Chapitre 46 : épilogue : notre destin
Onze ans plus tard :
Un bouquet de fleurs dans la main, Emma s'avança dans l'allée verdoyante.
- Bonjour Regina. Regarde, je t'apporte des roses rouges. Tu mérites toujours le meilleur, mon amour.
La blonde caressa tendrement la pierre tombale. Elle déposa les roses et laissa son regard vagabonder sur le monument, qui protégeait le repos éternel de sa femme. Quelques flocons tombaient sur la pelouse du cimetière, orgueilleusement silencieux, témoignant un respect certain pour ce moment poignant. Emma venait trois fois par semaine, incapable de s'éloigner de sa compagne, depuis le décès de l'ancienne reine, survenu sept mois auparavant. Elle remplaça les fleurs fanées par le magnifique bouquet, symbole de son amour indéfectible envers son épouse.
- Aujourd'hui, les jumeaux n'ont pas voulu aller à l'école, car il faisait trop beau pour s'enfermer… Ils préfèrent encore courir dehors, pour capturer quelques flocons. Ils seront d'éternels gosses, ces deux-là. Tu te souviens combien cela pouvait t'agacer parfois ? Je n'ai pas l'impression que cela s'arrange avec le temps. Ruby aurait bien voulu venir te rendre visite, mais elle est débordée le matin. Enfin, tu sais ce que c'est, hein.
Triste et lasse, Emma écrasa une larme traîtresse sur sa joue. Elle continua de cajoler la stèle, simple mais élégante, à l'image de son grand amour, jusqu'à ce que ses doigts deviennent glacés.
- Tu me manques tellement. Si j'avais su que nous n'aurions que douze ans, en tout, de bonheur ensemble… Nous en aurions profité, bien plus encore.
La blonde se perdit dans ses pensées, et se remémora les moments de bonheur, qui émaillèrent leur vie ensemble.
Quatre ans après la naissance des jumeaux :
Après avoir déposé les enfants à l'école, Emma repartit au Granny's, où travaillait maintenant à plein temps Regina. Elle entra dans la cuisine, où la belle brune se débattait avec un pot de farine récalcitrant. Alors que la cuisinière allait enfin parvenir à ouvrir ce fichu pot, le son de la voix d'Emma la fit sursauter, et le couvercle, jusque-là hermétiquement fermé et inamovible, s'ouvrit brusquement, vaporisant un nuage blanc dans la pièce. Regina ressemblait à un bonhomme de neige tétanisé, et à moitié en colère.
- Non, mais c'est une blague ?!
- Tu es magnifique, ma chérie !
- Ne te moque pas, où je mets du sel dans ton chocolat chaud !
- Tu n'oserais pas ?
- Tu veux parier ?
- Euh… Non… Je ne suis pas folle.
- Alors, tu vas devoir attendre cinq minutes que je nettoie ce joyeux bordel.
- Regina, langage !
- C'est toi qui déteins sur moi !
Le large sourire de la shériff fit grincer des dents à sa compagne, qui ne put s'empêcher d'ajouter.
- Ce n'est pas un compliment, si tu n'en étais pas sûre…
- Méchante.
- Je suis l'Evil Queen.
- Tu gagnes.
- Je sais, sauveuse.
Emma laissa le temps à la brune de ranger et nettoyer, avant de s'approcher d'elle et de la prendre dans ses bras.
- Je t'aime.
- Emma ! Tu vas être sale !
- Je m'en moque.
Et elle l'embrassa passionnément, avant d'entendre Ruby ronchonner.
- Y a des chambres à l'étage, les tourterelles… Alors du balai pour les cochonneries !
- Jalouse !
- Peut-être… Bon, Emma, certains bossent ici, contrairement à d'autres. Donc tu prends ta boisson et tu dégages tes petites fesses, sinon je m'en charge. Rien ne sera jamais prêt pour les clients, sinon.
La blonde lui tira la langue et se saisit du gobelet tendu par sa femme. Elle fit un signe de la main aux deux gérantes du Granny's, avant de sortir promptement du restaurant, le devoir l'appelant au poste de police.
