Contre vents et marées

Synopsis: Suite directe de "Au delà des apparences"

Un mois s'est écoulé depuis l'agression d'Anita et l'arrestation de Pete. Après toutes ces épreuves Anita et Drazic aspirent au parfait amour mais parviendront-ils à rester soudés? Entre l'ombre du procès de Pete qui plane au dessus de leur tête, le traumatisme d'Anita et les agissements de plus en plus problématiques du frère de cette dernière, cela s'annonce difficile.

Chapitre 1:

Lundi - (1ère semaine)

Au hangar

Anita se réveilla en sueur. L'espace de quelques instants des images s'imposèrent à son esprit mais elles furent si fugaces que lorsque la jeune fille émergea pleinement de son sommeil, celles-ci s'évaporèrent et elle fut incapable de se souvenir de quoique ce soit, hormis de ce sentiment de malaise et d'angoisse.

En toute franchise, Anita commençait à douter de l'efficacité de ses anti-dépresseurs, certes ils semblaient diminuer fortement ses crises de panique et atténuer ses mauvais songes mais n'était-ce pas là simplement l'oeuvre du temps? Sans doute parvenait-elle à guérir d'elle-même. Du moins c'est ce qu'elle se complaisait à penser, n'ayant aucune intention de poursuivre son traitement au delà du délai fixé par son médecin.

Alors qu'elle se redressait, son estomac se retourna, un des effets peu désirables de ses médicaments mais elle savait qu'elle devrait apprendre à composer avec. Cela se manifestait généralement au réveil et ne durait que quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle ait quelque chose dans l'estomac alors elle se forçait à grignoter un peu malgré son écoeurement, mais il arrivait aussi que ses nausées perdurent une bonne partie de la matinée. Le médecin ne s'en inquiétait pas, selon elle ce n'était qu'une réponse naturelle de son organisme à l'introduction d'une substance inhabituelle et disparaitrait sous peu.

Arrachée à son sommeil par ce mauvais rêve, elle fut la première levée et profita donc pleinement de la salle de bain, se doucha, s'habilla et essaya de se refaire une beauté malgré la pâleur visible de son visage.

Lorsqu'elle sortit de la salle de bain et entra dans la pièce principale, Drazic descendait de sa chambre.

- Hey! fit-il en l'apercevant, un grand sourire aux lèvres.

Il vint à sa rencontre, passa un bras autour de sa taille puis déposa un baiser sur sa tempe.

Elle remercia son fond de teint pour lui donner bonne mine car si Drazic avait remarqué son teint blafard, il lui en aurait sûrement fait la reflexion et se serait inquiété à outrance. C'était adorable de sa part mais parfois cette surprotection l'étouffait.

- Bien dormi?

- Comme un bébé, répondit-elle.

Ce n'était qu'un demi-mensonge car en dehors de son réveil mouvementé, elle avait dormi du sommeil du Juste.

- Tu sais que tu dormirais encore mieux dans ma chambre, suggéra-t-il d'une voix rieuse.

À son air et au ton de sa voix, Anita savait qu'il se forçait à rire, leur manque d'intimité commençait à lui peser cependant il savait ce qu'elle avait vécu et respectait son besoin d'attendre. Pourtant, si elle arrivait à franchir le pas, ce ne serait pas la première fois qu'elle se retrouverait dans les bras d'un jeune homme, sa première expérience remontant à l'aube de ses 16 ans, hélas après les assauts de Pete elle s'en sentait incapable et craignait qu'un jour Drazic se lasse du stade des simples baisers langoureux et ne la laisse tomber.

Il allait justement l'embrasser quand elle se détacha de ses bras. Cette fois ce ne fut pas à cause d'une quelconque gêne ou d'un mal être mais de ses nausées. Et comme elle ne voulait pas qu'il se rende compte de son état elle fut obligée de le repousser en douceur.

- Je meurs de faim, déclara-t-elle en se dirigeant vers le plan de travail de la cuisine.

Drazic ne fit aucun commentaire et s'installa à la table de la cuisine alors que Mai sortait à son tour de sa chambre.

- Salut! fit-elle d'un ton bougon.

- Levée du mauvais pied? remarqua Drazic, d'une voix goguenarde.

- On peut dire ça, râla Mai.

La jeune fille se dirigea vers la cuisine et ouvrit l'un des placards du bas tandis qu'Anita se servait un verre d'eau.

- Plus de café? réalisa Mai.

- Apparement non, dit Drazic en se laissant tomber sur la chaise à sa portée.

- Qui était supposé faire les courses? grogna-t-elle en accusant Drazic du regard.

- Hey, c'était pas mon tour.

Anita prit conscience de son erreur et devint encore plus blême qu'elle ne l'était.

- Oh je suis désolée, ça m'est complètement sorti de la tête.

- Eh ben super! railla Mai avant d'ouvrir le frigo et d'en analyser son contenu.

Il était quasiment vide tout comme les placards d'ailleurs, la nausée reprit Anita de plus belle.

- Pas de lait, pas de jus d'orange, et même pas un gramme de beurre et ben autant se servir dans le distributeur du lycée.

- Ouais sauf qu'on a plus un rond, soupira Drazic. On doit garder le fric pour les courses.

- Je suis désolée, réitéra Anita véritablement embarrassée.

- Écoutes, tu avais peut être l'habitude que ta maman remplisse le frigo à ta place mais ici c'est chacun son tour sinon on ne s'en sortira pas.

- Oh c'est bon, lâche-la un peu Mai, ça arrive à tout le monde d'oublier!

- Non Drazic elle a raison, c'était à moi d'y penser. J'irais faire les courses ce soir après les cours, promit Anita, confuse.

- Ouais bon ça va, grommela Mai en se saisissant du pain de mie et du beurre de cacahuètes avant d'aller s'asseoir en face de Drazic.

Toujours barbouillée et davantage contrariée, Anita ne se sentait pas en mesure d'avaler quoique ce soit, seulement si elle ne voulait pas que ses nausées se transforment en vomissements elle devait se forcer à manger quelque chose. Avisant un sachet de chips à moitié plein, elle se dit que cela ferait l'affaire, sachant que le sel serait bénéfique dans son cas. Un bon thé à la menthe l'aurait également remis sur pied malheureusement cela coûtait cher et avec leur maigre budget ce genre de dépense était frivole.

Elle prit place à côté de Drazic qui était en train de tartiner une tranche de pain de beurre de cacahuètes.

- T'as fait le devoir d'Histoire? demanda ce dernier à l'intention de Mai.

- Ouais peut être bien mais je te passerai pas mes notes, dit-elle d'un ton tranchant.

- J'en connais une qui va avoir ces ragnagnas, rigola Drazic.

- Oh Drazic!

Dégoûtée par cette reflexion, Anita lui donna un léger coup de coude alors que Drazic riait de plus belle, amusé par le regard noir de Mai. Il fit ensuite glisser la tartine au beurre de cacahuètes vers Anita qui comprit qu'il l'avait gentimment préparé pour elle avant même de penser à faire la sienne. Touchée par ce petit geste, Anita voulut le remercier mais il était déjà en train de préparer sa propre tartine, selon toute vraissemblance inconscient du caractère altruiste de son geste. Ne voulant pas le vexer, Anita accepta la tartine tout en sachant qu'elle ne pourrait jamais la mettre en bouche.

...

Appartement de Ryan

Encore à moitié endormi, Ryan versa machinalement le lait dans son bol de céréales au miel sans faire attention à la quantité qu'il y mettait. Ryan pesta de sa maladresse et se leva pour aller chercher une éponge lorsque l'un de ses deux colocataires entra en trombe dans la cuisine et le bouscula.

- S'lut! fit son copain à l'allure débraillée qui lui rappelait, à son plus grand désarroi, l'antipathique petit ami de sa soeur.

- Ouais salut, maugréa en retour Ryan, agacé par son manque de savoir vivre.

Éponge en main il revint à table nettoyer les dégâts fait quelques instants plus tôt alors que l'attitude déchaînée de son colocataire le rendit perplexe.

Ce dernier ouvrit en grand le réfrigérateur, en sortit une brique du jus d'orange puis referma le frigo d'un coup de pied et courut presque jusqu'au placard se prendre un verre.

- Qu'est-ce que t'as à être speed comme ça dès le matin?

Son copain se baissa pour sortir à la hâte un sachet de cookies et se redresser tel un diable de sa boite.

- J'ai pas dormi de la nuit, expliqua-t-il d'une voix vive en posant ce qui l'encombrait sur la table.

Il fit mine de s'asseoir mais finalement se releva et ouvrit la brique de jus d'orange afin de boire à même le goulot.

- ... trop de truc qui me trotte dans la tête, la bagnole à réparer, mon projet de sciences à surveiller et faut que j'aille voir Terry.

- Ouais ben va t'exciter ailleurs, Devon, tu me donnes le tourni.

- T'as un problème, tu sais c'est quoi ton problème? débita son copain.

Avant même que Ryan ait pu ouvrir la bouche, il enchaîna:

- T'es tendu comme un slip, tu sais pas te détendre et tout ça à cause d'une petite nana qui ne te calcule même pas.

- Et t'as un remède miracle?

- Ouais peut-être bien, dit Devon tout en renifflant bruyamment et de manière explicite.

- Oh déconnes pas je te touche pas à ça et j'espère que toi non plus, l'accusa Ryan d'un doigt pointé vers lui.

- Toucher à quoi, fit Devon d'un air innocent, je te propose juste quelques séances de Yoga.

- Ouais c'est ça.

- Ah et tiens et si j'allais piquer une tête, dit-il soudain comme si une voix intérieure lui avait suggéré cette idée. Il a pas l'air de faire moche.

- Tu rigoles, gloussa Ryan, la pluie a martelé les fenêtres toute la nuit, il doit faire au moins 10 degrés de moins qu'hier.

- Pas entendu, marmonna son copain en éventrant le paquet de biscuit pour en sortir un cookie.

Il prit ensuite le chemin de la sortie, cookie entre ses dents.

Éberlué, Ryan l'apostropha avant qu'il ne quitte l'appartement.

- Attends, tu vas pas en cours?

- Et louper une si belle journée, plutôt mourir!

- Bah et ton projet de sciences que t'as passé la nuit à finir?

- Oh il a foiré, j'ai laissé tomber.

Ryan lui adressa un regard incrédule, interdit par l'attitude à la fois désinvolte et survoltée de son copain. Il espérait vraiment qu'il ne soit pas assez stupide pour toucher à des substances illicites.

- Ben t'as du bol de pas avoir Barnett comme prof de Sciences, elle aurait jamais laissé passer ça.

- J'ai de la veine de pas être dans ton bahut surtout, vu la tronche que tu tires tous les matins, vous devez pas vous marrer souvent!

Ryan ne le contredit pas, son ancien lycée n'était déjà pas des plus marrants mais alors depuis qu'il avait été transféré à Hartley Heights, Ryan se tappait littéralement la tête contre les murs. Il trouvait les élèves de ce lycée hautains et complètement coincés et comme si sa première impression n'avait pas suffit à lui faire détester cet endroit, Mlle Barnett, la Principale avait lancé l'idée saugrenue du port de l'uniforme lors d'une visite de l'inspecteur académique. Aussitôt l'inspecteur partit, et face à l'éclat de colère des élèves cette idée fut bien vite abandonnée mais Mlle Barnett, leur fit comprendre qu'en retour ils devaient avoir une attitude irréprochable, auquel cas le port de l'uniforme restait une possibilité. Depuis les élèves avaient la très déplaisante sensation d'avoir une épée de Damoclès au dessus de leur tête et se comportaient, pour la plupart, comme de petits élèves modèles. Ryan aurait volontier changé de lycée si son dossier scolaire le lui avait permis mais il avait acquis une bien trop mauvaise réputation au fil des années pour avoir encore ce type de privilège.

...

Sur le chemin du lycée, Anita et Drazic marchèrent côte à côte, pourtant le jeune homme ne s'était jamais senti aussi seul. Depuis quelques jours, alors que Drazic avait eu l'impression que leur relation prenait enfin une bonne direction, il avait la désagréable impression que sa présence l'incommodait.

- Tu me le dis si tu veux faire le chemin toute seule?

- Quoi, mais non qu'est-ce que tu vas chercher?

Cette réponse l'agaçait car non seulement elle ne lui avait pas décroché un mot depuis qu'ils avaient quitté le hangar mais elle fuyait aussi son contact. Lorsqu'il avait posé innocement sa main sur son épaule, elle l'avait repoussé en lui faisant comprendre d'un regard que ce n'était pas le bon moment. À présent à mi-chemin, Drazic fulminait et savait qu'il ne pourrait continuer longtemps sans la confronter à ce sujet.

- Je ne peux même pas te toucher! se vexa Drazic.

- Bien sûr que si, prétendit-elle, je suis juste mal réveillée.

Il aurait pu adhérer à cette excuse si cela ne faisait pas plusieurs jours qu'elle lui réservait le même traitement. Certes, elle le dispensait surtout de cette attitude détestable au petit matin et redevenait la Anita qu'il aimait le reste de la journée mais il ne se sentait pas la force d'en analyser le pourquoi du comment et encore moins de subir les effets de ses sautes d'humeurs.

- Je croyais qu'on était passé au dessus de ça? ne put-il se retenir de lui faire savoir.

- Je suis désolée, dit-elle d'une voix peinée qui lui fit tout de suite regretter ses paroles.

Comme pour s'excuser et lui prouver que rien n'avait changé entre eux, elle se saisit de sa main et la serra dans la sienne

- J'ai vraiment très mal dormi.

- Ouais, bien sûr, rala-t-il, peu satisfait de la réponse puisqu'elle lui avait dit, un peu plus tôt, avoir dormi comme un bébé

Toutefois, il accepta ce geste d'affection et resserra ses doigts autour des siens.

...

Lycée de Hartley Heights

Lorsque Ryan arriva devant le lycée, quelques regards se retournèrent sur lui, parmis eux ils reconnut certains jeunes qui étaient au Sharkpool la veille et avaient été témoin de son excès de colère. Il passa devant eux, la tête haute tout en essayant de ne pas repenser au coup de poing qu'il avait donné à Kurt la veille. Kurt était l'un de ses nouveaux camarades de classe depuis qu'il avait été transféré dans ce lycée et malheureusement pour lui, un ami très proche de Nikki. Kurt semblait avoir des vues sur la jeune chanteuse depuis un moment sans oser le lui dire, seulement l'arrivée de Ryan à Hartley Heights avait tout changé et sans doute par crainte de la concurrence, il avait avoué ses sentiments à la jeune fille, rendant Ryan fou de rage. En effet, quelques jours plus tôt, lui-même avait proposé à Nikki de sortir avec lui et elle avait refusé sous prétexte qu'elle ne voulait pas se laisser distraire cette année néanmoins, deux jours plus tard, Ryan l'avait surpris en tête à tête avec Kurt au Sharkpool. Tous deux riaient aux éclats. Ryan avait eu l'impression que cela lui était destiné et ce fut le détonateur de sa colère. Aveuglé par sa jalousie, car c'est bien de cela qu'il s'agissait, Ryan avait alors saisit Kurt et l'avait forcé à se lever avant de lui décrocher un coup violent à la mâchoire. Il aurait aimé dire qu'il le regrettait seulement cela aurait été mentir.

