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Chapitre 16 : Rassembler ses forces
Kyouya appuya sa joue contre les cheveux de Ginga. Ses mains, posées à plat sur son dos, le plaquèrent un peu plus contre lui. Le bras de Ginga descendit jusqu'à sa taille. Son visage se cala dans le creux formé par le cou et l'épaule de Kyouya. Il soupira longuement. Kyouya percevait son souffle, ainsi que la texture de ses cheveux et de sa peau contre la sienne. Il percevait, à travers leurs vêtements, sa chaleur et la tension qui émanaient de son corps. Les circonstances l'empêchaient de s'en troubler ou de le savourer. Il y prêtait toute son attention possible, essayant de graver chaque détail dans sa chair et son esprit car, dès qu'ils se lâcheraient, ce serait terminé.
Tout serait terminé.
Ginga semblait aussi peu enclin à le laisser partir. À moins que ce ne soit le choc ? Il venait de perdre le peu qu'il lui restait. Même s'ils s'étaient rapprochés au cours des derniers mois, même s'il avait baissé ses barrières pour ouvrir son cœur aux autres, Kyouya savait que ça n'avait rien de comparable avec une vraie famille. Il n'avait pas apprécié Ryuusei – il lui en avait même voulu de faire traverser toutes ces épreuves à Ginga – mais son opinion n'avait aucune importance. Seuls les sentiments de Ginga comptaient, et il venait de perdre son père qu'il aimait.
Les doigts de Ginga se replièrent dans son dos, s'enfonçant dans sa chair puis s'agrippant au tissu de son t-shirt. Son autre bras se resserra autour de sa taille. Kyouya avait sa réponse. Ginga désirait rester à ses côtés. Dans d'autres circonstances, il en aurait été heureux. Aujourd'hui, il n'en éprouvait que de la tristesse – presque de la nostalgie. Leur monde avait tant changé en une poignée de minutes qu'il avait l'impression que davantage de temps avait passé.
Dès qu'on se lâchera, ce sera terminé.
Ils se lanceraient à l'assaut de Daidouji et le temps reprendrait son cours. Le futur ne lui avait jamais semblé aussi indistinct qu'en cet instant. Ginga venait de perdre sa seule famille, et une voix égoïste murmurait au fond de l'esprit de Kyouya, lui demandant ce qu'il adviendrait de son rouquin maintenant que son tuteur légal était mort, lui demandant si ça signifiait qu'il allait le perdre, qu'on allait le lui arracher.
Il s'efforçait de l'ignorer. Ce n'était pas le moment et il n'avait aucune réponse à apporter.
Quelques secondes de plus... supplia-t-il silencieusement.
Kyouya ferma les yeux et respira profondément.
Ginga veut qu'on attaque Daidouji maintenant, se rappela-t-il avec fermeté.
C'était compréhensible. Ils n'avaient plus le loisir d'attendre. Daidouji venait de donner raison à Kyouya, malheureusement. Il pouvait leur faire subir le sort qu'il voulait, quand il le voulait. Il avait épargné Ginga cette fois, mais pour combien de temps encore ? Et s'il s'attaquait à lui ensuite ? Et s'il décidait de s'attaquer à ses amis pour le tourmenter ?
Ils n'avaient pas le loisir d'attendre.
Arrête de perdre ton temps.
Kyouya relâcha la pression qu'il exerçait sur Ginga. Il glissa ses paumes sur ses omoplates, puis sur ses épaules. Il se redressa et s'écarta légèrement de lui, sans le lâcher. Il le regarda. Ses yeux miel étaient tristes. Endeuillés.
- Tu veux qu'on aille chercher tes amis ?
Les épaules de Ginga se raidirent. Ses sourcils se froncèrent. Avait-il oublié le plan ou rechignait-il à leur faire courir plus de risques ?
- C'est la meilleure solution, lui rappela Kyouya.
Ginga le fixa avant d'acquiescer.
- D'accord.
Kyouya le lâcha à contrecœur. Il recula de quelques pas. Ce n'était pas grande chose – quelques dizaines de centimètres tout au plus – mais cela lui sembla énorme. Presque infranchissable.
Ginga serra ses bras autour de lui, comme s'il avait soudainement froid. Kyouya se força à rester sur place. Il l'invita à le suivre d'un signe de tête, avant de lui tourner le dos et de commencer à s'éloigner. Il entendit ses pas résonner derrière lui.