Regina avait progressivement repris le service de Granny, le midi, puis le matin. La vieille femme fatiguait trop vite depuis quelque temps, et devenait grincheuse, encore plus que d'habitude, si une telle chose était possible. Le soir, elle cuisinait un jour sur deux, se laissant du temps avec sa famille, qui était sa priorité absolue. Granny venait les autres soirs, mais bénéficiait d'une aide, afin de gérer tout le service, de bout en bout. Granny avait demandé à Regina de passer la voir dans la matinée, et elles avaient discuté de la suite du restaurant. Finalement, la vieille femme avait cédé la moitié de ses parts à Regina, l'autre revenant à Ruby, afin que le restaurant de la ville puisse continuer d'exister. Les habitants avaient eu quelques sueurs froides en apprenant que la nouvelle cuisinière en titre du Granny's était l'Evil Queen, mais lorsque le subterfuge fut rendu public, l'ancienne reine y travaillait depuis déjà huit mois, sans aucun empoisonnement à son actif. Cela joua nettement en sa faveur. Et si le restaurant avait connu une baisse de fréquentation, la bonne humeur de la shériff, d'Henri et de l'avis de tous, les plats beaucoup plus succulents de la brune, avaient réussi à rendre ses lettres de noblesse au troquet. Les habitants, si tous n'avaient pas pardonné à l'ancienne reine ses années de mauvais traitements envers son peuple, avaient accueilli la nouvelle vie de leur souveraine avec respect, se souvenant de tout ce qu'elle avait subi depuis ce jour fatidique, de sa déchéance à la mairie. La shériff veillait également au grain, et aucun écart n'était toléré. La brune était mère de trois enfants, et gardait aujourd'hui la tête droite, devant certains regards encore courroucés par sa nouvelle vie. Elle avait pleinement saisi sa seconde chance, et vivait sereinement. Sa famille était turbulente, mais adorable, et ses amis faisaient preuve d'une grande bienveillance envers les bêtises des jumeaux.
Un an plus tard, Granny décédait, laissant Ruby orpheline. Le restaurant avait été d'une grande aide à la louve, pour ne pas sombrer, avant de reprendre du poil de la bête et de croquer la vie à pleines dents. Regina était, après quelques tergiversations, devenue copropriétaire, à parts égales, avec la louve du restaurant de la ville. La période de gérance à double personnes du Granny's avait permis d'effectuer une transition en douceur. Le mercredi, Regina gardait ses enfants l'après-midi, profitant de ce moment privilégié pour jouer avec eux, et les surveiller durant leurs devoirs. Henri avait pleinement embrassé son rôle de grand-frère, à l'immense joie de ses mères. Les jumeaux étaient fusionnels, malgré leurs caractères opposés. Si Lucas était fonceur et extraverti, Anna était réservée, mais se montrait étonnamment mature pour son jeune âge. Lucas avait choisi de pratiquer le judo dès son plus jeune âge, et Henri avait suivi, afin de passer du temps avec son frère. Anna restait souvent en cuisine avec Regina, qui lui apprenait ses recettes. Les créations des deux générations réunies époustouflaient les papilles des trois autres gourmands, resserrant toujours davantage leurs liens. Emma protégeait toujours jalousement sa femme, qui avait, depuis son accouchement, gardé une santé des plus fragiles. Elles ne pensaient plus au sort de réciprocité, mais la blonde sentait parfois sa compagne avoir un léger vertige, ou un malaise. Mais Regina répétait inlassablement qu'il s'agissait d'un manque de sucre, ou bien qu'elle s'était relevée trop vite. Emma souffrait de cette situation, mais la brune refusait d'en parler, afin de se prémunir de ses funestes pensées.
