C'est un peu vieux, mais je le continuerai jamais si je commence pas à le poster, as always. Bref, it's VanVen, it's angst, it's rated M for violence. Et si ça paraît rigolo au premier abord dont be fooled... ça passe très vite à l'angst... (mais je jure de mettre des trucs rigolos aussi parce que there's only so much my heart can take mdr)
Juché au sommet de sa tour de garde, Vanitas balayait son territoire des yeux.
Il distingua quelques arbres immobiles, une mare sale à moitié asséchée et un chien qui, au loin, s'était couché dans un coin d'ombre pour fuir les assauts de l'été. Il cilla, aveuglé par le soleil, puis se rassit avec un claquement de langue irrité.
La situation était pourtant telle qu'il l'avait espérée. En fait, il n'aurait pas pu rêver mieux : il était là, assis tout en haut d'une grande cage dont la peinture verte s'écaillait de tous les côtés, sans personne pour empiéter sur ses plates-bandes ou l'importuner dans la toute récente installation de sa tyrannie. Voilà un moment que les enfants les plus petits avaient cessé l'embêter ; il avait suffi de quelques jours pour leur faire comprendre la leçon, et, depuis, son royaume autoproclamé continuait à vivre sans heurts, aussi serein qu'il pouvait l'être.
Aussi silencieux, surtout.
Ses yeux piquaient un peu. Les plus grands ne viendraient pas l'arracher à son trône avant deux heures au moins ; il lui en restait donc autant à tuer. Cent vingt minutes de canicule à savourer le résultat de ses efforts d'adresse et de ses talents pour faire pleurer les plus faibles que lui. Sept mille deux cents secondes à s'ennuyer à mourir.
La tyrannie n'avait de sens que si elle avait quelqu'un à écraser. Il en avait longuement profité, à entendre les enfants l'insulter avec toujours plus d'inventivité, à répliquer un ton au-dessus, à proférer des menaces qu'un adulte n'aurait jamais osé prononcer devant lui — la plupart d'entre eux, en tout cas. Les autres se fichaient bien de ce qu'il pouvait penser d'eux.
Au début, après quelques injures et une ou deux crises de larmes, les mioches ne s'enfuyaient que pour revenir plus nombreux, plus hardis et mieux préparés. L'un d'eux l'avait canardé de petits cailloux, mais il visait si mal que Vanitas n'avait même pas eu besoin de les éviter. Un groupe de gamins de sept ou huit ans avait apporté d'impressionnants fusils à eau en espérant peut-être attiser suffisamment sa rage pour le faire quitter sa forteresse d'acier. Vanitas descendit, non par colère mais par amusement cruel, et le fusil à eau le plus gros et rempli le rafraîchit jusqu'à la fin de la journée. Les autres se contentaient de crier, de cracher, de grimper sur la cage d'où ils se faisaient dégager d'un coup de pied brutal. Vanitas, lui, ne criait pas ; il riait à pleine gorge, le regard brillant d'une lueur mauvaise, et poursuivait ses invectives avec un talent que personne ne s'était jamais permis d'admirer. Les mioches geignards faisaient partie de ses cibles préférées. Ils étaient nombreux, pitoyablement stupides, et, surtout, plus petits et plus faibles que lui.
Le sac de marrons secs, qui ne quittait plus ses côtés depuis qu'il les avait découverts au fond du garde-manger de la vieille, impressionnait peut-être les enfants, mais les plus grands n'y accordaient tout au plus qu'un coup d'œil moqueur. Tant pis. Les mioches suffisaient. Vanitas s'était entraîné sans relâche à les lancer en plein centre d'une cible choisie, d'abord chez la vieille, au bout du jardin, puis du haut de la cage — rien de tel, pour améliorer son adresse, que de l'exercer sur des cibles en mouvement. Encore enfermés dans leur bogue épineuse, ils ne tenaient pas exactement bien dans la main, mais suscitaient deux fois plus de frayeur dans les yeux de ses victimes innocentes, si on pouvait seulement les considérer comme telles. Les quelques mots assénés sur sa mère, à son humble avis, ne portaient nulle trace de la candeur qui bombait leurs joues pâles et illuminait leurs grands yeux ahuris.
