Disclaimer : MFB ne m'appartient pas.


Chapitre 17 : Dur et inflexible


Le groupe traversa la ville en silence. Kyouya marchait tout naturellement à côté de Ginga, claquant son allure à la sienne. Ils avançaient d'un pas tranquille mais assuré. Ginga s'était de nouveau enveloppé dans son rôle de vengeur. Son visage et son regard étaient déterminés, durs, mais il ne portait pas son masque – ce qui était mieux, du point de vue de Kyouya, même si certains penseraient le contraire. Chacun de leurs pas le rapprochait de son objectif, mais il n'accéléra pas. Il ne se laissait pas gagner par l'impatience. Il ne laissait ni la tristesse ni la douleur obscurcir son jugement.

Il y avait quelque chose de dur et d'inflexible dans son attitude et sa détermination. Comme l'acier dont il portait le nom.

Ils finirent par atteindre le repaire de Daidouji. Il avait toujours l'apparence d'un QG d'anime – une grande tour à la façade hérissée de pics – mais Kyouya savait à quoi s'attendre désormais. Il ne se laisserait pas déstabiliser, et il ne baisserait pas sa garde.

Ginga et lui marchèrent résolument vers la porte pendant que leurs trois accompagnateurs se figeaient, regardant la tour avec des airs éberlués. Alors que Kyouya se demandait s'il devrait leur grogner dessus pour les faire avancer, Benkei se reprit et se lança sur leurs traces. Puis ce fut au tour de Kenta et de Madoka.

Kyouya reporta son attention devant lui. Ginga actionna la poignée de la porte d'entrée et poussa le battant. Celui-ci ne montra aucune résistance.

Le petit groupe entra dans le hall. Leurs semelles martelaient le carrelage et l'écho de leurs pas se répercutaient dans l'espace désert, tonnant dans le silence. Il n'y avait personne, ce qui rappelait à Kyouya leur première visite de manière dérangeante, même si l'ambiance était sensiblement différente. Malgré l'ajout de trois personnes à leur expédition, tout était plus calme. Un silence de mort planait. Kyouya se mit en alerte. Ils étaient en territoire ennemi. Il ne pouvait pas baisser la garde... surtout vu où ça les avait conduit la dernière fois.

- C'est sinistre, commenta Benkei.

Un grésillement capta l'oreille de Kyouya. Il se tendit. Il le reconnaissait.

Déjà ?

Ils n'avaient pas pénétré dans ce qu'il considérait comme la tour. Il n'était pas naïf au point d'imaginer que cet espace n'était pas surveillé. Il supposait seulement que l'ensemble du système de surveillance ne s'étendait pas jusqu'ici.

- N'est-ce pas impoli de critiquer les affaires des autres, surtout quand on les touche sans y avoir été invités ?

Benkei, Kenta et Madoka sursautèrent. Ils se mirent à jeter des coups d'œil frénétiques autour d'eux. Kyouya vit les épaules de Ginga se crisper et son regard s'assombrir. Il eut l'impression de s'affaisser intérieurement.

Le seul moyen de le libérer est de mettre un terme à cette histoire de vengeance, et la seule façon d'y parvenir est de l'accomplir.

Il se tourna vers Madoka.

- Tu peux t'en occuper ?

La jeune fille le regarda en clignant des yeux. Kyouya laissa échapper un grognement. Elle avait oublié la raison de sa venue ou quoi ?

- Les caméras ! lui rappela-t-il avec agacement.

- Oh ? Oui, bien sûr.

Madoka se mit à fureter dans la pièce, à la recherche de Kyouya ne savait quoi. Il retint à grand peine un soupir. Elle n'était vraiment pas dégourdie. Et après, elle osait s'étonner que Ginga n'accepte pas son aide avec enthousiasme. C'était à se demander comment quelqu'un comme lui pouvait fréquenter des gens aussi naïfs, aussi aveugles sur les réalités du monde, sans avoir envie de les étrangler.

