Chapitre 34 : point de rupture
Depuis la veille, Regina était particulièrement nerveuse lorsqu'elle résidait seule au manoir. La présence de la sauveuse ou de son fils l'empêchait de se questionner davantage sur les bruits et les problèmes de ces derniers jours. Elle commençait même à tourner en rond, en cette fin de semaine. Elle avait hâte que le week-end arrive et de pouvoir profiter de l'aura rassurante de sa compagne. Cependant, il lui restait encore deux jours à tuer avant cela, et elle n'avait aucune commande en perspective, ni rien d'autre à faire. Elle voulut lire dans le jardin, mais elle fut incapable de se concentrer sur la moindre page. Elle lisait la même ligne depuis déjà quinze minutes et ne savait toujours pas de quoi il retournait. Elle referma brutalement le bouquin, et se retint de le lancer sur la petite table de jardin. Elle souffla de dépit et refit le tour de la maison, d'où ne résonnait qu'un silence de cathédrale. Elle avait pourtant toujours l'impression d'entendre cette petite mélodie lancinante, la ramenant à son enfance, et à son éducation particulièrement stricte. Cette période n'était marquée par aucun sourire chaleureux, sauf lorsque son père le faisait dans le dos de sa mère, mais plutôt par des punitions récurrentes et des humiliations répétées. Se remémorer de tels souvenirs n'avait rien d'une madeleine de Proust. Elle aurait tellement souhaité enfouir définitivement tous ces moments, où elle avait été rabrouée et mise plus bas que terre. Après s'être assurée que le manoir était vide et sans vie, elle retourna à son bureau et se mit en tête de réfléchir à de nouvelles recettes. Mais là encore, ce fut un échec cuisant. Elle n'avait aucune concentration et ne se sentait pas d'y faire face, sa discipline naturelle envolée. Aussi, prit-elle ses clés et sortit faire un tour à pied.
Ses pas la menèrent au Granny's, espérant y rencontrer une compagnie réconfortante. La clochette tinta à son arrivée.
- Bonjour.
Plusieurs têtes se retournèrent à son entrée, mais se désintéressèrent assez vite de l'intruse. Elle vint s'asseoir à une table au fond du restaurant, pour être tranquille, et tourna le dos à la salle. Elle voulait éviter les regards des habitants. Elle n'avait pas la force, aujourd'hui, d'y faire face. Lorsque son regard divagua sur les murs, elle s'aperçut, avec un frisson d'effroi, qu'elle avait choisi la même place que le jour où elle avait été tuée. Elle fixa la table adjacente, mais ne se leva pas pour s'y glisser. Elle devait passer outre cette journée mortelle. Décidément, elle n'avait pas les idées claires, pour ne pas prêter attention à ce genre de détails.
- Hey, mais regardez qui va là.
Regina sursauta, surprise dans ses pensées néfastes, par Ruby.
- Pardon, je ne voulais pas te faire peur.
- Bonjour Ruby, pas de souci, je ne faisais pas attention.
- Heureusement qu'Emma n'est pas là, sinon, elle t'aurait déjà sermonnée.
- Pas faux…
- Hey, ça va ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette.
- Dixit la serveuse.
Elles se sourirent, mais la louve n'était pas dupe de la manœuvre de l'ancienne reine. Elle lui passa une main sur le bras.
- Regina, sérieusement, tu es pâle et nerveuse. Que se passe-t-il ?
- Rien. Je t'assure, ne t'inquiète pas.
- Tu peux me mentir autant que tu veux, mais ça sautera aux yeux de notre blonde. Et tu sais que son protectionnisme peut être exacerbé, à ton égard.
La brune releva le regard dans celui de la louve. Elle n'y lut aucune malice, simplement de la préoccupation.
- Juste des souvenirs qui remontent à la surface.
- Mauvais ?
- Ce ne sont pas les meilleurs, en effet. Mais c'était dans une autre vie. Ça ne devrait plus m'atteindre autant aujourd'hui.
- Ceux de la forêt enchantée ?
- Encore plus ancien. Mais on ne va pas se fracasser le moral sur ce sujet. Et toi, après ton anniversaire, comment vas-tu ?
- Hé bien, j'ai mis une journée à décuver, et mes amis aussi. Non, eux c'était le double, en fait… Et le train-train a repris. À ce propos, je te sers quoi de beau ?
- Un café noir, sans sucre.
- Tu sais, tu peux te faire plaisir aussi. Je doute que cette boisson s'ajuste à ton humeur du moment.
- Et que me proposes-tu ?
