Chapitre 35 : peur déraisonnée

Le lendemain, Emma se réveilla, Regina toujours blottie dans ses bras. Puisque l'on était samedi, elle était de repos, son père prenant souvent les week-ends au poste de police, afin de la laisser vivre sa vie de famille. Elle contempla sa conjointe, apaisée, ainsi protégée par la sauveuse. La discussion de la veille tournait en boucle dans sa tête. Elle devait aller voir Gold, l'Evil Queen ne pouvait pas davantage saccager son existence. Sa mère était déjà tombée entre ses griffes, et Regina ne pouvait pas devenir sa prochaine victime. Emma ne le supporterait pas. Elle avait enfin trouvé sa moitié, hors de question de la voir s'étioler, si elle pouvait y remédier. Elle bougea légèrement, afin de se lever. La brune n'émit aucune protestation, encore pesamment endormie. Elle aurait sans doute une vilaine gueule de bois ce matin, alors la shériff descendit préparer un copieux petit-déjeuner. Elle prépara des tartines, ne voulant pas que tout soit froid au réveil de sa compagne. Un peu de beurre salé étalé et de la confiture à la fraise badigeonnée dessus, voilà qui devrait ravir les deux endormis. Elle pressa des oranges, pour que tout le monde ait sa dose de vitamines, et enfin, elle prépara les boissons chaudes. Elle posa le tout sur la table du salon, et vit Henri sortir la tête de l'embrasure de la porte.

- Bonjour maman, on mange au salon ?

- Coucou mon grand. Oui, ce matin, on s'occupe de nous, et on ne fait rien d'autre.

- Chouette ! J'ai trop faim !

Le gamin bondit sur sa chaise et s'apprêta à piocher dans les mets disposés sur la table. La blonde le stoppa, un sourire aux lèvres.

- Attends deux secondes, tu es un vrai gouffre… Je vais réveiller Regina et on mange tous les trois, d'accord ?

- Ouais, mais fais vite, sinon, tout va disparaître.

La blonde rit devant la bonne humeur de son garçon et monta l'escalier rapidement. Elle trouva l'ancienne reine réveillée, mais visiblement assaillie par la lumière, et de mauvaise humeur.

- Coucou, debout là-dedans. Henri nous attend dans la salle à manger, et il va tout dévorer !

- Emma… Je ne me sens pas très bien. Je vais rester ici, je n'ai pas faim.

- Tu descends, c'est un ordre. Je te connais, tu vas rester enfermée et te replier sur toi-même. Et il en est hors de question. On va manger, puis on va discuter toutes les deux. Inutile de ronchonner, tu n'y couperas pas. Donc, soit tu sors du lit toute seule comme une grande, soit je t'embarque de force. À toi de voir.

Devant l'air buté de la blonde, Regina comprit qu'elle n'avait guère le choix. Elle souffla, mais remercia intérieurement la shériff de son comportement quelque peu autoritaire. Elle enfila un pantalon de pyjama, prit un peignoir et la suivit docilement. Une fois en bas, Henri lui sauta dans les bras.

- Maman ! J'ai failli tout engloutir, mais j'ai résisté ! Tu es fière de moi ?

- Euh, oui, très fière, mon chéri.

Elle déposa un bisou sur la joue de son enfant et s'assit à sa place. Elle vit alors le festin improvisé par sa conjointe.

- Merci Emma, tu n'étais pas obligée.

- En fait, si. Tu ne vas pas être bien de la journée, sinon. Et je ne veux pas te voir comme une loque à la maison, parce que tu as eu un coup de mou.

Regina resta sans voix. Il était bien rare qu'Emma l'attaque ainsi. Elle avait vraiment dû la décevoir. Le ton était sans appel, même si les prunelles émeraudes étaient remplies de tendresse, une pointe de tristesse saillait également. Elle prit donc une tartine, tout en sirotant son jus d'orange. Henri avait parfaitement compris, aux interactions de ses mères, qu'il s'était produit quelque chose, mais n'osait guère plus lever le nez de son chocolat chaud. La blonde surveilla la brune, afin d'être certaine qu'elle mange suffisamment, puis demanda à Henri de l'aider à débarrasser la table. Le silence qui avait accompagné le repas, ne laissait rien présager de bon, selon Regina. Décevoir la seule personne qui croyait en elle et l'aimait sans condition la laissait dans un état de désarroi abyssal. Elle se fustigeait de sa sottise, et de son manque de discernement de la veille. Ses nerfs déjà mis à rude épreuve, elle attendait presque la sanction de la blonde, pour son comportement déplacé.