(Vu la vie qu'il menait, et le peu d'épreuves qu'il avait dû traverser, Kyouya se rapprochait sans doute plus d'eux que de Ginga, mais il refusait d'y penser.)

- Que vois-je, que vois-je. Mon cher Ginga, tu m'as apporté d'autres amis. Quelle étonnante surprise – presque aussi succulente que mon jus d'orange. L'accident de ce Kakeru Tategami était un message trop subtil ? Je te l'ai expliqué pourtant... Enfin, mon messager te l'a expliqué. D'ailleurs, tu me l'as rendu en un bien triste état. Je me demande s'il pourra de nouveau servir à quelque chose...

Le sang de Kyouya bourdonnait à ses oreilles. Il serrait et desserrait les poings convulsivement. Comment ce type osait prononcer le nom de son frère ? Pire encore. Comment il pouvait se vanter de l'avoir attaqué ?

La tempête qu'il avait eu tant de mal à maîtriser explosa de nouveau en lui, se libérant de la cage où il avait tenté de l'emprisonner.

- Il est arrivé quoi à Kakeru ? s'inquiéta Benkei.

- Rien, grogna Kyouya.

- Parce que je me suis montré clément. Un peu trop d'ailleurs.

Le ton était incontestablement moqueur. Il n'exprimait pas le moindre regret, non que ça aurait changé quoi que ce soit pour Kyouya. S'en prendre à Kakeru était la limite à ne pas franchir. Il allait le lui faire payer. Il...

La main de Ginga se referma sur son poignet. Kyouya se tourna vers lui. Le rouquin ne le regardait pas : il continuait de fixer ce qui se trouvait droit devant lui. Mais son épaule était en contact avec le bras de Kyouya, lui apportant un soutien silencieux.

Alors qu'il venait de tout perdre, une fois de plus.

Alors que c'était lui qui avait besoin de soutien.

Je suis censé être là pour lui.

C'était ce qu'il n'avait cessé de se dire depuis le début de cette histoire : il était là pour épauler Ginga, pour l'assister. Et voilà que le rouquin l'épaulait lui.

Kyouya montra les dents. Il se montrait trop faible. Kakeru avait été visé, mais il s'en était sorti sans blessure. Ginga avait perdu son village natal – le lieu et les personnes qui l'avaient vu grandir – ainsi que son père. Cette vengeance lui appartenait. Le rôle de Kyouya était seulement de le soutenir jusqu'à son accomplissement.

Il s'efforça de détendre ses muscles et de dominer sa colère, un exercice difficile car il s'y adonnait rarement. Il préférait la laisser exploser à la moindre contrariété. Il trouvait que c'était plus sain.

Il colla son bras contre celui de Ginga, s'abreuvant de sa chaleur. Les battements furieux de son cœur s'apaisèrent. Sa colère se soumettait, comme si cela la rassasiait autant que la liberté.

Qu'est-ce qu'il allait devenir une fois que Ginga serait parti ?

Kyouya repoussa cette pensée. Il s'en préoccuperait une fois que ça arriverait. Ça ne servait à rien de se perdre en conjectures, surtout maintenant.

Concentre-toi sur le présent. Nous n'avons pas le droit à l'erreur.

- Que vais-je bien pouvoir trouver sur vos trois nouveaux amis ?

- Ce ne sont pas mes amis, grommela Kyouya.

Il n'aimait pas ce terme, qui sous-entendait une relation d'égalité. Il croyait en une hiérarchie claire et nette.

À part avec Ginga.

- Ginga non plus ne doit pas les considérer comme ses amis, lui répondit Daidouji, le hérissant – ce commentaire n'était adressé à personne d'autre qu'à lui-même. Sinon, il aurait davantage de scrupules à les emmener se faire sacrifier. Pas vrai, mon cher Ginga Hagane.

Il n'est pas à toi, gronda intérieurement Kyouya.