Ruby releva les yeux deux secondes, malicieuce, avant de murmurer à son oreille.
- Les toilettes sont libres, et je peux mettre une pancarte « ne pas déranger » ou plutôt « en maintenance ». À vous de voir.
La serveuse repartit promptement, laissant l'ancienne reine dans l'expectative. Des bras s'enroulèrent autour de ses épaules et un baiser fut déposé sur sa joue. Elle sursauta à nouveau, mais elle reconnut le parfum sucré de la shériff.
- Tu es nerveuse. Tu ne reconnais plus la femme de ta vie ?
- Emma, tu sais bien que j'ai horreur d'être surprise ainsi.
- Désolée. Mon baiser ne m'a pas aidé un tout petit peu ?
- Non… Mais puisque tu vas me payer mon café, ça ira déjà beaucoup mieux.
La blonde sourit, devant la boutade impertinente de la brune. Puis elle vit Ruby agiter une pancarte maintenance dans ses mains. Elle fixa Regina et lui posa la question.
- Pourquoi Ruby pense que la pancarte des travaux peut m'être utile ?
La brune ne peut s'empêcher de rigoler.
- Elle m'a proposé un tête-à-tête avec toi dans les toilettes, je crois bien. Et elle vient de trouver notre excuse.
- Oh. Je vais lui dire de la ranger.
Emma s'en alla voir son amie pour la rabrouer, alors que Regina était perdue dans un tourbillon de pensées. Pourquoi la proposition ne tentait pas sa conjointe ? Trouvait-elle cela sale ? Avait-elle seulement ce genre de penchant, en public ? Regina paniqua une seconde, et si Emma n'avait plus envie d'elle ? La shériff l'interrompit, en revenant s'attabler.
- Non mais, vraiment, elle est pas sortable. Nous sommes mères de famille, on ne va pas faire ça dans les toilettes, comme des ados.
- C'est l'endroit qui te rebute ?
- Oui, je n'aime pas. Et puis, la porte est mince, je n'ai pas envie que tout le monde nous entende faire l'amour. On a passé l'âge de ces enfantillages, non ?
- Oui, en effet.
Regina soupira malgré tout. Elle se comportait comme une idiote. Emma l'aimait et le lui montrait dès qu'elle le pouvait. Il fallait vraiment qu'elle s'aère l'esprit. Une idée lui vint alors.
- Emma, ce soir, je passe prendre Henri à l'école et je l'emmène à la plage. Il fait beau, il va patauger, je vais prendre son maillot. J'ai besoin de sortir prendre un peu l'air.
- Et tu utilises notre fils pour ça ?
Un sourire narquois marqua le visage de la blonde.
- Oui, je l'admets. Tu as fini de me juger ?
- Jamais je ne l'ai fait et jamais je ne le ferai. Je peux peut-être vous rejoindre ?
- Ce serait avec plaisir.
Leurs boissons chaudes furent apportées et Ruby parut dépitée de devoir définitivement ranger sa pancarte. Elles repartirent chacune de leur côté. Regina semblait enfin respirer un peu plus librement.
En début d'après-midi, elle fit un sac pour Henri, afin qu'il puisse se baigner. Elle chercha le maillot de bain de l'enfant, mais ne parvint pas à mettre la main dessus. Elle farfouilla dans la commode de la chambre, et pensa même à vérifier le bac à linge sale. Elle fit chou blanc. Elle commença à s'énerver, et à maugréer après le bambin, qui ne rangeait pas correctement ses affaires. Elle se rendit dans sa chambre, s'assurant que le vêtement n'aurait pas été rangé là par inadvertance. Aucune trace de l'habit dans cette pièce ne lui sauta aux yeux. Elle retourna dans la chambre d'Henri et vit le maillot dépassé d'un tiroir de la commode, qu'elle avait soigneusement fermé après son passage. Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Pourquoi l'aurait-elle laissé traîner là ? Elle scruta la pièce, s'attendant à voir un intrus bondir sur elle. Mais elle devait se rendre à l'évidence. Elle était seule. Désespérément seule dans sa demeure. Elle s'arma de son courage et fit le tour de la pièce, elle chercha dans chaque recoin, un indice lui permettant de comprendre ce qu'il se tramait. Mais elle ne découvrit strictement rien. Elle soupira et attrapa le maillot, le fourrant dans son grand sac. Elle revint dans sa chambre et y mit deux serviettes de plage. Elle en profita pour prendre de la crème solaire et alla se changer, afin d'enfiler son maillot de bain. Lorsqu'elle revint dans la chambre, simplement vêtue de son bikini, elle sentit un souffle froid dans son dos. Elle fit volte-face et vit sa porte de chambre ouverte. Elle s'approcha et jeta un coup d'œil dans le couloir. Elle vérifia les fenêtres de chaque pièce se trouvant à l'étage, et s'aperçut qu'elles étaient toutes fermées. Elle frissonna et serra ses bras contre son corps. Elle revint rapidement se vêtir et embarqua le sac. Elle prit un goûter pour ses deux morfales et ferma rapidement la maison. Une fois sur le trottoir, elle jeta un regard rapide à son manoir, mais personne ne l'observait depuis les grandes fenêtres sombres. Finalement, elle avait probablement imaginé tout ça. Elle devenait folle. Elle espérait simplement ne pas entraîner sa famille avec elle, dans cet abîme de désespoir.
