Chapitre 33 : psychose

Depuis une semaine, la vie avait repris son cours, à Mifflin Street. Mildred était revenue voir Regina, afin de lui commander un repas pour un déjeuner professionnel, prévu très prochainement, où une dizaine de personnes étaient conviées. Elles avaient sympathisé, et se voyaient parfois dans l'après-midi. Emma avait tout d'abord été surprise par cet élan amical, puis s'était apaisée, en voyant le sourire toujours plus présent sur le visage de sa compagne. Elle était plus détendue, elle aussi, et cela s'en ressentait, même dans le cadre de son travail. Le pique-nique en tête-à-tête avait été une coupure agréable et la shériff aimait se replonger dans le souvenir de ce jour magnifique. Regina avait pris ses marques progressivement, et ses journées étaient suffisamment chargées pour qu'elle ne pense plus à ses sombres démons. Elle faisait dorénavant les courses toujours seule, après une discussion assez houleuse avec Emma. Elle avait rendez-vous le lendemain avec Mildred, pour établir le menu et organiser le repas. Aussi, prépara-t-elle soigneusement son entrevue, afin de ne pas commettre d'impair, ou la moindre bévue. Elle voulait tellement réussir sa nouvelle vie, que la pression engendrée par la brune commençait à se faire sentir à la maison. Lorsque Henri rentra de l'école, il trouva sa mère, des papiers autour d'elle, un bloc-note sur les genoux et l'air profondément concentré. Il resta les bras ballants, ne sachant pas s'il devait la déranger et lui signaler sa présence. Il voulut monter dans sa chambre, mais sa mère le vit du coin de l'œil.

- Henri ! Tu te sauves sans m'embrasser ? Tu ne veux pas goûter ?

- Je voulais pas te perturber. Tu avais l'air à fond dans tes devoirs.

L'ancienne reine rit.

- Je n'ai plus de devoirs, mon chéri. Je prépare mon entrevue de demain. Mais j'aurais toujours du temps pour toi. Allez, viens, un pain au chocolat t'attend.

Le gamin sourit et se précipita dans la cuisine, suivi par sa mère. Deux heures plus tard, la famille était au complet et s'apprêtait à passer à table.

- Emma, demain, je vais chez Mildred, en vue du repas. Je ne sais pas si je serai rentrée pour le goûter d'Henri. Tu pourras aller le chercher à l'école ?

- Pas de souci. On ira à la salle de jeux, après, hein mon grand ?

- Ouais ! Trop cool maman !

- Emma… Il a des devoirs et nous sommes en semaine.

- Oh, pour une fois que je peux en profiter. Tu ne vas pas nous retirer ce merveilleux moment mère-fils, tout de même ?

- Vous faites la paire, tous les deux. Très bien. Mais s'il est énervé après ça, il ne faudra pas venir pleurer.

- Tiens tiens, mais qui voilà ? L'Evil Queen ?

La brune regarda sa conjointe, un air triste sur le visage.

- Pardon, Regina, je ne voulais pas dire ça.

- J'essaie juste d'être responsable. Tu ne me rends pas toujours la vie facile, avec tes enfantillages… J'ai le droit de me montrer plus dure aussi. Il ne peut pas y avoir deux parents cool. Et tu occupes déjà le créneau. Donc je garde mon rôle. Henri, va te coucher, s'il te plaît. Je ne vais pas tarder non plus, je suis fatiguée.

Les deux autres la regardèrent, navrés d'une telle boulette. Ils essayèrent de lui changer les idées, sans succès. La soirée fut donc écourtée. Emma tenta de se rattraper, mais Regina resta malgré tout mélancolique. La blonde se contenta donc de draper son bras autour du corps allongé à ses côtés, qui vint aussitôt se réfugier dans l'étreinte chaleureuse.

- Je ne pensais pas te faire autant de peine. C'était juste une blague. Pourquoi réagis-tu toujours de cette manière, lorsque je parle de l'Evil Queen ?