Maintenant qu'il faisait de nouveau attention à son environnement, Kyouya se rendait compte que, effectivement, quelques badauds les toisaient avec désapprobation – la plupart les ignorait très poliment. Il émit un reniflement agacé. Ils ne pouvaient pas se préoccuper de l'immeuble qui brûlait devant eux plutôt que s'indigner parce que deux personnes se prenaient dans les bras en public ?
S'il n'avait pas été aussi inquiet au sujet de Ginga, il ne se serait sans doute pas donné en spectacle de la sorte – ou il en aurait été gêné, du moins.
Kyouya attendit qu'ils aient bifurqué dans une rue moins passante pour ralentir au niveau de Ginga et s'arrêter.
- Tu sais où on peut les trouver ?
- Pas vraiment... Nous nous retrouvons à l'école ou au parc. Je ne sais pas où ils habitent.
La phrase de Ginga était parfaitement cohérente, ses mots s'enchaînaient avec naturel et fluidité, mais Kyouya ne put s'empêcher de se tendre. Sa voix était trop calme. Atone et détachée, elle était dépourvue de la plus petite trace de sentiment. Ginga devait être en état de choc. Ce n'était pas la première fois que Kyouya le supposait mais, étant donné les circonstances, c'était une réaction plus que logique.
Ce n'était peut-être pas le meilleur moment pour se lancer à l'attaque.
Sauf qu'on ne peut pas attendre.
Daidouji ne leur laisserait aucun répit. S'ils attendaient que Ginga aille mieux – ce qui prendrait plus qu'une poignée de jours – qui savait à quelles autres agressions ils s'exposaient ?
Surtout que Daidouji ne serait pas leur seul problème s'ils décidaient d'attendre...
Nous devons nous dépêcher, se rappela Kyouya, repoussant toutes les pensées qui voulaient lui montrer à quel point le futur était devenu incertain, que Ginga n'était peut-être plus à ses côtés pour longtemps.
- Tu n'as aucune idée ? insista-t-il.
- Madoka a dit que son... père tient une boutique d'électroniques. Je crois que ça s'appelle le B-Pit. Mais on n'a pas le temps de quadriller la ville.
- On n'a pas besoin de quadriller la ville. On a juste à...
Kyouya porta la main à sa hanche et jura intérieurement. Pressé comme il l'avait été en quittant sa maison, il n'avait pas pensé à prendre sa veste. Son téléphone vivait dans l'une de ses poches depuis que Kakeru était revenu des États-Unis. Son petit frère pouvait maintenant l'embêter en personne. Ils n'avaient plus besoin d'appareils interposés.
- On fait un saut chez moi.
Kyouya tourna les talons et revint sur leurs pas. Remarquant que Ginga ne le suivait pas, il s'arrêta et se tourna à demi.
- Je sais que tu veux régler cette histoire au plus vite mais nous n'avons aucune chance si on ne désactive pas les caméras de surveillance.
Ginga hocha la tête. Il avait perdu quelques couleurs. Ses lèvres étaient blanches. Le contrecoup commençait à se faire sentir.
Il s'efforça de faire un pas dans sa direction. Kyouya faillit le rejoindre tant il lui semblait fragile. Il n'en fit rien, respectant ses efforts et sa dignité. Ginga le rejoignit. Il s'arrêta à ses côtés, souffla, puis se redressa. Une nouvelle ombre se tapissait dans ses yeux miel, s'ajoutant aux anciennes, mais ils avaient retrouvé leur vivacité. Quelque chose se tordit en Kyouya. Ce n'était pas normal de prendre autant sur soi.
Lorsque Ginga s'effondrerait – et ça arriverait un jour, il ne se faisait aucune illusion – ce serait violent. À la hauteur des efforts qu'il fournissait pour tenir debout aujourd'hui et de tout ce qu'il avait encaissé silencieusement depuis la destruction de son village natal.
- Allons-y.
Kyouya opina puis reprit sa route. Ginga avança à ses côtés. Ils passèrent devant l'immeuble incendié. Le vert ne put résister à l'envie de jeter un coup d'œil à Ginga. Le rouquin regardait droit devant lui, la mâchoire serrée, l'air décidé.
Kyouya aussi reporta son attention devant lui.