- Hey Nikki, attends-moi! s'écria Ryan alors qu'il franchissait la grille de l'établissement.

Il savait que les chances pour que sa belle lui parle étaient infimes mais il n'était pas homme à abandonner aussi facilement et laisser quelqu'un d'aussi exceptionnel à ses yeux lui échapper.

- Je n'en ai pas envie, non, répliqua sèchement celle-ci sans s'arrêter.

En deux grandes foulées, Ryan la rattrapa.

- Écoutes, je suis désolé pour l'autre jour, dit-il sans réellement le penser.

- Tu aurais pu gravement le blesser! l'accusa Nikki.

- Oh exagères pas!

- Il a une luxation de la mâchoire, lui apprit-elle d'une voix furieuse, non mais je peux savoir ce qui t'as pris?

Bien qu'il ignorait comment répondre à cela, Ryan ouvrit la bouche pour se défendre mais elle ne lui en laissa pas l'occasion.

- Non tu sais quoi, je ne veux pas le savoir...

- Laisse-moi au moins...

- Ça ne m'intéresse pas, décida-t-elle, parce que rien ne peut justifier un tel geste et je ne veux plus rien avoir à faire avec toi.

- Tu ne disais pas ça de Kurt la dernière fois qu'il m'a mis sa main dans la figure.

- Sauf que lui contrairement à toi il avait des circonstances atténuantes ce jour-là.

- Oh ça c'est facile.

- Je ne sais pas ce qui t'arrive, Ryan mais ça ne m'intéresse pas de le découvrir. Tu n'es pas celui que je croyais.

Ryan s'arrêta et la regarda s'éloigner dans un soupir désabusé et un haussement d'épaules, convaincu que sa camarade reviendrait vers lui une fois calmée. Au fond, peu lui importait les conséquences de ses actes, tout ce qui comptait à ses yeux c'était que, la veille, il avait pu ôter ce sourire suffisant des lèvres de Kurt.

...

La "Propagande", nota le professeur d'Histoire, Mr Albers, au tableau.

- Qui peut me dire à quels moyens le parti politique nazi avait recours pour contrôler l'information?

- La presse monsieur, répondit Mélanie.

- Et les affiches publicitaires, ajouta Anita.

- Et effet mais outre la radio, la presse ou la publicité, pensez plus loin, à des choses qui paraissent moins évidentes mais qui pourtant étaient totalement contrôlées par le gouvernement nazi.

- Le cinéma m'sieur, dit Kurt, à l'époque ils avaient pas la télé alors c'était facile de prendre le contrôle du grand écran.

Albers approuva d'un hochement de tête mais la réponse ne parut pas lui suffire.

- Les nazis se servaient du sport pour montrer la supériorité de leur race, intervint Drazic.

- N'importe quoi, grogna Ryan.

- Et pourtant il a raison.

- Et ouais, s'autocongratula Drazic en faisant le fier, les pouces pointés vers lui.

Assise à ses côtés Anita l'applaudit en riant, pas du tout surprise par son intelligence contrairement au reste de la classe car le jeune homme en savait bien plus qu'il n'en montrait.

- Là tu m'impressionnes, avoua le professeur. Les nazis pensaient effectivement que leur race était supérieure en tous point et se servaient du sport pour démontrer leur supériorité biologique.

Drazic acquiesça, les bras croisés sur sa poitrine, l'allure toujours aussi fière et prétentieuse.

- Et tu ne saurais pas à quel type de race je fais référence par hasard? le questionna le professeur, d'un ton amusé.

- La race aryenne, oui m'sieur, répondit Drazic avec une assurance non dissimulée.

- Quoi, s'exclaffa Mai en se retournant vers lui. J'hallucine!

- Il doit avoir un bouquin planqué sous la table, c'est pas possible, se moqua Dennis.

- Et ouais, prenez-en de la graine, se divertit le principal intéressé.

- Et bientôt tu vas nous convaincre que t'es un génie, railla Dennis.

- En voici un bel exemple de propagande, lança le professeur avec amusement.

- Nan, nan, fit Ryan en secouant la tête. Excusez-moi, mais je ne comprends vraiment pas comment on pouvait se laisser embrigader comme ça.

- Toi tu penses en homme du 21e siècle, lui fit remarquer Mai, tu te dis que de nos jours on ne pourrait pas se laisser avoir et c'est sûrement vrai mais imagine toi dans la peau d'un homme du début du 20e siècle.

- Tout à fait, approuva Albers, à cette époque la presse n'était pas libre, les gens croyaient tout ce qu'ils lisaient, tout ce qu'ils voyaient. Il n'y avait aucun autre moyen de recueillir l'information. Si on disait au peuple que les juifs étaient la cause du gouffre financier, qu'ils avaient la main mise sur l'économie, que leurs rites étaient immoraux et qu'à côté rien ne venaient contrebalancer ces faits alors le peuple finissait par y croire.

- Oui mais comment on peut convaincre un peuple tout entier de se retourner contre son prochain? insista Ryan.

- T'es bête ou quoi, on vient de te l'expliquer, s'énerva Mai.

- Ce qu'il faut comprendre c'est que les gens avaient déjà une très mauvaise opinion des juifs, précisa Albers, alors quand le gouvernement lui même les a accusé de tous les maux en ayant l'ascendant sur les médias, les arts, le cinéma et j'en passe, la population qui était déjà très affaiblie par la guerre a cherché un coupable.

- Ouais et on leur en a offert un sur un plateau, dit Mai.

- Que les gosses se laissaient berner en regardant un dessin animé pro nazi, je dis pas, concéda Ryan, ils y croyaient dur comme fer parce qu'ils connaissaient que ça mais les adultes avaient aucune excuse.

- C'est ce qui s'appelle de l'endoctrinement, Ryan, du bourrage de crâne, lança Nikki en prenant la parole.

- Nan, pour moi si tu te laisses convaincre aussi facilement c'est que tu le veux bien. J'ai du mal à croire que tout le monde ait pu suivre aveuglément ce mouvement.

- Mais tout le monde ne l'a pas suivi justement, c'est la partie que je vous avais demandé de revoir pour aujourd'hui.

- Ahaha, se moqua Drazic, et vl'an!

- La Résistance au nazisme était belle et bien présente et ce bien avant le début de la Seconde Guerre Mondiale, expliqua Albers, mais comme pour tout elle était réprimée et nombre de ses partisans se sont vus condamnés aux camps de concentration ou ont été exécutés avec pour seuls motifs leur penchant politique. Cependant, ce n'est pas à elle seule qu'elle a affaibli le régime nazi. C'est ce que nous allons voir aujourd'hui.

- Mais qui vous dit qu'à notre époque on ne pourrait pas se laisser berner alors? demanda Drazic.

- C'est évident, assura Mai entre internet et la presse libre, il suffirait de se documenter un peu pour voir les failles du système.

- Nan, je suis pas d'accord, la contredit Kurt.

- Moi non plus, je n'en suis pas convaincue, acquiesça Anita. Les esprits sont bien trop facilement manipulables.

- Et bien c'est un bon sujet, puisque cela semble vous passionnez, je vais vous demander de me rédiger un commentaire de deux pages pour la semaine prochaine.

- Rohh non! rala Drazic.

- Vous expliquerez pourquoi, selon vous, à l'aube du 21e siècle, une telle censure et un tel endoctrinement ne pourrait plus avoir lieu ou au contraire pourquoi vous pensez que l'information pourrait encore être facilement contrôlée et ce malgré tous les moyens dont nous disposons aujourd'hui. Pour ce travail, vous pouvez vous mettre par deux en prenant bien sûr en compte que vos avis doivent se rejoindre.

Alors que les élèves notèrent leur futur devoir tout en montrant quelques protestations, deux coups francs résonnèrent à la porte.

- Oui entrez! invita Mr Albers.

La porte s'ouvrit sur Mlle Barnett, la Principale du lycée.

- Mlle Barnett, la salua poliment Mr Albers tout en se décalant sur le côté afin de la laisser se placer devant la classe.

- Je ne vais pas vous retenir bien longtemps mais je voudrais vous rappeler que demain auront lieu vos entretiens d'orientation.

La classe montra son mécontentement par des grognements plaintifs.

- Oh mais on est vraiment obligé d'y aller? tenta Ryan.

- Je me sens fiévreux tout d'un coup, prétexta Dennis, je crois que je serais absent.

Mlle Barnett roula des yeux, habitué au comportement de son élève avant de reporter son attention sur les autres.

- Comme je vous l'ai expliqué vendredi dernier ce sont des entretiens obligatoires auxquels vous ne pourrez pas échapper.

- Mais on devrait avoir notre mot à dire, renchérit Nikki tandis que d'un mouvement de tête Mai lui donna raison. C'est plutôt personnel comme entretien.

- Cela fait partie de votre enseignement. Tous les élèves de Terminale doivent y passer.

À nouveau des protestations se soulevèrent.

Mlle Barnett les fit taire en levant la main et en agitant un tas de feuilles.

- Écoutez! De toute façon, ce n'est pas un sujet ouvert à discussion. Je suis venue uniquement pour vous communiquer l'ordre de passage.

Mlle Barnett balaya rapidement la classe des yeux avant d'arrêter son regard sur la rangée de devant.

- Mélanie, distribuez ça, voulez-vous! demanda-t-elle en tendant le tas de feuilles à sa meilleure élève.

- Oui mademoiselle, obéit celle-ci en se levant pour passer dans les rangs.

- Je sais que la plupart d'entre vous appréhendent ces entretiens mais il n'y a vraiment pas de quoi vous inquiéter. Il s'agit seulement de savoir où vous vous situez et si vous avez une idée précise de la voie que vous voudriez suivre l'année prochaine.

- Ça va vous servir à quoi de savoir ça? s'enquit Nikki. Si vous interroger la moitié de cette classe, vous saurez qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'ils feront demain matin alors l'an prochain..

- Justement, la conseillère pourra vous orienter.

- C'est surtout une façon de nous contrôler, remarqua Mai.

- Oh je vous en prie, soupira Mlle Barnett, un sourire crispé au bord des lèvres.

- Ou pour faire gonfler les statistiques de l'éducation nationale, ajouta la jeune fille d'une voix aigre.

- Oh je vous trouve bien aigrie pour votre âge, Mlle Hem.

- Désolée mais ça genre de stratagème ne prends pas avec moi, rétorqua la jeune fille.

Mlle Barnett allait répliquer lorsque la voix courroucée de Ryan brisa le silence.

- Non mais c'est une blague je passe à l'heure du déjeuner!

- En effet, ces entretiens auront lieu durant vos heures de cours et pour certains cela signifie durant la récréation ou la pause déjeuner.

- Bah et je mange quand?

- Pauvre Ryan, plaisanta Mai.

- Allons, un entretien ne durera pas plus de 15mn par personne, cela vous laissera largement le temps de vous substanter.

- Ça se voit que vous faites pas la queue à la cafet', rala Ryan.

- Je suis sûre que vous trouverez un moyen de vous arranger, dit la principale avec un air condescendant.

Elle reporta son intérêt sur le reste de ses élèves et frappa de ses mains.

- Bien, est-ce que tout le monde a pris connaissance de son ordre de passage?

- Ouais il est pas très équitable si vous voulez mon avis, dit Kurt.

- Qu'est-ce que tu parles toi, tu passes pendant le cours de maths! fit remarquer Drazic.

- Ben justement c'est un cours que j'aurais bien aimé suivre.

- Oui et moi je vais manquer une bonne partie du cours de Littérature, protesta à son tour Mélanie.

- Rho quelle bande de fayot, se moqua Drazic.

- Allons, ce n'est pas en un quart d'heures que vous ferez chuter votre moyenne. J'ai fait l'ordre de passage moi-même et j'ai fait en sorte que ceux qui en avaient le plus besoin ne manquent pas de cours.

- Euh on doit le prendre mal mademoiselle? réalisa Ryan.

- Bien je vais laisser Mr Albers reprendre son cours, dit-elle en se dirigeant déjà vers la porte. J'espère qu'il n'y aura pas d'absents à ces entretiens, je compte sur vous!

- Ouais ouais, rala la voix de Ryan.

...

À la fin du cours d'Histoire, Ryan se hâta de ramasser ses affaires et rattrapa la jeune femme qui hantait toutes ses pensées.

- Nikki, attends-moi!

- Qu'est-ce que tu veux? grommela cette dernière sans ralentir.

Ryan la rattrapa rapidement et se mit à sa hauteur.

- T'as quelqu'un pour le devoir d'Histoire?

- Je n'ai pas l'intention de le faire avec t...

- Kurt n'a pas l'air de partager tes idées, lui dit-il sans lui laisser le temps de finir sa phrase, alors que toi et moi...

- Toi et moi, rien du tout Ryan, s'emporta Nikki en haussant le ton. Rentres-toi ça dans le crâne!!

Nikki partit d'un pas vif en direction de la rampe alors que Ryan frappa sur le premier casier qui eut le malheur de se trouver sur son passage.

Anita qui arrivait justement près des casiers eut un léger sursaut et lança un regard de travers à son frère, détestant ce genre de comportement avant de tourner le regard vers sa meilleure amie.

- Mélanie, on fait le devoir ensemble?

- Ah non, ne m'en veux pas mais je ne partage pas tout à fait ton point de vue sur le sujet, avoua la jeune fille en rangeant son livre d'Histoire dans son casier.

- Alors toi tu penses que ce genre d'endoctrinement ne pourrait plus arriver? lui demanda-t-elle, la voix pleine d'incrédulité.

- Qu'une minorité de personne se fasse manipuler je peux le concevoir, c'est ainsi que les gouroux asservissent les esprits fragilisés mais que toute une population soit concernée avec tous les moyens dont nous disposons aujourd'hui pour diffuser l'information me parait improbable.

Anita dodelina de la tête, peu convaincu.

- Mais pourquoi tu ne ferais pas le devoir avec Drazic, vous semblez sur la même longueur d'onde?

- Non, sourit Anita. J'adore Drazic mais tel que je le connais il va me laisser la plus grosse partie du travail alors autant que je le fasse seul.

- Oui tu as raison, rit Mélanie.

Lorsque les yeux d'Anita tombèrent sur son frère, son sourire s'effaça. Comme la moitié du lycée, elle avait eu vent de son coup de sang de la veille et bien qu'elle ne cautionnait pas ce genre de comportement, elle avait à coeur de savoir ce qui lui était passé par la tête.

- Bon, je te laisse, dit-elle en désignant son frère d'un coup de menton.

- D'accord, comprit son amie avant de ramasser ses affaires puis de la laisser s'entretenir seule avec Ryan.

Le pas légèrement hésitant, Anita avança en direction de son frère qui, à en juger par ses gestes vifs, n'avait pas décoléré.