- Parce qu'elle reste mon plus grand cauchemar. J'appréhende le jour où elle se libérera et qu'elle viendra me demander des comptes. Je ne me sens plus assez forte pour lui faire face. Cela ne peut signifier qu'une chose. Elle gagnera, quoi que je fasse et elle s'en prendra à ma famille, parce qu'elle sait combien ça m'atteindra. Ça me détruira, Emma. Te perdre, ce n'est même pas envisageable pour moi, aujourd'hui. Toute ma vie, j'ai désiré être aimée pour ce que je suis, pas pour le monstre j'incarne. Et toi, tu as réussi cet exploit. Que ferai-je sans toi ? Et je ne parle même pas matériellement. Parce qu'on ne va pas se leurrer, ma fortune a fondu comme neige au soleil. Ton salaire permet de couvrir les frais, mais sans extravagance. Mon affaire démarre à peine, et si elle ne décolle pas, la perte sèche sera difficile à accepter. Tu ne veux pas parler d'argent, mais je sais que nous nous privons, pour que je puisse réaliser mon rêve. C'est quand la dernière fois que nous avons fait les boutiques ? Que nous nous sommes fait plaisir ?

- Henri a tout ce qu'il veut. C'est l'angoisse qui te fait dire cela.

- Je ne parle pas de notre fils, mais de nous. Alors, tu peux me le dire ?

- Dimanche, nous avons pique-niqué sur la plage.

- Mais ça n'a rien coûté. Seuls les ingrédients ont été achetés. Emma, depuis quand n'as-tu pas acheté un vêtement ?

- Je n'aime pas trop faire les boutiques, je n'éprouve aucun manque. Je t'assure.

Regina se tourna dans les bras de la blonde et la scruta, résignée. Elle lui caressa amoureusement la joue.

- Je ne veux pas que l'on se prive de quoi que ce soit.

- Hey, ça ne me fait strictement rien. J'ai vécu avec rien pendant de nombreuses années. Et je suis là aujourd'hui. Tant que tu es là, que nous allons bien et qu'Henri est heureux, que demander de plus ? Une paire de chaussures ? Pour quoi faire ? Les miennes ne sont pas si usées que cela.

- Tu admets que tes bottes ne sont pas en aussi bon état que tu le souhaiterais.

- Mais ce n'est pas la mer à boire.

- Tu ne veux donc rien ?

- Les biens matériels m'intéressent peu. Et je peux encore te faire de petits cadeaux. C'est bien suffisant, non ?

Emma écarquilla soudain les yeux.

- Oh mon dieu, tu veux des bijoux ? C'est vrai que tu n'en as plus. Je suis bête ! Mais vraiment, quelle cruche, je comprenais même pas la perche que tu me tendais !

- Absolument pas ! Je passe mes journées ici, à quoi me serviraient des bijoux ? Je n'ai plus la même vie qu'autrefois. Et ça ne me manque pas tant que cela, au final. Les gens changent, la preuve.

- Tu es sûre et certaine de toi ? Tu es belle, et il est normal que je te fasse plaisir.

- On dirait que tu as des choses à prouver, Emma… Et je puis t'assurer que ce n'est absolument pas le cas. Tout est très bien comme ça. Notre vie me convient et tu me combles. Je ne pouvais rêver de meilleure partenaire que toi, à mes côtés, avec Henri.

- D'accord. Donc, on est bon ? Pas de souci ?

- Pas de souci. Parfois, je suis un peu soupe au lait, en matière d'éducation. L'habitude de le faire seule et d'endosser le rôle de la méchante. Mais ce soir, ça m'a fait mal, c'est tout.

- Je me ferai pardonner cette bourde. Je suis désolée et je t'aime. Et je te respecte pour tout ce que tu as donné à notre fils. Tu as été une mère géniale. Un peu stricte, mais une super maman.