Il calculait leur vitesse et leur trajectoire d'une main de maître, désormais, mais jamais il n'aurait songé à jauger ses talents sur les adolescents dégingandés qui envahissaient l'aire de jeu à la tombée du jour. Vanitas était loin d'être idiot. Les provoquer revenait à se jeter nu au milieu d'une meute de chiens enragés, et il avait eu tôt fait d'apprendre à ne pas se frotter à plus fort que lui. Ce territoire lui convenait assez pendant la journée ; il pouvait bien le céder pour une partie de la nuit.
Mieux valait battre en retraite quand on n'avait aucune chance de s'en sortir entier.
Mais les grands, pour l'instant, n'étaient nulle part en vue. Et sans petits sur qui les jeter, les marrons ne servaient plus à rien.
Il laissa échapper un son à mi-chemin entre le soupir et le grognement agacé. La tranquillité à laquelle il avait tant aspiré ne l'intéressait plus. Il avait chaud, soif, et sentait poindre un mal de tête sourd à l'arrière de son crâne ; pour l'instant, la journée tenait moins du rêve que du cauchemar, et il commençait à regretter de s'être déplacé.
Il se morigéna intérieurement. Non, il ne regrettait rien. Plutôt rester ici que rentrer chez la vieille ; au moins, l'air extérieur n'était imprégné d'aucune odeur d'oignon moisi ou de pisse de chat. La liberté avait un coût. S'il s'agissait seulement d'une petite insolation et d'une dose d'ennui mortel, il était prêt à le payer le sourire aux lèvres.
... Peut-être pas le sourire aux lèvres. Il se passa une main sur le visage pour la retrouver couverte de sueur et grimaça. L'été n'avait jamais été sa saison ; pour être honnête, il l'avait toujours détesté.
Son salut survint de quelque part sur la droite, au sortir d'une route en mauvais état. Il les remarqua avant qu'ils ne l'aperçoivent, sans doute aveuglés par les rayons furieux du soleil, et laissa ses jambes se balancer librement à travers les barreaux de la cage tandis qu'un sourire savamment étudié étirait ses lèvres. Au moment où les gamins s'arrêtèrent, il avait récupéré son énergie absorbée par l'ennui et la chaleur, et sa posture ne dégageait rien d'autre qu'une assurance provocante dont l'affichage éhonté avait un petit quelque chose d'insultant. Vanitas n'avait pas besoin de parler pour susciter la méfiance de ses pairs. Un regard, et ils pissaient dans leur froc en couinant.
La plupart d'entre eux, en tout cas. Aucun des trois enfants ne semblait y accorder une quelconque importance. Les yeux de la fille le balayaient de haut en bas, impassibles. Le garçon à sa droite, les mains dans les poches de son short, bâillait à s'en décrocher la mâchoire, le regard posé sur le chien qui, plus loin, se léchait consciencieusement la patte avant. Celui à sa gauche, portrait craché du premier, le dévisageait sans honte. Il souriait.
Vanitas les connaissait de nom plus que de vue, mais la ville tenant plutôt du gros village, il n'eut aucun mal à les identifier. Xion, Roxas, Ventus. Pas vraiment de réputation. Ils avaient son âge, se pavanaient la plupart du temps au centre-ville, que Vanitas évitait comme la peste, en riant bruyamment, et n'étaient ni très grands, ni très malins. Les enfants plus jeunes les aimaient bien ; par conséquent, Vanitas leur avait prêté une personnalité molle et docile, de celles qui laissent tout faire et ne se plaignent pas.
— Hé, toi !
Oui, mais ils étaient trois ; ils n'avaient pas besoin d'être menaçants. Quelque chose dans les yeux de la fille — Xion — lui murmurait qu'ils ne s'en iraient pas sur simple demande.
Tant mieux. Vanitas ne comptait pas les voir partir de sitôt. L'univers lui servait une distraction de choix sur un plateau d'argent ; il lui accorderait toute l'attention qu'elle méritait.
Il porta son regard sur le premier jumeau, qui avait abandonné sa contemplation du chien pour le héler avec une certaine agressivité, et répliqua d'un ton léger :
— Hé, vous !
— Descends de là, dit le deuxième jumeau.
Il avait parlé sans animosité, mais rien, dans sa voix, ne laissait entrevoir une quelconque trace de sympathie. Il ne s'attendait pas à ce que Vanitas obéisse. Il lui offrait simplement une chance de s'en tirer sans encombre.