- J'ai entendu ce qui s'était passé au Sharkpool.

- Ah ouais sans blague, ça m'aurait étonné.

Anita poussa un soupir, luttant pour ne pas répondre à son attitude hautement désagréable et poursuivit:

- Qu'est-ce qui s'est passé, Ryan?

- Qu'est-ce que tu veux savoir? répondit-il du tac au tac.

- Que mon frère n'a pas frappé l'un de ses supposés copains parce qu'il crevait de jalousie, ne put-elle se retenir de le blâmer.

- Et ben si c'est exactement ce qui s'est passé, avoua Ryan d'une voix emportée, sauf que ce mec n'est pas mon pote et qu'il le sera jamais.

- Je ne te savais pas aussi mesquin, Ryan, s'emporta-t-elle, cinglante.

- Ouais et ben c'est comme ça, grommela-t-il sans chercher à se justifier.

Exaspérée, la jeune fille fut incapable de retenir ses paroles:

- C'est vraiment minable comme réaction et j'ai honte pour toi!

Elle le laissa planter devant son casier, refusant de faire marche arrière et s'excuser d'avoir été aussi dure.

...

Au gymnase du lycée

La dernière heure de la matinée était consacrée au sport, bien qu'une heure d'éducation-physique restait obligatoire et commune à tous les lycéens, celui-ci était un cours facultatif que la majorité des garçons avaient demandé à suivre, les filles ayant décidé en lieu et place de suivre des cours de musique ou d'arts-plastique.

Dans les vestiaires, Drazic et Dennis se préparèrent pour leur séance de sport, assis sur le banc.

- Eh, t'as fait le devoir de bio? s'enquit Dennis encore torse nu à ses côtés.

- Tu rigoles, j'ai même pas ouvert le bouquin, ricana Drazic en enfilant son maillot de foot.

- Moi qui pensais recopier sur toi.

- Faut vraiment être désespéré pour recopier sur moi, s'amusa Drazic à ses propres dépens. Pourquoi tu demandes pas à ton super pote?

- Oh non, Kurt est à la ramasse en ce moment.

- C'est sûrement le coup qu'il a reçu dans les dents, se moqua Drazic avant de rouler en boule son tee-shirt et sa chemise de la journée et de les enfouir dans son casier.

- Tiens justement, regarde qui arrive! l'avertit Dennis d'un coup de coude en désignant l'entrée du vestiaire.

- Oh non non, Ryan me frappe pas! s'amusa Drazic en prenant un air effarouché, le visage caché comme pour se protéger d'une attaque.

- Ouais c'est ça, crétin! grogna Ryan.

- T'as oublié tes gants de boxe aujourd'hui? lui demanda Drazic dans le but de l'énerver.

- Le cherche pas trop, il a la main lourde, l'avertit Dennis.

Au lieu d'enfiler son maillot de foot comme n'importe qui de normalement constitué, Dennis le passa juste sur le haut de sa tête.

- Et dire que t'as fait tout ça pour une petite nana qui peut même plus te blairer, continua à l'asticoter Drazic. T'es qu'un pauvre type, Scheppers.

- Me cherche pas!

- Oh non au secours, Ryan va me taper, rigola Drazic d'une voix faussement apeuré.

À côté de lui, Dennis faisait gonfler ses muscles comme pour se préparer à un affrontement.

- T'as pas compris que Nikki elle sera jamais à toi, insista Drazic en faisant quelques pas dans la direction de Ryan.

- Boucle-là!

- Et après le coup que t'as donné à son petit copain , je suis sûr qu'elle est au petit soin pour lui.

Jusque là assez calme, Ryan commença à serrer les poings et faire un pas agressif vers Drazic qui, non loin d'être intimidé, ne put s'empêcher de poursuivre sur sa lancée. Une petite voix intérieure lui conseillait de cesser ses provocations, le mettant en garde sur les retombées que cela pourrait avoir seulement la tentation était bien trop forte pour y renoncer.

- Ouais et tu sais quoi, je suis même persuadé qu'ils sont en train de se rouler un patin dans un coin.

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase, Ryan se rua sur Drazic, lui agrippa son maillot et le fit reculer de force contre les casiers en métal qui résonnèrent sous l'impact.

- Eh mais t'es complètement barje! lança Dennis qui s'était écarté au dernier moment.

Mais c'est tout ce que Drazic attendait, une bonne excuse pour lui coller son poing dans la figure. À cet instant, il ne réfléchit plus à rien et fit voler son poing serré sur le nez de Ryan.

...

En montant la penta donnant sur les couloirs à découvert du nouveau lycée, Drazic aperçut Anita sortir des affaires de son casier. Il espérait qu'elle soit de meilleure humeure qu'au petit matin seulement le visage fermé qu'elle arborait ne lui disait rien qui vaille. Sans se laisser décourager, il s'approcha d'elle.

- Salut toi, fit Drazic en passant un bras autour de la taille de sa petite amie.

Celle-ci sursauta puis se raidit aussitôt, ces signaux d'alertes auraient dû lui mettre la puce à l'oreille mais il mit cela sur le compte de ses sautes d'humeurs et avança son visage près du sien. À l'instant où ses lèvres allaient se poser sur la tempe d'Anita celle-ci recula et referma son casier dans un claquement sonore.

- T'as pu t'en empêcher hein? dit-elle, le regard accusateur.

Refroidit, Drazic laissa retomber son bras encerclant sa taille et prit un peu de distance. Il lâcha un soupir, à la fois agacé et fatigué de leur querelle.

- De quoi tu parles? demanda-t-il, sachant pertinement à quoi elle faisait allusion.

La jeune fille leva les yeux au ciel tout en ramassant son sac à dos posé sur le haut des casiers et le fit glisser sur son épaule.

- J'ai viens de croiser Ryan, le moins qu'on puisse dire c'est que tu ne l'as pas loupé!

Drazic n'en revenait pas qu'elle soit déjà au courant, il aurait aimé lui en parler calmement avant que son frère ne donne sa version de l'histoire.

- Attends mais c'est lui qui m'a cherché, essaya-t-il de se défendre.

- C'est pourtant pas ce qu'on raconte et puis ça n'a pas d'importance qui a commencé le premier, ce n'est pas une excuse, tu devrais être assez mature pour savoir quand t'arrêter.

- J'y peux rien s'il me sort par les yeux, maugréa-t-il.

- Et je peux savoir ce qu'il t'a fait pour que tu t'en prennes à lui?

- Ce qu'il m'a fait, railla Drazic, mais ça fait des semaines qu'il me cherche, tu l'as bien vu.

- Et toi tu entres dans son jeu? Mais tu ne vois pas qu'il est mal en point en ce moment?

- Parce que sa copine imaginaire l'a largué? ricana-t-il alors que sa petite amie lui lança un regard assassin.

D'accord, ce n'était sans doute pas la remarque la plus intelligente à faire, Drazic reconnaissait qu'il avait délibérement cherché la bagarre et méritait les réprimandes de sa petite amie.

Énervée, cette dernière commença à avancer sans toutefois le distancer.

- Ça ne te donnait pas le droit de lui mettre ton poing dans la figure!

- Ouais, bon j'ai peut être été un peu fort, admit-il pour apaiser les tensions.

Malgré cela, il ne put se défaire de son sourire en coin.

- Tu en as profité, Drazic, l'accusa-t-elle, et je n'aime pas ça.

Il se retint de lui rappeler que dans ce domaine son frère ne valait pas mieux que lui et qu'au moins lui ne frappait pas sans raison, cependant cela aurait eu le même effet qu'ajouter de l'huile sur le feu entre Anita et lui alors qu'il voulait au contraire l'éteindre.

- On va quand même pas s'engueuler pour ça, dit-il, ennuyé d'avoir causé une nouvelle dispute.

- Ce n'est pas moi qui ai agit comme une imbécile, lui rappela-t-elle les bras croisés en entrant dans leur salle de cours.

Tandis que la sonnerie annonçant la reprise des cours retentit, Drazic laissa échapper un feulement digne d'un tigre en colère.

...

- Allez entrez, dans le silence! demanda Mr Bailey.

Anita, Drazic et Ryan se figèrent sur le pas de la porte en voyant leur ancien professeur dans cette salle de classe. Certes Mr Bailey était toujours leur professeur de Biologie mais pas de mathématiques.

- Ben où est Gilbert? s'étonna Ryan dans un grognement.

- C'est Mr Gilbert, le corrigea Bailey, il est absent et m'a demandé de le remplacer jusqu'à nouvel ordre.

- Rho non, rala Drazic entre ses dents.

- Manquait plus que ça, renchérit Ryan.

Cependant, la présence de Drazic à ses côtés l'irrita plus que celle du professeur alors il s'empressa de mettre le plus de distance entre eux et prit place deux rangées plus loin.

Il vit sa soeur rejoindre Mélanie qui était assise devant lui et ne put s'empêcher de sourire en voyant le regard de travers de Drazic. Sans doute s'attendait-il à ce qu'Anita s'asseoit près de lui mais cette dernière semblait en colère après lui. Ryan devina que le coup qu'il avait reçu n'était pas étranger au froid qui s'était installé entre eux et s'en réjouit. Au moins, son oeil au beurre noir en valait la peine.

Son rictus disparut lorsqu'il vit Nikki et Kurt entrer ensemble, presque main dans la main dans la salle. Depuis que Kurt avait été blessé, la jeune fille était aux petits soins pour lui et lui témoignait bien plus d'intérêt que tout ce qu'elle avait pu montrer auparavant. À présent, Ryan regrettait de lui avoir mis son poing dans la figure car cela c'était visiblement retourné contre lui.

- Bien, installez-vous, s'il vous plait! demanda Mr Bailey d'une voix inflexible.

- Mr Gilbert n'est pas là, monsieur? s'enquit Nikki.

- Non, il est en convalescence et y restera au moins jusqu'à la fin du mois.

- Rien de trop grave, j'espère? fit la voix inquiète d'Anita.

- Je ne peux malheureusement rien vous dire à ce sujet mais il devrait être rétabli dans quelques semaines.

- Alors c'est vous qui allez nous faire cours de maths? Vous vous y connaissez au moins? demanda Dennis.

Mr Bailey sourit d'un air pincé avant de répondre:

- En effet, je vais reprendre là où s'est arrêté Mr Gilbert mais avant tout je voudrais vous signalez que j'ai corrigé vos dernières copies et le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles ne sont pas fameuses.

- Oh non pitié, m'sieur, vous n'allez pas nous refaire le coup des revisions en groupe? s'inquiéta Ryan.

- Mon petit Scheppers avec le temps qu'il vous reste cela serait une réelle perte de temps, non j'ai bien mieux à vous proposer!

- Je crains le pire, marmonna Mai assise à la droite de Ryan.

Ryan partagea son angoisse, avec Bailey au commande du cours de Maths, ils n'avaient pas fini d'en baver.

- Tous ceux qui ont une note égale ou inférieure à 10 devront suivre des cours de rattrapage.

- Quoi, mais quand? demanda Dennis.

- Sûrement pas pendant les heures de cours, railla Mai.

- Vous pouvez pas nous obliger à venir après les cours, protesta Drazic, vous n'êtes plus notre Principal.

- Vous avez raison, je ne peux vous obligez à rien, sourit Mr Bailey mais si vous avez à coeur de décrocher votre bac à la fin de cette année vous y réfléchirez à deux fois!

- Désolé mais y'en a qui bosse, ajouta-t-il.

- J'en ai parfaitement conscience mais dans votre cas mon petit Drazic vous pouvez respirer parce que votre note dépasse la moyenne.

- Quoi, alors là j'y crois pas, grommela Ryan.

- Haha, ricana le principal concerné. Et ouais y'en a qui bosse ici!

- Décidément tu caches bien ton jeu, fit remarquer Mai en se tournant vers lui pour le féliciter.

- À tous les coups il a recopié sur quelqu'un, pensa Ryan qui l'avait mauvaise.

- Il était assis à côté de Dennis, lui rappela Mai en riant.

- Ouais ouais, maugréa Ryan agacé.

Il était persuadé que lui n'y échapperait pas à ses heures de rattrapage.

- Mélanie, voulez-vous bien distribuer les devoirs? lui demanda Mr Bailey.

La jeune fille s'exécuta et tandis qu'elle passait dans les rangs les rales de mécontentement de ceux qui avaient échouer se firent entendre.

Comme il le suspectait, n'ayant que très peu révisé pour ce contrôle, la note de Ryan n'excédait pas 7.

En face de lui, il entendit également sa soeur soupirer et la vit se prendre la tête entre ses mains. Et bien, il n'allait pas être le seul à venir à ces cours, la moitié de la classe était à présent complètement abattue.

...

- Je suis dégoutée, fit Anita alors qu'elle sortait de cours en regardant une fois de plus son devoir de mathématiques.

- Je trouve que Bailey devrait prendre en compte ta moyenne générale et ne pas se baser uniquement sur ce contrôle, dit Mélanie.

- Et bien si tu veux allez le lui suggérer, je t'en prie mais je doute que ça ait un quelconque impact sur sa décision, se lamenta Anita.

Tous deux passèrent devant les casiers sans s'y arrêter et poursuivirent leur chemin jusqu'aux escaliers.

- Non, tu as raison mais regarde Drazic, il n'a pas une excellente moyenne mais comme il a réussi ce devoir il échappe à ces cours, c'est injuste!

- Tant mieux pour lui, dit Anita d'une voix qui laissait entendre toute sa fierté alors qu'elle rangeait son devoir dans son sac. Il l'a mérité, tu sais, il avait vraiment bûché pour ce contrôle.

- Ah mais je n'ai jamais dit le contraire seulement tu n'es pas plus mauvaise que lui.

Anita approuva d'un lent mouvement de tête, la mine toujours aussi défaite.

- Bailey nous a encore bien eu, soupira-t-elle en descendant les escaliers, la minute où il prend la place de Mr Gilbert, les ennuis commencent.

- Oui, fit Mélanie soudain songeuse. Je l'aimais bien ce professeur.

Anita opina de la tête, elle aussi contrariée de son départ. Il était l'un des seuls professeurs à comprendre qu'on ne pouvait pas être bon dans toutes les matières et que parfois même en donnant le meilleur de soi-même, cela restait insuffisant. Depuis qu'elle était arrivée à Hartley Heights, il l'avait toujours encouragé à faire de son mieux et féliciter lorsqu'elle atteignait la moyenne, dorénavant avec Mr Bailey, elle savait qu'il ne se contenterait pas de peu.

- Dis-moi, tu penses qu'il reviendra?

Anita ouvrait la bouche pour répondre à son amie quand Drazic s'interposa entre elles, poussant sans grande délicatesse Mélanie qui trébucha sur la dernière marche afin de prendre sa place auprès d'Anita.

- Tu permets? fit Drazic à l'intention de Mélanie d'un ton sans équivoque.

Anita détourna aussitôt le regard et croisa les bras sur sa poitrine, irritée par ses manières.