Regina sentit quelques larmes de bonheur lui échapper. Elle ne rajouta rien, sa voix l'aurait probablement trahi. Elle se serra dans l'étreinte aimante, et s'endormit comme une masse. Emma la berça encore quelque temps, avant de lui déposer un délicat baiser sur les cheveux et de fermer les yeux à son tour.

Le lendemain, Regina se rendit chez Mildred, un sac en bandoulière, où se trouvaient tout son barda professionnel. Elle fut accueillie par la maîtresse de maison et elles se rendirent dans le patio, où une table était dressée, avec un thé fumant, prêt à être dégusté.

- J'ai pensé qu'il serait plus agréable de traiter notre affaire et de prendre le thé en même temps. J'espère ne pas avoir commis d'impair.

- Non, c'est très gentil de votre part, je vous remercie.

- Asseyez-vous, je vous en prie, Regina.

La brune se saisit d'une chaise et posa son sac à terre. Elle sortit son calepin et son stylo, avant de trouver son classeur, où était présentées une bonne partie de ses recettes. Elle le tendit à son hôte et lui sourit, attendant, pour ainsi dire, le verdict. Elle prit une gorgée de sa boisson, et savoura l'arôme de bergamote qui s'en échappait. Mildred prit son temps, et lut attentivement les recettes, demandant parfois des précisions à la cuisinière. Après avoir refermé le livre de recettes, elle présenta ses choix à Regina, qui l'aiguilla vers celles qui plairaient au plus grand nombre d'invités.

- Très bien, nous avons suffisamment travaillé pour aujourd'hui. Nous partons donc sur une mousseline de maquereaux aux raisins, puis un bar au four, agrémenté de légumes sautés et enfin, une forêt noire. Personne ne pourra se lever de table. Mais j'adore ce dessert. Alors tant pis pour eux.

- Je peux faire un étage de moins, à ce gâteau. Ainsi, il sera plus léger.

- Excellente idée ! C'est génial d'avoir un traiteur à domicile. Vous serez donc dans la cuisine pour tout le déjeuner. Quant au vin, mon mari s'en occupe, sinon, il va bouder pendant des semaines.

- Je comprends. Je ne propose pas d'alcools, de toute façon. Je ne peux que recommander certaines bouteilles.

- Je vous glisserai sa liste, et vous me direz ce que vous en pensez. Mais, ça reste entre nous.

- Bien évidemment !

Les deux femmes rirent de leur petit stratagème, et savourèrent des cookies maison, préparés par Mildred, en accompagnement du thé.

Regina rentra bien après Henri et Emma, ayant passé une partie de l'après-midi à papoter avec sa nouvelle amie. En tout cas, elle espérait pouvoir bientôt l'appeler ainsi. Elle expliqua à ses deux complices ce qu'elle comptait préparer pour le dîner et fut ravie de s'apercevoir que même ses deux ventres sur pattes commençaient à baver d'envie. Emma ne put s'empêcher de demander une chose, qui la turlupinait.

- Tu restes toute la journée chez eux, à cuisiner. Tu as besoin d'aide ?

- Non, je m'en sortirai sans peine. Tout sera sous la main.

Emma fronça les sourcils, peu satisfaite de la réponse. Regina le vit et reprit la parole, pour stopper les élucubrations de la blonde.

- Non, Emma, tu ne viendras pas faire le chaperon, pour t'assurer que tout va bien. Je n'ai pas besoin de protecteur, ni de chevalier en armure. Je vais travailler chez quelqu'un en qui j'ai confiance.

- Je sais, mais je ne peux pas m'en empêcher. C'est viscéral.

- Tout se passera bien. Au pire, s'il arrive quelque chose, tu le ressentiras, et tu ne seras pas loin. À quatre maisons seulement.

- Je serai là dans la minute. Sois-en certaine.

- Je le suis. Et c'est aussi pour ça que je n'ai pas peur. Je t'aime.

- Moi aussi.

Henri leva les yeux au ciel.

- C'est pas bientôt fini ? On se croirait dans un film romantique…

- Regardez-moi cet ado boutonneux…

- C'est pas vrai, j'ai pas de boutons !

