Disclaimer : les personnages de MFB ne m'appartiennent pas.


Chapitre 19 : Une nuit et un matin


Kyouya et Ginga marchèrent en silence. Leurs pas résonnaient un peu trop fort dans le couloir désert. Kyouya restait sur ses gardes. Même s'il l'avait voulu, il aurait été incapable de la baisser. Tout était trop calme, trop silencieux. Cette fois où ils avaient été ballottés de piège en piège restait trop vivace dans son esprit et dans son corps. Il avait l'impression que ça pourrait leur arriver de nouveau...

Sauf que c'était impossible. Daidouji, le maître des pièges, ne ferait plus rien à personne.

Kyouya glissa un regard vers Ginga. Le rouquin s'était complètement replié sur lui-même. Son regard était sombre, ses traits figés dans une expression dure. Kyouya ne s'était pas attendu à le retrouver souriant, lui tendant les bras, pas après tout ce qu'il avait traversé, mais il n'arrivait pas à savoir si son attitude augurait de bonnes ou de mauvaises choses. S'il n'essayait pas de se dissimuler sous un masque, sûrement que c'était positif, non ?

À moins qu'il ne soit tellement au bout du rouleau qu'il n'en soit plus capable.

Kyouya se rapprocha de Ginga. Il ne le touchait pas tout à fait mais il percevait sa chaleur, et il espérait que Ginga percevait la sienne. Il voulait lui rappeler qu'il n'était pas tout seul. Kyouya était là, avec lui. Il ne le laisserait pas tomber.

Ils arrivèrent en vue de l'ascenseur. Ginga ralentit, comme s'il réalisait chaque pas au prix d'un immense effort. Kyouya accorda son allure à la sienne. Ils s'arrêtèrent devant l'ascenseur. Kyouya appuya sur un bouton et les portes s'ouvrirent.

- Je ne peux pas.

Kyouya tourna la tête. Ginga avait le teint pâle, quelque peu verdâtre. Il fixait l'ascenseur ouvert comme s'il le rendait malade.

Il fit un pas en arrière.

- Je ne peux pas les voir. Pas maintenant.

- D'accord.

Ginga se tourna vers lui. Ses yeux étaient hantés, sa peau avait encore pâli.

- Je...

- C'est rien, le coupa Kyouya. Tu as le droit de ne pas vouloir les voir. C'est normal.

Les épaules de Ginga se détendirent légèrement. Il opina, jeta un regard coupable vers l'ascenseur.

- Je devrais.

Kyouya leva les yeux au ciel.

- Tu t'es imposé assez d'obligations. Fais un truc pour toi pour une fois.

Qui savait combien d'autres occasions il aurait de faire quelque chose pour lui ?

- Mais...

- Je vais les avertir, décida Kyouya. Je leur dirai que c'est terminé et que... que tu leur diras au-revoir avant... ton départ.

Ginga esquissa un sourire – minuscule, qui n'effaçait ni la tristesse ni la gravité qui emplissaient son regard, mais c'était un début.

- Merci, souffla-t-il avec un soulagement tangible.

Kyouya le regarda, observant ses traits qui s'étaient adoucis, son regard si profond. Il détacha son regard de lui et fit un pas vers l'ascenseur.

- Kyouya ?

Il se retourna.

- Ça te dérangerait de partir devant ?

Kyouya eut besoin d'un moment pour comprendre ce qu'il disait – n'était-ce pas ce qu'il était en train de faire ? Puis, il comprit. Ginga voulait qu'il quitte le bâtiment sans lui.

Tu ne viens pas avec moi ? gémit une voix à l'intérieur de Kyouya.

Il la chassa d'un coup de croc et fit de son mieux pour ne rien laisser paraître sur son visage. Quelques secondes plus tôt, il reprochait à Gigna de ne pas faire suffisamment passer ses besoins en priorité. Il ne pouvait pas lui reprocher l'exact contraire maintenant – quand bien même il en aurait envie.

- D'accord.

- Je te rejoins au plus vite.

Le soulagement gagna Kyouya. Ginga avait seulement besoin d'un peu de temps seul, ce qui pouvait se comprendre. Il ne le repoussait pas.

Le vert hocha la tête. Sa prise se referma sur le livre. Ce n'était pas le moment d'en parler. Plus tard, dans la soirée. Ou alors demain matin.

Oui. Demain matin, ce serait parfait.