- Bon et bien à tout à l'heure! soupira Mélanie d'un ton las.

- Oui, à plus, lui répondit Anita la mine contrite en la regardant s'éloigner dans la cour.

À cet instant, elle aussi avait envie de prendre la fuite, fatiguée à l'idée d'entamer une nouvelle dispute avec Drazic.

- Tu me fais toujours la gueule? demanda-t-il.

Il avait un ton légèrement accusateur, comme s'il pensait qu'elle en faisait trop et Anita dut faire un effort pour ne pas se laisser emporter par sa colère.

- Je n'aime pas la violence, Drazic, surtout quand elle est gratuite, souffla-t-elle d'un ton las et d'une voix teintée de fatigue.

- Il l'a vu venir, marmonna-t-il, s'il n'avait pas passé son temps à me chercher des poux on en serait pas là...

- La meilleure réponse aurait été de l'ignorer mais non il a fallu que tu prouves ta virilité et ce sont des réactions que je ne supporte pas.

- Je n'ai rien à prouver à qui que ce soit, assura-t-il.

- Ah oui et bien ce n'est pas ce que ton attitude démontre, le contredit-elle dans un rire jaune.

Elle fut soudain poussée par un élève d'une autre classe, s'étant sans le vouloir placée devant l'escalier et gênant le passage. D'instinct, elle commença à s'excuser et se mit sur le côté quand Drazic empoigna leur camarade par sa veste.

- Ohh tu peux pas t'excuser! gronda Drazic.

- Elle était dans le passage, se justifia l'inconnu.

- Et ça te donnait le droit de la pousser, gronda Drazic en le secouant une dernière fois avant de le lâcher.

- C'est rien, c'est de ma faute, dit Anita en espérant calmer les esprits.

- Excuse-toi! insista Drazic sans prêter attention à l'interruption de la jeune fille, le regard noir fixé sur l'élève.

- Désolé, mais la prochaine fois fais gaffe, osa dire celui-ci malgré l'oeillade meurtrière de Drazic.

- C'est ça allez dégage! siffla ce dernier en le repoussant brutalement.

Le jeune homme fit un pas en avant, semblant ne pas avoir apprécier le geste de Drazic mais ce qu'il lut une fois de plus dans son regard dut l'intimider car il fit finalement marche arrière et s'en alla au pas de course.

- C'est ta réponse à tout, hein! le houspilla Anita.

- Ouais, de rien, ironisa son petit ami.

- Drazic, c'est justement ce que j'essayais de te faire comprendre, tu ne peux pas toujours régler les choses par la violence.

- Mais il t'a manqué de respect, tu veux quoi, que je lui baise les pieds!

- C'était de ma faute...

- Il t'a manqué de respect, répéta-t-il, intransigeant, y'a rien d'autre à comprendre.

Anita vit au regard buté de son petit ami et sut au son de sa voix qu'il était inutile de lui faire comprendre son point de vue.

- D'accord, soupira-t-elle, d'accord, je veux bien passer l'éponge mais uniquement parce que je sais que ça partait d'une bonne intention.

En voyant un sourire satisfait s'afficher sur les lèvres de Drazic, elle se hâta d'ajouter:

- Ce qui n'est pas le cas pour ta bagarre avec Ryan.

- Rhooo, rala Drazic en roulant des yeux.

- Non seulement tu as agis par vengeance mais tu as profité du fait que je ne sois pas là pour le frapper, l'accusa-t-elle d'un doigt pointé sur son torse.

- Oui bon ça va, j'ai fait le con, je le sais. Qu'est-ce que tu attends de moi? s'agaça Drazic.

- C'est simple, que tu fasses tes preuves, dit-elle en croisant les bras sur sa poitrine.

- Attends, qu'est-ce que ça veut dire?

- Je veux bien oublier cette histoire à condition que tu arrêtes de mordre à l'hameçon à chaque fois qu'il te provoque.

- Si tu crois que je vais le laisser m'insulter sans rien faire alors là...

- Mais bien sûr que non seulement tu es en train de lui donner exactement ce qu'il cherche et en ce moment c'est la confrontation.

- Justement, c'est à lui que tu devrais faire la morale, grogna Drazic.

- Oh mais ne t'inquiète pas, il sait ce que je pense de son attitude mais sois plus intelligent que lui!

Il la regarda, la mine abasourdie, se demandant si elle était sérieuse avant de lâcher un profond soupir.

- Si ça peut te faire plaisir, ce sera comme si il existait pas et comme s'il n'avait jamais existé.

Nul doute qu'il aurait aimé que ce soit vrai. Néanmoins, Anita sut qu'il le pensait sur l'instant mais doutait qu'il puisse tenir parole. Elle ne lui donnait même pas vingt-quatre heures pour craquer.

- Oui et bien je compte sur toi, tu n'as pas intérêt à me décevoir! dit-elle afin de lui donner une raison de plus de tenir ses promesses alors qu'au fond, elle lui avait déjà pardonné ses gamineries.

Malgré son air bougon, Drazic acquiesça puis lui fit signe de la suivre.

- Tu passes au Sharkpool?

- Tu ne rentres pas directement à la maison? s'étonna-t-elle.

- Nan, je dois rattraper mes heures de la semaine dernière au Sharkpool.

- Ah oui parce que tu avais été collé, rigola-t-elle.

- Oh ça va, bougonna-t-il, alors tu viens?

- J'aurais bien aimé mais j'ai les courses à faire, tu te souviens, lui rappela Anita. Mai va m'assassiner si je rentre encore les mains vides.

- Ben après alors?

- Après j'ai une tonne de devoir qui m'attend, dit-elle, la mine navrée.

- Ouais bon d'accord, maugréa-t-il, contrarié par son rejet.

Elle ne voulait vraiment pas qu'il croit qu'elle cherchait un prétexte pour ne pas passer du temps avec lui, hélas c'est sans doute ce qui lui traversa l'esprit à ce moment-là. Contrariée à son tour, elle faillit revenir sur ses paroles et accepter de passer au Sharkpool seulement elle n'avait vraiment pas une minute à elle, ayant pris beaucoup de retard sur ses études, en partie à cause de ses médicaments qui l'empêchaient parfois de se concentrer et de retenir ses leçons. C'est un effet indésirable qui avait fini par s'estomper au fil des semaines mais lui avait laissé une somme importante de travail.

- Mais je peux t'avancer sur ton devoir de maths si tu veux? lui proposa-t-elle pour se faire pardonner.

- Sérieux? C'est pas toi qui disait que ça ne m'aiderait pas ce genre de pratique, rigola-t-il.

- Je te dois bien ça.

- Ben j'aurais préféré passer du temps avec toi mais bon, puisque tu m'as eu à l'usure.

Anita secoua la tête en riant.

- Méfies-toi, je pourrais m'y habituer! la prévint-il à moitié sérieux.

- Oui c'est ça!

- Je pourrais facilement te faire changer d'avis, insinua-t-il avant de lui voler un baiser.

- Ah oui, tu crois ça?

La jeune fille sourit et attira, d'une main posée sur sa nuque, son visage vers le sien dans l'intention de lui rendre son baiser avec plus de fougue, hélàs ce que Drazic attendait depuis le début de la journée fut une fois de plus mis à mal lorsque Mai les interrompit.

- Hey les gars, on rentre ensemble?

- C'est pas vrai, pesta Drazic entre ses dents.

- Quoi, ne me dites pas je vous ai interrompu, se moqua la jeune fille d'un air malin.

- Bon ben si on me cherche j'suis au Sharkpool, lança Drazic d'une voix boudeuse.

Il passa un bras autour de la taille d'Anita et lui déposa un bref baiser sur les lèvres avant de presser le pas pour sortir de l'établissement.

...

Au hangar

Il était un peu plus de 21h lorsque Drazic rentra chez lui. Il s'attendait à trouver la pièce principale déserte mais Anita était assise à la table de la cuisine, une dizaine de livres et cahiers ouverts devant elle. Elle leva seulement les yeux pour le saluer puis replongea dans ses devoirs. Drazic se demanda combien de temps elle y avait passé et eut une once de remords à la pensée qu'elle ait dû en plus de tout son travail, faire ses excercices de Maths.

- Il te reste des pâtes, dit-elle alors qu'un baillement étouffa ses derniers mots.

- Non j'ai grignoté au Sharkpool mais ça fait combien de temps que tu bosses?

- Oh, j'en sais trop rien, j'ai tellement à rattraper.

Elle se pencha en avant afin de récupérer une feuille en bout de table et la lui tendit.

- Tiens, c'est ton devoir de maths.

- Oh non mais t'avais vraiment pas à les faire, dit-il d'une voix ennuyée en lui prenant le devoir des mains.

- Une promesse est une promesse.

- Tu devrais aller te coucher...

- Salut! fit la voix de Mai.

La jeune fille sortait de sa chambre, déjà en tenue de nuit et s'avança vers le comptoir de la cuisine.

- Où sont les céréales aux fruits? demanda celle-ci en analysant le contenu des sacs de courses.

- Hein? fit Anita, l'air perdu avant de comprendre. Oh, le paquet coûtait plus de 4 dollars, j'ai trouvé ça inutile.

- Parle pour toi, grogna Mai avant de désigner le paquet de thé à la menthe. Et c'est quoi ça? On en a besoin?

- Non mais je me suis dit que ça remplacerait les céréales.

- Ah parce que ça se mange, ça tient au ventre ce genre de truc?

- Mai, fous lui la paix! intervint Drazic, agacé par le fait qu'elle s'en prenne toujours à sa petite amie.

- C'est de l'argent jeté par les fenêtres, on aurait pu racheter des fruits ou des légumes avec ce qui nous restait.

- Parce que tes céréales aux fruits pourris c'est pas de l'argent jeté par les fénêtres peut être? fit remarquer Drazic. T'es la seule à bouffer ces trucs.

- Oui et je ne vois pas pourquoi tu serais la seule à avoir ton mot à dire, renchérit Anita.

- Ah non mais attendez là je rêve, lança Mai d'un air ahuri. Dimanche dernier je ne vous ai pas proposé de faire la liste avec moi?

- Si mais... commença Anita avant d'être coupée.

- Et ni toi ni Drazic n'avez semblé intéressé alors excuse-moi mais la prochaine fois que tu veux quelque chose d'inutile, manifeste-toi!

- J'ai acheté ça parce que j'ai des nausées tous les matins à cause de mes médicaments, voilà t'es contente! explosa Anita qui s'était redressé d'un bond de sa chaise, la faisant bruyamment grincée sur le sol carrelé.

Après cette révélation qui laissa Drazic bouche bée, Anita osa un regard honteux dans sa direction avant de se diriger d'un pas vif dans sa chambre.

- Ah ouais alors là t'as fait très fort! se moqua méchamment Drazic.

- Oh ça va hein, n'en rajoute pas! fit Mai avec agacement.

Mai lança un regard vers la porte de la chambre d'Anita, hésitant tout comme lui à aller voir leur amie. Contrairement à Mai ce n'était pas un sentiment de culpabilité qui l'animait, il était partagé entre colère et chagrin. Colère parce qu'il réalisait qu'elle lui avait fait des cachoteries et chagrin à la savoir si mal. Il allait n'écouter que son coeur et prendre le chemin de la chambre de sa petite amie quand Mai leva la main pour l'en empêcher.

- Laisse-moi y aller!

...

Anita entra vivement dans sa chambre, furieuse contre elle-même d'avoir lâché cette mini bombe devant Drazic. Certes, ce n'était pas la fin du monde mais elle ne voulait pas qu'il l'apprenne de cette manière.

- Est-ce que je suis toujours la bienvenue? fit la voix de Mai derrière la porte entrebaillée.

- Oui, fit Anita en soupirant de soulagement lorsqu'elle réalisa qu'il s'agissait de Mai.

Elle avait besoin de se calmer avant d'affronter Drazic.

- Écoutes, je suis désolée de m'être emportée comme ça, dit Anita en allant s'asseoir en tailleur sur son lit.

- Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu avais besoin de ce thé, c'est idiot?

D'un hochement de tête, Anita reconnut que sa réaction pouvait sembler disproportionnée.

- Je sais que c'est idiot, c'est juste que je ne voulais pas en parler.

- De tes nausées, comprit Mai tandis qu'elle s'assit au bout du lit.

- Hum hum, fit Anita en hochant la tête, tu comprends, je ne voulais pas que Drazic le sache. Tu le connais, il se serait inquiété et...

- Et tu l'aurais eu sur le dos, devina Mai en rigolant.

- Oui il y a de ça, admit Anita, légèrement honteuse.

- C'est vraiment stupide, tu aurais pu me demander de mettre ce thé sur la liste et Drazic n'aurait jamais su pourquoi tu le prenais. Il n'aurait même sans doute jamais remarqué que tu le prenais.

- Détrompe-toi, il fait attention à ce genre de détail. Ce n'est pas dans mes habitudes de prendre du thé, il aurait fini par le remarquer.

- Oh tous les deux vous êtes vraiment bizarre, se moqua gentimment son amie dans une grimace.

Anita sourit quelques instants avant que son visage ne redevienne grave.

- Et pour être tout à fait honnête, je n'avais pas envie que tu le saches non plus.

Mai haussa les sourcils, mimant l'étonnement alors qu'il en était rien. Perspicace comme elle l'était, celle-ci avait sans doute deviné le fond du problème.

- Ça me met mal à l'aise de prendre ces médicaments alors si en plus ils me rendent malade, tenta de se justifier Anita.

- Faut que t'arrêtes de te sentir coupable de prendre ce genre de traitement. Si tu le prend c'est que tu en as besoin et personne ne sera là pour te juger.

- Oui je sais bien, soupira Anita, consciente que son attitude frisait la folie.

- Tu le sais mais tu n'en es pas convaincue.

Afin de la rassurer davantage, Mai se pencha en avant pour poser la paume de sa main sur la sienne.

- Ce n'est pas parce que tu prends des antidépresseurs que tu es faible. Au contraire, ça prouve que tu es forte et que tu ne laisses pas une mauvaise expérience déterminer ton avenir.

C'était une belle façon de voir les choses, une façon optimiste et légère malheureusement, à l'inverse, Anita était trop pessimiste ces derniers temps pour y croire.

- Oui, sans doute.

Mai lui relâcha la main tout en secouant la tête, la mine blasée.

- Bon écoutes, la prochaine fois que tu veux ajouter quelque chose sur la liste de courses, tu le fais et on refera les comptes en conséquences et je n'ai pas à savoir le pourquoi du comment, c'est ridicule.

Soudain, Drazic fit passer sa tête dans l'embrasure.

- Je dérange?

- Non, je te la laisse, elle est toute à toi, sourit Mai en se redressant.

Elle se retourna une dernière fois pour souhaiter bon courage à Anita qui grimaça en imaginant la conversation qu'elle aurait avec Drazic.

- Et ne sois pas trop dur avec elle! avertit Mai dans un murmure en passant devant Drazic.