Elle stoppa sa camionnette près de l'école, et attendit patiemment son fils, afin de passer du temps ensemble. Depuis l'emménagement à Mifflin Street, elle passait moins de temps avec son enfant et cela lui pesait. Elle espérait donc rebattre les cartes, avec cette sortie improvisée. Elle resta à quelques mètres de la troupe des dindes, qui lui jetaient des regards peu sympathiques. Elle savait qu'elle ne pouvait pas leur faire confiance, aussi les ignora-t-elle. Elle se sentait bien seule, au milieu de tous ces parents qui se connaissaient et faisaient front ensemble, contre les autres clans de gamins, accompagnés de leurs géniteurs. Finalement, les choses changeaient peu, au fil du temps. La cloche retentit et Henri se dirigea vers elle, qui se tenait toujours un peu en retrait des autres parents. Il s'en aperçut et tenta de ne pas en vouloir aux autres. Mais la vérité, c'est qu'il savait pertinemment bien que sa mère brune était mise au ban de la société, et qu'elle n'avait guère d'interactions avec les autres membres de la communauté. Autrefois toute puissante et au centre de chaque conversation, aujourd'hui, elle n'inspirait plus que moqueries et dégoût pour les autres parents. Si Emma était présente à ses côtés, le ressenti était moins violent. Mais ainsi seule au milieu de cette petite troupe, elle n'en menait pas large. Henri, une fois à sa hauteur, la pressa dans ses bras, rappelant au reste des habitants, qu'elle était aussi une mère dévouée et aimée par son enfant. Il la regarda, interrogateur.
- Et si je t'emmenai à la plage, histoire que l'on s'amuse tous les deux ? Emma devrait nous rejoindre plus tard.
- Ouais ! Super ! T'es la meilleure !
Henri était aux anges. Passer du temps en famille était devenu une véritable drogue pour lui. Il en avait rêvé tellement souvent. Alors cette proposition tombait à point nommé. Il monta dans le fourgon de sa mère et ils se rendirent à la plage la plus proche.
Une fois sur place, ils trouvèrent un coin parfait et légèrement ombragé. Regina déplia les serviettes, tout en cherchant le maillot de bain de son fils. Elle ne le trouva point et s'énerva.
- Mais ce n'est pas possible. Je l'ai mis dedans il n'y a même pas une heure…
- C'est pas grave, maman.
Elle prit le sac et le retourna sur le sable, passablement agacée. Finalement, elle vit l'objet de son courroux, coincé au fond. Elle soupira de soulagement. Elle le tendit au bambin, qui l'enfila vite fait et se rua dans les vagues.
- Maman, viens ! Elle est trop bonne !
Regina ne s'était plus baignée depuis longtemps, et elle ne voulait pas laisser les affaires sans surveillance. Sa confiance restreinte dans ses congénères était actuellement peu élevée. Mais devant l'enthousiasme de son enfant et l'envie de faire ce qu'elle désirait réellement, elle se dévêtit et se dirigea vers son fils. Elle savait que ses jambes nues portaient les stigmates de sa violente agression d'il y a quelques mois. Des cicatrices les balafraient toujours, même si elles commençaient à s'estomper. Les autres plaies avaient parfaitement guéri. Plus rien n'était visible, si ce n'était dans sa chair. Lorsque l'eau chatouilla ses doigts de pieds, elle sourit. Elle avait oublié combien cette sensation pouvait être agréable. Elle s'avança, et Henri se plaça à ses côtés. Elle avait de l'eau jusqu'à la taille, et se sentit rassurée que ses jambes soient ainsi cachées. Ils s'amusèrent à s'éclabousser, l'ancienne reine prenant beaucoup de plaisir à se laisser aller, sans penser à plus. Alors qu'ils commençaient à fatiguer, Emma arriva sur la plage et leur fit de grands signes. Elle se rapprocha d'eux et voulut aller se baigner.