- Attends que je t'attrape, petit chenapan !

Emma se mit à courir derrière lui dans la maison, au grand dam de la brune, qui soupira.

- Deux gosses… J'ai deux gosses… Et pas un pour rattraper l'autre.

Alors que les deux idiots se couraient après, elle crut percevoir un son provenant de son bureau.

- Ah non, pas mon bureau ! C'est mon espace de travail, pas un lieu pour s'amuser.

Elle se dirigea vers sa pièce et l'ouvrit. Il n'y avait personne. Elle se recula, pour être certaine que les deux autres étaient ailleurs et fit rapidement le tour de la pièce des yeux. Elle nota que quelque chose avait changé, mais ne sut dire quoi. Elle haussa les épaules. Elle avait mieux à faire que de s'appesantir sur ce genre de détails. Aussi referma-t-elle bien vite la porte et elle se mit aux fourneaux. Une drôle d'impression resta figée dans son esprit.

Le lendemain, elle s'attaqua à la liste des courses à faire, en vue du repas chez Mildred. Alors qu'elle se rendit dans son bureau, afin de prendre son carnet de notes, elle vit la porte entrouverte. Elle pensa qu'Emma ou Henri, hier soir ou ce matin, était repassé par là. Elle ouvrit la porte et chercha son calepin sur le meuble, puis dans son sac. Impossible de mettre la main dessus. Elle retourna sa besace par terre, afin de vérifier une dernière fois qu'il n'était pas coincé au fond du sac. Seul le vide lui fit face. Elle fit de même avec les papiers qui s'étalaient sur sa table, et les rangea calmement, sans pour autant retrouver la trace de l'objet de sa quête. Elle soupira, et après une dernière vérification dans toute la pièce, elle revint sur ses pas, pour se faire un café. La journée commençait mal. Avait-elle oublié le bloc-note chez Mildred ? Sa voisine aurait très certainement appelé pour le lui dire. Tasse en main, elle se dirigea vers le salon, pensant que par inadvertance, elle avait peut-être déposé son précieux livre sur la table basse. Bien évidemment, elle n'y trouva pas ce qu'elle cherchait. Elle s'impatienta et se fustigea d'avoir été aussi légère avec son outil de travail. Elle avait tout noté dedans et voulait être certaine de ne rien oublier. Alors qu'elle se retournait pour retourner vers son bureau, passablement énervée, son regard s'arrêta sur la table à manger. Posé bien sagement là, son calepin l'attendait, comme une évidence.

- Je deviens folle, moi. Je dois être fatiguée.

Elle le prit en main, afin de commencer son travail. Alors qu'elle en ouvrait la première page, elle vit une pomme rouge dessinée sur la page de garde. Elle s'en étonna et pensa de suite qu'il s'agissait d'une attention de son fils. Emma n'avait pas vraiment la fibre artistique, elle l'excluait donc d'office de l'œuvre improvisée. Elle sourit et passa son doigt dessus. Elle était jolie, simple, et colorée. Rassérénée, elle partit à son bureau et fit une liste de courses complète, n'omettant aucun détails, pour être fin prête le jour convenu.

Lorsque son fils revint de l'école, en fin d'après-midi, elle prit un thé, pour papoter avec lui de sa journée, pendant son goûter. Alors qu'il s'apprêtait à monter faire ses devoirs, elle le retint un instant.

- Au fait, Henri, merci pour ta délicate attention.

- De quoi tu parles, maman ?

- Hé bien, sur mon bloc-note. La pomme que tu as dessinée.

- Je n'ai pas touché à tes affaires.

- Mais enfin, je n'ai pas rêvé. Et Emma déteste faire ce genre de choses. Tu peux me l'avouer, j'en ai été ravie, je ne te gronderai pas.

- Je t'assure, maman, c'est pas moi.