Anita roula des yeux en entendant sa réflexion et rencontra le regard de Drazic. Celui-ci ne reflétait aucun reproche, il était franc et emprunt d'une certaine inquiétude. Embarrassée, elle détourna les yeux et les posa sur son plaid au pied du lit qui avait soudain beaucoup d'importance.

Elle espérait qu'il lance la discussion mais il n'en fit rien et attendit patiemment, les bras croisés qu'elle s'explique.

- Salut, fit-elle bêtement en osant enfin lever les yeux sur lui.

- Pourquoi tu ne m'as rien dit? demanda-t-il.

Son ton n'avait rien d'accusateur malgré sa posture rigide qui pouvait laisser penser qu'il contenait sa colère, en réalité il semblait déçu.

- Très franchement, je ne trouvais pas ça si important et je ne voulais pas que tu t'inquiètes pour rien.

- Ah ouais, dis plutôt que tu ne voulais pas m'avoir dans les pattes, dit-il du rire sec dans la voix.

- Drazic, ne le prends pas comme ça!

- Je le prends pas mal mais reconnais-le! demanda-t-il. Tu n'avais pas envie que je te prenne la tête.

- Oui c'est vrai mais tu en aurais fait toute une histoire, ne me dis pas le contraire.

Au lieu de la contredire, Drazic ne pipa mot et sourit, donnant la confirmation dont elle avait besoin.

- Tu vois!

Le sourire de Drazic s'effaça alors qu'il se détacha du mur et décroisa les bras.

- C'est possible, admit-il mais je croyais qu'on pouvait tout se dire?

- Je suis désolée, s'excusa-t-elle à nouveau avec sincérité.

Drazic secoua la tête d'un air las avant de la rejoindre sur le lit, à ses côtés.

- J'aurais aimé que tu m'en parles.

- Mais qu'est-ce que ça aurait changé que tu le saches, hein? J'aurais toujours été aussi mal fichue et toi malade d'inquiétude.

- Ça m'aurait évité de croire que tu voulais te débarrasser de moi.

Anita sentit un froid lui parcourir le corps, malade à l'idée de savoir que son silence et son attitude fuyante avait fait naître ce sentiment de rejet.

- Oh Drazic, je suis désolée, dit-elle peinée, ça n'a jamais été mon intention.

- Ben j'espère bien, dit-il dans un rire jaune.

- Je ne sais pas pourquoi j'ai gardé ça pour moi, ajouta-t-elle.

Drazic lui fit les gros yeux, mettant en doute ses paroles. Et il n'avait pas tord car elle connaissait bien la raison de son silence.

- D'accord oui, oui c'est vrai, je l'admets, je ne voulais pas que tu en fasses un drame.

- Va falloir t'y faire parce que je suis incapable de ne pas m'inquiéter pour toi, confessa-t-il.

Anita hocha doucement la tête dans un sourire triste avant de baisser les yeux sur son edredon, commençant à le triturer de ses doigts.

- Mais il n'y a pas que ça, lui confia t-elle. Ce qu'il y a c'est que je déteste me sentir dépendante de ce genre de chose.

- Arrêtes, c'est pas non plus comme si t'étais une droguée en manque.

- Peut être pas mais de devoir dépendre de ces médicaments pour aller mieux ça me fait me sentir faible et et et vulnérable et je.. je...

Prise par l'émotion, la jeune fille ne parvint plus à former une pensée cohérente tant ses angoisses remontaient à la surface. Elle se pinça les lèvres, la gorge nouée, incapable de poursuivre tandis qu'elle sentait ses yeux s'embuer de larmes.

La main de Drazic se posa soudain sur sa main gauche qui était en train de malmener nerveusement la couette et entrelaça ses doigts aux siens dans l'espoir de la calmer.

- Hey calme-toi, t'as pas d'explication à me donner.

Un rire amer s'échappa des lèvres de la jeune fille au même instant qu'une larme traîtresse coula sur sa joue. Agacée par sa trop grande sensibilité, elle s'empressa de l'essuyer. Drazic enroula alors un bras sur son épaule comme s'il avait l'intention de l'enlacer. Soudain tendue, Anita ne fit aucun geste pour recevoir l'étreinte, toutefois elle se força à lever les yeux sur son petit ami, soucieuse d'apaiser ses inquiétudes et désireuse de lui apporter un semblant d'explication.

- Parfois, j'ai l'impression de ne plus rien contrôler, comme si chaque faits et gestes ne m'appartenaient plus et c'est quelque chose que je ne veux plus jamais ressentir.

- Allez viens! dit-il en l'attirant contre lui.

Puisqu'elle avait réussi à lui dire ce qu'elle avait sur le coeur, la jeune fille se sentit plus légère et accepta de se blottir dans ses bras.

- Tu dois me trouver vraiment hypocrite, pensa-t-elle l'oreille collée sur son torse.

- Dis pas n'importe quoi, la secoua-t-il gentimment.

- Je suis là en train de te demander d'avoir une attitude irréprochable quand moi-même...

Elle sentit la main de Drazic exercer une plus forte pression sur son épaule comme pour la réprimander d'avoir ce genre de pensée.

- Ça n'a rien à voir, lui affirma-t-il. Tu sais quoi, on va faire un pacte.

Anita sourit contre lui et écouta avec amusement la suite.

- Moi je te dis quand tu racontes des conneries et toi tu me rappeles à l'ordre quand je fais le con.

Anita éclata de rire alors qu'elle essuyait ses joues encore humides et se détacha légèrement de ses bras.

- Ça marche! dit-elle en le regardant dans les yeux.

À nouveau, il l'attira contre lui mais de façon à ce que son visage soit proche du sien, ce qui donna l'impression à la jeune fille qu'il allait l'embrasser mais il n'en fit rien et glissa ses lèvres contre son oreille.

- Promets-moi de ne plus rien me cacher! lui demanda-t-il dans un murmure.

La jeune fille enroula alors un bras autour de son cou tandis qu'elle approuvait sa demande dans un léger mouvement de tête. En réalité, elle n'était pas sûre de pouvoir tenir une telle promesse.

À regret, elle se détacha de ses bras et se releva du lit lorsque la main de Drazic captura son poignet pour la retenir.

- Eh, tu vas où comme ça? s'enquit-il dans un rire.

- Je dois finir mes...

- Ah non, la coupa-t-il en la tirant pour qu'elle se rasseoit. Tu ne vas pas nulle part!

- Mais Drazic j'ai encore une tonne de devoir, protesta-t-elle en souriant.

- Ça peut attendre demain, tu ne tiens plus debout.

- Ça c'est parce que tu m'as fait tomber sur le lit, s'amusa-t-elle.

- Comment tu te sens? demanda-t-il en reprenant son sérieux malgré ses yeux pétillants de malice qui n'inspirèrent pas confiance à la jeune fille.

- Un peu fatiguée c'est vrai, commença-t-elle avant qu'il ne l'interrompe une fois de plus.

- Pas de risque que tu me vomisses dessus?

- Non, répondit-elle d'une voix prudente, l'oeil inquiet.

Et elle fit bien de se méfier car aussitôt qu'elle l'eut rassuré sur son état de santé, Drazic se mit à la chatouiller sur le ventre.

- Ah non Drazic, arrête ça! cria-t-elle.

Hélas pour elle, son petit ami se divertissait bien trop de sa douce torture pour l'écouter et prendre pitié d'elle.

- Non j'en peux plus! dit-elle entre deux éclats de rire, se jetant en arrière afin de lui échapper.

Drazic ne cessa pas pour autant ses chatouilles et passa même ses mains sous son tee shirt afin d'avoir un meilleur accès, trop grisé par la manière dont elle réagissait mais Anita le prit de court en écrasant ses lèvres sur les siennes, certaine que cela le ferait arrêter son petit jeu. Et elle vut juste car son petit ami approfondit aussitôt le baiser pour s'adonner à une activité bien plus tendre et câline.

...

Le lendemain, Mardi.

Au hangar

Ce matin-là, Anita put vaquer à ses occupations le coeur léger et l'esprit apaisé, et pour cause, la veille au soir, elle n'avait pas pris son antidépresseur, le dernier remontant au matin précédent. Elle en avait assez de se sentir diminuée par ces comprimés et jugeait qu'un seul par jour suffisait amplement à guérir son mal. Cependant, elle omit de prendre son comprimé avant d'entamer le petit-déjeuner et c'est ainsi qu'elle débuta la journée.

- Oh mais y'en a marre! s'exclama Mai lorsqu'elle arriva à la cuisine.

- Qu'est-ce qu'il y a? s'étonna Anita en mordant dans un toast beurré.

- Je ne sais pas depuis combien de temps tu es levée mais Drazic a une fois de plus pris d'assaut la salle de bain.

- Oh ça ne doit pas faire si longtemps, j'en sors.

- Ouais ben génial, ça veut dire qu'il en a encore pour une demie-heure! ragea Mai.

La jeune fille souffla un bon coup pour se calmer les nerfs avant d'aller se servir une tasse de bon café préparé par les soins d'Anita.

- Tu as l'air en forme! remarqua-t-elle après avoir observé quelques instants sa camarade et constaté qu'elle avait dressé la table du petit-déjeuner.

- Oui, affirma Anita avec un grand sourire. Et puis j'avais aussi envie de m'excuser pour mon attitude. Je me sens complètement stupide.

- Oh non, je t'ai dit que c'était oublié.

- Et aussi pour avoir oublier de faire les courses, j'ai parfois tendance à oublier que le frigo ne va pas se remplir tout seul, ajouta Anita dans rire léger en se rappelant les paroles de son amie.

- Oh je t'ai vraiment dit ça? Mais quelle peste!

- Oui là, je ne te contredirais pas, rigola Anita.

- Alors, ça s'est arrangé avec Drazic, fit remarquer Mai avant de rire dans sa tasse. Je t'ai entendu crier.

- Ce n'est pas du tout pour ce que tu crois, sourit la jeune fille, le couteau du beurre pointé vers elle.

Mai gloussa de plus belle.

- Ça n'avait pas l'air de te déplaire en tous cas.

En réponse, Anita lui jeta sa serviette au visage ce qui ne fit qu'aggraver le fou rire de son amie.

...

Anita déposa un sac poubelle dans la benne à ordure prévue à cet effet dans la ruelle proche du hangar et revint sur ses pas. À côté de la porte du hangar se trouvait la boîte aux lettres d'où elle vit dépasser une lettre. Comme à cette heure si matinale le facteur n'était pas supposé être passé, Anita fut tout de suite prise d'angoisse au souvenir de la lettre que Pete lui avait un jour adressé. Malgré tout, elle ne laissa pas sa peur prendre le pas sur sa raison et se saisit de l'enveloppe. Sur le dessus, seul le nom de Drazic y figurait. Elle savait qu'il ne pouvait pas s'agir de Pete, ce dernier étant incarcéré depuis des semaines, seulement elle ne put retenir un soupir de soulagement de s'évader de ses lèvres.

- Drazic, il y a du courrier pour toi! annonça-t-elle en entrant par la grande porte entrebaillée de l'entrepôt.

- Pose-le là! fit ce dernier en ramassant des livres sur la table de la cuisine pour les enfouir dans sa besace.

- C'est bizarre, il n'y a ni destinataire ni adresse, remarqua Anita en regardant l'enveloppe sous toutes les coutures. La personne a dû le déposer directement dans la boîte aux lettres.

- Fais-voir!

Anita tendit l'enveloppe en question, un pli perplexe sur le front. Drazic l'examina quelques instants avant que son expression ne change et qu'il ne la jette à la poubelle.

- Qu'est-ce que tu fais?

- C'est mon père, expliqua Drazic d'une voix froide.

- Drazic, tu es sûr que tu ne veux pas...

- Je ne veux plus rien avoir à faire avec lui, répliqua-t-il sèchement.

Il avait un ton sans appel, malgré cela, sa petite amie ouvrit la bouche dans l'intention de le contredire lorsque Mai entra dans la salle principale d'une démarche vive, telle une boule de nerf.

- Oh je déteste ces fichus entretiens d'orientation! lança Mai. Rappelez-moi pourquoi on doit participer à cette mascarade?

- Parce que c'est obligatoire, signala Drazic d'un air malin.

- Ça peut en aider certains, ajouta Anita.

- Ah oui bien sûr, railla sa camarade, si tu ne savais pas ce que tu voulais faire de ta vie hier tu ne le sauras pas plus aujourd'hui.

- Non mais ça peut t'ouvrir des perspectives, dit Anita.

- C'est surtout un moyen de s'immiscer dans nos vies en nous posant des questions toutes plus personnelles les unes que les autres et j'aime pas ça.

- Pourquoi, t'as des trucs à cacher? ricana Drazic.

- Oh arrêtes hein, ça t'énerves autant que moi!

Drazic ramassa sa besace et jeta un regard à Anita afin de s'assurer qu'elle était prête à partir avant de suivre Mai. Profitant du fait que Drazic soit déjà sorti du hangar, Anita se dirigea vers la poubelle, ramassa à la hâte la lettre du père de Drazic et l'enfourna dans son sac à dos.

...

Hartley Heights

La journée débuta par le cours de Biologie dispensé par nul autre que Mr Bailey. Celui-ci n'était pas encore arrivé quand Anita entra en classe accompagnée de Mélanie. Au fond de la salle, Chris semblait avoir pris Dennis à partie. Ce n'était pas la première fois qu'il s'en prenait à lui, le prenant pour un plouc et un abruti fini seulement d'ordinaire, Dennis avait le bon sens de ne pas envenimer la situation et le laisser parler. Venant tout juste d'arriver, Anita ignorait ce que Chris lui avait balancé comme injure pour le faire sortir de ses gonds seulement Dennis ne paraissait pas décidé à laisser couler.

- Tu retires ça!

- Laisse, lui intima Drazic à ses côtés.

Dennis serrait et desserrait ses poings. Anita ne le connaissait pas vraiment bagarreur, il était plus du genre joyeux luron sur qui tout semblait glisser mais il était évident qu'une seule parole de travers de plus ferait sortir le jeune homme de ses gonds.

- Je paries que même Sophie la truie elle ne voudrait pas de toi, continua Chris dans un ricanement.

- Ah ouais, redis-moi ça pour voir! s'emporta Dennis.

La Sophie en question discutait avec l'une de ses copines, l'air absorbé par sa discussion mais Anita sut au regard à la dérobée que sa camarade lançait vers le fond de la salle où se déroulait la bagarre qu'elle ne devait pas être si indifférente et étrangère aux paroles blessantes de Chris. Cela lui fit un pincement au coeur mais elle prit la résolution de ne pas s'en mêler et d'assister au reste de la scène en tant que spectactrice.

- C'est bon, rentre pas dans son jeu! s'interposa Drazic en poussant Dennis à l'écart.

Lui aussi avait sûrement senti le vent tourner et la sang-froid de son copain se réduire comme une peau de chagrin.

- Même un boudin comme elle voudrait pas de toi! T'es qu'une tafiolle c'est tout ce que t'es, cracha Chris.

Kurt sembla en avoir assez entendu car il se leva précipitamment de la table sur laquelle il s'était assise pour se placer devant Chris.