- On se retrouve chez moi ?

Une étincelle perça dans les yeux miel et les derniers doutes de Kyouya s'évanouirent.

- Je t'aurai rattrapé bien avant.

Kyouya sentit un sourire incurver ses lèvres.

- C'est un défi ?

- Peut-être.

Kyouya entra dans l'ascenseur. Il appuya sur le bouton dédié au rez-de-chaussée. Les portes se refermèrent sur Ginga qui le regardait. L'appareil s'ébranla et entama sa lente descente. Kyouya en profita pour chasser de son esprit tout ce qui n'était pas utile pour le moment. Il ne put étouffer complètement son inquiétude concernant Ginga et leur avenir. Ce n'était pas dans leurs mains. Ils ne pouvaient rien faire pour changer le cours des choses. Tout dépendait d'autres personnes – et ce genre de cas de figure se terminait rarement bien. Pour leur relation, il n'y avait que trois possibilités : par miracle, Ginga restait en ville et tout pouvait continuait comme avant Ginga était éloigné d'eux mais avait le droit de leur rendre visite pendant les vacances et les jours fériés Ginga se retrouvait complètement coupé d'eux – ni visites, ni appels – et devait de nouveau se débrouiller seul.

Tout dépendrait de ceux qui le récupéreraient.

Comment ça se passe pour les mineurs qui n'ont pas de famille ?

Normalement, les mineurs qui perdaient leurs tuteurs étaient confiés à des parents, proches ou éloignés. Ginga n'avait que son père. Comment ça se passerait pour lui ?

Kyouya allait devoir se renseigner.

L'ascenseur s'immobilisa. Kyouya se tint droit, rangeant ces questions dans un coin de sa tête. Les portes s'ouvrirent, dévoilant Kenta, Benkei et Madoka, des expressions tendues et anxieuses sur le visage.

Ginga avait bien fait de choisir un autre chemin.

- Kyouya-san ! s'exclama Benkei avec joie.

- Où est Ginga ? s'inquiéta Kenta.

- Parti devant. Il a besoin de se reposer.

Kyouya sortit de l'ascenseur. Il contourna le trio et traversa le hall à grands pas. Il entendait leurs questions se bousculer mais il ne répondit à aucune. Il ne s'arrêta qu'une fois sur le seuil, où il se retourna à demi, leur adressant un regard exaspéré.

- Vous venez ou quoi ? On a terminé. Vous ne comptez tout de même pas rester plantés là.

- Euh... non. Bien sûr que non, bredouilla Madoka.

- On arrive Kyouya-san !

Kyouya entendit leurs trois paires de pas se précipiter à sa suite tandis qu'il sortait du bâtiment. La nuit avait bien avancé. Tous les lampadaires étaient allumés et, au-dessus, la voûte nocturne arborait un bleu profond, presque noir. Quelques étoiles y brillaient vaillamment... lui faisant penser à Ginga.

"Les étoiles ne viennent pas de la même galaxie et pourtant, ici, elles forment des groupes. Comme les amis. Nous ne venons pas du même endroit, nous avons des vies différentes, et pourtant nous nous rencontrons. Nous créons des liens si forts que ni le temps ni les distances ne peuvent les faire disparaître.

Chacun d'entre nous forme sa propre constellation."

Kyouya baissa la tête. Il suivit le trottoir. Il faisait un peu frais, surtout qu'il n'avait pas pris la peine d'emporter une veste avec lui avant de sortir.

Il s'éloigna de la tour, content de la laisser derrière lui et d'avoir tourné la page sur cette histoire. Peu importaient les conséquences, Ginga en avait besoin pour aller de l'avant.

Même si ça signifiait qu'ils seraient séparés.

Le pas de Kyouya ralentit. Il s'ébroua mentalement et s'efforça d'adopter une démarche plus assurée.

N'y pense pas, n'y pense pas, surtout n'y pense pas.

Il aurait tout le lendemain et les jours suivants pour s'en inquiéter. Il gardait cette nuit pour lui.

En parlant de tranquillité d'esprit...

Kyouya jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

- Vous comptez me suivre encore longtemps ?

- Hein ? Mais... on est censés faire quoi maintenant ?

- Chacun rentre chez soi.

- Mais... et Ginga ?

Kyouya leur tourna le dos et continua d'avancer.