Vanitas détestait les gens comme ça. Ceux qui humiliaient sous couvert de prévenance, insultaient sans en avoir l'air, la bouche pleine de politesses écœurantes et de fausse serviabilité. Il le regardait comme s'il avait posé une question et attendait une réaction. Mais il n'avait rien demandé ; il avait donné un ordre, et Vanitas, parce qu'il était Vanitas, n'avait d'autre choix que de le refuser.
— La flemme, répondit-il finalement. Vous n'avez qu'à venir me chercher.
Les trois intrus échangèrent un regard. Agacé d'être ainsi ignoré, Vanitas fit sauter un marron dans sa main. Il visa la tête du premier jumeau sans masquer son geste ; le projectile l'atteignit en pleine tempe, lui soutirant une exclamation de douleur. Vanitas n'avait pas besoin d'approcher pour distinguer la fureur qui embrasait désormais son regard. Il laissa échapper un ricanement satisfait.
— Oups, pardon, dit-il. Je visais le nez, mais ta tête est tellement petite que je n'arrivais pas bien à le distinguer du reste.
Pour bien faire, il accompagna sa réplique d'un clin d'œil appuyé. Le garçon sembla sur le point de se jeter sur lui, mais son frère l'immobilisa d'un geste, une main agrippée à son poignet. Xion se baissa pour ramasser le marron, l'étudia un instant, puis haussa les épaules.
— Laisse tomber, Rox', soupira-t-elle. Il n'en vaut pas la peine.
Roxas lui adressa un regard furieux et se dégagea de l'emprise de son frère.
— Je vais l'éclater, siffla-t-il entre ses dents.
Vanitas ne doutait pas de la véracité de cette affirmation, aussi se contenta-t-il de sourire plus grand. Quitte à devoir se frotter à trois préadolescents nerveux, autant en profiter pour s'amuser un peu.
— Il n'en vaut pas la peine, insista Ventus. De toute façon, il est bien trop lâche pour se frotter à toi. Tu as vu ses bras ? (Il secoua la tête.) Un peu de pitié. On ne s'attaque pas à plus faible que soi.
Il avait parlé sur le ton de la confidence, mais n'avait pas pris la peine de baisser la voix. C'était grossier, facile, dénué de toute intelligence — exactement ce que Vanitas avait attendu d'eux. Pourtant cette remarque lui resta en travers de la gorge, suscitant en lui une colère sourde qui s'instilla dans ses veines à vitesse grand V. Se faire insulter était une chose. Supporter une réflexion lâchée avec ce ton détaché, comme s'il n'existait pas ou n'avait aucune importance, en était une autre.
Son sourire se refroidit notablement, désormais plus proche de l'exercice musculaire que d'une quelconque manifestation de ses émotions bouillonnantes. Il inspira par le nez, expira longuement par la bouche, ignorant les battements de son cœur avide de représailles. Ils sont trois, rappela-t-il en son for intérieur. Toi, tu es tout seul. Ça ne mènera à rien. Ça n'en vaut pas la peine.
J'en vaux la peine.
Il se releva, debout sur un barreau plus ou moins stable, mais aucun des intrus ne lui prêta attention.
— Et puis, poursuivit Ventus en haussant légèrement la voix, pas étonnant que les petits en aient peur. Je croyais que c'était parce qu'il était plus grand, mais c'est juste qu'il a la tronche d'un vieux rat d'égout.
Le sang de Vanitas ne fit qu'un tour.
— Je l'ai empruntée à ta mère ! aboya-t-il, assez fort pour qu'ils ne puissent feindre la surdité.
— Très original, railla Xion. T'as trouvé ça tout seul ?
— Ferme ta gueule, rétorqua Vanitas en agitant un marron d'un geste menaçant.
Nullement impressionnée, Xion lui décocha un sourire sans joie.
— T'as raison, Ven, concéda alors Roxas. Laissons-le tranquille.
— Déjà ? s'étonna Xion.
— Tu vois bien qu'on lui fait peur. Il me fait un peu de peine, à se cacher là-haut.
— Je vais vous buter, gronda Vanitas.
Ventus éclata d'un rire haut et clair auquel les deux autres se joignirent sans tarder.