- Tu veux pas lui foutre la paix, un peu! intervint à son tour Kurt.

- Oh c'est mignon...

- Qu'est-ce que t'as à lui chercher des noises?

- J'y peux rien si ton petit copain me sors par les yeux avec sa dégaine de dégénéré.

- Dégé.. quoi? grogna Dennis, prêt à bondir sur lui.

Il l'aurait sûrement fait s'il avait été libre de ses gestes mais Drazic exerçait une poigne de fer sur son bras.

- Le seul qui agit comme un abruti ici c'est toi! lança Mai.

- Ce doit être de famille d'être aussi débile, ajouta Chris que l'on ne pouvait plus arrêter.

Lorsque Mr Bailey entra dans sa salle de Sciences, ce fut le moment où Dennis se jeta sur Chris, échappant à la vigilence de Drazic. Son poing vola dans les airs mais la voix forte du professeur l'immobilisa à quelques centimètres du visage de Chris.

- Séparez-vous immédiatement! tonna Bailey.

Mais Dennis ne parut pas avoir fini car il fit de nouveau un geste menaçant de sa main en direction de son camarade. Anita se demandait si la présence de Drazic à ses côtés l'aidait à se calmer car si quelqu'un d'aussi colérique que ce dernier lui conseillait de ne pas entrer dans son jeu alors il devait prendre ses conseils au sérieux.

- Mais qu'est-ce que c'est que ce chahut? On vous entend à l'autre bout du couloir!

- On a bien essayé de les calmer, monsieur, dit Nikki.

- À vos places, ordonna Bailey en balayant la salle d'un geste brusque de la main. Vous devriez avoir honte!

Le calme retrouvé, Mr Bailey débuta son cours, la porte restée grande ouverte au moment où Ryan entra.

- Scheppers, allons dépêchez-vous un peu!

En dépit des directives de son professeur, Ryan rejoignit sa place dans une démarche des plus nonchalantes. Anita avait l'impression qu'il prenait un malin plaisir à enquiquiner son monde et s'étonna que Mr Bailey ne lui en fasse pas le reproche alors qu'il avait remarqué son petit manège.

- Surtout ne vous pressez pas, nous avons tout notre temps! finit par dire Mr Bailey.

- Bah on est arrivé quasiment en même temps, eut-il l'audace de lui faire remarquer.

Bailey le gratifia d'un regard noir mais n'ajouta rien de plus.

- Ça ne s'arrange pas, murmura Mélanie à Anita assise à ses côtés.

- Ne m'en parles, lui répondit cette dernière dans un soupir.

- Bien, je vous avais demandé de revoir pour aujourd'hui la leçon sur l'évolution de la biodiversité. J'aimerais que l'un d'entre vous me lise l'énoncé.

Mr Bailey parcourut la salle des yeux et fixa son regard sur la table de Drazic et de Dennis.

- Drazic s'il vous plait, levez-vous!

- Quoi, pourquoi moi? demanda-t-il, aussitôt sur la défensive.

- Et bien parce que c'est vous que j'interroge, expliqua calmement le professeur.

Alors que le jeune homme obtempéra malgré lui, des gloussements étouffés se firent entendre à la table de Ryan et de Chris.

Anita se tourna aussitôt pour les dévisager et leur lancer un air de mépris. Hélas ces quelques ricanements furent contagieux car bientôt la moitié de la classe partit dans un fou-rire.

- Quelle bande d'imbécile! remarqua Mélanie à mi-voix.

Anita approuva d'un signe de tête, ne voyant pas ce qu'il y avait de si drôle. Puisqu'il s'agissait de Drazic sans doute s'attendaient-ils à ce qu'il fasse des singeries. Cependant, la jeune fille ne comprenait pas pourquoi Drazic mettait autant de mauvaise volonté.

- Allons un peu de silence! Qu'est-ce que ça veut dire? s'agaça Mr Bailey avant de reporter son attention sur Drazic.

- Je suis vraiment obligé de faire ça? rouspéta ce dernier.

- Enfin où est le problème? fit le professeur avec incrédulité, je vous demande simplement de me lire l'énoncé.

- Pour ça faudrait déjà qu'il sache lire, m'sieur, se moqua ouvertement Ryan.

- Mais ouais fais le malin Scheppers! grogna Drazic l'air indifférent alors que le ton crispé de sa voix laissait clairement entendre sa hargne.

Anita ne put s'empêcher de sourire en repensant à sa promesse de la veille, comme elle le pressentait, Drazic n'avait pas pu tenir une journée sans ignorer la présence de Ryan.

- Drazic, s'il vous plait, commencez, nous avons déjà perdu assez de temps!

- Mais ça sert à quoi de lire ça, tout le monde sait sur quoi le chapitre porte!

- Jusqu'à preuve du contraire le professeur ici c'est moi et je vous demande de me lire cet énoncé.

À l'attitude de Drazic, le visage fermé et les poings serrés, Anita savait qu'il était à deux doigts de balancer le livre à travers la pièce mais qu'il parvenait encore à se contenir. Sa réaction l'étonnait mais ne la surprenait pas tant que ça en fin de compte car elle se souvint d'une fois où Ronnie lui avait demandé de lire et qu'il avait fait le clown pour éviter de le faire. Elle ne comprenait pas pourquoi il faisait tant d'histoire mais n'eut pas le temps de se poser davantage de questions car quelqu'un toqua à la porte grande ouverte pour signifier sa présence.

- Ah, Mlle Barnett, la salua l'ancien principal du lycée de Hartley High.

Anita pensa que cela devait lui en coûter de ne plus tenir ce rôle, considérant son désir maladif de faire règner l'ordre. D'ailleurs, elle avait remarqué qu'il s'adressait toujours à la principale en prenant un air supérieur, une attitude dont ses collègues ne se permettaient pas.

- Ce sera bref, déclara Mlle Barnett en s'adressant à la classe. Je suis venue vous rappeler que je n'admettrais aucune absence aux entretiens d'orientations d'aujourd'hui...

- Ah ouais et si on a se vide de notre sang ou d'autre chose.

- Oh Dennis, t'es dégoûtant! le rabroua Anita d'une voix écoeurée alors que le rire de Drazic résonna derrière elle.

- Il va de soit que s'il s'agit d'une urgence médicale vous serez exempté, reprit la Principale mais ne croyez pas non plus que ces entretiens ne peuvent pas être reportés.

- Bien sûr il ne faut surtout pas décevoir le ministre, insinua Mai d'une voix railleuse.

Mlle Barnett lui lança un regard en biais, les sourcils haussés avec hostilité avant de faire claquer ses mains.

- Mme Rouhani m'a déjà rapporté l'absence de deux d'entre vous ce matin et comme je le craignais il semble y avoir beaucoup d'absents aujourd'hui.

- Peut être parce qu'ils n'ont pas envie de se livrer à ce simulacre, dit Mai.

- Vous viendrez me voir après les cours, décida Mlle Barnett.

- Ah je ne savais pas que nous étions sous un régime dictatorial? Si on a plus le droit de dire ce que l'on pense...

À ces mots, la Principale inspira profondément pour se retenir sans aucun doute d'agir de la façon dont Mai attendait et lui donner raison.

- Écoutez, je ne vais pas vous réexpliquez l'importance d'aller à ces entretiens mais je ne saurais tolérer que l'un d'entre vous que je vois ici présent manque à l'appel. Me suis-je bien fait comprendre?

- Oui mademoiselle, chantonnèrent la majorité des élèves d'une voix moqueuse.

- Bien, refermons la parenthèse, dit-elle dans un sourire satisfait.

Elle se tourna vers Mr Bailey afin de lui faire comprendre qu'il pouvait reprendre son cours puis adressa un dernier regard appuyé à la classe avant de s'éclipser.

Au même moment où Mr Bailey referma la porte derrière la Principale, ses élèves se mirent à chahuter, exprimant avec plus de vigueur et d'acharnement leur réticences à assister à ces fameux entretiens.

- Ben moi j'en ai rien à faire, j'irais pas, décida Dennis.

- Oh allons ce n'est pas si terrible que ça, les rassura Mr Bailey.

- Mais ça va servir à quoi? s'agaça Dennis.

- C'est vrai ça, c'est une vrai perte de temps! approuva Ryan.

- Allons, essayez d'y mettre du vôtre, ces entretiens sont là dans le but de vous aider à déterminer la voie que vous allez prendre l'an prochain.

- Excusez-moi monsieur, mais je ne vois vraiment pas en quoi un seul entretien va changer les choses, rétorqua Nikki.

- Justement, ceux qui n'ont encore aucune idée de ce que leur avenir sera fait pourront examiner toutes les options possibles en fonction de leur niveau.

- Y'a pas besoin d'une conseillère pour prédire l'avenir de balayeur de Dennis, plaisanta Drazic.

- Et toi rêve pas tu resteras serveur toute ta vie.

Drazic approuva dans un rire, nullement offensé car depuis qu'ils se connaissaient lui et Dennis s'entendaient comme larrons en foire et avaient pris l'habitude de se mettre en boîte. Anita n'était donc pas surprise qu'il prenne cette remarque à la rigolade.

- Comme si un perdant comme lui allait réussir à garder un job aussi longtemps, s'en mêla Ryan.

- Oh Ryan, soupira Anita avec agacement, sachant pertinement que son frère avait fait cette remarque dans le seul but de provoquer Drazic.

Hélas, cette fois, la jeune fille savait que son petit ami répliquerait et elle ne pouvait que lui en donner raison. Ryan était une vraie tête à claque ces derniers temps.

- Ben moi au moins je redouble pas ma Terminale, rétorqua Drazic d'une voix impassible.

- Toi c'est sûr que ça ne risque pas de t'arriver, Barnett te reprendra jamais une seconde fois.

Drazic aurait pu agir avec bien plus de véhémence mais il ne répliqua pas. Anita sut qu'il prenait sur lui et elle l'en félicita intérieurement.

- Bon ça suffit, si nous pouvions reprendre le cours...

- Non mais Monsieur vous ne trouvez pas ça injuste qu'on ne nous demande pas notre avis, le coupa Nikki. On devrait être les seuls à décider si on veut s'entretenir avec la conseillère d'orientation.

- Bien c'est sûr, c'est comme si on nous forçait à aller voir un psy, renchérit Mai. On ne devrait pas nous obliger à discuter de certaines choses.

- Je comprends votre ressenti, dit Mr Bailey, mais vous vous méprenez sur ces entretiens, il n'est question que de votre avenir professionnel, Mme Rouhani n'est pas là pour vous psychanaliser.

- Permettez-moi d'en douter, railla Mai.

- Bien je vois que vous avez un avis bien tranché sur le sujet et qu'il est inutile d'essayer de vous raisonner. Je vais donc reprendre là où nous en étions rester.

Anita se crispa à l'idée que Mr Bailey puisse reporter son attention sur Drazic et le forcer à lire.

- Mélanie, voulez-vous bien me lire l'énoncé s'il vous plait!

- Ben c'était à Drazic de le faire, lui rappela Ryan.

Les poings serrés sur la table, Anita l'aurait gifflé pour cette remarque.

- En effet mais je crois que nous avons assez perdu de temps comme ça! répliqua sèchement Mr Bailey en invitant de la main Mélanie à suivre ses directives.

...

En sortant de cours, Anita aurait aimé échanger quelques mots avec Drazic et s'assurer qu'il allait bien mais il s'éclipsa si vite de la salle qu'elle n'en eut pas l'opportunité. Elle finit de ramasser ses affaires et se dirigea vers les casiers en compagnie de Mélanie.

- Tu n'es pas intervenue toute à l'heure? lui fit remarquer celle-ci.

- Pourquoi je l'aurais fait? s'étonna Anita. Ce n'est plus mon rôle depuis longtemps et puis je n'avais rien à dire sur le sujet alors...

- Je ne parlais pas du débat sur les entretiens d'orientations mais de Sophie, ça ne te ressemble pas de laisser l'une de nos amies se faire traiter de la sorte.

- Sophie est une grande fille Mélanie, je pense qu'elle est assez grande pour se défendre.

- Pourtant tu as été la première à me défendre lorsque Drazic et les autres me malmenaient.

- Oui et regarde où ça m'a mené? Je crois que tu es bien placée pour comprendre ce qu'elle peut ressentir. Si elle ne se défend pas, c'est qu'elle a sûrement une bonne raison et je ne veux pas m'en mêler.

- Tu as sans doute raison mais ça m'étonne de toi, c'est tout.

- Oui et bien il va falloir t'y faire, assura Anita en ouvrant son casier, tu as devant toi la nouvelle Anita.

- Et la nouvelle Anita est moins radine? s'amusa son frère qui marchait depuis un moment derrière elles sans que les jeunes filles ne le remarquent.

À son tour il s'arrêta à hauteur des casiers et balança son sac sur le dessus.

- Laisse-moi deviner tu as besoin d'argent? comprit Anita en rangeant son classeur de sciences sur la première étagère.

- 20 dollars, avoua-t-il sans tergiverser.

- Pff, dans tes rêves.

- Oh allez soit sympa, tu dois bien avoir ça sur toi.

- Toi alors tu ne manques vraiment pas de culot, l'accusa la jeune fille en repensant à son attitude déplorable de ces derniers temps. Les rares fois où tu m'adresses la parole c'est pour critiquer mon petit ami quand tu n'es pas trop occupé à le pousser à bout et tu espères que je fasse comme si de rien n'était?

- Quoi? grogna-t-il. J'y peux rien si le mec avec qui tu te pavanes en public me sort par les yeux.

- Oh ça va, Drazic n'a rien à voir avec ta mauvaise humeur, assura Anita alors qu'elle retirait le cahier de sa prochaine heure de cours de son casier.

- Ben largue-le et on verra, la provoqua Ryan.

Anita lui adressa une moue railleuse avant de répliquer:

- La vérité c'est que tu es agacé et vexé de t'être fait envoyer balader par qui tu sais.

- N'importe quoi...

- Ton égo surdimensionné en a pris un coup et au lieu d'assumer comme un grand tu réagis comme un enfant.

- Ouais bon ça va j'ai compris, tu veux pas me filer de blé, râla Ryan dans une grimace agacée avant de se tourner vers Mélanie, la mine implorante.

- Je ne devrais vraiment pas, marmonna celle-ci avant de sortir son portefeuille sous les yeux ahuris et dégoûtés de sa meilleure amie.

Anita leva les bras et les yeux au ciel alors que Ryan empochait ses 20 dollars.

- Je te les rendrais dès la fin de la semaine et avec les intérêts.

- Oh tu n'es pas obligée, rétorqua Mélanie.

- Ben voyons, râla Anita en claquant la porte de son casier.

Elle se saisit du bras de Mélanie et la poussa hors de la vue de son frère dans la crainte qu'il en profite pour lui demander davantage d'argent.

- Et merci! lança Ryan en brandissant fièrement son billet.

Tandis que Mélanie se retournait Anita la bouscula pour lui faire comprendre son mécontentement.

