son siège. Après quelques rues, elles atteignirent Mifflin Street. Les pulsations cardiaques de la brune se firent plus rapides, elle sentit son sang battre à ses tempes. Elle agrippa la poignée de la voiture et la serra convulsivement, oubliant pour un temps la conductrice. En voyant sa maison, au loin, elle cessa de respirer et plaça ses mains au bas de la vitre. Elle regardait cette portion de rue, qui avait été le témoin de son agression violente. Puis elle vit sa maison, resplendissante. Elle la fixait, ne se rendant même pas compte que la blonde avait progressivement ralenti, pour finalement se stopper devant la demeure restaurée.

- Ta maison est superbe.

- Oui, c'est chez moi.

Aucune des deux femmes n'osait esquisser le moindre geste, de peur de précipiter les choses et de rompre le charme de l'instant présent. Néanmoins, au bout de quinze minutes, et sans qu'Emma rajoute quoi que ce soit, Regina ouvrit la portière et sortit de l'automobile. Puis elle fit quelques pas, foulant pour la première fois, depuis de nombreux mois, sa pelouse. Une larme dévala sa joue, bientôt suivie par une myriade de ses consœurs.

Emma la rejoignit, sans rien dire. L'ancienne reine avait besoin d'exorciser son passé tragique, à travers ces sanglots étouffés. La blonde se tenait à ses côtés, mais ne la frôla jamais. C'était un moment que Regina devait affronter seule, afin de déterminer s'il lui serait possible de faire face chaque jour, au théâtre de sa déchéance. Après un long moment, la brune se tourna vers Emma, et lui sourit.

- C'est chez moi.

- Oui, c'est ton chez toi. Tu veux entrer ?

- Je n'ai pas pris les clés. Et je ne veux pas y aller dès aujourd'hui. Mais je ne suis pas triste, ni apeurée. Peut-être parce que tu es là. Je suis juste soulagée, comme si je retrouvais une vieille amie. C'est assez surprenant, mais ça ne m'angoisse pas plus que cela. Merci de m'avoir amené ici. Qu'est-ce que je ferai sans toi ?

- Pas grand-chose !

Emma ne se retint pas et éclata de rire, évacuant une partie de son stress. La rire de la brune lui fit bientôt écho, et elles restèrent ainsi, à glousser, puis elles s'enlacèrent.

- Alors, ça pourrait devenir notre chez nous ?

- Seul l'avenir nous le dira. Il faut tout d'abord que je puisse rentrer dedans, voir ce qu'il reste, comme meubles, et mes affaires. Et … Tu seras là ?

- Je serai là à chaque fois que tu regarderas à côté de toi. Toujours.

- Je n'aurais jamais cru que notre dur à cuire de shériff était une guimauve, en réalité.

- Hey ! Je t'interdis de prononcer ce mot ! C'est pas vrai !

- Oh que si. Mais c'est ma guimauve à moi, alors ce n'est pas grave.

Emma enfouit sa tête dans le cou de sa compagne et respira son parfum, satisfaite de la réponse. Elles repartirent peu de temps après.

Le lendemain, le shériff Swan patrouillait dans les rues, à pied, et sifflotait légèrement. Elle était soulagée de voir sa brune réagir aussi positivement au changement. Elle fut rejointe par Ruby, qui faisait quelques courses.

- Coucou Emma ! Alors, tout va bien pour la petite famille ?

- Salut Ruby. Oui, ça va, nous n'avons pas de raison de nous plaindre. Et ta grand-mère ?

- Elle est aux fourneaux. Tout va bien, donc.

- Je crois que Regina aimerait lui parler.

- Tu es sûre ? Ce n'est pas le grand amour entre elles.

- Oui, mais je pense que c'est nécessaire.

- Tu es bien mystérieuse.

- Cela concerne Regina et son envie d'avancer. Ce n'est pas à moi de vendre la mèche. Mais rien ne m'empêche de préparer le terrain. Et c'est quelque chose de plutôt positif. Tu en toucheras un mot à Granny ?

- Bien sûr. Tu viens prendre un boisson chaude ?

- Je travaille, là, en fait.

Ruby regarda la rue déserte.

- Je vois ça…

- Que tu es puérile.

- Dixit celle qui veut un service.