Sur ces mots, il monta dans sa chambre, laissant sa mère dans l'expectative. Elle leva un sourcil, et reprit son calepin. Elle regarda attentivement le dessin. Donc, ce serait Emma qui se serait amusée à lui faire cela ? Elle le remit en place et se promit de lui demander plus tard. Elle finit sa tâche et monta voir son fils, afin de l'aider dans ses devoirs. Dans la soirée, alors que le bambin était couché, Emma et Regina prenaient un moment pour elles. La brune posa la même question à la blonde, et obtint la même réponse que celle de son fils. Elle ne comprenait pas la raison de ce silence et s'agaça légèrement de la situation. Elle ne fit guère plus de cas du dessin mystère. Alors qu'elle préparait le dîner, elle voulut prendre son économe, pour éplucher les légumes. Elle eut beau fouiller l'intégralité du tiroir à couverts, elle fut incapable de mettre la main dessus. Elle se rabattit sur un couteau, fort mécontente. Son esprit commençait à lui jouer des tours.

Deux jours plus tard, armée de sa liste de courses, Regina prit sa camionnette et se rendit chez divers producteurs, pour commander les ingrédients nécessaires à la confection de ses plats. Elle fit plusieurs haltes et prit des maquereaux, pour s'exercer à sa mousseline. Emma et Henri feraient de parfaits cobayes. Ruby ne cracherait probablement pas, non plus, sur une de ses préparations. Elle revint au manoir et déposa le tout dans son réfrigérateur. Elle vérifia l'heure et sourit. Elle pouvait faire la surprise à ses deux goulus. Elle travailla avec méthode, afin d'obtenir la texture souhaitée. Lorsqu'elle fut enfin satisfaite du résultat, elle mit les verrines au frais, et attendit sa famille. Alors qu'elle lisait au salon, elle entendit une petite musique douce étouffée. Elle tendit l'oreille, et s'approcha de la fenêtre, pour comprendre d'où provenait le son. Elle avait déjà entendu cette mélodie. Elle lui faisait remonter des souvenirs, du plus profond de son enfance. Elle ne vit personne. Une fois dans le jardin, elle se rendit compte que la musique avait presque cessé. Elle fronça les sourcils et retourna à l'intérieur du manoir, et comprit que la chanson provenait de l'étage. Elle ne paniqua pas, mais ne fut guère rassurée. Henri aurait-il écouté de la musique et oublié d'éteindre l'appareil ? Mais cette symphonie n'était pas connue dans ce monde. Elle monta lentement les marches, la musique s'épuisant au fur et à mesure de son ascension. Parvenue sur le palier de l'étage, le silence recouvrit la demeure. Elle se décida à fouiller les pièces, mais fit chou blanc et revint à son point de départ trente minutes plus tard. Un frisson s'empara d'elle. Devenait-elle folle ? Avait-elle des absences ? Quelqu'un se jouait-il d'elle ? Elle contrôla chaque porte. Elles étaient toutes fermées à clés, aucun intrus ne pouvait entrer dans le manoir. Un hoquet de stupeur s'échappa de sa bouche, lorsqu'une idée lui vint. L'Evil Queen reprenait-elle le contrôle sur son corps ? Ça expliquerait beaucoup de choses. Elle fut sortie de ses pensées par la porte d'entrée qui claqua.

- Maman ! Je suis rentré !

- Je suis en haut, j'arrive !

Lorsqu'elle vint dans la cuisine, son fils l'observa.

- T'es toute blanche. Ça va pas ?

- Si, si, ne t'inquiète pas, mon chéri. Un petit coup de fatigue. Je vous ai concocté une petite surprise pour ce soir.

- Chouette alors ! J'ai déjà pris un biscuit, alors je monte faire mes devoirs.

- Oh, très bien. Tu as besoin d'aide ?

- Je t'appelle en cas de besoin.

Elle le regarda s'éloigner, et soupira. Son bébé avait bien grandi. Il ne cessait de prendre de l'autonomie et de grandir, bien trop vite à son goût.