- Il vous contactera quand il se sentira mieux. Demain sûrement.

Les pas derrière lui ralentirent puis s'arrêtèrent. Kyouya ne se retourna pas, mais ses épaules se relâchèrent. Il se sentait mieux, seul avec lui-même... et il n'avait pas vécu grand chose d'éprouvant ce soir – ou au cours de sa vie, d'ailleurs. Pas étonnant à ce que Ginga ait eu besoin de solitude. Ça lui permettrait de mettre de l'ordre dans ses idées.

Et cette nuit à la maison lui fera du bien.

Quelques heures de calme, en sécurité, dans un lieu où il n'aurait à se préoccuper de rien d'autre que son bien-être avant que sa vie ne change pour toujours.

Kyouya se dirigeait vers sa maison d'un pas tranquille. Ce n'était pas une course qu'il désirait gagner. Au contraire, il espérait que Ginga le rattraperait au plus vite. Il voulait passer le plus de temps possible avec lui.

Que je suis égoïste.

Il n'exprimait ni culpabilité, ni remords. Il s'agissait d'un simple constat. C'était un aspect de sa personnalité qu'il acceptait complètement et qu'il assumait, même.

Kyouya avait atteint son quartier quand des pas familiers parvinrent à ses oreilles. Un sourire incurva ses lèvres et il ralentit.

Les pas se rapprochèrent et Ginga apparut en périphérie de son champ de vision. Une certaine tension quitta les épaules de Kyouya. Jusqu'à cet instant, il n'avait pas été sûr que Ginga le rejoindrait.

Je lui en aurais voulu, comprit-il. Malgré tout ce que Ginga a traversé, je ne lui aurais pas pardonné de ne pas venir avec moi.

C'était plus que son égoïsme habituel ça.

- On va où ?

- Chez moi.

Ginga lui adressa un regard interrogateur.

- Je devrais...

- Profiter d'une bonne nuit de sommeil et d'un petit-déjeuner copieux ?

- Hmm... Sans doute, oui. Tu as raison.

- Comme toujours.

Ginga ne répondit pas. Kyouya glissa un regard vers lui. Il ne semblait pas retenir un rire moqueur. Est-ce que cela signifiait qu'il était d'accord ?

Ils arrivèrent devant la propriété des Tategami et franchirent le portail. Ginga fit mine de traverser le jardin mais Kyouya lui attrapa le poignet. Il se dirigea vers la porte, le traînant avec lui.

- Qu'est-ce que... ?

- Tu as besoin de repos. Ça signifie pas d'escalade et pas de préoccupations sur la discrétion.

Kyouya lâcha le poignet de Ginga. Il arrêta sa main à quelques centimètres de sa poche, se souvint qu'il avait laissé ses clés dans sa veste. Il poussa un grognement et appuya sur la sonnette. Il jeta un coup d'œil au rouquin.

- Mon père risque d'être quelque peu agacé, le prévint-il.

Le visage de Ginga devint complètement inexpressif. Des plis soucieux apparurent sur le front de Kyouya. Quel était le problème ?

La porte s'ouvrit brusquement.

- Kyouya ! Tu... !

Les remontrances de Gaou s'arrêtèrent là. Son éducation l'empêchait de faire un esclandre en public, notamment si près d'une personne qu'il ne connaissait pas. En plus, il s'efforçait de ne pas se montrer trop intimidant à proximité d'adolescents et d'enfants – avec un succès très relatif.

- Père, voici Ginga Hagane. Ginga, mon père, Gaou Tategami, les présenta-t-il avant de baisser d'un ton. Tu nous laisses entrer ? Je te promets de t'expliquer ce qu'il fait là.

Gaou opina et quitta l'entrée – le seul moyen pour les laisser entrer dans la maison. Ginga suivit Kyouya d'un pas timide. Ils se débarrassèrent de leurs chaussures. Ginga emprunta une paire de chaussons pour invité – même s'ils ne recevaient pratiquement jamais, la mère de Kyouya aimait être parée à toutes les éventualités.

Kyouya se pencha vers Ginga et lui remit le livre.

- Tu peux le poser sur mon bureau ?