Ginga se tendit contre lui. Kyouya en fut légèrement confus – le "mon cher", la première fois, n'avait pas semblé le déranger – puis il se rendit compte de la différence. Daidouji l'avait appelé par son nom de famille. L'enfoiré avait fait exprès. Il rappelait à Ginga qu'il était le dernier à porter encore ce nom, qu'il ne le reliait plus à personne... et Ginga l'avait compris immédiatement.

Sa main se serra autour du poignet de Kyouya. Le vert retint une grimace. Ginga était beaucoup plus fort qu'il n'en avait l'air.

- Je suis connectée ! s'exclama Madoka.

Ils se tournèrent tous vers elle. Elle s'était glissée derrière la réception. Son ordinateur était déplié sur le comptoir. Elle suivait des lignes des yeux et se mit à taper à toute vitesse.

Elle semblait savoir ce qu'elle faisait. Étonnant.

- Que crois-tu faire ? Comment si une gamine de ton genre pouv-

Il y eut quelques grésillements puis plus rien. Quel bonheur de ne plus entendre les remarques de Daidouji.

- C'est bon. J'ai pris le contrôle de tous les systèmes.

- Bien joué Madoka ! la félicita Ginga en souriant.

Mais sa prise ne s'était pas desserrée sur le poignet de Kyouya. Même dans cette situation, il parvenait à faire ses sourires de façade. Inquiétant.

- Tu es trop forte, ajouta Kenta, admiratif.

L'adolescente rougit et lissa répétitivement une mèche de ses cheveux.

- Merci.

Kyouya manqua de lever les yeux au ciel mais il n'avait pas de temps à perdre avec ça. Il se tourna vers Ginga.

- Allons-y.

Le rouquin hocha la tête d'un air décidé. Il baissa les yeux, se rendit compte qu'il tenait toujours son poignet, et le lâcha en murmurant des excuses. Kyouya les chassa d'un mouvement d'épaules. Ça n'avait aucune importance.

- Je vous ouvre l'ascenseur.

Le cliquetis frénétique des doigts de Madoka sur les touches de son ordinateur reprirent, puis les portes de l'ascenseur s'ouvrirent dans un chuintement.

Ginga et Kyouya se dirigèrent vers les portes ouvertes. Kyouya eut une hésitation avant d'en franchir le seuil. Il ne connaissait pas Madoka au point de lui faire confiance les yeux fermés. Il ne la connaissait pas du tout.

- Restez-là, ordonna-t-il aux amis de Ginga.

Ginga n'avait pas besoin de se préoccuper d'eux en plus du reste.

Benkei se redressa vivement.

- Bien sûr ! Tu peux compter sur nous Kyouya-san. Nous restons ici pour veiller sur Madoka.

Voilà pourquoi il croyait plus aux relations hiérarchiques qu'amicales. Tout était clair et net. Les ordres donnés étaient suivis, et il n'y avait pas besoin de parlementer pendant des heures. Cela n'empêchait pas l'entente et le respect, mais c'était beaucoup plus simple.

Et ça correspondait à sa vie future.

Kenta opina avec détermination. Il avait gagné en assurance depuis qu'ils se connaissaient, mais il restait un enfant.

- Où vous allez ? demanda Madoka.

- Au dernier étage.

Elle opina sans quitter l'écran des yeux. Kyouya vit le bouton du dernier étage s'allumer avant que les portes ne se ferment.

- Bonne chance !

Ce n'était pas de chance dont ils auraient besoin.

L'ascenseur s'ébranla et s'éleva. Les numéros des étages se succédaient tranquillement, comme s'ils avaient tout le temps du monde. Il faudrait de longues minutes avant qu'ils n'atteignent leur destination.

- Même si Daidouji ne peut plus nous empêcher de le rejoindre, ça ne signifie pas que ce sera facile, déclara Kyouya.

- Je sais.

Daidouji avait forcément du personnel avec lui en permanence – ou, au moins, à portée de voix. Même si leur plan avait réduit drastiquement les risques d'être ralentis, ou tués, ça ne les avait pas fait disparaître.