Les jumeaux avaient largement épuisé leurs mères durant leurs premières années, mais leurs sourires constants, et le lien si particulier qui les liait, gardaient la famille plus unie que jamais. Ensemble, ils pouvaient devenir de vrais garnements, Lucas entraînant souvent sa sœur dans ses aventures, au grand dam d'Henri, qui ne parvenait jamais à garder un œil sur les deux simultanément. Emma se souvint des deux premières années des bébés, alors que Regina augmentait graduellement ses heures au Granny's. Cette dernière les laissait à Emma, au poste de police, et jetait toujours un regard douteux sur les cellules, bien souvent vides. Emma riait avec David de la situation, et les jumeaux avaient systématiquement le droit de boire leurs biberons dans les bras des deux représentants de l'ordre. David installa un parc à jeux dans la pièce de repos, et les jumeaux passaient tout leur temps à gazouiller et à dormir, bien au chaud et en sécurité. Si un prévenu avait l'outrecuidance de hausser le ton, alors que les bambins roupillaient, le pauvre homme se voyait faire face à la shériff, qui se transformait en dragon, que rien ne pouvait calmer. La seule fois où la blonde avait failli avoir une attaque cardiaque, fut lorsque les jumeaux passèrent par-dessus leur parc et se firent la malle. Emma revint pour les surveiller, et elle trouva un parc vide. Elle lâcha tout, et se mit à les chercher frénétiquement, enclenchant une vague de terreur diffuse chez sa femme, qui rappliqua fissa au poste de police. Les deux chenapans étaient cachés dans l'une des cellules, sous le lit, regardant ce petit monde s'exciter pour rien. Ils furent démasqués quinze minutes plus tard, par leurs rires goguenards. Depuis, Emma avait mis une barrière à la porte de la salle de repos, au grand désarroi de David, qui, la première fois, ne regardant pas où il allait, passa par-dessus tête la première. Cette aventure fit le tour de la ville, et le shériff bouda pendant une semaine.
Aujourd'hui, les jumeaux étaient presque des adolescents. Ils avaient eu toutes les peines du monde à accepter la mort de leur mère brune. Emma avait plus facilement pu réconforter Lucas, qui recherchait désespérément sa présence. Anna, quant à elle, s'était appropriée la cuisine et supportait plus difficilement les moments câlins en famille, malgré son attachement à la tribu. Elle avait été l'enfant du couple le plus proche de Regina, et son absence avait creusé un fossé avec ses frères. Henri, qui était parti étudier à l'université, revint pendant presque un mois au manoir, cherchant parfois sa mère, tel un zombie. Emma n'avait pas pu quitter le lit conjugal pendant trois jours, son cœur broyé par le chagrin. Elle n'avait jamais souhaité survivre à sa compagne, mais personne ne lui avait demandé son avis. C'était égoïste de sa part, car la situation l'exigeait, mais il n'en demeurait pas moins qu'elle se languissait de son amour. Elle avait survécu pour ses enfants, et ils lui avaient redonné une raison de se battre, néanmoins la fréquence de ses visites au cimetière ne trompait personne. La vie qu'elles s'étaient construites étaient empreintes de douceur et d'amour. Voir cela voler en éclat avait presque achevé la blonde.
Bien des années après la naissance des jumeaux, Regina se fatiguait toujours plus vite, ne parvenant pas à suivre le rythme parfois effréné des enfants. Sept ans après l'accouchement, elle avait eu une première crise. C'est ainsi que tout le monde avait appelé le mal qui rongeait le couple, mais dont Regina était principalement atteinte. Elle avait convulsé, et sa tension tomba d'un coup. Elle mit deux semaines à se remettre pleinement sur pieds. Emma avait subi une grande fatigue, mais tenait le coup, afin de ne pas apeurer tout le monde. Regina s'était ouverte à sa femme, et elles avaient convenu d'un accord, après qu'une troisième crise, plus violente, s'était produite devant les enfants, les laissant passablement traumatisés. Regina et Emma avaient pris un week-end pour elles ensuite, et elles s'étaient octroyées un long moment en amoureuses, devant discuter de sujets douloureux. Regina était à présent pleinement consciente que son temps dans ce monde expirerait bientôt, et elle ne voulait pas entraîner Emma avec elle, dans sa chute.
Aussi, lors d'une balade sur la plage, au terme d'une journée printanière, l'ancienne reine avait pris la main de sa conjointe et l'avait fait asseoir près d'elle.
- Emma, il faut que l'on en parle.
- Je sais, mais j'ai peur de ce que tu vas me dire.
- Tu t'en doutes, non ?
Une larme roula sur la joue de la blonde, pour simple réponse.
- Emma… Je t'aime, et les enfants sont toute ma vie. Mais mon corps me lâche, et je sais que tu le ressens. Alors il est temps de prendre une décision, quant à l'avenir.
- Pitié, tout mais pas ça.
- Nous n'aurons bientôt plus le choix, et je ne veux pas que l'on se retrouve devant le fait accompli. C'est trop important.
Elle pressa la main pâle et ancra son regard dans les prunelles émeraudes. Son ton implorant et son visage mélancolique laissèrent la shériff pantelante.