- Regina, as-tu pris mon maillot aussi ?
- Non, désolée, comme je ne savais pas à quelle heure tu finissais…
- Tant pis, c'est pas grave, ne t'inquiète pas.
Emma revint vers les affaires laissées là, sur le sable, par la brune, et se déshabilla.
- Mais enfin, tu n'as pas de maillot ! Emma !
- Mes sous-vêtements sont opaques, pas de souci. J'ai envie de m'amuser avec vous, moi aussi !
- Mais tu vas attraper froid…
- Mais non ! Je suis solide !
Emma jeta son débardeur sur la serviette et se mit à courir vers eux, tout sourire. Elle plongea sans même s'arrêter et les aspergea copieusement d'eau salée. Regina n'avait pu que vibrer devant la beauté et l'audace de sa compagne. La blonde ne cesserait jamais de l'étonner. La voir courir vers elle, dans une culotte en coton noire et un soutien-gorge assorti, avec très peu de dentelle, l'avait même émoustillé. Elle chercha la shériff des yeux, avant de se faire sortir de l'eau par une étreinte puissante dans son dos. Elle battit des pieds et des mains, et réatterrit directement dans une gerbe d'eau. Elle rit à plein poumon, devant les facéties de la blonde. Cette dernière la prit dans ses bras, et après un rapide coup d'œil à leur fils qui pataugeait non loin, elle l'embrassa fougueusement. Emma colla leur corps et ronronna presque dans le cou de l'ancienne reine. Elle l'agrippait, la voulant toujours plus contre elle, réclamant sa tendresse et son amour.
- Tu m'as manqué aujourd'hui, Regina. Quand je t'ai vu ce matin chez Granny's, j'avais juste envie d'un long baiser et de tes bras.
- Tu demandes plus d'attentions que d'habitude et ce n'est pas souvent le cas. Que se passe-t-il, Emma ?
- Mon père est tellement triste, en ce moment. Quand il vient bosser au poste, il est mélancolique et parfois, sans même s'en rendre compte, il me parle de ma mère. Ça me perturbe un peu, alors j'ai besoin de réconfort, dans tes bras. Je ne suis pas tout le temps la sauveuse, tu sais. Parfois, je suis juste Emma. J'ai beau être une femme forte, j'ai aussi besoin d'être rassurée et consolée, parfois. Et aujourd'hui, j'ai besoin de toi. S'il te plaît.
- Tout ce dont tu as besoin, Emma. Il est si rare que je sois celle qui te protège et qui te console. Tu l'as fait tellement de fois pour moi, sans que je puisse m'acquitter de cette dette envers toi.
- Tu n'as aucune dette. Tu as redonné un sens à ma vie. Et ça n'a pas de prix.
La shériff s'écarta légèrement de la brune et avec un sourire malicieux, elle la souleva à nouveau et plongea avec elle, l'entraînant sous l'eau. Elles refirent surface, tel un bouchon de champagne, sous les rires d'Henri.
Lorsqu'ils eurent trop froid pour rester dans l'océan, le trio vint sur la plage, où le soleil commençait déjà à décliner. Henri était fier de voir ses deux mères si complices. Il savait qu'elles étaient aussi les plus belles femmes de la ville, et s'enorgueillissait de la chose. Il avait une vie parfaite et en savourait chaque instant. Ils dévorèrent le goûter préparé par la brune et se dépêchèrent de rentrer. Une fois les douches prises, ils se retrouvèrent dans le canapé confortable, pour un film d'animation. Aucun n'avait envie que cette journée se termine. Regina fit un rapide plateau, le goûter ayant été trop tardif. Quelques fruits à croquer et un peu de pop-corn pour ses deux gourmands. Henri tomba de sommeil au bout de trente minutes, terrassé par toutes les aventures vécues en cette journée. Emma le mit au lit, pendant que l'ancienne reine débarrassait et rangeait le salon. Alors qu'elle portait le plateau vers la cuisine, elle entendit la petite mélodie retentir. Elle se figea et fixa la pièce d'où elle venait. Elle devait rêver. Elle était fatiguée et son esprit lui jouait des tours. Ça ne pouvait être que cela. Elle porta le plateau jusqu'à l'îlot, en tremblant légèrement. Lorsqu'elle réussit enfin à le poser, elle respira difficilement et tenta de calmer son rythme cardiaque affolé. Emma descendit rapidement l'escalier, pour la prendre dans ses bras.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Je… Un étourdissement. C'est rien. Je n'ai pas mangé autant que vous au goûter, je dois être en hypoglycémie.