— Toi ? dit-il, en le fixant droit dans les yeux, cette fois.
— Ne me cherche pas, prévint Vanitas en grinçant des dents.
— Sinon quoi ? Tu vas me lancer un de tes petits cailloux ? Arrête, je tremble.
La façon dont il le regardait d'un air joyeux lui donna envie de lui arracher la tête.
— Tu ne tiendrais pas une seconde, marmonna Vanitas.
— Tu veux essayer ?
— Va te faire foutre.
— Voyons, voyons. Ta mère ne t'a jamais appris à ne pas dire de gros mots ? Pas la peine d'avoir peur, tu sais. Je n'ai pas envie de perdre mon temps avec quelqu'un qui ne s'attaque qu'à ceux qu'il est sûr d'écraser. Amuse-toi bien à tyranniser les petits enfants, Vanitas ! On se reverra quand tu auras arrêté de chier dans ton froc.
Xion lui lança un regard où l'ébahissement se disputait à l'admiration, tandis que Roxas riait sans retenue. Le visage peint d'une satisfaction écœurante, Ventus tourna les talons.
Quelques instants plus tard, aveuglé par la rage, Vanitas sautait au sol avant de se jeter sur lui.
À tout prendre, il avait eu de la chance. Roxas et Xion, contrairement à ce qu'il avait imaginé, s'étaient contentés de contempler la mêlée sans y participer. À vrai dire, et il ne fallut guère longtemps à Vanitas pour l'apprendre, ils n'en avaient pas besoin ; Ventus se débrouillait parfaitement bien tout seul. Le manque d'eau doublé à la fatigue prodiguée par le soleil de plomb se chargea de vider ses batteries avant même qu'il ait eu le temps de regretter son imprudence. Quelques coups bien placés suffirent à le réduire au silence et à l'immobilité. Ventus, heureusement, n'était pas comme les adolescents qui inondaient le parc à la tombée de la nuit. Il n'insista pas plus que nécessaire, et, une fois son objectif atteint, il se redressa, le souffle court.
Vanitas avait à peine résisté. Il se plaqua une main sur le visage, y découvrit une trace de sang frais. Assis par terre, il se perdit dans sa contemplation, des murmures plein la tête, appuyant sur les parois de son crâne comme on cherchait à forcer une serrure récalcitrante.
Ça n'en vaut pas la peine.
L'espace d'un instant, il oublia où il était, la chaleur de l'été, le coup de soleil qui grandissait sur sa nuque ; il oublia Ventus, Roxas, Xion ; il oublia les autres enfants, les marrons et la vieille, oublia ses vêtements imbibés d'odeur d'oignon et la ville et l'ennui. La douleur s'épanouit sur son visage, son sang se glaça dans ses veines, et il se sentit sur le point de s'évanouir, d'abandonner — quoi ? —, de clore ses paupières et de s'enfuir là où nul ne le retrouverait jamais.
Une main se referma violemment sur son bras, des doigts enfoncés dans sa chair, et il entendit :
— Tu te fous de ma gueule ? Debout !
Son cœur s'arrêta, paralysé par une peur sans nom. Il obéit.
Soudain, il était aveuglé par l'éclat du soleil, et la main sur son épaule était petite et légère, exempte de toute trace d'agressivité.
Il cilla sans comprendre.
— Est-ce que ça va ?
Xion le dévisageait d'un air inquiet. Roxas, les sourcils froncés, conservait le silence. Ventus le relâcha doucement. Il demanda :
— Hé, ça va ?
Les pièces du puzzle se remirent en place, sans que Vanitas sache comment elles s'étaient seulement déboîtées. Il acquiesça, hagard, se palpa le nez avec prudence, sentit la honte l'envahir et lui brûler les joues.
Il avait à peine résisté. L'humiliation était totale.
— Tu m'as pété le nez !
Pas le moins du monde embarrassé, Ventus croisa les bras.
— Mais non.
— Ça fait mal !
Il leva les yeux au ciel. Derrière lui, Xion semblait retenir un sourire amusé.
— Bah tiens, ricana Roxas.
— Il fallait y penser avant, renchérit Ventus. Tu ne croyais tout de même pas qu'on allait te laisser faire ça tout l'été !