Alors qu'Emma revenait dans le salon, où Regina s'était tassée dans un fauteuil, Henri voulut la suivre. La blonde s'en rendit compte et le stoppa.

- Henri, ce matin, tu files prendre ta douche, tu te fais tout beau, et tu commences tes devoirs. Je viendrai te voir après. Mais là, tout de suite, je dois parler à ta mère.

Le gamin opina du chef, comprenant que la discussion n'avait pas à être entendue par un enfant. Il gravit l'escalier lentement, laissant son oreille traîner, au cas où. Mais une fois arrivé en haut des marches, il vit Emma le regarder, lui intimant silencieusement d'obéir. Ce qu'il fit sans demander son reste. La shériff revint vers la brune, dont le regard brillant ne faisait guère de doutes sur son état d'esprit. La blonde s'assit en face d'elle, et souffla, devant le mutisme de sa compagne.

- Regina, tu ne vas pas très bien, depuis quelque temps. Je ne veux pas que tu te sentes si mal, alors que je suis là. Que se passe-t-il ?

- Je… Je ne sais pas par où commencer…

- Hier soir, tu m'as parlé de l'Evil Queen.

- Hum, hé bien, c'est une possibilité… Je… J'entends parfois de la musique… Quand tu n'es pas là, et j'ai eu l'impression de sombrer peu à peu. Mais je vais me reprendre, ne t'inquiète pas. C'est juste que certains jours, c'est plus compliqué que d'autres… Et cette semaine a été un peu rude.

- Je sens que tu me dis pas tout. Regina, regarde-moi. Dis-moi, mon amour. Tu étais ivre morte hier soir ! Alors que notre fils était en train de dormir à l'étage. Imagine, s'il y avait eu un problème ? Que se serait-il passé ?

- Je sais ! Inutile de me rabaisser ! J'ai craqué, ça arrive à tout le monde, d'accord ?

- Et tu as craqué parce que tu as entendu de la musique ? Dis-moi la vérité !

- Parce que je me sens seule et fragilisée ! Tu passes tes journées au travail, alors que moi, je reste là, à vous attendre ! J'ai plus que le temps de gamberger, mon esprit m'a peut-être joué des tours, je l'ignore ! Mon entreprise ne décolle pas, j'ai l'impression d'avoir raté quelque chose, encore.

- Tu commences à peine, tu n'as rien raté du tout. Et je sais que je fais beaucoup d'heures supplémentaires, en ce moment, mais c'est pour nous. Je t'ai vu secouer la tête, en vérifiant nos comptes. Avec la mise en place de ta société, ce dernier mois a été financièrement tendu. C'est juste passager, pour nous sortir la tête de l'eau. Et puis, je ne vois pas le rapport entre la musique et l'Evil Queen…

- C'est une musique de mon enfance, qui me rappelle de mauvais souvenirs. Et qui d'autre qu'elle, pourrait connaître cette satanée mélodie ?

- N'importe qui en ville…

- Il aurait fallu être proche de moi, pendant ma jeunesse… C'est impossible, Emma. Et puis, il y a autre chose… Mais tu dois me promettre de ne pas m'abandonner… Je t'en supplie…

- Regina, jamais je ne ferai une telle chose. Je t'aime, pour toujours. Sois en certaine. Je préférerais mourir, plutôt qu'il t'arrive quoi que ce soit.

- Je te crois… J'ai des absences, je pense. Et puis, il y a ce dessin de pomme, que j'ai retrouvé plusieurs fois. Et aussi des objets qui disparaissent et réapparaissent. Et le réfrigérateur, tu trouves normal que toute la nourriture ait été perdue, pour quelques heures sans froid ?