Ginga opina. Il s'éloigna mais, avant d'avoir atteint les escaliers, il fut intercepté par la mère de Kyouya. Le vert grimaça. Il espérait que ça allait bien se passer. Sa mère était très accueillante, il n'y aurait aucun problème de ce côté. Elle rendrait Ginga à l'aise. Il fallait juste espérer qu'elle ne poserait pas beaucoup de questions sur la soirée. Elle était très douée pour recueillir les confidences. Avant même de s'en rendre compte, Ginga risquait de se retrouver à parler de ses actions du jour et de ses motivations dans les moindres détails.

- Alors ?

Kyouya reporta son attention sur son père. Sa gorge se serra. Ce qu'il avait à dire était simple : la vérité coupée de quelques événements. Il avait même formulé les paroles exactes dans son esprit sur le chemin de la maison. En plus, ce n'était pas comme s'il avait peur de Gaou, ou qu'il se sentait impressionné par lui.

- Ginga... s'efforça-t-il de commencer.

Et ce fut tout. Kyouya fut incapable de prononcer un mot de plus. Il glissa son regard vers Ginga, qui écoutait sa mère avec émerveillement. Kyouya n'entendait pas ce qu'elle lui disait. Elle devait murmurer pour lui seul.

Son cœur se serra étrangement.

Une main se posa sur son épaule.

- Kyouya ?

Un minuscule note d'inquiétude avait rampé dans la voix de Gaou, sûrement impossible à percevoir pour une personne qui ne le connaissait pas. Ça, en plus du contact physique, aussi léger soit-il, montrait toute l'étendue de l'inquiétude que le comportement de Kyouya lui faisait éprouver.

Reprends-toi.

Kyouya regarda Ginga, qui avait un très léger sourire aux lèvres, et dont les yeux s'étaient légèrement éclairés. Sa posture était plus relaxée. Kyouya puisa dans cette vision pour se détendre.

- Il... Son père était dans l'immeuble. Celui qui a brûlé.

Kyouya tourna la tête vers son père. Gaou jeta un coup d'œil à Ginga.

- Il faut...

- Je sais, le coupa Kyouya. Mais laisse-le rester, juste pour ce soir.

Gaou reporta son attention sur lui, hésitant.

- Je sais que c'est nécessaire, répéta Kyouya, même s'il n'avait qu'une envie : soustraire Ginga au futur qui le talonnait. Je veux qu'il puisse se reposer sereinement, ne serait-ce que ce soir. Il aura besoin de forces pour affronter... ce qu'il a à affronter.

Gaou le regarda. Son expression se détendit.

Il accepte.

Kyouya en fut soulagé. Il n'en avait pas douté. Il n'aurait pas emmené Ginga s'il y avait un quelconque risque de refus. Mais en avoir l'assurance le rassérénait.

- Bien. Nous nous occuperons des formalités demain.

La main de son père quitta son épaule.

- Je... Il n'y a rien à faire ? Tu ne pourrais pas... ? Je... je ne veux pas qu'il parte. Je veux qu'il reste. Il...

Ginga serait plus heureux ici, avec eux, entouré de personnes qui avaient une idée de ce qu'il avait traversé et qui le soutenaient sincèrement, pas vrai ? À pouvoir marcher et parler avec eux autant qu'il le désirait.

Je n'ai pas abandonné l'idée de le garder à mes côtés.

Kyouya voulait étouffer cet espoir. Il savait très bien ce qui les attendait. Il connaissait toutes les réponses à ses questions. Il se blessait inutilement en les posant.

Mais s'il y avait une solution...

- Tu sais bien que ce n'est pas possible, Kyouya.

Ses épaules se tendirent. Il se mordit la lèvre. Oui, il le savait. Alors pourquoi était-il aussi déçu ?

Il détourna la tête, ne voulant pas que son père puisse lire quoi que ce soit dans son expression.

- Je vais rejoindre Ginga, souffla-t-il.

Il franchit à peine deux pas que son père l'interpella.

- Il n'y aurait pas une personne qui s'inquiéterait pour ton ami, à prévenir qu'il est... vivant ?

C'était bien son père, ça. Toujours à choisir les mots adéquats. Il ne disait pas que Ginga allait bien parce que ce n'était pas le cas. Il avait tort sur une seule chose.

Ginga et moi ne sommes pas amis.

- Il n'avait que son père. Il est seul maintenant.

Kyouya reprit sa route. Sa mère le remarqua et lui sourit. Ginga se tourna à demi.

- Je le récupère, déclara Kyouya.

- Bien entendu.

Sa mère regarda Ginga avec attendrissement.