En parlant de plan...

- Nous n'avons pas eu le temps de faire un plan précis. Est-ce que tu... ?

La main de Ginga se posa sur son épaule, coupant son flot de paroles tout comme ses pensées. Les yeux de Kyouya s'écarquillèrent. Il tourna le visage vers Ginga qui lui souriait – un sourire très triste, mais tout aussi sincère.

- Ne te préoccupe pas de ça.

- Mais...

Tu veux faire cavalier seul finalement ?

Kyouya se pinça les lèvres, retenant ces mots à grand peine. Il n'allait pas geindre comme un gamin capricieux ou gémir comme s'il se faisait abandonner. Il n'allait pas faire ce qu'il n'avait cessé de reprocher mentalement aux amis de Ginga.

Il opina d'un mouvement sec. Le sourire de Ginga s'accentua, mais il était toujours aussi triste.

- Excuse-moi de t'avoir entraîné dans tout ça. C'était égoïste.

Kyouya renifla.

- Je crois bien que j'ai réussi à m'entraîner là-dedans tout seul.

Il réussit l'exploit de faire apparaître une étincelle amusée dans les yeux miel. Le Ginga qu'il avait appris à connaître et dont il recherchait la compagnie était toujours là, tout proche. Kyouya n'avait pas besoin de déployer de grands efforts pour pouvoir le retrouver.

Est-ce que ce sera encore le cas après ?

Et si ce qu'il s'apprête à faire le fait disparaître définitivement ?

Kyouya chassa ces pensées traîtresses. Il s'était engagé et il ne reviendrait pas sur sa parole. C'était trop tard pour hésiter... et c'était la meilleure option. Quel choix s'offrait à Ginga sinon ? S'enfuir et essayer d'échapper au regard de Daidouji ? Ça ne fonctionnerait jamais : il semblait prendre un malin plaisir à le faire souffrir. Trahir les promesses qu'il avait faites aux siens et à lui-même ?

Ginga ne ferait jamais une chose pareille.

Le rouquin n'était pas un lâche. Si on le faisait tomber, il se relevait aussi souvent que nécessaire. Il endurait des souffrances et faisait face à des dangers qui feraient s'effondrer la plupart des gens avec force, détermination et rage. Avec fierté.

C'était pour cette raison que Kyouya...

Il partira, mais libre.

La main de Ginga quitta son épaule. Kyouya la vit hésiter, intrigué, puis se tendre vers sa joue. Les doigts repliés de Ginga frôlaient sa peau, suivant la ligne de sa cicatrice.

- Merci. Pour tout. Tu es toujours là quand on en a besoin.

Le cœur de Kyouya dérapa.

Il ne peut pas savoir. Seul Kakeru et moi connaissons cette histoire – peut-être les parents aussi, je n'en suis pas sûr. Mais aucun d'entre nous ne l'évoquerait devant quiconque.

Ça rendait Kakeru triste, et un peu coupable, ce que Kyouya ne comprenait pas : à quoi servait un grand frère s'il ne protégeait pas son cadet ? Kyouya, lui, en retirait de la fierté. Une fierté qu'il voulait garder pour lui, une qu'il ne comptait partager avec personne : il ne voulait pas entendre les autres déverser sur lui des félicitations vides de sens pour un événement aussi important à ses yeux. C'était pour ça qu'il arborait ses cicatrices avec fierté, n'avait jamais tenté de les dissimuler et ne s'était jamais senti vexé ni rabaissé quand des gens les avaient regardées avec dégoût, voire pitié. Il aimait ses cicatrices. Il en était fier.

Mais Ginga ne pouvait rien savoir de tout ça. C'était forcément une coïncidence.

La main de Ginga quitta sa joue.

- Ce... Tout ce que je fais, je le fais en priorité pour moi, dit Kyouya.

- Tant mieux.