- Euh , je ne m'étais guère posée la question… Mais si tu pensais que l'Evil Queen était de retour, tu aurais dû m'en parler. Plutôt que je l'apprenne en te voyant à moitié ivre morte…

- Je sais, j'ai merdé ! Voilà, tu es contente ? La sauveuse a eu le dernier mot, quelle victoire !

- Arrête, Regina, tu nous fais du mal, et tu sais que c'est faux.

- Alors j'aurais dû te dire que je pensais devenir comme ta mère ? Alors que tu me racontais la façon parfois éprouvante dont ton père parlait d'elle ? De qui te moques-tu ?

- Mais ce n'est pas pareil !

La blonde s'était levée de son siège, outrée de voir la situation lui échapper. Elle le fit si rapidement, que Regina se crispa et s'accrocha aux accoudoirs du fauteuil. La blonde se figea, les larmes aux yeux. Elle sut qu'elle devait faire un pas vers sa compagne, c'était son rôle de la rassurer.

- Hey, je ne vais pas te frapper… Je suis là, maintenant, et on va régler ce problème, d'accord ? Tu peux avoir confiance en moi.

- Pardon, je réagis bêtement. Je sais que tu ne me feras jamais de mal. Mais… J'ai peur… Ici, sous mon propre toit, j'ai peur d'être seule, de tourner dingue et de devenir un tel fardeau pour toi et Henri, et de ne plus avoir ma place au sein de notre famille.

- Tu es la mère d'Henri. Je n'ai fait que le porter. Tu en as fait un magnifique petit garçon. Je vais vérifier chaque ouverture, et on peut mettre une alarme, pour te rassurer. Et on va voir Gold, aujourd'hui. D'accord ?

Regina opina du chef, incapable de prononcer le moindre mot. Tout semblait si facile lorsque la blonde prenait les choses en main. En tant que mairesse, elle prenait des décisions, qui impactaient les finances publiques de la ville de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Et aujourd'hui, c'était sa conjointe qui lui montrait le chemin à suivre. Elle se faisait pitié.

- Je monte prendre ma douche.

Emma se leva, prête à gravir l'escalier, avant de s'apercevoir que la brune restait prostrée. Elle souffla, digérant le fait que leur discussion n'avait pas fait que du bien. Elle tendit la main à l'ancienne reine.

- Tu viens avec moi ?

La douceur de la question tira Regina de ses sombres pensées. Elle saisit machinalement la main adorée, et Emma la tira rapidement contre elle, pour une étreinte serrée.

- Tu sais quoi ? Si on prenait notre douche ensemble ? Ça pourrait être sympa, tu ne crois pas ?

- Je ne suis pas sûre d'avoir envie de faire des folies, Emma…

- Je ne te parle pas de sexe, mais de tendresse.

À nouveau, la brune ne prononça pas un mot, mais blottit sa tête dans le cou de la shériff, qui sourit enfin. Elles montèrent alors les escaliers, afin de se préparer.

Ils partirent tous les trois une heure plus tard, et elles déposèrent Henri chez David, qui était ravi de voir son petit-fils. Elles se garèrent devant la boutique de Gold, Regina se tournant alors vers la shériff.

- Emma, promets-moi de ne rien lui devoir. J'ai toujours eu peur du jour où la dette serait plus conséquente que le remède. Et que cela ne me détruise. Mais notre famille ne doit pas en pâtir. S'il te plaît.

- Je ferai attention, et puis, tu es là, alors je ne crains rien.

- Il a lui aussi perdu une partie de sa puissance, mais il reste un adversaire féroce.

La blonde hocha la tête, comprenant le sens de ses paroles. Elles descendirent de voiture et entrèrent dans l'échoppe, main dans la main. Ce fut Belle qui les accueillit.

- Bonjour Emma, quel bon vent t'amène ? Regina.

- Salut Belle, on vient voir Gold, pour une petite… Consultation.

- Miss French.

L'échange était tendu entre la bibliothécaire et l'ancienne reine. Elles avaient encore des griefs l'une contre l'autre, et cela rendait l'ambiance pesante.

- Je vais chercher Rumple.

La compagne du sorcier s'échappa dans l'arrière-boutique. Emma se tourna vers sa brune.

- Sois gentille. On a besoin de lui, pas l'inverse.