Emma rentra juste à temps pour manger tous les trois ensemble. À peine s'était-elle assise à table, que l'ancienne reine leur expliqua son nouveau plat et leur mit une feuille de papier juste à côté de leur verrine.

- J'aimerais que vous notiez tout ce qui vous plaît, mais également ce qui vous rebute. Ainsi, je vais pouvoir m'améliorer.

- C'est un test ? Ou plutôt un contrôle ?

- Hé bien, ça dépend de quel point de vue on se place.

- Bon, goûtons ces merveilles. Henri, paré pour cette nouvelle mission ?

- Prêt au décollage, chef !

- Alors, c'est parti !

Les deux voraces se lancèrent sur le plat. Pendant qu'Henri faisait des yeux ronds, surpris par le goût, Emma regarda sa compagne, puis son fils, avant de dévier vers la verrine restée en suspens, Henri trop indécis pour savoir de suite, s'il appréciait vraiment. Un petit rictus aux lèvres, elle chipa le verre des mains de son enfant et engloutit le reste, satisfaite. Elle posa la vaisselle, sous l'œil médusé de la brune et tendit le bras.

- Encore !

- Hey, tu me l'as volé !

- Fallait être plus rapide, gamin ! C'est beaucoup trop bon pour tes jeunes papilles, de toute façon.

- Emma ! Ne prends pas la nourriture de notre fils ! Enfin !

- Mais c'est pas ma faute, tu t'es surpassée ! T'as qu'à pas être aussi douée… Me regarde pas comme ça ! Suis pas un monstre !

- Ça reste à prouver…

Regina se retourna et donna une nouvelle verrine à son garçon. Celui-ci l'attrapa, fixant Emma droit dans les yeux, la provoquant de lui subtiliser à nouveau sa nourriture, sous le regard protecteur et carnassier de sa mère adoptive. Il engloutit, à son tour, sa part rapidement, de peur tout de même d'un retournement de situation. Regina attendait impatiente leur verdict. Emma tendit à nouveau le bras.

- Une autre ?

- Tu aimes à ce point ?

- C'est goûté, mais pas trop fort. Ça fond sur la langue. Et ça se mange tout seul. Il en reste ?

- Oui, bien sûr. Et toi, Henri ?

- J'ai pas l'habitude, on sent le poisson, mais c'est pas désagréable, même pour du maquereau. Tu es douée, maman.

La brune avait un large sourire sur le visage. C'était parfait. Elle les entoura de ses bras et leur fit un câlin.

- Vous êtes des amours.

- Peut-être, mais on en veut d'autres !

- Deux secondes, ça vient. Même pas possible de partager mon bonheur, sans que vos estomacs ne prennent le pas sur vos compliments. Vous n'êtes pas sortables !

- Mais tu nous adores ! Alors, les verrines ?

Regina haussa les yeux au ciel et râla. Elle se plia néanmoins à leur volonté, très contente du retour de son nouveau plat.

Plus tard, dans la soirée, alors que les deux femmes étaient couchées, la blonde se permit une remarque.

- Tu te mets beaucoup de pression, pour ce repas. Ménage-toi un peu.

- J'ai tellement envie de réussir. Si mon entreprise prospère, ce sera bien la preuve que l'on a le droit à une véritable seconde chance.

- Nous aussi, nous sommes ta seconde chance, non ?

- Bien sûr, Emma. Rien n'aurait été possible sans toi.

La shériff se blottit pour une fois dans ses bras. Elle quémandait de l'affection.

- Et toi, ça va ? C'est rare que tu fasses ton panda.

- Mon panda, hein ? J'ai juste besoin d'une pause, je crois.

- J'adore faire des pauses avec toi.