Ce n'était pas ainsi que les autres étaient censés répondre à l'égoïsme. Mais Ginga n'était pas un autre. Il l'acceptait totalement – quelque chose de si rare.

- Je m'en serais voulu de t'avoir forcé à quoi que ce soit.

- Ne sois pas présomptueux. Personne ne peut me force à quoi que ce soit.

- Ne perds jamais ça.

Ce sont des adieux, réalisa Kyouya.

Ses sourcils se froncèrent. Est-ce que Ginga prenait de l'avance ou avait-il prévu quelque chose qu'il avait décidé de ne pas partager avec Kyouya ?

Il n'avait pas intérêt à lui faire un coup pareil.

- N'oublie pas que tu me dois une revanche. Avec toutes tes histoires, je n'ai pas eu le temps de m'entraîner correctement, mais je suis bien décidé à régler mes comptes avec toi.

Même s'il ne pensait pas avoir assez de self-control pour ne pas déraper s'ils se battaient – ils seraient si proches, il y aurait tant de contacts entre eux...

Les yeux de Ginga s'écarquillèrent. Il le dévisagea comme s'il le voyait pour la première fois, puis il sourit, très légèrement, mais sans la moindre trace de tristesse.

Oui. Mon Ginga n'est pas loin.

Le rouquin opina.

- D'accord. Je me tiendrai prêt.

Et, pour tenir cette promesse, il serait obligé de revenir.

Le sourire de Ginga s'effaça. Ses sourcils se froncèrent, créant des plis inquiets sur son front.

- Tu...

- Je me tiendrai avec toi jusqu'à la dernière ligne droite. J'écarterai tous les obstacles de ton chemin pour que tu puisses atteindre ton objectif et je te laisserai t'occuper de Daidouji seul. Je resterai hors de tes pattes.

Je ferai en sorte d'être assez loin pour ne rien voir ni entendre.

Parce que l'idée dérangeait Ginga.

- Merci, soupira-t-il avec soulagement.

Kyouya acquiesça et se remit à regarder droit devant lui. Il leur restait une quinzaine d'étages à parcourir et plus rien à dire. Ils firent donc le reste du trajet en silence.

La tension monta petit à petit. Leur objectif se rapprochait même s'ils ne savaient pas exactement ce qui les attendait. Kyouya espérait que ce ne serait pas d'autres pièges – en tout cas, pas comme ceux que Daidouji leur avait tendu la dernière fois. Ce serait trop humiliant.

L'ascenseur s'immobilisa. Les deux adolescents se tendirent. Les portes s'ouvrirent. Ils se trouvaient au croisement d'un couloir en forme de T. Le carrelage et les murs étaient blancs, aussi impersonnels que ceux des étages qu'ils avaient eu l'occasion d'arpenter. Kyouya se renfrogna. Il se rendit compte qu'une part de lui avait espéré tomber directement sur Daidouji. Chaque moment qui les retardait augmentait les chances que Daidouji les fuie ou contre-attaque.

Kyouya ne savait pas ce qui était le pire.

Ginga et lui s'engagèrent dans le couloir et s'arrêtèrent. Trois directions s'offraient à eux. Trois possibilités. À gauche, tout droit et à droite.

(Il ne comptait l'ascenseur, toujours ouvert. Ils ne reviendraient pas sur leurs pas. Abandonner serait indigne d'eux et ne résoudrait rien.)

Ça revenait à compter sur la chance ou les probabilités. Une chance sur trois de tomber juste, deux sur trois d'avoir tort et de diminuer leurs chances.

Ginga inspira résolument et se mit à avancer tout droit. Kyouya calqua son allure à la sienne. Des portes défilèrent de chaque côté du couloir, terriblement similaires, donnant l'impression qu'ils faisaient du surplace.

Kyouya jeta un coup d'œil au sol – un carrelage tout ce qu'il y avait de plus banal et immobile – et fut rassuré de constater qu'ils progressaient bel et bien. Il fut également ennuyé d'avoir besoin de le vérifier. Il ne pensait pas que leur dernière visite l'avait autant perturbé.