- Je sais…

Le soupir profond qui s'échappa de la gorge de Regina en disait long sur son envie d'être là. L'homme franchit le seuil intérieur de son magasin et les toisa.

- Mesdames, Belle m'a confié votre besoin de mes… Compétences ?

- En effet, Gold. Regina a quelques difficultés, en ce moment, et nous avons peur que ce ne soit l'Evil Queen qui se réveille et prenne le dessus sur elle.

- Je vois. Vous savez qu'il va y avoir un prix à payer. Je ne fais rien gratuitement, qui plus est, si Belle n'est pas contente de vous trouver ici.

- Nous le savons, mais nous devons savoir. Que voulez-vous ?

- Toujours aussi directe, shériff Swan. J'ai toujours admiré cela chez vous. Mais à quel point êtes-vous aux abois ? Dites-moi ?

- Que voulez-vous dire ?

- J'ai bien une idée en tête, mais je ne pense pas que cela vous intéresse.

- Crachez le morceau, Gold !

- Je veux le pouvoir de votre enfant. Je veux le pouvoir de l'auteur.

Regina se figea à ses paroles. Elle fixa Gold dans les yeux, connaissant par cœur le rictus qu'il arborait. Celui du vainqueur. Elle perdit toute notion d'insécurité et s'approcha de son ancien mentor.

- Jamais tu ne toucheras à Henri. Plutôt mourir ! Va te faire voir, Gold. Emma, nous partons, c'était une mauvaise idée.

- Hé bien, quelle véhémence, pour quelqu'un en si mauvaise posture.

Emma retint sa compagne par le bras.

- Gold, vous savez que vous ne pouvez pas toucher à notre fils. Que voulez-vous d'autre ?

- Encore en train de marchander mes lumières ? Soit. Alors, disons… Votre demeure ? Belle souhaite disposer d'une grande maison, mais le marché immobilier, à Storybrook, est un peu saturé. Votre manoir conviendrait parfaitement à notre train de vie.

Le sourire de chacal du sorcier fit face à un iceberg.

- Vous voulez nous mettre à la rue ? Tout ça pour une pauvre information ? C'est une plaisanterie ?

- Une simple information ? Revoyez vos classiques, très chère. L'Evil Queen est un adversaire de taille, demandez donc à votre mère. Je ne risquerai pas tout, pour simplement un peu d'argent. J'ai déjà tout ce qu'il me faut. Puis-je connaître votre réponse ferme et définitive, mesdames ?

- Viens, Regina, on s'en va, tu avais raison.

- Ma porte vous est toujours ouverte. Si vous changez d'avis, n'hésitez surtout pas à revenir me rendre visite. Ce fut un plaisir.

Les deux femmes partirent aussi vite que possible, le visage terne et fermé. Lorsqu'elles furent enfin dans la voiture, Regina se tourna vers Emma.

- Je t'avais dit que c'était une erreur.

- Je ne pensais pas qu'il oserait demander un truc pareil. On ne va pas se démoraliser. On a rien de prévu aujourd'hui, alors, on va en profiter pour inspecter le manoir de fond en comble. Puis, on ira chercher Henri en fin de journée. Cela te convient-il ?

- Avec toi, oui, bien sûr.

Emma lui sourit et démarra tranquillement. La journée allait être longue.