- C'est juste ça ? Tu es sûre ?
- Oui. On va se coucher ?
- Tu ne veux pas manger un truc, avant ?
- Non. Inutile, je prendrai un bon petit-déjeuner.
- Comme tu veux. Allez, viens. Tu veux que je te porte ?
- Ne fais pas l'idiote, Emma. Tu vas attraper un tour de rein, si tu continues.
- Tu es toute légère.
- Je suis une adulte, n'exagère pas ! Bon, allez, on monte.
Les deux femmes partirent se coucher, main dans la main, s'appuyant l'une sur l'autre.
Le lendemain matin, Regina préféra descendre avec sa petite famille, afin de rester seule le moins longtemps possible. Elle était contractée et leur promit des pancakes pour leur faire plaisir.
- On est vendredi et on a le droit à un super petit-déjeuner du week-end. C'est fête, mère !
- Henri, ne m'appelle pas ainsi ! On dirait … Cora…
- Pardon, maman.
Emma la contempla, toujours convaincue qu'une chose clochait. Elle la regardait cuisiner, sans rien laisser paraître.
- Que fais-tu aujourd'hui ?
- Je me disais que j'irai bien déposer des affiches dans d'autres magasins, notamment le fleuriste.
- Excellente idée.
- Et puis, ça me fera prendre l'air.
- Bon, super tout ça. Je file. Henri, je pars dans deux minutes !
- J'arrive !
Le gamin partit à toute vitesse, mais revint déposer un bisou sur la joue de sa mère, faisant rire tout le monde. Il la prit dans ses bras et murmura tout bas.
- Je t'aime. Merci d'avoir laissé une chance à Emma et de l'avoir fait entrer dans nos vies. Bonne journée !
L'enfant repartit en un éclair, devant les deux femmes qui se regardèrent, émues et touchées. Emma se rapprocha de sa conjointe, pour lui administrer un baiser nettement moins chaste.
- Alors à ce soir. Je t'aime aussi.
- Bonne journée et fais attention. Je t'aime.
Lorsque la porte fut fermée, une chape de plomb tomba sur la brune. Elle vacilla, tendant l'oreille, ayant une peur panique d'entendre à nouveau cette foutue mélodie. Rien ne se produisit. Elle souffla et se dirigea à l'étage, pour prendre une douche salvatrice, avant de partir déposer ses brochures en ville. Alors qu'elle se dévêtit, après avoir actionné le jet d'eau, elle sursauta en apercevant une pomme, tracée dans la buée, sur la paroi vitrée. Elle se recula, jusqu'à buter contre le panier à linge sale et tomber à la renverse. C'était une blague d'Emma, qui devait s'ennuyer ou l'attendre sous la douche, la dernière fois. Elle n'avait pas nettoyé depuis plusieurs jours les parois. Ou bien peut-être Henri ? Non, il ne venait jamais dans cette pièce, puisqu'il avait sa propre salle d'eau. Elle sentit un étau se resserrer sur son cœur. Quelqu'un était en train de jouer avec ses nerfs. Ou elle perdait les pédales. L'Evil Queen reprenait des forces de jour en jour, ne la laissant jamais réellement en paix. Elle calma les battements désordonnés de son organe palpitant. Elle ne devait pas céder à la panique. Elle prit sa douche, après s'être remise debout. Elle ne perçut aucune autre hallucination une fois propre, et sortit rapidement. Sa propre demeure était devenue un lieu d'angoisse.
Elle se rendit chez le fleuriste, y déposa quelques brochures, avec son accord, et repartit en ville. En chemin, elle croisa Archie, et ils se saluèrent chaleureusement.
- Regina, ça faisait un moment que l'on ne s'était pas vu.
- J'ai été un peu prise, ces derniers temps. Mais j'ai du temps libre, maintenant.
- Et tout va bien ?
Un voile traversa le visage de la femme, qui se ferma. Le psychologue s'en rendit immédiatement compte et lui prit la main.
- Regina ?
- Ce n'est rien, mais…
Elle ne pouvait exprimer à haute voix ce qui la terrifiait tant. Elle le regarda, perdue, et baissa les yeux. Archie eut mal au cœur, en voyant tous les efforts de ces derniers mois, anéantis de la sorte.
- Voulez-vous en parler, à mon cabinet ? Je vous offre un thé, si vous le désirez.