Vanitas ne croyait rien du tout. Il avait mal au crâne, il était assoiffé, et son cœur pulsait encore comme celui d'une proie affolée. La peur l'avait quitté sans un mot d'adieu, laissant derrière elle le goût âcre de souvenirs à nouveau étouffés. Il plia et déplia son poing, le regard fixé sur une fleur miraculée, apparemment épargnée par les désirs meurtriers du soleil.
Il lui fallut plusieurs minutes pour remarquer qu'il était seul ; quelques secondes de plus pour comprendre qu'il ne l'était pas.
Assis sur un tourniquet encore collant de l'alcool qui y avait été renversé au cours des semaines précédentes, Ventus bâillait à s'en décrocher la mâchoire. Leurs regards se croisèrent le temps d'une seconde, puis Vanitas s'en détourna, rattrapé par un profond agacement.
— Fini de m'insulter dans ta tête ? demanda Ventus en haussant les sourcils.
Il n'avait même pas pensé à le faire. Pris d'un léger vertige, il se demanda combien de temps il était resté assis là sans rien faire, et pourquoi le garçon avait attendu de le voir émerger.
— Tu n'as pas l'air bien, commenta ce dernier en se relevant.
— Ça alors, répliqua-t-il avec amertume.
— Je veux dire, en général. Tu as un coup de soleil sur la nuque. T'étais assis là depuis combien de temps ?
— Tu comptes rester là longtemps ?
— Je ne peux quand même pas te laisser comme ça, soupira Ventus.
— « Comme ça » ?
Il désigna le visage de Vanitas d'un geste vague.
— Tu sais bien.
— Pourquoi ?
Ventus haussa les épaules.
— Par principe. Je veux dire, tu ne t'es même pas défendu... j'ai l'impression de t'avoir frappé sans raison. Même si tu l'avais amplement mérité.
— C'est ça, marmonna Vanitas.
— Je me sens un peu coupable.
La sincérité qui teintait ses propos prit Vanitas au dépourvu. Ventus haussa les épaules à nouveau, puis désigna la route du menton.
— Tu viens ?
Et, comme Ventus quittait le parc en sifflant un air de son invention, Vanitas lui emboîta le pas.
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La maison des jumeaux était banale, étroite, équipée d'un petit jardin rectangulaire — parfaite copie de tous ceux qu'on trouvait dans le quartier, parfaite opposée de celle de la vieille toute en largeur et en espaces inutilisés. Il y faisait agréablement frais, ce qui ne constituait pas vraiment un exploit compte tenu des températures extérieures, mais restait une qualité non-négligeable.
Assis sur une chaise au milieu de la cuisine, Vanitas attendait. Malgré les quelques verres d'eau qu'on lui avait fait boire, son mal de crâne ne s'était pas arrangé. La porte qui menait au jardin était entrebâillée. Il songea un instant à quitter les lieux, mais la fatigue le priva de la motivation nécessaire. Il ferma les yeux pour ne les rouvrir qu'au retour de son hôte qui, tout sourire, posa ses trouvailles sur la table.
— Tu n'as rien du tout, déclara Ventus après un rapide examen de son visage. Juste quelques égratignures.
— Génial.
— Tu dois te les être faites en tombant, poursuivit-il comme s'il ne l'avait pas entendu. Tout ce que tu me dois, c'est un bleu.
— Et une chute.
— Oh, pardon, railla Ventus. Si j'avais su que tu ne tenais pas debout tout seul, j'aurais fait plus attention.
Il imprégna un coton de désinfectant et l'appliqua sur ses plaies avec une certaine brusquerie.
— Arrête de bouger, soupira-t-il quand Vanitas chercha à le lui arracher des mains.
— Je peux faire ça tout seul.
— Et ?
— Laisse-moi faire !
— J'essaie juste de me faire pardonner.
— Tu rêves.
Ventus sourit et poursuivit sa tâche avec application. À l'évidence, il prenait un malin plaisir à voir Vanitas grimacer, et ce dernier se jura de le lui faire payer d'une façon ou d'une autre. Un jour où l'air serait un peu plus respirable, si possible.
— On dirait que t'as attrapé la jaunisse, se moqua Ventus en admirant le résultat de son travail.
Vanitas ne répondit pas ; son regard avait été attiré par un mouvement près de la porte, qui s'ouvrit sur une femme d'âge moyen à l'air pressé. Elle s'arrêta en les voyant, les sourcils haussés.