- Très bien, tu as gagné ! Un chocolat chaud n'a jamais tué personne.

- Pour l'instant. Mais à Storybrook, tout est possible.

- Bon, allez, ouste, on y va !

Les deux jeunes femmes papotèrent devant leurs boissons et Emma prit congé de son amie. Elle était heureuse de pouvoir se confier à quelqu'un et de faire progresser le projet de sa compagne. En fin de journée, elle expliqua à Regina qu'elle avait préparé le terrain et qu'elle n'avait plus qu'à se rendre au Granny's, en dehors des heures de pointe, pour parler avec la propriétaire. Elles se câlinèrent toute la soirée, une fois Henri couchée.

Dès le lendemain, Regina prit le taureau par les cornes, et partit à pieds vers le restaurant de la ville. Il n'y avait que deux personnes qui s'attardaient à table, buvant leurs cafés. Ils furent surpris de voir l'ancienne reine débarquer sur le lieu de son meurtre. Granny l'accueillit d'un simple bonjour, mais ne se fit pas sentencieuse, comme autrefois. La brune s'attabla plus loin et commanda un café. Granny en apporta deux, afin de lui tenir compagnie et discuter.

- Regina, j'espère que vous allez bien.

- Oui, merci. Et vous-même ?

- Fort bien, même si je dois avouer que je suis légèrement curieuse de la raison de votre venue.

- Je comprends. Je me suis faite assez rare, depuis un moment.

- Je vois Emma régulièrement, et elle donne des nouvelles de sa petite famille. Elle a l'air heureuse et épanouie. J'aimerais que cela continue, elle le mérite, notre sauveuse.

Regina fut émue de voir qu'au moins une personne se préoccupait du sort de sa compagne. Elle sourit à la vieille femme et posa sa main sur la sienne.

- Merci de vous soucier de la femme que j'aime.

- Je dois bien admettre, que je ne me ferai pas de sitôt à ce genre de familiarité. Alors, quel bon vent vous amène ?

- Voilà, pour l'instant, ce n'est qu'un projet, mais je souhaiterais me lancer dans une activité de traiteur, ou peut-être un food-truck ? Et j'aimerais avoir voter avis sur la question. Je ne veux surtout pas vous faire de la concurrence.

- Je dirai que c'est trop tard. Si vous m'en parlez, c'est que vous y pensez depuis un bon moment. Mais j'ai mes habitués. Vous voudriez faire quel type de cuisine ?

- Plutôt de la cuisine méditerranéenne, ou des légumes et du poisson. Des choses saines.

- Ce que je prépare n'est pas sain ?!

- Admettez que c'est assez gras.

- Le gras, c'est la vie ! Vous devriez peut-être en manger un peu, vous n'avez que la peau sur les os.

L'attaque fut brutale pour la brune, qui en perdit ses mots. Jamais une telle chose ne serait arrivée avant son agression. Elle baissa simplement la tête, et se tordit les doigts. Les allusions à son physique, assez mince, la mettait mal à l'aise, elle qui avait toujours été plantureuse et bien portante.

- J'essaie de faire de mon mieux…

- Je n'en doute pas. Et vous voulez cuisiner, donc, vous abandonnez votre poste à la mairie ?

Cette fois, la brune éclata de rire, ce qui surprit Granny. Ce son était grave et mélodieux, et tellement peu entendu par les habitants.

- Alors ça, si on m'avait dit que je vous verrai rire de la sorte, je ne l'aurai pas cru…

- Pardon, Granny, mais… Vous m'imaginez, redevenir cette femme, après tout ce qu'il m'est arrivé ?

- Difficilement. Mais vous voir prendre un nouveau chemin, c'est troublant également. C'est un grand pas en avant. Emma doit être contente.

- Elle me pousse à toujours avancer. Elle est mon roc.

- J'espère que vous faites de même.

- Je l'espère aussi.

- Bref, en ce qui concerne votre idée, ça ne me dérange pas. Il y aura même peut-être moins de cholestérol, grâce à vous. Mais ce n'est pas à mon âge que je vais changer ma façon de faire. Donc, allez-y. Et si vous voulez, je peux même vous faire un peu de pub, notamment pour des personnes qui apprécieraient de manger plus léger.

- Merci beaucoup, Granny. Ça compte énormément pour moi.