Elle lui sourit doucement et acquiesça silencieusement. Elle le suivit jusqu'au cabinet. Elle devait en parler à quelqu'un de confiance, avant de basculer irrémédiablement dans la folie. Et ce genre de personne se comptait sur les doigts d'une main. Elle s'installa dans le large fauteuil, et s'y terra, espérant reprendre contenance et triant ses idées, ou plutôt ses hallucinations. Elle ne savait pas si elle pouvait tout avouer au praticien. Elle avait peur des conséquences de ses paroles sur sa vie et sa famille.
- Regina, détendez-vous, vous êtes en sécurité, ici. Le thé, vous le préférez aux fruits rouges ou darjeeling ?
- Darjeeling, merci.
Il fit infuser la boisson chaude et tendit une tasse réconfortante à la brune.
- Que se passe-t-il ? Vous avez l'air effrayé. Ce n'est pas vraiment votre genre. J'en déduis donc que le sujet est épineux.
- Je… Je crois que j'ai des hallucinations. Mais aussi des absences. Des objets disparaissent et réapparaissent ailleurs, comme si je les avais bougés de place. Mais je ne m'en souviens plus. J'entends… Une mélodie, parfois. Je commence à me demander si je ne perds pas le contrôle de l'Evil Queen.
- Emma a perçu ces changements ? Elle a entendu la musique, également ?
- Non. C'est pour ça que je suis un peu… Effrayée de rester seule à la maison, maintenant.
- Et les hallucinations, de quoi s'agit-il exactement ?
- Hum, hé bien…
- Regina, je ne peux pas vous aider, si vous vous taisez.
- Un dessin est apparu dans mon carnet de recettes, le même dessin que j'ai retrouvé sur la paroi vitrée de ma douche, visible avec de la buée. Des vêtements que je ne retrouve pas ou que j'aperçois ailleurs. Et puis, il y a eu la panne du réfrigérateur…
- Il n'est pas exceptionnel que ce genre d'appareil tombe en panne.
- Il est neuf, et en quelques heures, toute la nourriture a pourri. Il faut au moins deux jours ou plus, pour avoir cet effet sur les denrées alimentaires. C'est comme si quelqu'un avait manipulé l'engin. J'ai failli ne pas pouvoir honorer ma commande, et perdre une cliente. Ça aurait été une catastrophe. Ce n'est pas passé loi, d'ailleurs.
- Serait-ce un acte de malveillance ?
- J'y ai pensé. Et l'Evil Queen n'y serait probablement pas étrangère.
- Pourquoi penser à elle ?
- Parce que j'ai vérifié les ouvertures plusieurs fois. Le manoir était hermétiquement clos. Aucun intrus n'aurait pu s'y glisser.
- Très bien. En avez-vous parlé à votre conjointe ?
- Pas vraiment. Quand j'ai posé des questions sur le dessin, elle a nié, tout comme Henri. J'ai préféré laisser couler. Je ne veux pas qu'elle pense que je deviens…
- Allez-y, Regina, je ne vous jugerai pas.
- Comme sa mère. Aussi cinglée que Mary-Margareth. Et qu'elle m'abandonne, ne supportant plus ma vulnérabilité. Elle ne laisserait pas notre fils aux mains d'une folle. Je perdrai tout. Je refuse qu'une telle chose se produise. Dire qu'il y a un an, j'étais toute puissante, et c'était Emma qui tremblait, espérant grappiller une heure ou deux avec son fils. Elle devait presque me supplier pour que j'acquiesce à sa demande. Et aujourd'hui, c'est moi qui suis effrayée par la possibilité de voir Emma me reprendre absolument tout. C'est pathétique. Je sais ce que ça signifie aussi. Que je n'ai pas une confiance aveugle en elle, et que, d'une certaine manière, je la crains. Mais nous sommes censés être sur un pied d'égalité et nous aimer… Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
- Regina, vous devez être, et surtout vous sentir en sécurité chez vous. Parlez-en à Emma, je vous en conjure. Et si l'Evil Queen est bien derrière tout ça, peut-être que Gold pourra vous aider, notamment pour la canaliser ?
- Mais cela demande une contrepartie avec lui. Le prix sera exorbitant. Je ne veux plus rien lui devoir.
- En attendant, essayez de vous relaxer un peu. C'est étonnant qu'Emma n'ait pas ressenti votre anxiété.
- Elle le sait. Mais j'ai détourné son attention.
L'homme parut contrarié. Il secoua la tête, dépité.