- Merci pour tout.

Elle passa à côté de Kyouya et posa une main sur son épaule. Elle repoussa une mèche de cheveux de son visage.

- Repose-toi bien. À demain.

Elle partit rejoindre son mari.

- Pourquoi elle m'a remercié ? demanda Ginga, perplexe.

- T'occupe, répondit Kyouya, gêné, se demandant comment sa mère avait deviné que Ginga était la cause de son évolution. Allons-y avant qu'ils n'aient une autre idée pour te retenir.

Ils s'engagèrent dans les escaliers, traversèrent le hall. Kyouya ouvrit la porte de sa chambre et fut le premier à y entrer. Ginga hésita sur le seuil. Kyouya fit mine de ne pas le remarquer même si, maintenant qu'ils étaient loin du danger, dans la sécurité de son foyer, il commençait à trouver la situation bizarre. Il se rendait un peu plus compte des tenants et aboutissants de sa proposition.

Il se dirigea vers son armoire qu'il ouvrit. Son uniforme pendait à l'intérieur de la porte, comme pour le narguer. Kyouya ouvrit le tiroir des vêtements trop grands, mal coupés, bref, de ceux qu'il ne mettrait jamais pour sortir.

- Tu peux m'emprunter des vêtements, et utiliser la salle de bain. C'est la porte de gauche.

- Euh... d'accord.

Kyouya lui prit le livre des mains et alla le poser sur le bureau, juste pour s'occuper. Du coin de l'œil, il vit Ginga se rapprocher de l'armoire, y piocher des vêtements, puis sortir de la pièce. Kyouya relâcha une inspiration qu'il n'avait même pas conscience d'avoir retenue.

Il regarda le livre. Son titre était en écriture latine – en anglais, plus précisément.

Il retira sa main. Ce n'était pas à lui de découvrir les secrets qu'il contenait en premier. Il n'en avait aucun droit. C'était à Ginga.

En espérant qu'il lui apporterait plus de réponses que de souffrance.

Kyouya patienta de son mieux. Finalement, il entendit les pas de Ginga approcher. Il se retourna et son souffle se bloqua dans sa gorge. Il ne savait pas ce qui attirait le plus son regard : les cheveux de Ginga, libérés du bandeau qu'il portait habituellement, qui retombaient devant son front, ou le fait qu'il portait ses vêtements à lui. Kyouya ne pensait pas que ce serait si... que ce serait tellement... perturbant, quand il le lui avait proposé. C'était... Ça lui faisait ressentir beaucoup de choses qu'il ne devrait pas ressentir au vu des circonstances.

Il se sermonna mentalement. Tout son travail vola en éclats quand Ginga se passa une main dans les cheveux et lui adressa un sourire contrit. Il ouvrit la bouche pour parler. Kyouya lui tourna le dos et récupéra des vêtements avant de traverser la pièce à grands pas.

- Je vais me changer, expliqua-t-il à Ginga en passant à côté de lui.

Il s'enfuit.


XXX


Lorsque Kyouya revint, Ginga et lui se retrouvèrent face à un autre problème.

- Je dors où ?

Ginga avait soigneusement plié ses vêtements et les avait posés sur la chaise du bureau. Il n'avait pas touché au livre, bien qu'il devait se poser des questions à son sujet – après tout, Kyouya ne l'avait pas quand ils étaient entrés dans la tour de Daidouji.

Pour en revenir au problème, il n'y avait qu'un seul lit dans la chambre de Kyouya, et même pas de fauteuils confortables. La maison Tategami ne comportait pas de chambre d'amis. Peut-être qu'il aurait dû y penser avant d'inviter Ginga.

Le rouquin laissa son regard glisser vers le sol. Kyouya émit un grognement agacé.

- Pas question. Tu dois te reposer. Et dormir par terre, ce n'est pas reposant.

- Ça m'est déjà arrivé, répondit Ginga avec détachement.

Tragédie ambulante ! pesta Kyouya.

Comment pourrait-il aller mieux s'il ne profitait pas d'un minimum de confort ?

Kyouya se dirigea vers son lit avec une assurance qu'il était loin de ressentir. Il s'allongea sur le flanc, collant presque son dos au mur, et tapota la place libre à côté de lui.

- Viens.

Ginga le fixa avec des yeux ronds.

- Dans ton lit. Avec toi.

- Je te promets de ne pas te sauter dessus.