- Mais je ne veux pas ! On a pas fait tout ça pour que ça se termine ainsi !
- Emma, je vais mourir ! Pas demain, ni dans un mois, mais d'ici peut-être quelques années, je m'éteindrai et toi avec. Et il en est hors de question. Aussi, quand le moment viendra, je me sacrifierai pour toi. Tu obtiendras quelques années supplémentaires, celles que je t'ai prises et qui ne me serviront pas. Je ne veux pas être une loque, Emma, je ne le supporterai pas. J'ai trop souffert, et ton amour ne sera pas suffisant pour que je m'abaisse à cela. Je ne veux pas être un légume ! Tu m'entends ? Préserve ma dignité, une dernière fois. Je t'en supplie. Je veux que nos souvenirs restent beaux, et que mes enfants ne me voient pas comme une femme malade et faible. Je veux profiter d'eux jusqu'au bout. Je veux pouvoir te faire l'amour, et me donner totalement à toi. Je ne veux pas être grabataire.
- Mais tu nous prives peut-être de bons moments, en anticipant ainsi notre fin. Et si on se trompe ? Je ne peux pas te perdre. Pas encore.
- Il faudra quelqu'un pour s'occuper des enfants, mon amour. Et je t'interdis de me suivre dans la tombe ! Tu vivras, pour eux, et pour moi. Tu leur raconteras mon histoire, et la nôtre. Tu leur expliqueras que parfois, même les fins heureuses, ne sont pas toujours agréables. Tu leur diras combien je me suis battue pour ma famille, et tout ce que tu as fait pour moi. Tu leur diras, hein ?
- Je leur parlerai tous les jours de toi. Mais tu as déjà pensé à… Ta façon de partir ?
- Un poison.
La grimace qui traversa le visage d'ange étrilla le cœur de la brune.
- Je ne veux pas souffrir, Emma. J'ai envie de rester présentable.
La shériff se jeta dans les bras de sa femme, et pleura de longues minutes, l'image du corps sans vie imprégné sur ses rétines. Ses gémissements arrachèrent un sanglot à la brune, qui luttait pour ne pas se laisser aller. C'était sa décision, elle désirait donner du temps à Emma, pour élever les enfants, et vivre peut-être une nouvelle histoire, si une telle chose était possible. Néanmoins cette dernière éventualité lui laissait un goût amer. Elle essayait de poser les jalons d'une existence où elle ne serait pas présente. Ce n'est pas ce qu'elle désirait, naturellement, mais la fréquence de plus en plus élevée de ses maux de tête, ses pertes d'équilibre, ses muscles endoloris, ne lui laissaient que peu de répit. Aussi préférait-elle préparer tout le monde à sa disparition, laissant Emma seule, pour toujours.
Quatre ans après cette fameuse discussion qui avait laissé des traces chez la blonde, Regina ne put se lever un matin. Ça n'avait pas été brutal, mais petit à petit, son corps, érodé par les ans et le sort de réciprocité, beaucoup plus difficile à gérer pour elle, lui laissait de moins en moins de marges de manœuvre. Et ce matin-là, elle avait mal aussi bien au bassin, qu'aux jambes, et elle dut appeler sa femme, pour l'aider. Cette dernière tremblait comme une feuille, sachant que la décision irrévocable de Regina serait bientôt mise en œuvre. Alors qu'elle l'installa confortablement, assise dans le lit, la brune l'interpela.
- Attends… S'il te plaît.
Le regard suppliant de la shériff fit taire la brune.
- Tu donnes le petit-déjeuner aux enfants et tu reviens ?
- Oui. Je te rapporte quelque chose ?
- Un café ?
- Avec un verre de jus d'orange ?
- Merci, tu es parfaite.
Un sourire triste plus tard, et sa femme disparut dans le couloir, pour nourrir les deux bouches affamées des jumeaux, Henri étant à l'université. Lorsqu'elle revint avec les boissons, elle trouva Regina somnolant à nouveau, les traits tirés. Elle hésita à la sortir de ses songes, mais la brune semblait agitée. Elle s'approcha doucement et lui caressa le bras.
- Hey, chérie, je suis là.
- Emma…
Ouvrant enfin les yeux, son sourire redonna du baume au cœur à la shériff.