- Ne retombez pas dans vos vieux schémas, Regina. La séance est terminée pour aujourd'hui, mais n'hésitez jamais à passer me voir. Même s'il s'agit simplement d'un thé. Et par pitié, ne craignez pas les foudres de votre compagne. Emma vous chérit plus que sa propre vie.
- Merci Archie. Ça m'a fait beaucoup de bien de pouvoir m'ouvrir à quelqu'un. Pour moi, c'est un luxe.
- Bonne journée, Regina. Portez-vous bien.
- À vous aussi, merci.
Une fois dehors, elle prit une grande bouffée d'air frais. Ses idées étaient encore confuses, mais elle voulait tellement y croire. Elle pouvait se montrer plus forte que son alter ego, et remporter la victoire, avec, à la clé, sa liberté et sa lucidité.
L'après-midi fut consacré à remettre en ordre son bureau. Elle voulait être prête, en cas de nouvelles commandes impromptues. Néanmoins, son téléphone restait désespérément silencieux. Elle soupira de frustration, et croqua quelques dessins pour de nouvelles recettes. Lorsqu'elle vint chercher un café, elle ne trouva pas ses capsules. Elle bougonna, et prit sa liste de courses pour rajouter le précieux nectar. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir de la pièce, elle sentit l'arôme subtil d'un café serré. Elle se retourna brutalement, les yeux écarquillés. Sur l'îlot, trônait une tasse remplie de sa boisson favorite. Elle dut s'accrocher au chambranle de la porte pour ne pas chuter durement. Elle haleta, et gémit. Elle devait se reprendre, elle ne pouvait pas montrer à l'Evil Queen sa faiblesse. C'était un luxe qu'elle ne pouvait se permettre. C'était néanmoins peine perdue, mais elle désirait garder un minimum de dignité, dans sa déchéance. Elle eut pour réflexe d'appeler la shériff, mais elle se ravisa. Son visage se durcit et elle se dirigea d'un pas rageur vers la tasse. Elle la prit dans sa main, scruta la pièce, à la recherche de la moindre variation d'air ou trace suspecte, et la but d'une traite. Elle la reposa dans l'évier, et repartit dans le salon. Sa bravade était vaine, mais ô combien salutaire. Elle avait repris le contrôle de ses nerfs. Elle ouvrit la porte-fenêtre, effleura le voilage, qui aujourd'hui lui faisant tant penser à la blonde, et sortit sur la terrasse, livre en main. Elle resta là une bonne heure, attendant le retour de son fils avec impatience. Ce dernier poussa la porte et joua avec sa mère le reste de la soirée. Il comprenait qu'il s'était produit un évènement quelconque, mais devant le mutisme de la brune, il n'eut d'autre choix que de la distraire de sa solitude.
Regina, après avoir dîné en compagnie de son enfant, le coucha et redescendit au salon. La shériff faisait des heures supplémentaires pour arrondir les fins de mois, ce qui agaçait profondément l'ancienne reine. Elle aurait tellement voulu qu'Emma soit à ses côtés pour lui changer les idées et la cajoler. Elles auraient pu lire tranquillement dans les bras l'une de l'autre. De dépit, elle se versa un verre de whisky. Voyant l'heure passer, et l'absence de la blonde devenant de plus en plus insoutenable, elle se resservit. Elle arrêta de compter au bout du quatrième verre. Elle crut entendre la mélodie damnée, mais ne savait plus très bien faire la différence entre ce qui appartenait à la réalité et aux visions. Elle se mit alors à rire bêtement, s'affaissant dans son canapé, en proie au doute et au chagrin. Elle était passablement ivre, mais la bouteille était rivée à sa main, prête à servir une nouvelle rasade. Elle porta directement le goulot à ses lèvres, le liquide ambré lui brûlant à nouveau la gorge. Elle laissa un filet d'alcool couler le long de sa mâchoire et finir sa course dans son décolleté. Après un énième verre, elle faillit s'étrangler, lorsqu'un hoquet rencontra une longue gorgée. Elle toussa vivement et vit le plancher vaciller dangereusement. Elle essaya de se redresser, et sa tentative se révéla être un échec cuisant. Le sol fonça sur elle à une vitesse ahurissante, et elle ne dut son salut qu'à ses paumes, qui lui épargnèrent une énorme bosse sur le front. Emma rentra à ce moment-là, et trouva sa compagne à genoux, et mal en point. Elle se précipita vers elle et la maintint debout.
- Regina ! Mais qu'est-ce qu'il t'a pris ?! Tu es saoule ! Et Henri est à l'étage !