Elles se sourirent, enlacées, bien au chaud. Malgré cela, plusieurs fois dans la nuit, Regina se réveilla brutalement, croyant entendre cette mélodie du passé, qu'elle avait déjà perçue auparavant. Elle voyait les traits d'Emma paisibles, la rendant encore plus nerveuse. Était-elle donc la seule à ouïr cette mélopée ? Elle posa son front contre l'épaule de sa conjointe, ressentant un besoin de protection. Elle aurait même voulu la réveiller et se coller à elle, pour ne plus rien entendre. Mais la shériff travaillait tôt le lendemain, et elle savait qu'Emma était fatiguée. Aussi, elle tut ses turpitudes nocturnes et chercha désespérément le sommeil, qui semblait vouloir la fuir de plus en plus.

Le lendemain, Mildred se présenta à la porte du manoir, la mine défaite. Elle toqua et la brune vint lui ouvrir.

- Bonjour Mildred.

- Bonjour Regina. Puis-je entrer ? J'ai un petit souci à propos du déjeuner.

- Je vous en prie. Que se passe-t-il ? C'est annulé ?

L'ancienne reine tentait de masquer sa déception, ainsi que son anxiété.

- Non, pas du tout ! Mais certains invités ne sont finalement plus disponibles à cette date, et souhaiteraient que le jour soit avancé.

- Oh, bien sûr. Venez dans mon bureau, nous allons en discuter.

Mildred suivit la brune et s'installa. Elle expliqua la situation.

- Le déjeuner était prévu samedi, dans une grosse semaine. Mais finalement, il pourrait se tenir dès mardi midi. Ce qui veut dire dans quatre jours. Cela vous semble-t-il envisageable ?

- Oui, j'ai déjà fait un test pour l'entrée, je maîtrise le plat de résistance, ainsi que le dessert, donc il n'y aura pas de problème. Nous décalons donc à mardi midi.

- Merci beaucoup, Regina, ça me gênait terriblement de venir vous mettre ainsi le couteau sous la gorge.

La brune haussa un sourcil, face au choix des mots de son interlocutrice.

- Euh, pardon, je ne voulais pas…

- J'ai saisi l'idée, ça va aller. Je ferai les courses lundi et viendrai chez vous mardi vers dix heures. Cela vous convient-il ?

- Parfaitement. Dans ce cas, je vous dis bon week-end et à mardi. Encore merci mille fois pour votre flexibilité. À bientôt.

- Bonne journée, Mildred.

Regina la raccompagna et une fois la porte fermée, elle se posa tout contre.

- Hé bien, j'espère que ce ne sera pas toujours ainsi…

Elle retourna vaquer à ses occupations, et avertit Emma du changement, ce qui ne l'enchanta pas. Elle ne pouvait être présente à la maison ce jour-là, ayant pris le tour de son père. Elle souffla, passablement agacée.

Après un week-end tranquille, lundi arriva et Regina prit sa camionnette pour faire les courses. Elle prit les poissons, les légumes et les ingrédients pour son gâteau, qu'elle confectionnerait ce soir. Le lendemain matin, alors qu'Emma lui avait recommandé la plus grande prudence, et de laisser son téléphone sur la sonnerie maximale, elle démarra son fourgon, afin que la réfrigération fonctionne. Elle se rendit dans son grand frigo et hoqueta d'horreur. Une odeur nauséabonde l'a saisi à la gorge, lorsque les portes furent ouvertes. Elle fouilla dedans pour trouver l'origine de la puanteur et s'aperçut bien vite que les poissons avaient tous faisandé. Les légumes étaient devenus mous et l'aspect du gâteau, minutieusement préparé la veille, avait changé. Elle commença à paniquer, sachant qu'elle ne pourrait jamais honorer sa commande. Elle regarda l'heure, et prévint Mildred de ses ennuis. Celle-ci fut fort ennuyée, puisqu'il s'agissait d'investisseurs pour son mari, en guise d'invités. Regina lui promit qu'elle parviendrait à cuisiner un repas complet, mais que le dessert serait forcément changé. La brune repartit faire de nouvelles courses, après avoir précipitamment fermé le réfrigérateur, elle s'en occuperait plus tard. Elle parvint à retrouver les poissons achetés la veille et sut que l'entrée et le plat de résistance seraient sauvés. Mais en guise de dessert, elle choisit de belles pommes, pour faire une tourte pommes vanille. Cette recette était facile, rapide et elle la maîtrisait sur le bout des doigts. Elle toqua chez son amie avec presque une heure de retard, s'excusa encore et se mit aux fourneaux. Malgré ce contretemps et le changements de gâteau, elle put s'en tirer à bon compte, l'apéritif ayant duré plus longtemps que prévu, pour lui laisser le temps de cuisiner. Elle fit une ristourne à sa patronne d'un jour, tout en s'excusant platement. Mildred accepta, sous l'œil un peu courroucé de son mari. Regina s'en alla, fourbue et attristée que sa journée ait été aussi stressante. Elle ne proposait pas des prix exorbitants, elle ne rentrait donc pas tout à fait dans ses frais, sur cette commande.