Une porte s'ouvrit à trois mètres d'eux. Ginga et Kyouya s'immobilisèrent, sur leurs gardes. Deux adolescents en sortirent. Des jumeaux. Ils avaient des cheveux blond vénitien, dont la coupe était inversée, ce qui donnait presque l'impression qu'ils se reflétaient. Leurs yeux étaient bleu sombre. Ils devaient avoir le même âge qu'eux – Kyouya leur donnait un an de plus au maximum. Ce Daidouji semblait compter plus de mineurs que d'adultes dans son entourage. C'était... glauque. Très glauque.

- Oh, mais regarde qui voilà Reiki, ce ne seraient pas des intrus ?

- De la vraie vermine.

Kyouya les détailla rapidement. Ils étaient tous deux vêtus d'un uniforme à la coupe similaire, qui se composait d'un pantalon large, rentré dans des chaussures solides, et d'une veste courte. Reiki portait du bleu, l'autre du rouge. À première vue, ils ne semblaient pas transporter d'arme, mais ça ne voulait rien dire.

- De la vermine ? répéta Kyouya d'un ton moqueur. Ce n'est pas nous qui nous cachions dans l'obscurité à attendre, pas vrai ?

Les poings de Reiki se serrèrent. Il fit un pas en avant, les traits déformés par la colère, mais son jumeau tendit un bras devant lui pour l'arrêter. Il obéit mais n'en semblait pas heureux. Il adressa un regard de reproche à son frère qui ne le remarqua pas, trop occupé à observer Kyouya et Ginga.

Donc il y a une hiérarchie... et elle n'est pas populaire.

C'était le genre d'information qui pouvait toujours servir.

- Ça suffit. C'est vous qui vous introduisez dans une propriété privée. N'essaie pas d'inverser les rôles.

- Je n'essaie pas. J'indiquais juste que nous avançons au grand jour pendant que vous rôdez dans les ombres comme des rats.

Du coin de l'œil, Kyouya vit Ginga tourner la tête vers lui. Il avait l'air de se demander où il voulait en venir, même s'il n'intervenait pas. Il lui faisait suffisamment confiance pour le laisser gérer.

Cela rengorgea Kyouya. Il ne le décevrait pas.

Regarde bien.

Kyouya n'était pas seulement doué pour les combats physiques : il dominait très facilement les joutes verbales et, surtout, il parvenait à mener les gens à faire ce qu'il voulait sans les manipuler ni les menacer. Il trouvait la provocation qui obscurcissait leur jugement.

D'ailleurs, les sourcils du deuxième jumeau se fronçaient, faisant déjà disparaître sa neutralité de façade.

- Nous sommes ici pour vous arrêter.

- Comment ? Daidouji vous a demandé de nous ennuyer à mourir ?

- Tu vas le laisser nous parler comme ça Dan ?

Alors comme ça il avait un prénom lui aussi.

- Bien sûr que non ! aboya Dan. Nous allons nous battre. Pas parce qu'ils nous ont provoqués mais parce que c'est notre mission.

Cause toujours.

Les jumeaux se mirent en garde, ni aussi souplement ni aussi résolument que Ginga. Ils pratiquaient sûrement un art martial mais Kyouya ne saurait dire lequel.

Leurs postures se reflétaient. L'un tenait sa garde à droite, l'autre à gauche. Ils allaient sûrement tenter des attaques combinées. Kyouya eut un sourire amusé. Ça promettait d'être divertissant. Ce genre de tactique nécessitait une synchronisation parfaite entre les alliés et Reiki refrénait difficilement son impatience. Il n'y parviendrait pas longtemps. Seulement pour les trois premiers coups, d'après les estimations de Kyouya.