- C'est le moins que je puisse faire.

Le regard de la vieille femme se posa par terre, là où l'ancienne reine avait rendu son dernier soupir, il y a quelque temps. Elle soupira et se reprit.

- Bon courage, Regina. Mais je ne doute pas que vos efforts aboutissent.

- Merci de votre compréhension et de votre écoute.

La propriétaire fit un sourire malicieux et riposta.

- Tiens, la femme politique n'est jamais bien loin. Votre maîtrise des conventions sociales est vraiment extraordinaire. J'ai hâte de goûter à vos spécialités.

Les deux femmes se quittèrent, sourire aux lèvres. Regina, prise dans sa bonne humeur, fit le chemin à pied pour revenir chez elle. Puis, au milieu de son cheminement, elle vit qu'il était l'heure de la sortie des classes. Elle poussa alors l'audace et la chance, et vint se poster à la grille de l'école, seule, attendant son enfant. Elle vit les regards, tantôt moqueurs, tantôt mesquins, cependant, quelques personnes la saluèrent de la tête. Elle en fit de même, et ignora les autres. Elle ne ferait pas d'esclandre, comme Emma qui avait pété un câble, la dernière fois. Elle savait aussi qu'aucun des parents d'élèves n'ignorait sa relation privilégiée avec la shériff, leur sauveuse. Cela maintenait aujourd'hui un certain statu quo, que nul ne briserait, sous peine de prendre une raclée monumentale de la part de la blonde. La simple existence de sa compagne suffisait à les tenir éloigné et à la protéger. Elle nota intérieurement que ce soir, elle préparerait un bon petit plat à sa femme, et que leur fils serait autorisé à regarder un film, même si on était en plein milieu de la semaine. Elle rayonnait de bonheur. Elle ne se sentait pas forte, ou invincible, simplement heureuse d'exister et d'être aimé et apprécié par les quelques personnes qu'elle connaissait bien. Elle vit la petite tête brune de son fils et ouvrit ses bras. Il se jeta sur elle, en hurlant.

- Maman ! Tu es venu me chercher ! Où est Emma ?

- Sûrement au travail, mon grand.

L'enfant écarquilla les yeux.

- Tu es venue… Seule ?!

- Oui, comme une grande. Ça te dirait de prendre ton goûter dans le parc ? Et je prépare le dîner, puis on regarde tous les trois un film. Le programme te satisfait-il ?

- Oui ! Oui ! Oui ! Merci maman !

Regina lui embrassa le front, et lui prit la main, comme s'il était encore un tout petit. Il ne regimba pas et crana devant tous ses copains. Sa mère, splendide, était venue juste pour lui, pour lui faire plaisir. Il était excité de passer un peu de temps avec elle.

Plus tard, lorsque la shériff revint de son travail, elle trouva ses deux amours, en train de s'amuser.

- Je vois qu'on bosse dur, par ici !

- Emma ! Je donne une leçon de gestion, à la bonne paye, à mon fils.

- Tu as besoin d'être secouru, Henri ?

- Non, c'est trop bien ! Tu sais quoi ? Maman est venue me chercher à l'école !

La blonde ne trouva pas ses mots et fit tomber sa mâchoire. Elle sourit et se précipita sur la brune, pour lui faire un énorme câlin.

- Je suis si fière de toi ! Je t'aime !

Elle contourna la table et se planta devant son garçon.

- Et si jamais quelqu'un l'avait embêté ?

- Je l'aurais défendu ! Parce que je suis l'homme de la maison !

- Bien dit, champion ! Câlin mérité !

Elle ouvrit les bras et le gamin ne se fit pas prier pour se vautrer dans son étreinte. La brune gloussa et leva les yeux en l'air.

- Emma, ne lui fais pas prendre de risques !

- Je lui inculque la force, le respect et la galanterie. Tu t'occupes de la gestion, des mathématiques, et de la cuisine. Elle fit un clin d'œil à son fils.

- Parce qu'un homme qui sait cuisiner, c'est très sexy ! Retiens-le, pour plus tard !

- Emma !

- Ce n'est que la pure vérité ! Tout comme les femmes sachant cuisiner…

Elle sourit à sa petite famille et se décida à prendre une douche rapide. Que le bonheur était parfois simple à atteindre.