Ils quittèrent cette rue d'un pas décidé, mais sans se précipiter pour ne pas attirer pas les regards. Ils laissèrent la fumée derrière eux. Tandis qu'ils naviguaient de rue en rue, se rapprochant de leur destination, Ginga ne jeta pas un regard en arrière. Pas une seule fois. Kyouya s'efforçait de faire preuve de la même détermination, mais chacun de leurs pas augmentait son appréhension. Il ne craignait pas les dangers auxquels ils feraient face. Il se méfiait, se demandait comment les surmonter, mais il n'en avait pas peur. Le problème était ailleurs.
Chaque pas les rapprochait de leur séparation, cet événement qu'il redoutait et cherchait à éviter depuis leur rencontre.
Les deux adolescents atteignirent la rue de Kyouya. Il lui semblait que le trajet avait pris moins de temps que lorsqu'il avait couru pour rejoindre Ginga.
Ils furent bientôt sur le trottoir devant sa maison. Kyouya s'arrêta, hésitant. Sa veste, et par conséquent son téléphone, se trouvait dans l'entrée. S'il allait la chercher, sa famille s'en apercevrait forcément et il leur devrait quelques comptes. Il ne pouvait pas leur parler des projets de Ginga, donc il ne pourrait leur donner aucune raison valable pour repartir immédiatement. Ils le retiendraient.
Parce qu'il avait une famille qui tenait à lui, lui.
Kyouya fit signe à Ginga de le suivre. Ils franchirent le portail puis contournèrent la maison jusqu'à se retrouver sous la fenêtre de la chambre de Kyouya. Un petit changement de plan, mais le résultat serait le même.
Il escalada la façade, avec bien moins d'aisance que Ginga, il devait le reconnaître. Le rouquin devait penser la même chose parce que la manière dont il se positionnait par rapport à lui donnait l'impression qu'il s'apprêtait à le rattraper dès qu'il en aurait besoin.
Ce constat ne fit pas grogner Kyouya. Il ne l'incita même pas à lever les yeux au ciel. Il se contenta de rejoindre sa fenêtre. Il l'ouvrit et se glissa à l'intérieur de sa chambre. Il se dirigea directement vers son bureau. Il ouvrit son ordinateur, cliqua sur l'icône du moteur de recherche puis tapa le nom de la ville et de la boutique. Le premier essai fut le bon. Le B-Pit se situait au nord-est du centre-ville, à l'angle de deux rues, à l'écart des autres commerces. Kyouya mémorisa son adresse. Il se redressa et se retourna. Il constata avec surprise que Ginga observait soigneusement sa chambre, comme s'il désirait en graver les détails dans sa mémoire.
Lui aussi y pense.
- Tu pourras dormir ici, ce soir.
Ginga arrêta son regard sur lui.
- Tu crois ?
Kyouya opina.
- Ça ne dérangera pas mes parents. Ils comprendront.
Ses parents les laisseront faire, pour un soir, puis ils seraient forcés d'agir correctement, et alors Ginga et lui...
Mais ce n'était pas le moment d'y penser.
- D'accord, soupira le rouquin.
La première émotion qu'il laissait sa voix exprimer depuis l'incendie. Kyouya n'arrivait pas vraiment à la déchiffrer mais ça n'en restait pas moins un changement.
Il ne saurait dire si c'était positif ou négatif par contre.
- J'ai trouvé le B-Pit.
- Allons-y alors.
Malgré la proposition de Kyouya, avant de sortir, Ginga observa une dernière fois la pièce, comme s'il risquait de ne jamais y remettre les pieds. Le cœur de Kyouya se comprima dans sa poitrine.
Le rouquin se dirigea vers la fenêtre et sortit. Kyouya l'imita. Il referma tant bien que mal la fenêtre derrière lui, avant de le rejoindre en bas. Ils se firent face pendant quelques instants. Ginga opina et Kyouya se mit en route. Ils quittèrent la propriété des Tategami puis remontèrent la rue. Le B-Pit se trouvait de l'autre côté de la ville. Le plus rapide serait de passer encore une fois dans le quartier de Ginga mais Kyouya s'y refusait. Déjà que la fumée planait au-dessus de la ville, comme un rappel silencieux de ce que Ginga avait perdu, Kyouya ne voulait pas lui imposer plus.
Même si l'événement était certainement ancré à son esprit, qu'il était une blessure impossible à ignorer.
Le détour choisi par Kyouya ajouta quelques minutes à leur trajet mais le tranquillisa tant qu'il considérait qu'il avait fait le bon choix.