— Explications ? demanda-t-elle sur un ton que Vanitas n'aurait pas osé ignorer.
Loin d'afficher un quelconque embarras, Ventus s'empara d'un pansement qu'il colla sur le front de sa victime sans vraiment regarder.
— Ven ?
Il se tourna vers elle.
— On s'est battus, déclara-t-il d'un ton léger.
— Ah, vraiment ? J'espère que tu ne t'es pas fait mal.
— Oh, non. J'ai gagné sans problèmes.
La femme éclata de rire. Vanitas comprit qu'elle ne le croyait pas. Elle doutait non pas de la victoire de son fils, mais du fait même qu'il fût impliqué dans une bagarre avec un illustre inconnu. Pas étonnant. Le garçon ne semblait pas du genre belliqueux, et il ne l'aurait sans doute jamais cru capable de lui mettre son poing dans la figure si on le lui avait annoncé la veille.
— Je ne savais pas que tu t'étais fait de nouveaux amis, remarqua-t-elle finalement, puis elle se tourna vers Vanitas : quel âge as-tu ?
Il tenta d'éloigner la main de Ventus, qui l'avait attrapé par le menton pour mieux observer le côté droit de son visage, et, n'y parvenant pas, répondit d'une voix plate :
— Douze ans.
Elle hocha la tête, plissa les yeux, puis reprit :
— Tu ne serais pas le gamin qui vit chez Mme Figgs, par hasard ? Enfin, si c'est son nom.
Il haussa les épaules. Ventus lui lança un regard intrigué.
— Je me disais bien que je ne t'avais jamais vu avant. Une bien gentille dame, Mme Figgs. Beaucoup de courage.
— Tu parles de la vieille dame qui passe son temps à traîner dans le parc près de la bibliothèque ? demanda Ventus.
— Tu la connais ?
— Tout le monde la connaît.
Il ne donna pas plus de précisions. Sa mère se servit un verre d'eau du robinet avec un soupir.
— Ne faites pas de bêtises, dit-elle en quittant la cuisine. Passe le bonjour à Mme Figgs de ma part, mon garçon.
Ils restèrent silencieux un moment, jusqu'à entendre une porte claquer quelque part plus loin, puis Ventus croisa les bras.
— Je ne savais pas que tu habitais chez la tueuse de chats, dit-il. C'est ta grand-mère ?
— Ce n'est pas une tueuse de chats, répondit Vanitas d'une voix sèche.
Ventus balaya son assertion d'un geste de la main.
— Tout le monde sait qu'elle les déteste, avança-t-il avec conviction. Elle en a empoisonné au moins dix ce mois-ci. Ils miaulent trop, ça l'empêche de dormir, un truc comme ça, quoi.
Puis il trottina jusqu'au congélateur duquel il sortit une seule glace à l'eau, sans penser à en offrir à son invité. Mais Vanitas n'y prêta pas attention ; il réfléchissait.
Pour tout avouer, il n'aimait pas beaucoup la vieille.
Le jour où ses parents, à bout de souffle, avaient décidé de l'abandonner aux bons soins de cette « grand-mère » dont ils n'avaient préalablement jamais mentionné l'existence, elle l'avait regardé avec une telle absence de chaleur qu'il avait su qu'il ne l'aimerait jamais. Elle n'était pas méchante, mais pas exactement agréable pour autant ; elle ne le maltraitait pas, lui offrait chaque jour le gîte et le couvert, pourtant son regard dégageait une froideur dérangeante, celle d'un automate comme on en trouvait dans les films, les traits figés de ce qui vous écrase sans la plus petite étincelle de pitié. Si quelqu'un lui avait demandé ce qu'il pensait d'elle, il aurait éludé la question par un simple haussement d'épaules. Personne ne devait être au courant de la crainte indicible qu'elle lui inspirait. De quoi aurait-il eu l'air, s'il avait confessé prendre volontairement des détours pour rentrer, par peur des yeux pâles et inexpressifs d'une vieillarde qui sentait l'oignon et l'eau de Cologne bon marché ?