- Je… Je suis désolée, mais c'est elle… Qui m'a forcé… Je crois… Je sais plus…
- Mais qui ?!
- Je suis pas folle, Emma ! Faut… Me croire… Je veux pas… Te perdre. Mon amour…
La brune s'effondra de nouveau, laissant la sauveuse perplexe. Cette dernière la porta jusqu'au canapé et l'y déposa, avant de se rendre à la cuisine pour remplir un grand verre d'eau. Elle revint au chevet de sa conjointe et lui enjoignit de boire sans rechigner. Elle reprit le verre et le posa sur la table, avant de se tourner vers elle.
- Maintenant, Regina, tu m'expliques un tant soit peu ce qui se passe. Parce que j'ai senti que tu n'allais pas bien du tout, sans vraiment comprendre ce qu'il t'arrivait. Maintenant, j'ai une idée beaucoup plus nette de ta péripétie… Je suis rentrée avant même d'avoir fini mon service, je m'inquiétais. Et j'ai visiblement eu le nez creux. Parle-moi… Je t'en prie.
Dans le brouillard de son esprit embrumé par les vapeurs d'alcool, l'ancienne reine eut un sursaut de lucidité.
- Comment tu peux… M'aimer ? Je suis peut-être folle… folle à lier ! Il faut que tu t'éloignes de moi ! Tu dois protéger notre fils !
- Arrête ! Tu dis n'importe quoi ! Bon, on monte, tu vas te coucher, tu n'es plus cohérente ce soir… On verra ça demain matin.
Emma lança un regard déçu à sa conjointe, qui laissa une larme couler sur sa joue. Elle se laissa aller dans les bras forts, et fut décollée du sol. Arrivées dans leur chambre, la blonde déposa délicatement la brune sur le lit et la déshabilla. Elle lui laissa sa culotte et tenta de la vêtir d'un tee-shirt. Regina rouvrit les yeux et la repoussa sans ménagement.
- Non, tu dois pas t'approcher… De moi, je suis mauvaise ! Toi, tu es… Quelqu'un de bien. Pas… Moi ! Tu mérites beaucoup mieux… Que moi. Henri a besoin de toi… Pas de moi.
La sauveuse fixa l'ancienne reine, profondément blessée. Elle pensait que tout cela était derrière elles. Elle avait tellement soutenu la femme qu'elle aimait, que jamais elle n'aurait cru entendre des paroles si blessantes. Regina était retombée dans un schéma de gentils et méchants. Et comme d'habitude, elle n'était pas du bon côté de la barrière. Alors qu'aujourd'hui, elle était en réalité une femme comme une autre. Tout ce qu'elles avaient vécu ces derniers mois ne comptait donc pas ? Elle perdit subitement patience, sachant qu'elle risquait de s'en mordre les doigts ultérieurement.
- Tais-toi, tu es immonde. Je t'aime, et tu mérites de nous avoir. Maintenant, tu mets ce foutu tee-shirt, tu files sous la couette et tu dors. Et je reste à tes côtés. Tu ne me feras pas déguerpir avec ce genre de phrases.
Cette attaque cinglante eut le mérite de redonner un peu de discernement à la sorcière.
- Même si l'Evil Queen est… De retour ?
Emma se figea et se crispa. Elle avait tellement peur que ce jour arrive.
- Je… Elle est là ?
- Je crois, oui.
- Alors on ira voir Gold demain.
- Non, il va encore nous demander un prix à payer.
- Nous le paierons. Ce n'est pas négociable.
- Je veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit.
- Nous ferons face ensemble.
- Et si je deviens comme ta mère ?
La shériff ne répondit rien. Elle soupira d'affliction et drapa son bras autour du corps de sa compagne.
- Alors je te sauverai. Encore et toujours.
Regina ne répondit rien et pleura silencieusement, brisant toujours plus le cœur de la blonde. Comment avait-elle pu passer à côté des signaux d'alarme de Regina ? Elle voyait à présent toute la souffrance de sa compagne quant à son état de santé mentale. Elle devait se montrer forte, pour leur couple et leur fils. Être encore et toujours ce roc inébranlable. Pourtant, elle était épuisée de tenir ce rôle. Elle avait la sensation de se retrouver piégée dans une roue infernale. Quand ce calvaire aurait-il une véritable fin ? Être heureuses, sans rien demander à personne, était apparemment un cran trop haut, comme aspiration. Elle préféra taire ses pensées, et ramena le corps de sa compagne au plus proche du sien, pour finalement s'endormir, le cœur lourd.