Les quartiers qu'ils traversèrent étaient calmes et peu peuplés. Ils purent avancer d'un bon pas sans craindre d'attirer l'attention. Kyouya menait la marche, connaissant leur destination. Il leur fallut une vingtaine de minutes pour la rejoindre. La boutique se trouvait à l'angle de deux rues, ce qui lui donnait une allure particulière. Son nom était inscrit en majuscules romaines sur son enseigne.
- C'est donc là, souffla Ginga.
À travers les vitrines, ils voyaient toutes sortes de pièces détachées d'appareils électroniques, et, dans le magasin lui-même, de nombreux présentoirs.
Kyouya tendit la main vers la porte et l'ouvrit. Une clochette annonça leur arrivée. Ginga le suivit de près. Ils avancèrent dans l'allée formées par les étals. Kyouya s'aperçut que les marchandises, en plus d'être protégées, étaient soigneusement classées et étiquetées.
Alors qu'ils se rapprochaient du comptoir où se trouvait la caisse, une porte s'ouvrit au fond de la boutique, laissant paraître un homme d'une quarantaine d'années. Kyouya adressa un bref regard à Ginga. Il lui suffit pour se rendre compte que compter sur son intervention serait le meilleur moyen de conduire au désastre. Il n'avait pas l'air en état de faire croire quoi que ce soit – même pas à un étranger, c'était dire.
C'était donc à Kyouya de jouer.
Il fit pression au maximum sur son agacement pour ne laisser d'une légère impartialité s'exprimer sur ses traits. Il inclina légèrement la tête à l'intention de l'homme.
- Excusez-nous de vous déranger. Nous sommes des camarades de classe de Madoka. Je m'appelle Kyouya Tategami et voici Ginga Hagane. Nous devons parler d'un changement concernant nos projets d'aujourd'hui et de samedi.
Kyouya pouvait sentir le regard de Ginga fixé sur lui et l'effarement qu'il exprimait. Il lutta contre l'envie de se tourner et de lui grogner dessus. Ça gâcherait son effet.
- Un projet ?
- Nous avions prévu de nous réunir samedi matin avec deux autres camarades de classe, mais ce n'est plus possible finalement. Nous nous demandions si ce serait possible de le décaler à aujourd'hui.
Le terme camarade de classe lui déplaisait, mais il lui faisait moins horreur que celui d'amis.
- Un projet ? répéta l'adulte.
C'était sûr que, formulé ainsi, ça paraissait louche.
- Discuter de l'école et de ces trucs-là. Nous promener.
Que des choses qu'ils pouvaient faire à n'importe quel moment...
Le regard de Kyouya glissa vers Ginga, qui le fixait avec des yeux ronds, comme s'il n'osait croire à la scène qui se déroulait devant lui. Ça ne l'agaça ni ne l'amusa. Ça le laissait simplement... triste. Et il était certain que ça se voyait sur son visage.
Il n'était pas aussi doué sur Ginga pour cacher ses émotions.
- Ginga... va quitter la ville plus vite que prévu. On espérait se réunir. Pour lui.
Kyouya reporta son attention sur l'adulte. Un éclair de compréhension avait illuminé son visage.
- Bien sûr. Je vais chercher Madoka.
Le quarantenaire leur tourna le dos et disparut derrière une porte différente de celle de laquelle il était sorti. Elle conduisait sans doute aux espaces habités, tandis que l'autre devait mener à la réserve.
Kyouya se tourna vers Ginga, qui l'observait comme s'il était un parfait inconnu. Il croisa les bras et releva la tête avec défi, sautant sur cette occasion de reprendre leurs interactions habituelles.
- Quoi ?
- Tu peux parler comme ça ?
- Évidemment ! Tu crois quoi ? Que je suis un sauvage ?
Kyouya avait reçu une éducation parfaite. Il savait exactement avec quel degré de politesse il devait s'adresser à telle ou telle personne (1). Ce n'était pas parce qu'il n'en tenait pas compte la plupart du temps qu'il en était incapable. Pouvoir et vouloir étaient vraiment différents dans son vocabulaire.
- Non, bien sûr que non, c'est juste que tu es... et que c'est...
Kyouya fit claquer sa langue contre son palais.
- Tu es toujours très intelligible.
Un sourire tressauta sur les lèvres de Ginga. Kyouya se sentit fier. Il avait compris son allusion à cette fois où il lui avait rendu visite, sans s'annoncer, et où il l'avait vu dans son "pyjama" – sa réaction, très flatteuse, avait excusé tout le reste.