Lorsqu'elle rentra enfin chez elle, après avoir nettoyée la cuisine utilisée par ses soins, sous le contrôle satisfait, et quelque peu jubilatoire, du mari de son amie, elle s'écroula sur le canapé. Elle avait un léger mal de tête et n'avait aucune envie de récurer son grand frigo, où toutes les denrées étaient à jeter. La shériff rentra tôt, et vit dans quel état se trouvait sa compagne.

- Regina, ça a fonctionné malgré tout, non ?

- Oui, mais que de stress, pour un seul repas. Je ne comprends pas ce qu'il s'est produit avec notre réfrigérateur. Il fonctionnait parfaitement bien cette nuit, et ce matin, l'air était chaud à l'intérieur.

- Reste ici, repose-toi, tu as suffisamment travaillé, je vais m'en occuper.

- Tu n'as pas à faire mon travail.

- Hey, c'est chez moi, et je ne veux pas que tu te fatigues davantage. Tu me prépareras un thé de ton acabit, pour me récompenser.

- Tu n'aimes pas le thé…

- Sauf si c'est toi qui le prépare.

Après un rapide baiser à sa femme, elle nettoya le frigo de fond en comble, armée d'un sac poubelle, et le laissa ouvert, pour chasser l'odeur. Elle revint à ses côtés et lui sourit.

- Mission accomplie, chérie.

- Merci beaucoup, Emma, je ne sais pas comment j'aurais fait. Je suis crevée !

- Fais gaffe, tu utilises mes expressions.

- Oh non, je suis sur une mauvaise pente…

Le couple rit à la boutade. Lorsque leur fils rentra, il décida d'une soirée pizza, ce que les deux femmes acceptèrent, sans broncher.

Le lendemain, la brune se décida à refaire des courses, afin de remplir les placards et le réfrigérateur, elle le contrôla avant de partir, et fut satisfaite de son fonctionnement. Elle revint deux heures plus tard, et allait bientôt repartir, sa conjointe l'ayant invité à un pique-nique improvisé à son bureau, afin de profiter un peu de sa présence et la soulager des tâches culinaires. Alors qu'elle prenait son sac à main, elle entendit la même musique que la dernière fois. Elle se figea, et se retourna, pour faire face à son intérieur. Elle secoua la tête et tendit l'oreille à nouveau. Plus rien. Alors qu'elle empoignait la porte d'entrée, elle entendit de nouveau résonner la mélodie. Elle se sentit légèrement nauséeuse, se raccrochant au mur. Elle ne put faire face à une nouvelle montée de terreur et se rua sur la porte. Elle sortit à toute vitesse et claqua l'accès à la maison, sans demander son reste. Elle prit sa camionnette, et enfonça l'accélérateur. Une seule idée l'obsédait, l'Evil Queen était de retour, et Regina disparaissait petit à petit. Ses absences le prouvaient et ses visions, ou hallucinations, étaient en train de la rendre dingue. Une larme perla au bord de sa paupière et elle se jura de se battre, pour sa famille. L'Evil Queen ne gagnerait pas aussi facilement la partie. Elle avait beaucoup trop à perdre.