En fin d'après-midi, après avoir méticuleusement inspecté la demeure familiale, Regina et Emma retrouvèrent Henri chez David. Ils avaient passé plusieurs heures à jouer aux chevaliers dans la forêt, avant de finir par des jeux vidéos. Ils étaient aussi exténués l'un que l'autre. David les invita à dîner chez lui, afin de profiter le plus longtemps possible de sa nouvelle famille élargie. Depuis l'internement de Mary-Margareth, les soirées en solitaire lui faisaient horreur. Le moment fut fort plaisant pour chacun, mais aucune des deux femmes ne mentionna le problème qui les accablait, en réalité. Une fois rentrés, le trio monta rapidement se coucher, fatigués, mais plus serein qu'en ce début de matinée. Le lendemain matin, Emma se leva tôt, laissant l'ancienne reine dormir paisiblement. Elle s'habilla pour aller courir, déposant un petit mot sur son oreiller, pour que Regina ne panique pas inutilement à son réveil. La brune entendit la poignée de la porte d'entrée que l'on fermait, et glissa sa main à la place, encore tiède, de sa compagne. Elle souffla, en constatant que cette dernière était partie. Elle trouva le petit papier et le lut, remerciant intérieurement la shériff pour sa délicate attention. Elle décida de se lever, sa moitié aurait probablement une faim de loup en rentrant, à l'instar de son fils. Elle se dépêcha de tout préparer en cuisine, avec une belle pâte à crêpes, les boissons chaudes attendraient le retour de la blonde. Alors qu'elle vérifiait la pâte, elle tendit l'oreille, et se figea quelques secondes plus tard. Elle reconnut la petite mélodie. Elle se précipita vers le salon, d'où le bruit semblait provenir. Le couple s'était donné du mal hier pour inspecter de fond en comble cette fichue maison, et n'avait rien trouvé, aucun dispositif sonore, ou de serrures abîmées. Elle s'arrêta en plein milieu de la pièce, la musique se stoppant également. Elle gémit, et hurla son désespoir.

- Mais tu vas te taire, sorcière ! J'en ai marre ! Je suis si fatiguée…

Seul le silence abrutissant lui répondit. Elle sentit des sanglots monter dans sa gorge. À l'étage, Henri avait été réveillé en sursaut par les cris de sa mère. Il se leva prudemment, et entrouvrit sa porte. Il ne vit rien, mais resta en alerte. Il descendit tout doucement l'escalier, ne trouvant personne dans la chambre parentale. Parvenu au bas des escaliers, il vit sa mère, tremblante. Il vint mettre ses petits bras autour de son ventre, ce qui la fit sursauter.

- Je suis là, maman, n'aie pas peur.

- Mon chéri… Je t'ai réveillé ? Je suis désolée, j'ai… J'ai… Cru entendre quelqu'un. Pardonne-moi.

- C'est rien, et puis je suis là, maintenant, je vais te protéger.

Regina était émue par les paroles de son enfant. Elle le serra bien fort, et le détourna de la pièce vide, afin qu'il puisse manger son petit-déjeuner. Il l'avait bien mérité. Lorsque la shériff revint de son footing, elle trouva les deux amours de sa vie en train de déjeuner. Mais elle s'aperçut bien vite que l'ambiance était lourde et que sa conjointe jetait des regards angoissés vers le salon. Henri n'était guère mieux et fixait sa mère, comme si elle allait disparaître. Le tableau lui fendit le cœur. Elle sut qu'il venait probablement de se produire un incident quelconque, pour que sa famille soit dans un tel état d'angoisse. Elle s'approcha, en faisant du bruit, pour annoncer son entrée. Les deux visages se tournèrent vers elle et s'illuminèrent à sa vue. Elle leur sourit, pas tout à fait certaine de son prochain mouvement. Elle vit les crêpes, et rejoignit sa chaise, en tendant la main vers la pile de gourmandises, disposées dans un plat rond. Elle en enfourna la moitié d'une, avant de regarder les deux autres.

- Emma… Tu vas t'étouffer…

- Non, je peux faire pire. Bien pire…

- Ne donne pas le mauvais exemple à notre fils, par pitié…

Henri sourit à sa mère et demanda innocemment des éclaircissements sur la question.

- Et comment peut-on en mettre davantage, alors qu'il y a de la confiture dedans ? Tu en mets partout et c'est sale. Mais c'est rigolo !

La blonde se pencha vers lui et lui souffla suffisamment fort pour taquiner la brune.

- Le secret, c'est de commencer par la fin de la crêpe, comme ça, la confiture ne coule pas. Parole d'experte !

Le gamin pouffa de rire et tenta d'imiter sa mère biologique, comme de bien entendu. Il réussit plutôt bien son coup, devant l'expression navrée de l'ancienne reine.

- Mon dieu, il ne vous reste plus qu'à vous débarbouiller, les enfants…

Ils lui répondirent en chœur.

- Oui maman !

Ils éclatèrent de rire devant l'air offusqué de la brune et se léchèrent les doigts, pour faire bonne mesure. Puis ils déguerpirent tous les deux dans leurs salles de bain respectives, après avoir été chassés de la cuisine, par la maîtresse de maison, quelque peu courroucée.