L'expression de Ginga se figea puis se décomposa. Ses yeux miel se chargèrent de culpabilité. Kyouya gémit intérieurement.
Ne prends pas ça comme ça.
Il ne pouvait pas s'en vouloir de ressentir quelques instants de joie, pas vrai ? Il culpabilisait déjà tant, en permanence. Il avait déjà assez souffert.
Des pas de plus en plus proches obligèrent Kyouya à détacher son attention de Ginga. La porte s'ouvrit. L'adulte puis Madoka les rejoignirent. Ses grands yeux bleus étaient écarquillés et l'inquiétude marquait toute son expression.
- Mon papa m'a dit... C'est vrai que Ginga... ?
- Nous pensions rejoindre Benkei et Kenta, l'interrompit Kyouya, ne voulant pas qu'elle en dise trop. Et tout vous expliquer en une fois. Est-ce que tu viens ?
Madoka leva la tête vers son père qui hocha la tête. L'adolescente fit le tour du comptoir et les rejoignit dans l'espace boutique.
- Au revoir, déclara Kyouya avant de se diriger vers la porte.
En se retournant, il vit que Madoka le fixait, éberluée. Il ne put s'empêcher de rouler des yeux cette fois.
Tous les trois quittèrent la boutique.
- Tu sais où sont Benkei et Kenta ? demanda sèchement Kyouya.
Il en avait assez de la politesse.
- Eh bien... ils sont peut-être au parc. Ou dans un fast-food.
Kyouya haussa un sourcil.
- Ensemble ?
Ginga lui avait bien dit qu'ils étaient devenus amis, mais de là à être aussi sûre qu'ils étaient ensemble maintenant, il y avait un pas.
Madoka acquiesça.
- Ils passent leurs après-midi ensemble. Benkei donne des cours de self-defense à Kenta.
Il aurait tout entendu.
- Le parc où on s'est réunis ? demanda Kyouya, décidant que cette situation ne méritait pas de commentaires de sa part.
- Oui.
Au moins, il savait où c'était et ce parc ne se trouvait pas à l'autre bout de la ville. Il les éloignait quelque peu du repaire de Daidouji, mais moins que sa maison.
- Allons-y, soupira-t-il.
Kyouya se remit en marche. Au bout de quelques mètres, il s'efforça de ralentir la cadence. Madoka n'avançait pas aussi vite que Ginga et lui. Il grogna, agacé, mais n'en fit pas la remarque intelligiblement. Ça ne servirait à rien. La condition physique de Madoka semblait nulle. Si Kyouya continuait d'avancer à leur rythme habituel, ça l'épuiserait et elle ne leur serait plus d'aucune utilité.
Lorsqu'ils atteignirent le parc, le crépuscule avait bien envahi le ciel et était sur le point de céder sa place à la nuit. Kyouya espérait que Benkei et Kenta étaient toujours là. Il ne supportait pas la perspective d'avoir fait tout ce chemin pour rien.
De plus, comme Ginga l'avait fait remarquer, ils n'avaient pas le temps de quadriller la ville en détail.
Au moins, ils avaient Madoka. C'était le plus important pour le bon déroulement de leur plan.
- Je t'ai pas entendu ! cria la voix de Benkei.
Apparemment, je me suis inquiété pour rien.
Pas inquiété, se corrigea-t-il. L'inquiétude, c'était cette impression sourde qu'il avait à propos de la vie future de Ginga et leur séparation imminente. Ça, ça l'aurait seulement embêté. Et agacé.
- Motivation ! Motivation ! MOTIVATION !
Kyouya fut le premier à atteindre le coin du parc où le duo s'époumonait. C'était une zone entourée d'arbres, légèrement à l'écart des jeux pour enfants. Kenta se tenait face à Benkei – enfin, autant en face qu'ils le pouvaient vu leur différence de gabarit. Tous deux avaient les sourcils froncés.
- Benkei.
L'interpellé se redressa vivement, se mettant presque au garde-à-vous. Les yeux de Kenta s'écarquillèrent avant de se reporter sur Kyouya.
- Kyouya-san ? Qu'est-ce que tu fais là ?
- Il y a aussi Ginga et Madoka ! lui fit remarquer l'enfant.
Ginga se posta à la droite de Kyouya. Il était proche. Ils ne se touchaient pas tout à fait, mais Kyouya percevait sa chaleur.