- T'es pas croyable!

...

- L'an dernier, tu disais vouloir être styliste? remarqua la conseillère d'orientation après une courte lecture du dossier scolaire d'Anita.

- Hum hum, fit la jeune fille dans un mouvement de tête.

- Et c'est toujours d'actualité?

- Je pense oui, répondit Anita, les épaules haussés en signe d'indifférence.

- Tu penses ou tu en es sûre? insista la conseillère.

Anita lâcha un soupir, irritée par cet interrogatoire bien trop infantilisant.

- Disons que je n'ai pas changé d'avis, dit-elle de manière plutôt sèche.

- Mais est-ce toujours quelque chose qui te passionne?

- Oui, oui bien sûr, marmonna la jeune fille dans un soupir agacé qui laissait entendre le contraire.

Elle ne cessait de regarder les minutes défiler sur la pendule au dessus de la fenêtre, rêvant de s'échapper.

- Tu as un bon dossier scolaire, reprit la conseillère en replongeant de nouveau le nez dans ses papiers, de bonnes notes et malgré tes difficultées évidentes en Sciences, tu réussissais jusque là à te maintenir mais j'ai noté une légère baisse ces dernières semaines. Une raison particulière à ça?

- Non, mentit Anita dans un raclement de gorge.

La conseillère lui sourit d'un air condescendant qui déplut fortement à la jeune fille.

- Parfois quand on subit un stress important il n'est pas rare que les émotions ressenties restent profondément ancrées en nous et nous empêchent d'aller de l'avant.

Anita ferma un instant les yeux, comprenant que la conseillère d'orientation était allée mettre son nez dans des choses qui ne la regardait pas et que son agression s'était retrouvée d'une manière ou d'une autre dans son dossier scolaire. Il paraissait claire aussi que la conseillère d'orientation essayait d'amener le sujet en finesse mais qu'elle échouait lamentablement.

- Je me suis juste laissée un peu débordée, dit simplement la jeune fille.

- Après un choc, poursuivit la conseillère, il n'est pas inhabituel d'éprouver une certaine lassitude envers les choses qui nous plaisaient auparavant.

- Je préférerais ne pas parler de ça, répliqua Anita d'un ton sec. Excusez-moi, mais je ne vois pas vraiment en quoi ça vous regarde!

- Et bien si cela affecte tes...

- Mes notes ne sont pas non plus catastrophiques alors je ne vois pas vraiment où est le problème, l'interrompit de nouveau Anita.

- Tu vis par tes propres moyens, n'est-ce pas avec plusieurs de tes camarades? remarqua-t-elle.

- Oui et alors? se défendit Anita qui ne saisissait pas ce que ses choix de vie venait faire dans cet entretien.

- Et qu'en pense tes parents? insista Mme Rouhani.

- Pardon? s'étrangla presque Anita, offusquée. Je ne vois vraiment pas en quoi ça vous concerne.

- Je ne pense pas que vivre sans la présence d'un adulte soit raisonnable dans ton cas.

- Et je ne crois pas vous avoir demandé votre avis, rétorqua vivement Anita alors qu'elle se saisit de son sac à dos à ses pieds et le posa sur ses genoux.

- Un instant, s'il te plait! lui demanda la conseillère d'une voix mêlée de bienveillance et de fermeté. Je ne crois pas que l'entretien soit fini?

- Je suis désolée mais il l'est pour moi! assura Anita.

Elle n'attendit pas son aval et se leva, passant la lanière de son sac à dos sur une épaule.

- J'ai pris rendez-vous pour toi avec la psychologue scolaire, lui apprit abruptement la conseillère d'orientation.

- Je vous demande pardon? lança Anita, estomaquée en sentant le sang battre à ses tempes.

- Elle t'attend demain matin à la pause de 10h.

- Vous plaisantez?

- Je pense qu'il serait bon pour toi de voir un spécialiste.

- Et qui vous dit que je n'en vois pas déjà un? s'emporta la principale intéressée. Ce n'est pas parce que ce n'est pas inscrit dans mon dossier que ce n'est pas le cas.

- Écoute..

- Et ce sont des informations personnelles qui ne devraient pas avoir leur place dans cet entretien, ajouta-t-elle avec force le doigt pointé sur la conseillère. Ce qui m'est arrivé ne regarde que moi!

- Là tu te trompes, je me dois de veiller à la bonne santé physique et mentale des élèves de ce lycée et si je constate, comme maintenant qu'il y a un problème qui affecte leur travail, il est de mon devoir...

- Je regrette, mais ce n'est pas en lisant deux lignes de mon dossier que vous pouvez prétendre me connaitre.

- J'apprécierais que tu baisses d'un ton, lui fit remarquer calmement la conseillère.

- Pour votre information, je suis suivie chez un médecin et je n'ai pas besoin de plus, merci.

Anita entendit la respiration forte et saccadée de la conseillère au son outré qui s'échappa de ses lèvres mais elle ne lui prêta guère d'intérêt et sortit du bureau sans plus de considérations.

...

Arrivée dans le couloir, Anita n'avait qu'une envie c'était de dévaler la pente menant à la cour du lycée et de franchir les grilles de l'établissement. Elle ne prêta aucune attention à ses camarades assis sur les bancs qui attendaient leur tour pour passer dans le bureau de la conseillère et les dépassa d'une traite.

- Anita, ça ne va pas? s'inquiéta la voix de Mélanie derrière elle qui s'était levée du banc et courait à présent pour la rattraper.

À hauteur de la rampe, Anita fit volte face et à bout de nerfs ne put s'empêcher d'aboyer sur sa meilleure amie.

- Fiche-moi la paix!

Dès que ses mots eurent franchit la barrière de ses lèvres elle les regretta, ne voulant pas rejetter sa colère sur Mélanie. Alors elle inspira profondément dans le but de se calmer.

- Qu'est-ce qui s'est passé? Tu as l'air contrarié.

Cette remarque agaça Anita qui faillit lui lancer une remarque acerbe mais elle réussit à se contrôler.

- Je n'ai vraiment pas envie d'en parler, Mel.

Mai arriva soudain derrière elles d'un pas et d'un air furibond.

- Ah ça alors j'aurais dû m'en douter!

- De quoi est-ce que tu parles? demanda Mélanie.

- Laisse-moi deviner, elle a posé des questions un peu trop intrusives, c'est ça? Elle a testé sa psychologie de bas étage sur toi?

Anita ne répondit que par un faible mouvement de tête, une main passée sur le visage. Elle n'arrivait plus à penser correctement, à la fois en colère et affreusement embarrassée par ses propres réactions.

- Et alors, c'est bien ce pour quoi elle est payée non? fit remarquer Mélanie.

- Ce que t'es crédule. On te ferait gober des couleuvres, cingla Mai.

- Pas du tout, se défendit la jeune fille avec force, seulement je ne vois pas où est le problème!

- Mais comment tu peux dire ça en voyant ta meilleure amie aussi contrariée.

- Mais qu'est-ce qu'elle a bien pu te dire? se demanda Mélanie en interrogeant Anita.

Autour de cette dernière, une dizaine d'élèves s'étaient rassemblés et l'observaient une expression de parfaite incompréhension inscrite sur le visage tandis que d'autres ne se cachèrent pas pour se moquer de ses réactions.

- Oh écoutes, je ne veux pas en parler d'accord! s'emporta Anita.

- Oh ça va pas? fit soudain la voix inquiète de Drazic.

Le jeune homme remontait la rampe et il dut lire au visage défait de sa petite amie que quelque chose clochait. Il gravit la distance les séparant et passa aussitôt un bras protecteur autour de ses épaules. Cependant, malgré le réconfort que cela lui procurait Anita était trop tendue pour apprécier le geste et eut presque envie de le repousser.

- Ce sont ces fichues journées d'orientations le problème, gronda Mai. Mais je ne vais pas laisser passer ça.

- Oh Maiii... soupira Anita, la voix remplie de lassitude.

Mais la jeune fille était déjà partie en direction de la salle des professeurs.

- Il s'est passé quoi? demanda Drazic à Anita.

Voyant sans doute qu'elle n'était pas disposée à répondre il se tourna vers Mélanie pour obtenir des réponses.

- Apparement la conseillère d'orientation a outrepassé son rôle et s'est ingérée dans la vie privée d'Anita.

- C'est quoi cette blague? gronda Drazic.

Anita eut soudain un coup de chaud entre le bras de Drazic enroulé autour de ses épaules et ces regards insistants, posés sur elle. Ce lieu lui apparut soudain comme hostile alors, sans grande douceur, elle s'écarta de son petit ami.

- Bon ne m'en voulez pas mais je vais rentrer, décida-t-elle d'une voix blanche, le timbre chevrotant.

- Quoi? s'étonna Drazic. Mais non reste on va en discuter.

- Non Drazic, tout ce que je veux c'est quitter cet endroit de malheur, explosa-t-elle avant de se passer une main sur le visage.

Drazic essaya de revenir vers elle mais elle le repoussa d'une main placée devant elle.

- Ce n'est pas contre toi, lui promit-elle mais j'ai juste besoin de respirer, d'accord? On se retrouve ce soir.

Sans une explication de plus, la jeune fille descendit la rampe. Elle entendit des bruits de pas derrière elle et pria pour que ce ne soit pas Drazic car la dernière chose qu'elle souhaitait était de le blesser en le rejettant une fois de plus toutefois, aussi fort que soit son désir d'être à ses côtés, elle ressentait le besoin physique d'être seule. Lorsqu'elle gagna la cour sans encombre elle comprit que Drazic ne l'avait pas suivi et soupira de soulagement en dépit de la tristesse qu'elle ressentait à l'avoir repoussé.

...

Les élèves s'installèrent en cours de Littérature où leur professeur, Mr Albers, les attendait. Drazic s'assit à sa place dans un calme inhabituel chez lui alors qu'à ses côtés, Dennis faisait le pitre avec son camarade de devant. Ses pensées étaient tournées vers Anita, il l'avait rarement vu aussi déstabilisée et troublée et se demandait s'il n'aurait pas mieux fait de la suivre afin d'être certain qu'elle rentre saine et sauve chez eux. Cependant, il avait bien reçu le message, sa présence n'était pas désirée et bien qu'il acceptait son besoin de respirer, il ne pouvait s'empêcher de se faire du mauvais sang.

- Ryan, sais-tu où est Anita? demanda la voix de Mr Albers après avoir constaté que la place de son élève était vide.

Drazic se moqua sous cape de cette remarque en pensant que le frère de sa petite amie était bien la dernière personne à savoir ce qui se passait dans sa vie, trop préoccupé par sa petite personne.

- Nan, j'en ai pas la moindre idée, répondit celui-ci avec nonchalance.

- Elle ne se sentait pas bien, m'sieur, elle a préféré rentrer, expliqua Drazic.

- Ah, j'espère que ce n'est pas grave, dit le professeur, d'une voix concernée.

- Sûrement un problème de nana, ricana Dennis.

Drazic lui envoya un regard noir accompagné d'un coup à l'épaule qui calma aussitôt l'hilarité de son copain avant de répondre à son professeur.

- Elle avait mal à la tête.

- Bon et bien je compte sur toi pour lui remettre son devoir, fit Mr Albers alors qu'il commençait justement à passer dans les rangs pour distribuer lesdits devoirs.

- Dans l'ensemble, vous avez fait du bon travail, cependant j'aurais aimé que vous ne vous contentiez pas de rabâcher ce que vous avez appris mais que vous apportiez une vraie touche personnelle à ce devoir. Pour la majorité d'entre vous, vos argumentations restent très scolaires.

- Je veux bien mais on a eu à rattraper plus de deux chapitres en deux semaines, se plaignit Kurt.

- J'en ai bien conscience.

- On aurait pas dû en pâtir, c'était à eux de s'adapter, pas le contraire, ajouta Kurt en se retournant vers les nouveaux.

- Ah parce que ça va être de notre faute si vous étiez à la traîne, railla Ryan.

- Ohhh toi me cherche pas! le prévint aussitôt Kurt d'un ton irrité.

- Non mais il a raison, c'est pas de notre faute si vous aviez du retard sur le programme, renchérit Mai, et si tu veux t'en prendre à quelqu'un prend-en à Mlle Barnett c'est elle qui a décidé que vous deviez nous rattraper.

- Personne ne nous a vraiment demandé notre avis, intervint Nikki, on nous a imposé de rattraper ces chapitres malgré tout le travail que nous avions déjà.

- Ouais c'est vrai m'sieur, ce devoir ne devrait même pas compter dans notre moyenne, ajouta Dennis l'air sérieux.

- T'as vu ça où? rit Mai.

- T'as fumé quoi avant de venir! blagua Drazic.

- Allons allons, les calma Mr Albers, il n'y avait rien de bien compliqué dans ces leçons et de toute façon la plupart du devoir portait sur les chapitres précédents.

- Ah ah! se moqua ouvertement Drazic dans un éclat de rire sonore. La prochaine fois tu réfléchiras avant de t'enflammer, Kurty.

- Oh ferme-la! s'énerva ce dernier en reprenant place sur son siège.

- Ce qui n'excuse donc en rien votre travail, releva le professeur. Cela dit comme je vous l'ai dit, vous ne vous en êtes pas trop mal sortis.

Profitant du fait que Mr Albers était occupé à rendre les dernières copies, Nikki se pencha sur le bureau de Mélanie et Mai.

- Hey psttt, fit Nikki à l'intention de Mélanie.

La jeune fille en question releva le nez de son devoir qu'elle était en train d'analyser.

- Alors comme ça Anita est partie? demanda Nikki.

- Oui elle était vraiment contrariée.

- Et tu crois vraiment que ça a un rapport avec son entretien?

- Ça ne fait aucun doute, répondit Mai en se mêlant à la conversation, je ne sais pas ce qui s'est passé dans cette pièce mais ça l'a secoué.

- D'après ce que j'ai entendu dans les couloirs, Anita n'est pas la seule à se plaindre des méthodes de Mme Rouhani, révéla Nikki.

- Et bien j'espère que Barnett sera dans son bureau cette fois parce que j'ai deux mots à lui dire! assura Mai d'une voix ferme.

- Je te suis, approuva Nikki.

- Vous voudriez que je vous accompagnes? proposa Mélanie.

- Non ne le prend pas mal, mais tu n'as jamais été contre ces entretiens à ce que je sache et quand il s'agit de te dresser contre l'autorité tu te débines. Te connaissant tu risquerais plutôt de te ranger de l'avis de Barnett, alors merci mais non merci.

Sur ces mots, elle reprit place correctement sur son siège laissant une Mélanie hébétée digérer ses paroles.

...

- Oui entrez! fit la voix de Mlle Barnett de l'autre côté de la porte.

Mai et Nikki entrèrent dans le bureau de la Principale, déterminée à faire entendre leur voix.

- Mai, Nikki que se passe-t-il?

- Nous voudrions nous entretenir avec vous au sujet de cette journée d'orientation, déclara Mai.