- David est venu pour déposer les enfants à l'école. Je suis toute à toi.
- Tu es la meilleure.
- J'espère bien !
- Emma, j'ai mal… Partout. Je ne trouverai probablement pas la force de me lever aujourd'hui.
- Je peux t'aider.
- Non, je ne dis pas ça pour ça, mais… Parce que le moment approche.
Le souffle de la blonde se figea dans sa cage thoracique, ses yeux fixant la brune, vides.
- Non… Pas tout de suite.
- Emma ! Je ne sens presque plus mon corps, depuis le ventre. Je m'alimente de moins en moins. J'ai des difficultés à rester lucide plus de trois heures d'affilées, ou alors je dois dormir. Ce n'est plus une vie. Je ne parviens même plus à m'occuper des enfants. Et de toi encore moi. Je suis désolée…
- Moi, c'est pas grave, ça ne fait rien. Je veux juste ta présence, ton odeur, ta tendresse et ton amour.
- Mais même ça, je ne parviens plus à te l'octroyer. Emma, ça fait trois mois que je suis comme ça. Et ça me paraît être une éternité.
- Mais…
- Emma, il est temps. Je ne veux pas que tu te retrouves prise dans cette spirale infernale avec moi. Tu crois que je n'ai rien remarqué peut-être ?
- Je vais bien.
- C'est faux ! Tu t'es encore appuyée contre un mur, hier soir, alors que mon mal de crâne était à son paroxysme ! Tu n'as pas à être mon chevalier servant à chaque instant !
- Je le serai toujours pour toi, quoi qu'il m'en coûte.
- Justement, c'est de ta vie qu'il est question. Tu laisserais notre fils aîné et deux enfants de douze ans orphelins ?
- Non ! Jamais. Mais tu vas faire de moi une veuve. Regina…
Les deux femmes pleuraient leur vie si pleine de bonheur, qui devait bientôt s'achever.
- Emma, écoutes, dis à Henri de revenir ce week-end, et je partirai après. Tu bénéficieras de toutes ces années que je n'ai pas utilisé. Mais tu dois consentir à mon sacrifice, sinon, tu mourras également. Accepte-le, par pitié. Nous ne pouvons pas disparaître ensemble.
- Et tu veux que les enfants soient à l'école ?
- Oui, je ne veux pas qu'ils voient ça. Par contre, il faudra appeler Whale, pour le constat, et pour toi, au cas où.
- C'est glauque.
- C'est nécessaire. Nous en avons déjà parlé maintes et maintes fois.
- Tu ne crois pas que l'on mérite mieux que cette fin ?
- Toi oui, moi, c'est déjà trop tard, Emma. Je suis si lasse de vivre ainsi. Tu m'avais promis.
- Je ne renierai pas ma promesse.
- Alors, on va faire un week-end dont toute la famille se souviendra longtemps, et je pourrai partir paisiblement, vous sachant en sécurité et ensemble.
L'organisation du week-end se fit dans la foulée, et Henri comprit la situation, de retour de la fac. Il voulait rester avec sa mère, lorsqu'elle boirait le poison, mais le couple s'y opposa formellement.
- Non, gamin. Nous resterons seules. C'est un moment auquel les enfants ne doivent pas assister.
- Mais je suis un adulte et c'est ma mère !
- Henri, chéri, je veux être seule avec Emma. Si jamais ça se passe mal, ou quoi que ce soit, je ne veux pas que tu voies ça. David sera à la maison, dans une autre pièce. Je veux que tu restes près des jumeaux. Tu seras leur pilier, après mon départ.
- Et pas toi Emma ?
- Je ne serai peut-être pas en état de consoler grand monde. Il faut parer à toute éventualité.
- C'est injuste, je ne veux pas être écarté.
- C'est sans appel, Henri. Il s'agit de mon choix.
Devant le regard dur de sa mère brune, le jeune homme baissa le sien, comprenant également que c'était le dernier moment que partagerait le couple. Leur amour n'avait jamais faibli, et il ne se sentait pas le droit de les déranger dans leur dernière étreinte. Il battit en retraite, le cœur lourd, mais préférant se concentrer sur les deux jours en famille qui arrivaient à grand pas.