Madoka s'était légèrement décalée, se trouvant entre Ginga et le duo, mais plus près du rouquin. Elle le dévisageait avec inquiétude. Et elle ne savait même pas encore ce qui était arrivé.
Kyouya espérait qu'elle n'allait pas se mettre à pleurer. Ils n'avaient pas le temps pour ça.
- C'est vrai ce que mon papa a dit ? Ginga va partir ?
Benkei et Kenta poussèrent des exclamations de surprise.
Kyouya reporta son regard sur le rouquin, se demandant s'il allait s'expliquer ou s'il préférerait que Kyouya s'en charge. Ginga prit une profonde inspiration et balaya ses amis du regard. Évidemment qu'il le ferait lui-même. Il assumait entièrement ses responsabilités.
Un peu trop, parfois.
- Daidouji a bougé plus vite que prévu. Il... Ce soir, il a attaqué l'immeuble où Père et moi vivons.
Le regard miel s'assombrit.
- Vivions, se corrigea-t-il dans un souffle si bas que Kyouya était certain d'être le seul à l'avoir entendu.
- Comment ça "attaqué" ? s'inquiéta Kenta.
Kyouya se tendit. Pourquoi demandait-il des précisions ? Ne lisait-il pas les réponses sur le visage de Ginga ?
- Il y a eu un incendie, reprit le rouquin, adoptant une nouvelle fois cette voix détachée. Je n'ai aucune preuve mais je sais que c'est lui le coupable.
- Mais tu vas bien... et ton papa ?
- Il n'a pas pu sortir.
- Quoi ?
- Mais c'est... horrible...
Kenta et Madoka se mirent à pleurer. Kyouya s'en indignait intérieurement. Ginga prenait sur lui alors que ça le concernait directement. Pourquoi ne pouvaient-ils pas prendre exemple sur lui ? Ne serait-ce que par respect pour ses efforts, ils pourraient se retenir jusqu'à retourner chez eux – ou, au moins, jusqu'à ce que leurs routes se séparent.
- Il faut que nous attaquions Daidouji maintenant. Ça ne peut plus attendre.
Kenta s'essuya les yeux.
- Je comprends que tu veuilles te venger mais... Il vaut mieux attendre, non ?
- Un plan pareil ne peut pas être précipité, acquiesça Madoka.
- Vous ne comprenez rien à rien !
L'intervention et le ton sec de Kyouya eurent l'effet escompté : l'attention générale délaissa Ginga pour se reporter sur lui. Les épaules du rouquin s'affaissèrent légèrement et il laissa échapper un soupir. Cette pause lui donnait le temps de souffler.
- Ginga a raison : on est à court de temps. Qui dit que Daidouji ne va pas s'attaquer à lui après ? Ou à vous ?
Ou à Kakeru ?
Benkei opina lentement. Il comprenait le problème, mais les deux autres ne paraissaient pas convaincus.
- Ce serait trop risqué, même pour un type comme Daidouji, d'enchaîner aussi vite.
Ils le sous-estimaient. Ils savaient qu'il avait rasé un village et tué tous ses habitants, mais ils étaient incapables de comprendre le danger qu'il représentait. Ça ne servait à rien d'argumenter là-dessus.
Alors Kyouya utilisa le seul argument qui pouvait changer les choses, celui auquel il évitait de penser clairement depuis qu'il avait rejoint Ginga devant son immeuble – même s'il le sentait rôder dans son esprit.
- Ginga est mineur. Son père est mort et il ne lui reste aucune famille. Il ne pourra pas rester ici, avec nous.
Benkei, Kenta et Madoka affichèrent un air choqué. Les larmes du duo cessèrent de couler. Ils n'avaient pas compris toutes les implications de l'incendie et de la mort du père de Ginga. Ils reportèrent leur attention sur Ginga qui leur sourit.
Le cœur de Kyouya se fissura un peu plus.
- C'est notre dernière chance, confirma Ginga. Il n'y en aura pas d'autre.
Fin du chapitre 16
(1) Le japonais se décline en de nombreux degrés de politesse (bien plus que le tu et le vous français) selon la relation hiérarchique (un employeur ne va pas s'adresser à son employé comme ce dernier s'adresse à lui) et le degré d'intimité entre les personnes (inconnu, collègue/camarade de classe, ami, famille, famille proche).
Note : On s'approche de la fin. Il reste trois chapitres et un épilogue.