Alors que le gamin prenait son temps en ce dimanche matin, Emma prit une douche très rapide, afin de parler à sa compagne. Elle avait voulu alléger l'ambiance durant le petit-déjeuner, mais elle savait que quelque chose ne tournait pas rond. Elle retourna près de Regina, qui semblait hésiter entre deux livres à lire.

- Hey, chérie, dis-moi ce qu'il s'est passé.

- Emma ? Rien de grave, je t'assure…

- Je vous ai trouvé tous les deux, dans un état de peur palpable. Alors, s'il te plaît, explique-moi.

La blonde l'enlaça, afin de la mettre en confiance. Après quelques secondes de lutte interne, l'ancienne reine capitula.

- Je suis certaine d'avoir entendu la musique de mon enfance, ce matin. Et j'ai peut-être légèrement craqué et hurlé dessus pour qu'elle me fiche la paix.

- Tu as hurlé sur de la musique ?!

- Non, enfin, pas la mélodie, mais sur … Moi-même, ou l'Evil Queen. Et j'ai réveillé Henri, qui ne comprenait pas ce qu'il m'arrivait, mais qui sentait que j'avais peur. Et ça a rejailli sur lui. Je suis une mauvaise mère, je ne parviens même pas à rassurer mon fils.

Emma resserra davantage son étreinte et lui embrassa la tempe.

- Je suis là, ne t'inquiète pas. Et puis, si c'était l'Evil Queen, tu ne crois pas que je sentirais un truc pas net, si elle se manifestait ?

- Peut-être, oui, je n'en sais rien. C'est tellement inédit comme situation.

- Je ne perçois rien du tout. C'est peut-être bon signe. C'est peut-être simplement un crétin qui veut te faire tourner en bourrique ? Ça reste du domaine du possible, tu ne crois pas ?

- Mais comment s'y prendrait cette personne ? Enfin, ce n'est pas un passe-muraille, tout de même…

- Telle est la question ?

- Emma, sois sérieuse, deux secondes…

- Je vais enquêter. D'ici là, je te colle au train, comme un bébé koala.

- Je ne sais pas ce qui est pire, au final…

- Hey, c'est pas gentil !

Regina se mit à ricaner, devant l'air blessé de la shériff. Elle déposa un baiser sur ses lèvres, et monta prendre sa douche à son tour. Elle se retourna au milieu de l'escalier, voyant sa compagne la suivre, telle une ombre.

- J'ai dit que je te suivrai toute la journée. Tu seras en sécurité, avec moi, et Henri. Et demain, j'irai voir mon père pour en discuter avec lui. D'accord ?

- Très bien.

Le visage de la brune s'était passablement détendu, avec la présence rassurante de la shériff. Elle enjamba encore quelques marches et se retourna à nouveau.

- Donc, tu m'accompagnes sous la douche également ?

Emma afficha un sourire candide.

- Seulement si j'y suis invitée.

- Considère que tu as une invitation officielle, dans ce cas.

- Je suis à vos ordres, majesté.

Regina lui frappa l'épaule, puis vint lui prendre la main, l'attirant avec elle sous le jet brûlant. La douche fut beaucoup plus longue que nécessaire, et ô combien agréable.

Le lendemain, Emma et son père se trouvait au poste de police, devant un café brûlant et des viennoiseries, achetés par la blonde sur le chemin du boulot. Elle s'assit en face de lui et entra dans le vif du sujet.

- David, j'ai un truc personnel à te demander, mais qui requiert ton expérience professionnelle.

Le blond releva la tête de sa gourmandise et fronça les sourcils. Il était rare que sa fille ait besoin de ses lumières, en matière de police.

- Bien sûr, je t'écoute.

- Il se passe un truc bizarre, avec Regina, et je ne suis sûre de rien, mais… J'aimerais avoir ton point de vue sur la question.

- Mais encore ?

- Tu penses qu'il serait possible à quelqu'un de la faire tourner en bourrique et de s'introduire au manoir, même s'il est hermétiquement clos ?