Après le week-end, où la famille resta en vase clos, et se câlina jusqu'au bout, les enfants partirent sous la houlette de leur aîné pour l'école le lundi matin. Ils firent un détour par le parc, et y restèrent tous les trois, incapables de se séparer. Ils vivaient ce moment particulièrement douloureux entre eux, et la fratrie se serra les coudes, pleurant ensemble leur mère si aimante, malgré un caractère particulièrement autoritaire. Au manoir, Regina était confortablement installée dans le canapé, Emma bourdonnant autour, désespérée. David patientait dans la cuisine, un café refroidi dans les mains, et le cœur lourd. Il entendait les mots murmurés par le couple, des paroles d'un amour et d'un respect profonds. Il soupira, et attendit le moment fatidique, celui où Emma s'effondrerait, et où il devrait la relever, pour le bien des enfants du couple.
Dans le salon, Regina fixait la fiole de poison. Emma était si nerveuse qu'elle aurait pu alimenter une centrale à elle toute seule. Elle se posa enfin aux côtés de sa femme, qui ne cessait de gratter le canapé de son ongle.
- Tu sais, si tu fais un trou, c'est moi qui vais devoir le réparer, et nous savons toutes les deux que je suis nulle en couture.
- Mmm ? Oh, oui.
Elle se stoppa et enlaça faiblement sa femme. Ses forces la quittaient de plus en plus vite. Et après ce week-end épuisant, elle avait dû être descendu par David, qui avait remarqué son poids plume. Il avait eu la décence de ne rien dire, mais son regard navré en disait long. Emma la maintint dans ses bras, et huma son parfum de pomme.
- Je ne peux pas croire que nous y sommes.
- Tu m'aimes ?
- Bien sûr. Pourquoi, tu veux tout arrêter ?
Le maigre espoir de la sauveuse enserra le cœur de Regina. Elle lui sourit alors tristement.
- Non. Je m'assure que tu ne feras rien qui aille à l'encontre de ma volonté.
Emma reçut à la fois une douche froide et une gifle, à l'entente de ces mots.
- Jamais. Je consens à ce sacrifice, qui me tue autant que toi. Mais je devrais vivre avec ton souvenir. Et maintenir notre famille unie et à flots.
- Peux-tu me donner le flacon ?
Emma se pencha sur le liquide mortifère et le tendit à l'ancienne reine. Cette dernière réclama un baiser à son épouse, un vrai baiser, passionné, qui drainerait ses dernières forces. Mais elle ne pouvait pas partir sans cela. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Regina détourna la tête et but d'un coup le poison, afin de ne pas faiblir à l'instant fatidique. Emma hurla sans même s'en rendre compte. Regina voulut lui dire une dernière fois « je t'aime », mais la fulgurance de la mort la prit, avant de pouvoir prononcer les deux mots à sa personne adorée. Emma la prit dans ses bras et chercha son pouls, mais la vie avait quitté le corps de l'ancienne reine. Elle le berça pendant plus d'une heure, incapable de s'en défaire. Ce fut David, qui ne put résister plus longtemps à l'horreur de cette vision, qui y mit un terme. Il prit Emma, qui se débattit, avant de devenir molle et de continuer à pleurer. Elle resta ainsi plusieurs heures, sentant malgré tout ses forces revenir, par l'ultime passation de magie entre elles deux.
Les funérailles se firent en petit comité, et de façon fort simple. Emma refusa que tous les hypocrites, qui avaient mis sa femme plus bas que terre, se joignent à sa famille pour cet adieu. Les marques sincères d'affection envers les SwanMills et les condoléances affluèrent de toute la ville, et les nerfs déjà mis à rude épreuve de la blonde lâchèrent juste après l'enterrement. L'amour de sa vie disparaissait, et une partie de son âme avec elle. Ses enfants formaient un cocon protecteur envers leur mère survivante, et David veillait au grain. C'est ainsi qu'un mois après les funérailles, Ruby vint au manoir, pour prendre des nouvelles de sa meilleure amie.
- Hey, coucou Blondie.
- Salut Ruby.
- Tu as une sale tête.
- Merci…
- Tu comptes reprendre le boulot un jour ? Ou tu te complais dans ton rôle de mère au foyer ?
- Je… Je ne sais pas.
- Je blaguais, moi.
- Pas moi. J'y réfléchis.
- Pourquoi ? Tu adores ton job !