Pourtant, aussi froide et grinçante pût-elle être, elle n'avait rien d'un monstre ou d'un assassin. Vanitas la connaissait au moins assez pour pouvoir l'affirmer : le seul chat qu'elle avait touché était celui, borgne et boiteux, qui passait son temps à lui dormir sur les genoux lorsqu'elle somnolait dans le fauteuil du salon.
Plus qu'un quelconque élan de fidélité, ce fut l'indignation qui le poussa à la défendre.
— Elle ne les a pas tués, dit-il, un peu trop brutalement à son goût.
Ventus croqua un morceau de sa glace.
— T'as des preuves ?
— Elle adore les animaux, inventa Vanitas. Et elle est à moitié sourde. Elle s'en fout, du bruit qu'ils font.
— Ce n'est pas parce que tu ne l'as jamais vue tuer de chats qu'elle ne l'a jamais fait.
— Et comment elle aurait fait ? Je croyais que tu l'avais déjà vue. Elle ne peut même pas se pencher sans se casser les os.
— Et alors ? Elle cache peut-être bien son jeu.
Si la vieille était désagréable, au moins avait-elle toujours été — parfois douloureusement — honnête avec lui. Il se releva, fatigué de rester dans la cuisine d'une maison inconnue à se disputer avec un garçon qui l'avait battu puis soigné sans y réfléchir à deux fois.
— Ses chats aussi ont disparu, lâcha-t-il alors que cette pensée lui traversait l'esprit. À la vieille.
Il n'était pas l'enfant le plus attentif du monde, surtout quand il fallait écouter les grommellements d'une vioque dont il ne connaissait guère plus que le nom, mais cette affirmation n'avait rien d'un mensonge. Elle les avait cherchés des jours durant et s'en plaignait sans cesse. Avec toute la mauvaise volonté du monde, il n'avait pas pu le louper.
Ventus afficha une mine sceptique. Son regard pesa sur lui si longtemps que Vanitas, à contrecœur, finit par développer :
— Elle en avait trois au début du mois. Il n'en reste qu'un, et c'est celui qui ne sort pas. Pourquoi elle aurait tué ses chats, hein ? Pour les manger ?
Ventus examina ses arguments un instant, puis s'assit sur la table, troublé.
— D'accord, dit-il. Disons qu'elle est innocente.
— T'es bouché, ou quoi ? Elle a pas tué vos putains de chats !
Mais Ventus, loin de l'écouter, agita sa glace pour le faire taire.
— Laisse-moi parler, exigea-t-il. Même si elle est innocente, ça ne change rien. La moitié du bloc la croit coupable.
— Et alors ?
— Alors, dit Ventus en levant les yeux au ciel, les chats disparaissent quand même. Il y a bien un tueur qui rôde. Tu auras beau clamer son innocence, la plupart des gens continueront de croire qu'elle les a empoisonnés.
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Que je distribue des flyers ?
Cette conversation commençait à lui taper sur les nerfs, mais semblait beaucoup amuser Ventus ; ses yeux s'étaient illuminés d'une lueur de mauvais augure, et il glissa sur la table pour s'approcher de son invité.
— Il nous faut des preuves, dit-il. Si on a des preuves, ils ne pourront plus l'accuser.
Vanitas ne savait pas quand ils étaient devenus « nous », mais ce changement ne lui disait rien qui vaille.
— Et où tu veux qu'on trouve des preuves ?
— On ne va pas seulement trouver des preuves, l'informa Ventus. On va mener notre enquête. On va trouver le véritable coupable.
Vanitas voulut répliquer quelque chose, mais Ventus lui saisit le bras, l'air sérieux.
— C'est ta grand-mère, dit-il. On ne va tout de même pas les laisser dire ça. Et puis, on s'ennuie, ici.
Là-dessus, il n'avait pas tort. Vanitas se dégagea de son emprise, puis émit un claquement de langue irrité.
— Partenaires ? proposa Ventus en lui tendant la main.
— Qu'est-ce que j'ai en échange ?
Les yeux de Ventus glissèrent sur les pansements qui lui barraient le visage.
— Mon silence, ça suffit ?
Comme Vanitas ne répondait pas, il vint chercher la main qui pendait mollement à son côté et la serra énergiquement.
— Marché conclu !
Puis il fila vers le salon, tirant derrière lui son nouvel associé.
When will a write a canon vanven fic... when will i write more vanven in general... thank you for reading, au revoir