Et il tenait ses promesses, même quand elles semblaient aussi difficiles à réaliser que celle-là.

- Oh ? Bien sûr. Je n'en doute pas.

Kyouya aimerait être aussi confiant. Ginga se mordit la lèvre, ce qui ne l'aida pas.

- C'est à moi que je ne fais pas confiance.

L'esprit de Kyouya se vida. Sa peau se mit à le picoter. Il s'éclaircit la gorge, s'efforçant de trouver une répartie – elles lui venaient naturellement, d'ordinaire.

- C'est sûr qu'avec ces loques qui me mettent tellement en valeur, qui pourrait résister ?

Ginga rougit et baissa les yeux. Kyouya se souvint alors qu'il avait admis deux fois qu'il lui plaisait dans cette tenue – si on pouvait appeler ça ainsi. Il venait de mettre les pieds dans le plat. Encore.

- Bon. Fais comme tu veux, marmonna Kyouya en repliant ses bras contre lui et en fermant les yeux.

Tout d'abord, il n'entendit rien. Puis, du tissu qui se froissait et Ginga qui se mettait en mouvement. Il sentit un poids hésitant sur le lit. Tout s'immobilisa. Ginga inspira puis finit par s'allonger à côté de lui. Kyouya se risqua à ouvrir les yeux. Le rouquin était allongé en face de lui, sur le flanc, aussi loin que possible sans tomber du lit. Pourtant, il suffirait que Kyouya tende le bras pour le toucher.

Il entremêla ses doigts et les serra, gardant ses mains près de son torse, voulant éviter tout geste malheureux.

Ginga lui adressa un sourire, sincère quoiqu'un peu tendu.

- Je suis content d'avoir rencontré tes parents.

Les mains de Kyouya se crispèrent l'une contre l'autre. Il était frustré mais aussi soulagé. Qu'y avait-il de plus sûr comme sujet de discussion que sa famille ?

- Je ne savais pas que tu voulais les rencontrer.

- J'étais curieux.

Ginga bailla.

- Ils ont l'air géniaux.

- Tu n'as échangé que deux mots avec Mère et tu as à peine aperçu Père.

- Ça a suffi, murmura Ginga d'une voix ensommeillée.

Son sourire devint plus doux, plus détendu. Il ferma les yeux.

- Ta mère est belle... Tu lui ressembles beaucoup.

Et de sombrer dans le sommeil.

Kyouya le dévisagea. Ce n'était pas la première fois qu'on lui disait qu'il ressemblait à sa mère. C'était assez fréquent, à vrai dire. Surtout de la part de personnes qui avaient rencontré ses parents avant de le rencontrer lui, et qui savaient qu'ils n'avaient que des fils – l'idée reçue voulant que les fils ressemblent à leur père avait la vie dure. La surprise était telle, par rapport à l'image qu'elles se forgeaient, que lorsqu'elles le voyaient pour la première fois, même la politesse la plus élémentaire ne les empêchait pas d'en faire la remarque avec choc. C'était lassant. Surtout que Kyouya se considérait avant tout comme sa propre personne. Il avait peut-être des points communs avec ses parents – surtout avec sa mère – mais il était une personne à part entière et non leur réplique.

Mais c'était la première fois que quelqu'un le disait de cette façon-là. D'une manière qui sous-entendait...

Et ce n'était pas n'importe qui. C'était Ginga.

Kyouya démêla ses mains et en tendit une vers Ginga. Il la posa sur son poing à demi-fermé et ferma les yeux.


XXX


Le réveil avait été... bizarre.

Autant c'était agréable de se réveiller à côté de Ginga et de savoir qu'il avait passé toute la nuit à côté de lui, autant se retrouver emmêler à lui avait de quoi rendre perplexe. Une des mains de Kyouya était posée sur l'épaule de Ginga, son genoux replié contre sa cuisse, son nez presque collé au sien. L'adolescent avait failli reculer, songé que ça risquait de réveiller Ginga et s'était forcé à rester immobile, le cœur battant dans tous les sens. De toute façon, étant donné qu'ils étaient au milieu du lit et que Ginga avait un bras fermement enroulé autour de sa taille, il était tout aussi coupable que lui. Et vu l'expression qu'il avait affiché en se réveillant, le rouquin en avait parfaitement eu conscience.