- Parce que je suis mère célibataire, maintenant. Et j'ai deux enfants qui viennent d'entrer au collège. Je dois penser à eux. Si jamais il m'arrive quoi que soit ? Je sais, David et toi êtes sur le testament, mais… Comment pourraient-ils perdre leurs deux mères en si peu de temps ? J'ai peur, je crois. Peur de tout. Peur pour eux. Pour moi. Elle a pris tout ce qui importait avec elle. Il me reste nos enfants. Mais tout mon amour pour elle, je ne sais pas, je me sens juste vide. Insignifiante.
- Non, Emma, tu ne dois pas dire ça ! Tu es une personne géniale. Oh, s'il te plaît, reprends-toi, tu es la sauveuse !
- Je t'en prie, je n'ai même pas sauver la femme que j'aimais !
- Mais bien sûr que si ! Elle a pu vivre bien des années à tes côtés, et vos enfants en sont la preuve.
- Oui, pardon, je suis idiote.
Un sanglot étrangla la voix de la blonde, qui se tordit les mains. Ruby voulut la consoler, mais Emma se tendit et l'arrêta.
- Tu sais, j'ai peut-être une idée, mais elle est bizarre. Enfin, je sais pas, c'est ce que diront les gens, je crois.
- Emma Swan, quelle idée farfelue t'est encore passée par la tête ?
- Tu vas rire…
- C'est une possibilité. Crache le morceau !
La blonde lui sourit tendrement. Elle lui expliqua son projet, ce qui ne manqua pas de faire hausser les sourcils à la louve.
- Alors là, tu m'en bouches un coin…
- Je prends cela pour un assentiment, alors.
- Tu ne cesseras jamais de m'étonner, Emma.
Retour au présent :
Emma était toujours devant la tombe de Regina. Elle se remit debout et lui annonça une grande nouvelle.
- Je t'avais parlé de mon projet un peu fou. Je ne savais pas comment les habitants de Storybrook appréhenderaient ce choix. Hé bien, je ne pensais pas que ce serait un tel raz-de-marée ! Les résultats viennent de tomber. Je suis élue. Je suis la nouvelle mairesse de Storybrook. La décision de quitter mes fonctions de shériff n'a pas été évidente à prendre, mais je ne regrette rien aujourd'hui. Tu m'as montré que je pouvais devenir encore meilleure, et je m'y attache chaque jour, à te donner raison. Je ne pouvais plus prendre de risques. Et j'ai réussi mon pari. C'était osé, hein ?
La blonde rit, imaginant parfaitement le visage stupéfié de sa femme, si elle avait pu lui annoncer la chose en face.
- Voilà, j'ai l'impression que la boucle est bouclée. Mais sans toi, rien n'a plus la même saveur. D'ailleurs, heureusement qu'Anna s'est mise aux fourneaux, sinon, je dilapiderai notre argent en plats à emporter ! Et je mange des salades. Oui, madame, des salades ! J'ai l'impression d'être un lapin, mais c'est la nouvelle lubie de notre fille. Il faut manger sainement. Mon dieu, on dirait toi en plus jeune. Je trouve ça charmant et ça me fend le cœur, tout à la fois. Parfois, je pense encore que tu es là. Mais non, ce n'est qu'une ombre, un ressenti. Je déteste dormir sans toi, aussi, tu sais. Je ne sais pas quoi faire de mes bras. Pourquoi as-tu dû partir avant moi ?
Emma caressa à nouveau la stèle, avant d'être tirée de sa tristesse par son téléphone. Elle regarda qui appelait et vit qu'il s'agissait d'Henri. Elle décrocha.
- Salut gamin. Ça va ?
- Et tu comptais m'annoncer la bonne nouvelle un jour ?
- Oui, juste après elle.
- Oh, tu es au cimetière ?
- Oui.
- Alors, je te rappelle ce soir. Passe-lui le bonjour. Je t'aime.
- Ce sera fait mon grand.
Elle raccrocha et sourit à la stèle.
- Tu as tout entendu, de toute façon. Tu ne me félicites pas ? C'est mesquin, chérie…
Elle vit un gros flocon se poser sur son nez. Elle rigola.
- D'accord, merci Regina ! Je dois partir. Je t'aime, je reviens vite.