- Euh, oui, c'est toujours possible. Enfin, si toutes les serrures sont fermées, ça paraît tout de même assez compliqué à réaliser. Sauf si…

- Si quoi ?

- Si un double des clés a été fait pendant les travaux et que personne n'a rien dit à la propriétaire des lieux.

- Je n'avais pas pensé à ça. Mais c'est plausible, en effet.

- Emma, est-ce que je dois m'inquiéter ?

- Je ne sais pas. Ça me rend perplexe. La seule chose dont je sois sûre, c'est que ça impacte ma famille, qui a peur du manoir, et Regina en particulier, qui semble terrorisée.

- L'Evil Queen a peur ?! Emma, je l'ai longtemps côtoyé, et elle n'a jamais semblé connaître la peur. Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais… Tu devrais être plus présente chez toi. Ta famille a besoin de toi. Ne commets pas la même erreur que moi. Le prix à payer s'avère exorbitant.

La blonde scruta son père, saisissant partiellement ses mises en garde. Personne ne serait assez stupide pour attaquer Regina chez elle, en sachant la sauveuse à ses côtés.

Au manoir, la soirée était à peine entamée. La brune cuisinait pour le dîner, pendant que leur fils était dans sa chambre, à étudier. Elle fredonnait une chanson qui passait à la radio, se dandinant légèrement, tout en faisant revenir ses légumes à la poêle. Emma ne tarderait pas à rentrer, cette dernière lui avait envoyé un message trente minutes auparavant. Alors qu'elle vérifiait la cuisson du poisson dans le four, elle crut déceler du bruit à l'étage. Elle tendit l'oreille, mais le silence semblait revenu. Il s'agissait probablement d'Henri, qui avait fait tomber un objet. Elle retourna devant sa gazinière, avant d'entendre à nouveau un bruit étouffé. Cela n'avait rien à voir avec la mélodie, qui ne cessait de la poursuivre. Elle fronça des sourcils, et laissa tout en plan. Si Henri ne faisait pas sérieusement ses devoirs, il fallait qu'elle vérifie. Elle monta l'escalier, mais le silence revint, plus angoissant encore. Elle se figea en haut des marches et écouta attentivement. Aucun son ne filtrait.

- Henri ? Tu as fini tes leçons ? Tu joues ?

Toujours aucune réponse de l'enfant. Elle s'avança jusqu'à la porte, ne souhaitant pas lui faire peur. Elle tourna la poignée, et passa sa tête dans entrebâillement. Son sang se glaça instantanément et un gémissement s'empara de sa gorge. Elle fut incapable de bouger, traumatisée par la vision qui s'offrait à elle.

Dans la chambre d'Henri Mills, une ombre s'était faufilée, jusqu'à se placer dans le dos de l'enfant. Un léger rictus s'étendit sur le visage, à moitié dévoré par les ténèbres. Le gamin ne semblait pas avoir conscience de la menace résidant derrière lui. Une main s'abattit sur l'épaule du bambin, le faisant sursauter et écarquiller les yeux d'effroi. Une deuxième main vint de suite lui écraser la bouche, afin de ne pas l'entendre hurler. La chaise où était assis l'écolier studieux tomba par terre et il fut soulevé dans les airs. Il voulut de débattre, mais il reçut un coup à l'arrière du crâne, le sonnant à moitié. L'individu sourit, tendant l'oreille, attendant patiemment l'arrivée de la mère protectrice. Celle-ci ne tarda pas, après que l'intrus ait fait tomber un livre, afin d'éveiller davantage ses soupçons. Lorsque la porte s'ouvrit lentement, l'individu se plaça dans le raie de lumière provenant du couloir. Le visage de la femme, qui fut autrefois la maîtresse d'un monde fantastique, se figea dans un étau d'effroi, ses prunelles sombres animées d'une terreur sans pareil. Alors, la silhouette se détacha complètement de l'ombre et murmura, à l'attention de l'ancienne reine.

- Tu m'as manqué, Regina, mais je suis sûr que l'on peut reprendre là où tout s'est terminé, autrefois.

Regina ne recula pas, mais ne tenta rien non plus. Elle était déjà vaincue, son enfant gisant presque dans les bras de l'ombre cruelle.