Ça avait été bizarre, certes, mais pas d'une façon embarrassante. Plutôt d'une manière que ça ne le gênerait pas de revivre.

Surtout parce que ça signifierait que Ginga serait encore avec lui.

Ils se préparèrent chacun de leur côté. Les gestes de Kyouya étaient lents. Il avait beau savoir que c'était inutile, il ne pouvait s'empêcher de tout faire pour éloigner le moment où Ginga devrait quitter son foyer pour se retrouver dans il ne savait quelle situation. Il voulait faire durer ce moment où leurs vies étaient encore liées. Ça ne se traduirait qu'en minutes, à la fin, mais ça en valait la peine.

Kyouya revint dans sa chambre. Ginga avait remis ses propres vêtements. Il s'efforça de lui sourire. Kyouya fronça les sourcils mais ne fit aucun commentaire. Ce sourire ne servait pas à le tromper, ni à lui faire croire que tout allait bien. Ginga essayait juste de se donner du courage.

Qui pourrait l'en blâmer dans les circonstances présentes ?

Kyouya se dirigea vers le bureau et récupéra le livre sur la mythologie grecque. Il se tourna vers Ginga qui avait les yeux interrogateurs. Le rouquin savait d'où ce livre venait. Il avait vu Kyouya l'emporter avec lui quand ils avaient quitté la tour de Daidouji. Il ne devait juste pas en comprendre la raison.

Kyouya lui tendit le livre dans un geste brusque. Il ne voulait pas se donner le temps de se poser des questions ou donner l'impression d'hésiter.

- Grec Myths ? lut Ginga d'un ton clairement perplexe.

Pourtant, il tendit ses deux mains pour le prendre. Ses mains tenaient chacun un côté de la tranche, la couverture orientée vers lui.

- Je crois que Daidouji a caché dedans les raisons pour lesquelles il s'en est pris à ton village.

Ginga perdit des couleurs. Ses mains se serrèrent convulsivement sur le livre. Il fixa Kyouya avec choc avant de baisser la tête vers le livre. Il déglutit.

- Là-dedans ?

Il détacha sa main gauche de la tranche et voulut la tendre vers le livre. Kyouya ouvrit la bouche pour l'avertir qu'il s'agissait d'un ouvrage européen et qu'ils lisaient à l'envers, mais Ginga changea sa prise de main. Il tendit sa main droite vers la couverture et la suspendit à quelques millimètres. Il se mordit l'intérieur de la joue. Ses yeux s'emplirent d'émotions violentes.

Kyouya tendit la main et lui effleura des doigts le dos de la main. Ginga sursauta et leva brusquement la tête.

- Tu n'es pas obligé de le lire maintenant.

Ginga baissa des yeux tourmentés vers le livre. Il ferma les paupières. Quand il les rouvrit, son expression était relaxée. Le souffle de Kyouya se coupa.

- Merci.

Kyouya ramena son bras contre lui. Il haussa les épaules.

- Je ne suis sûr de rien. J'ai regardé la première page mais... si tu as une chance de savoir, ça t'aidera.

Ginga opina. Il ramena ses bras contre lui et serra le livre contre sa poitrine.

- Depuis qu'il a attaqué Koma, je me demande pourquoi il a pris mon village pour cible. Il est venu y chercher quelque chose, je le sais, mais p-père n'a jamais voulu me dire quoi.

Il serra un peu plus le livre contre lui.

- Merci.

Sa sincérité serra la gorge de Kyouya. Il se détourna de lui.

- Rejoignons Kakeru et mes parents. Tu peux être certain qu'ils n'appelleront personne tant que tu n'auras pas pris un bon petit-déjeuner.

- Manger au côté de ta famille ? Ce sera un excellent souvenir.

Kyouya percevait le sourire de Ginga dans la douceur de sa voix. Il en fut tout retourné.

- A-allons-y, marmonna-t-il en se dirigeant vers la porte.

- Tu sais...

Kyouya s'arrêta sur le seuil et se tourna à demi. Ginga souriait mais son visage exprimait une profonde tristesse.

- Si j'avais le choix, je resterais ici avec vous tous. Avec toi surtout.

- Je sais.

Kyouya tendit la main. Il ne savait pas quoi dire. Il n'y avait rien à dire. Il désirait simplement que Ginga profite de ces quelques minutes.

Le rouquin le rejoignit et lui prit la main.


Fin du chapitre 19