Après un dernier baiser volant, elle sortit vers les rues de Storybrook. Elle savait maintenant ce qu'éprouvait sa femme, alors qu'elle était mairesse de la ville. Elle avait l'impression que l'ancienne reine était à ses côtés, de cette façon. Les habitants s'arrêtèrent pour la féliciter de sa victoire. Ruby lui servit pour l'occasion un triple chocolat chaud, avec de la cannelle. Elle s'accouda au comptoir, taquinant l'ancienne shériff.
- Alors, maintenant que tu commences une nouvelle vie professionnelle, il ne reste plus qu'à te caser.
Le regard perdu et dur qui lui fit face la fit frémir.
- Pardon, c'est beaucoup trop tôt, j'ai merdé. Désolée. Parfois, je parle avant de réfléchir.
- J'ai l'habitude. Mais pour répondre à ta question. Je ne souhaite pas rencontrer quelqu'un d'autre. Je veux lui être fidèle.
- Mais tu ne vas pas devenir nonne, quand même ?
- Je doute qu'il me reste encore de nombreuses années à vivre. Peut-être dix ans ? Mais le sort de réciprocité est passé par là pour moi aussi. Je ne ferai pas de vieux os, Ruby, alors je vais me concentrer sur mes enfants, mon boulot, et mes amis. Je trouve ce programme pas mal du tout. Ne m'en demande pas plus.
- C'est triste, mais je te comprends. J'espère que l'on pourra faire les quatre cents coups à la retraite, tout de même, ce ne sera pas pareil sinon.
Le mince sourire d'Emma ne laissait guère d'espoir à la louve. Cette dernière prit la main de son amie, et se tut, profitant de ce moment de répit.
- Nous t'aimons tous, ici, Emma. Merci d'exister.
- Tu deviens sentimentale avec les années. Fais gaffe, tu vas avoir des rides !
- J'en ai, figure-toi !
- Pareillement.
Elles rirent un peu, devant la marche inexorable du temps. Les jumeaux revinrent de l'école et entrèrent dans le restaurant.
- Maman ! Tu es maire ! c'est trop cool !
- Coucou les jumeaux. Et oui, pari réussi pour votre vieille mère.
- Alors ce soir, je fais un gâteau pour fêter ça. Tu viens aussi, tata Ruby ?
- Bien sûr, Anna, avec plaisir.
- Allez, on rentre, ça va pas se faire tout seul.
Emma pénétra dans le manoir avec ses deux enfants, et une bonne odeur de tarte aux pommes envahirent leurs nez. Ils se précipitèrent tel un seul homme dans la cuisine, pour découvrir Henri devant le four. Les jumeaux laissèrent éclater leur joie, de revoir si rapidement leur frère, tandis qu'Emma restait en retrait, songeuse. L'espace d'un instant, elle avait espéré retrouver sa femme. Elle secoua la tête, face à sa propre bêtise. Elle contempla leurs enfants, qui se chamaillaient gentiment, pour savoir qui aurait le privilège de goûter la tarte en premier. Elle les rejoignit et en chipa un morceau.
- Hey, c'est de la triche, maman !
- Non, priorité aux vieux !
- Tu gagnes forcément avec ce genre d'argument…
- Ne sois pas mauvais perdant, Lucas.
Les jumeaux s'installèrent à table, dégustant leur péché mignon. Henri vint enlacer les épaules de sa mère.
- J'ai vu ton expression, quand tu es entrée. Pardon, je ne voulais pas…
- Tu ne vas pas t'excuser pour une tarte, gamin.
Le sourire de l'étudiant mit du baume au cœur de la blonde. Elle fixa alors sa famille, et s'adressa à son âme sœur, heureuse.
- On a bien travaillé, hein, chérie ? Ils sont géniaux. Chiants, mais si attachants. Regarde-les de là où tu es, et attends-moi, mon amour. Nous serons un jour réunies à nouveau. Je t'aime.
Elle se laissa encore flotter quelques instants, puis rejoignit les siens. Elle admira sa famille, une ombre au cœur, mais l'âme en paix.
FIN
Bonjour, merci à tous de m'avoir suivi dans cette aventure, qui s'est étalée sur onze mois. Je ne pensais pas arriver aussi loin. Restez connectés, car de nouvelles fictions arriveront, après Arracht. Merci beaucoup pour vos retours, encouragements, qui m'ont sonné envie de continuer, et d'étoffer cette histoire. À très bientôt !