Leur équilibre se balança sur leur jambe avant. Kyouya et Ginga reculèrent d'un bond tandis qu'ils propulsaient leur jambe en avant, dans un coup de pied circulaire qui passa à une cinquantaine de centimètres d'eux. La grimace de Reiki s'accentua. Les jumeaux reposèrent leurs pieds au sol et propulsèrent leurs poings. Kyouya et Ginga se décalèrent chacun d'un côté. Le dos de Kyouya frôla le mur. De l'autre côté des jumeaux, Ginga se retrouvait presque en face de lui mais Kyouya parvint à ne pas le regarder. Il mobilisait toute son attention sur le combat. Comme il s'y attendait, Reiki se tourna vers lui. Il réessaya son coup de pied circulaire. Kyouya para l'avant de sa jambe avec son bras plié.

- J'ai déjà vu pire dans une cour d'école.

- Sale... !

- Reiki ! Ce n'est pas lui la cible principale.

- T'as qu'à t'occuper de l'autre !

Prévisible.

Ce n'était pas le tout que la relation soit hiérarchique, il fallait que les subalternes n'aient pas de désir d'élévation ou de rébellion.

Ce qui n'était pas le cas ici.

Kyouya para le second coup de Reiki et profita de l'ouverture pour lui asséner un coup de genoux dans le ventre. Son adversaire se plia en deux, le souffle coupé. Kyouya se décala de plusieurs pas et lui donna un coup de semelle sur le mollet, lui faisait perdre l'équilibre. Reiki tomba à quatre pattes. Il avait peut-être appris à se battre, mais son niveau était loin d'égaler celui de Ginga et il laissait le peu de ses compétences lui échapper sous l'effet de la colère. C'était minable. Kyouya ne comprenait pas tous ces gens qui laissaient la colère les dominer. Quand elle était sous contrôler, c'était un excellent outil et une source d'énergie très efficace.

Kyouya se trouvait maintenant de l'autre côté du couloir, celui que les jumeaux étaient censés défendre – prouvant qu'ils faisaient du très mauvais travail. Il profita que Reiki se relevait pour observer le combat entre Ginga et Dan. Le rouquin se tenait sur la réserve, parant les coups plutôt que les donnant, visiblement réticent à la perspective d'attaquer. Dan se battait de manière plus réfléchie et maîtrisée que son frère. Il ne se laissait pas déstabiliser, même s'il manquait de hargne et de volonté, trop pour pouvoir gagner même contre un Ginga qui ne se donnait pas à cinquante pour cent.

Kyouya avait vu la manière de combattre des jumeaux, ainsi que leur façon de coopérer – si on pouvait appeler ça ainsi. C'était tout ce dont il avait besoin.

Ginga repoussa son adversaire et se posta à côté de Kyouya.

- Vas-y.

Ginga tourna la tête vers lui, surpris. Kyouya se retint de se tourner vers lui. Il ne devait pas perdre ses adversaires de vue. Même s'ils étaient nuls, il ne pouvait se permettre de leur laisser un avantage, pas dans la situation dans laquelle ils se trouvaient.

- Quoi ?

- Tu as dit que tu voulais te charger de Daidouji seul, pas vrai ? C'est le moment. Avance pendant que je m'occupe de ceux-là.

Le regard de Ginga s'attarda sur lui, lui vrillant la peau. Kyouya s'efforçait de ne pas laisser la tension l'envahir. C'était maintenant que Ginga lui prouverait l'étendue de la confiance qu'il plaçait en lui.

Il le vit hocher la tête.

- Bien. Rejoins-moi vite.

Il n'avait pas prononcé un mot de trop.

Ginga se retourna et partit en trottant. Kyouya entendit ses pas s'éloigner jusqu'à disparaître. Reiki et Dan se postèrent en face de lui. Le même sourire, mêlant mépris et suffisance, se reflétait sur leurs lèvres.

- Tu crois pouvoir nous battre seul ?

- Quelle erreur. Si ton copain était resté avec toi, vous auriez pu résister un peu plus longtemps.

- Maintenant, nous allons t'écrabouiller avant de le rattraper et de lui faire subir le même sort.

- Tout ce que tu fais, c'est gagner du temps.

Leurs provocations – si vides, si faibles – glissèrent sur Kyouya sans l'agacer ne serait-ce qu'un tout petit peu. Au contraire : elles lui tirèrent un sourire amusé.

- C'est plutôt vous, qui nous faites gagner du temps, à bavasser au lieu de combattre.

Le sourire de Reiki s'effaça tandis que celui de Dan s'accentua. Il avait fait mouche chez l'un et l'autre ne le prenait pas au sérieux. Au temps pour la coordination psychique et émotionnelle.

- Tu vas regretter de t'être interposé.

- Tu vas mordre la poussière.

Reiki et Dan se mirent en garde, adoptant leur posture en miroir. Mais leur coordination ne tiendrait pas deux minutes.

- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? Vous cachez des dons de voyance parmi vos numéros de cirque ?

Reiki se renfrogna un peu plus et le sourire de Dan s'effrita. Trop facile.

Ils tentèrent un enchaînement combiné. Kyouya se contenta de reculer. Il voyait l'agacement de Reiki croître et précipiter ses mouvements. Il acheva son enchaînement deux secondes avant son frère, et voulut en lancer un autre, mais Kyouya profita de l'ouverture pour se glisser à côté de lui, hors de portée de Dan. Il empoigna l'épaule de sa veste et lui faucha les jambes. Il lâcha prise. Reiki s'étala à plat ventre sur le carrelage. La brutalité de sa chute perturba Dan. Cela ne dura qu'un instant mais cela suffit pour que Kyouya le rejoigne. Ils alternèrent attaque et défense. Il était plus doué et réfléchi que son frère. Vraiment. Kyouya comprenait pourquoi Ginga avait pris autant de précautions pour l'affronter.

Mais ça ne suffirait pas.

Kyouya bloqua la jambe de Dan au-dessous du genou, pendant qu'il tentait de lui asséner un coup de pied. Quand il se rendit compte de sa posture défavorable, Dan écarquilla les yeux. Kyouya le frappa du talon violemment dans la cheville. Déstabilisé, Dan fit plusieurs pas en arrière. Kyouya lui donna un coup de poing dans le ventre. Quand Dan se replia, sous le choc, il lui asséna un coup de coude dans le dos. Son articulation l'élança légèrement mais Dan tomba à genoux.

Kyouya le contourna tranquillement. Reiki tentait tant bien que mal de se redresser. Kyouya appuya sa chaussure sur son dos et fit pression, le plaquant de nouveau au sol.

- Reste à terre. C'est mieux pour toi.

Il n'était pas du genre à s'acharner sur quelqu'un qui ne pouvait pas se défendre – ni à les protéger : il n'était pas un foutu justicier – mais si Reiki se relevait, il n'aurait aucun remords à le frapper, peu importait son état.

Un mouvement du coin de l'œil. Il recula, pas assez rapidement parce que son appui était mauvais. Le coup le fleura, mais il perçut sa violence. Il releva la tête.

- T'en as pas fini avec moi, affirma Dan.

- Je m'en doutais, répliqua Kyouya avec un demi-sourire.

Il fit un grand pas en avant, perturbant Dan – c'était l'exact contraire de la stratégie qu'il avait employée jusqu'à présent. Il frappa sa gorge du plat de la main – très légèrement, il ne voulait pas que l'effet soit définitif non plus. Dans porta les mains à sa gorge. Kyouya fit pleuvoir une succession de coups sur son torse et ses jambes. Dan s'effondra. Kyouya attendit mais il ne fit pas mine de se relever. Son frère non plus.

- Parfait.

Il s'était attendu à des gardes expérimentés, mais il n'allait pas s'en plaindre. Tout avantage était bon à prendre.

Il tourna les talons et se lança sur les traces de Ginga.


Fin du chapitre 17


Note : Plus que deux chapitres, et un épilogue...