- Mai, nous n'allons pas revenir là-dessus, dit Mlle Barnett d'un air crispé tout en se levant de son fauteuil. Je croyais pourtant avoir été clair, c'est une étape obligatoire pour tous les élèves de Terminale.

- Et nous sommes d'accord sur le fond, renchérit Nikki.

- Mais pas la forme, termina Mai. Nous sommes tout à fait conscientes que cette étape fait partie de notre parcours.

- Alors où est le problème? s'étonna la Principale.

- Que nous soyons ou non contre ces entretiens forcés n'est pas le problème. Nous n'aurions aucune récrimination à faire s'ils étaient fait dans les règles seulement votre conseillère outrepasse ses droits en se permettant des choses qu'elle ne devrait pas.

- Qu'entendez-vous par là?

- Et bien pour commencer elle a laissé entendre à l'une de mes amies qui est presque à la rue que son avenir sera déterminé par sa situation sociale, vous trouvez ça correct? s'emporta Nikki dont la voix était montée en crescendo.

- Allons bon, vous avez dû mal comprendre...

- Et cette élève n'est pas la seule à se plaindre du comportement inadéquat de Mme Rouhani, ajouta Mai sans oser citer le nom d'Anita.

- Écouter Mme Rouhani est quelqu'un de très respectable dont l'emploi consiste à vous diriger vers une voie professionnelle tout en prenant bien sûr en compte certains facteurs personnels tel que votre profil psychologique et vos capacités intellectuelles. Il est normal que...

- Oh ce discours ne prend pas avec nous, s'agaça Mai. Ces entretiens ne vont pas servir qu'à nous aider et vous le savez bien. Vous allez transmettre ces résultats à vos chers copains de l'Académie.

- Oh je vous en prie Mai, inutile de monter sur vos grands chevaux! s'emporta à son tour Mlle Barnett, piquée au vif par les sous-entendus et le ton de son étudiante.

Elle inspira profondément et reprit un ton plus bas.

- Écoutez mesdemoiselles, je peux comprendre vos réticences et j'entends bien vos doléances mais croyez-le ou non ces entretiens sont là pour vous aider.

- Allez dire ça à nos amis, remarqua Nikki dans un rire narquois.

- Ces entretiens sont en place dans ce lycée depuis de nombreuses années et ont aidé bon nombre de vos prédécesseurs à s'orienter après le bac. Ce n'est peut être pas le cas pour vous et tant mieux mais sachez que la plupart de vos camarades ont besoin de ces entretiens.

- Alors soit vous essayer de nous endormir avec de belles paroles soit vous êtes vraiment naïve...

- Je vous demande pardon? souffla Mlle Barnett, plus qu'exaspérée et outrée par le ton de la jeune fille. Je pourrais vous renvoyez pour votre insolence!

- Je peux vous assurer que ce qui s'est passé tout à l'heure n'avait rien de positif pour mes amis, reprit Mai avec poigne sans prêter le moindre intérêt à ses menaces.

- Et qu'attendez-vous de moi exactement? soupira la Principale, courroucée. Que j'annule les entretiens.

- C'est un peu tard pour ça, remarqua Nikki.

- Ce serait ridicule puisque la moitié y est déjà passé, renchérit Mai, mais touchez-en deux mots à Mme Rouhani et faites lui comprendre que si elle continue à briser les rêves de ces jeunes ça retombera sur cet établissement et que je ne manquerais pas de le faire savoir à qui-de-droit.

- Mai, personne ne s'est plaint de ces entretiens jusque là et...

- Ce n'est pas ce qui se dit, la contredit Nikki. À ce qu'il parait il y a déjà eu quelques plaintes l'an passé.

- Des plaintes qui ont dû être étouffées, rajouta Mai entre ses dents.

- Des plaintes qui n'avaient pas lieux d'être et qui ont été réglées, corrigea Mlle Barnett. Mme Rouhani est un très bon élément pour cet établissement. Si elle a outrepassé ses droits comme vous le pensez croyez bien que ce n'est pas voulu. C'est une personne qui prend votre avenir très à coeur.

- Je n'en doute pas, railla Mai.

- Dites, si je ne me trompe pas mais Mme Rouhani ne fait partie de l'équipe enseignante que depuis l'année dernière, remarqua Nikki.

Mlle Barnett acquiesça d'un hochement de tête.

- Alors permettez-nous de douter de ses compétences.

- Oui exactement, rebondit Mai, vous n'avez pas assez de recul pour savoir ce qui se passe entre ces murs mais vous le saurez lorsque nous arriverons à faire sortir les autres élèves de leur silence.

- Bien, écoutez, j'entends ce que vous me dites, les calma leur Principale, et je vais avoir une discussion avec Mme Rouhani si cela peut apaiser les esprits.

- Oui seulement le mal est déjà fait, Anita Scheppers est rentrée chez elle, annonça Nikki.

Mai ferma un instant les yeux, ennuyée à l'évocation du nom de son amie, ayant jusque là éviter soigneusement de la mêler à cette plainte sans qu'elle même n'en ai fait la demande. Certes, son éclat de colère allait sûrement remonter aux oreilles de Mlle Barnett mais elle aurait préféré ne pas agir dans son dos.

- Que voulez-vous dire?

- Ce que je viens de vous dire, expliqua Nikki. Anita a été si perturbée par son entretien avec la conseillère qu'elle a préféré quitter le lycée.

Mlle Barnett fronça les sourcils, de toute évidence déconcertée et embarrassée par cette nouvelle.

...

Au hangar

Anita ouvrit la porte du hangar, le souffle court. Sans même s'en rendre compte, c'est en pressant le pas qu'elle était rentrée. Son coeur tapait de façon effreiné contre sa poitrine, d'une telle force qu'il lui parvint aux tympans, lui rappelant des situations similaires qui l'avaient conduit jusqu'au malaise. Elle se sentait toute étourdie, comme les jours ayant suivi le début de son traitement. Elle contourna rapidement le canapé et s'y assit, la paume de sa main sur le coeur comme si ce simple geste avait le pouvoir de lui faire cesser sa course folle. Seulement, au lieu de ralentir, elle eut l'impression que ses battements redoublèrent d'intensité. Elle devait donc se calmer car c'était bien l'angoisse la cause de son malaise. À moins que...

Soudain, la jeune fille réalisa qu'elle n'avait pas pris son antidépresseur ce matin-là, elle eut beau forcer sa mémoire elle n'avait aucun souvenir de l'avoir fait. Ceci donc expliquait son accès de colère et ses réactions disproportionnées, cette réalisation ruina davantage le moral de la jeune fille qui comprit à quel point les médicaments avaient de l'emprise sur elle. Elle se força à faire le vide dans son esprit car ressassée ce qui venait de se passer ne faisait qu'accélérer son coeur.

Elle attendit deux bonnes minutes, immobile que son rythme cardiaque revienne à la normal puis se leva et se dirigea vers la salle de bain. Elle qui était toujours coquette refusa de croiser son regard dans le miroir et l'évita donc avec soin en ouvrant le placard au dessus du lavabo pour se saisir de sa boite de comprimés.

Ses yeux tombèrent sur son nom inscrit sur la boîte, donnant la confirmation à quiconque les trouverait qu'il s'agissait bien de ses antidépresseurs à elle. Elle ferma les yeux, une fois de plus honteuse d'avoir recourt à ce type de traitement et maudit Pete pour ce qu'il lui faisait vivre alors que les paroles rempli de bon sens de Mai lui revinrent en mémoire.

"- Ce n'est pas parce que tu prends des antidépresseurs que tu es faible. Au contraire, ça prouve que tu es forte et que tu ne laisses pas une mauvaise expérience déterminer ton avenir."

Rassérénée par les mots de son amie, Anita ouvrit enfin la boîte pour en sortir le comprimé manqué quelques heures plus tôt puis se rendit à la cuisine pour le passer avec un peu d'eau.

Elle se tourna ensuite vers le téléphone et composa un numéro qu'elle commençait malheureusement à connaitre par coeur.

- Bonjour, je voudrais voir le Dr O'brian en urgence, s'il vous plait!

...

Enfoncé dans son siège face à la conseillère d'orientation, Drazic la regardait par en dessous afin de ne pas croiser son regard. Après ce qu'elle avait fait subir à Anita il avait plutôt envie de bondir de sa chaise pour l'étrangler que de répondre à ses questions sans intérêts.

- Vous pourriez me vouvoyer? Non parce que ça me dérange un peu qu'on parle de mon avenir mais qu'on me traite comme un gosse de cinq ans, dit-il séchement, d'un ton amer.

- Jeune homme, quand je vois votre dossier scolaire, j'ai un peu de mal à faire autrement, répliqua-t-elle dans un sourire condescendant.

- Ah ben oui donc si je fais le pitre en classe ça vous donne le droit de me manquer de respect! lança-t-il en la fixant d'un oeil mauvais.

- Où se situe le problème exactement? tiqua la conseillère. Vous me semblez bien énervé.

- Oui ben vous m'excuserez mais j'ai un peu de mal à rester calme face à une personne qui a bouleversé ma petite amie.

- Je vois, vous êtes donc le petit ami d'Anita Scheppers.

- Ouais et j'aime pas trop votre façon de procéder.

- Vous êtes conscient qu'elle a besoin d'aide, n'est-ce pas?

- En quoi ça vous regarde? riposta-t-il d'une voix emportée.

- Si vous êtes aussi inquiet pour elle que vous le prétendez alors vous devriez la convaincre de voir le psychologue, il en va de son avenir.

- On est là pour discuter des problèmes personnels de ma petite amie ou de mon avenir en tant que futur chômeur?

- Je vois que vous prenez tous ça à la rigolade, se désola-t-elle. Vos résultats scolaires sont déplorables et laissez-moi vous dire tout de suite que vos progrès récents dans certaines matières ne vous aideront pas à décrocher votre diplôme de fin d'année.

- Ah ben super, j'ai plus qu'à me casser du lycée alors! lança Drazic d'une voix vexée en se levant sans attendre la permission.

- Allons ne jouez pas les étonnés. C'est vous qui avez provoqué cette situation. Pour espérer avoir votre diplôme il faudrait que vous soyez constant jusqu'à la fin de l'année et ce dans tous les domaines. Vous en sentez-vous vraiment capable?

- Nan, je suis trop débile, je regretterais de vous faire perdre votre temps!

...

Le docteur Lauren O'Brian entra dans la salle d'attente et invita Anita à la suivre. La jeune fille délaissa le magazine de mode qu'elle feuilletait machinalement sans réellement s'y intéresser et le reposa sur la table basse avant de suivre le médecin.

- Je ne vous retiendrais pas longtemps, merci d'avoir accepté de me recevoir.

- Oh je t'en prie, ce n'est rien, un patient vient justement d'annuler sa consultation.

Elle entra dans son bureau et indiqua l'un des deux fauteuils libre face à son bureau.

- Assieds-toi, je t'en prie!

Tout en prenant place à son tour, le docteur O'Brian porta un regard perplexe sur sa jeune patiente.

- Mais dis-moi, tu ne devrais pas être en cours à cette heure-ci?

- Je... ça ne s'est pas très bien passé au lycée, marmonna Anita, mais ce n'est pas de ça que je suis venue parler.

- Je t'écoutes, l'encouragea le médecin, un pli soucieux sur le front. Tu semblais plutôt affolée lorsque je t'ai eu au téléphone.

- Oui voilà je...

La jeune fille prit une profonde inspiration avant de poursuivre d'une traite.

- Je pense que le traitement ne me convient pas et je voudrais l'arrêter.

- Ah oui je vois, fit le médecin en s'avançant sur son siège et en prenant un air ennuyé. Qu'entends-tu par, il ne te réussit plus? As-tu ressentit des effets indésirables?

- Non mais il n'a aucun effet sur moi et je ne veux pas en être dépendante.

- Pourtant tu m'avais dit ressentir une amélioration et tes angoisses semblent avoir fortement diminué.

- Oui je me sentais mieux mais je crois que ça n'a rien à voir avec les médicaments et que je pourrais m'en sortir sans, prétendit-elle.

Ce qu'elle cherchait en réalité c'était un moyen d'arrêter le traitement en douceur, sans ressentir cet effet de manque.

- Hum, hum, fit le docteur O'Brian, pensive. Je pense au contraire que c'est une erreur de l'arrêter maintenant. Tu n'en es qu'à quelques prise et il est tout à fait normal que tu n'en ressentes pas encore les effets bénéfiques mais dans ton cas, ce traitement a fait ses preuves et il va diminuer tes angoisses pour sûrement les faire disparaitre complètement dans quelques semaines. Ce n'est pas un traitement sur une longue durée, tu le sais, je pense que trois mois seront suffisants pour enrayer tes troubles.

- Mais nous pourrions essayer au moins, insista la jeune fille d'une voix désespérée.

- C'est envisageable, concéda le docteur la mine songeuse avant de reporter toute son attention sur sa jeune patiente. Écoutes Anita, même si nous mettons un terme au traitement tu ne pourras pas l'arrêter net, il va falloir d'abord diminuer les doses parce qu'un arrêt brutal risquerait d'augmenter tes troubles.

Hélas la jeune fille savait que son médecin n'essayait pas de lui faire peur en disant cela. Si deux prises manqués lui avaient provoqué de tels effets, elle n'osait imaginer ce qu'il en serait de plusieurs. Bien sûr, elle se garda de dire à son médecin qu'elle avait délibérément omis son comprimé de la veille au soir en plus de celui du matin.

- Ce que je te propose c'est qu'au lieu d'un comprimé matin et soir tu n'en prennes plus qu'un le matin. On voit comment ça se passe et si tu es d'accord nous pourrions rester sur ce format de prise jusqu'à la fin du traitement.

Anita dodelina de la tête, ne sachant que répondre. Si cela n'avait tenu qu'à elle, c'est d'un seul coup d'un seul qu'elle aurait mis fin au traitement, honteuse d'y avoir eu recours en premier lieu et convaincu que cela lui ferait plus de mal que de bien à la longue mais puisque le médecin y était opposé et que les événements survenus plus tôt lui avaient prouvé la nature dangereuse de cet acte, Anita devait se résigner à poursuivre le traitement.

- D'accord, je vais essayer, accepta-t-elle, le coeur serré.

- Bien, dit son médecin, un sourire chaleureux et rassurant accroché aux lèvres.

...

Appartement de Ryan, Devon et Trevor

- Pose ça! Je t'ai dit que c'était pas à toi, grogna Ryan en prenant le polaroid des mains de son colocataire.

- Ohlala, ce que tu peux être chiant en ce moment. T'as pas une gonzesse à aller serrer?

- Ferme-là!

- Arrête de penser à cette meuf.

- Je vois pas de qui tu parles.

- T'es pathétique mon gars.

- Ouais c'est ça, pesta Ryan en poussant les pieds de son copain pour passer et se laisser tomber sur le fauteuil à sa droite.

- Tiens, j'ai un truc qui va détendre un peu les nerfs.

Devon sortit de la poche de son jogging un sachet remplit de poudre blanche.

- Je touche pas à ça! rétorqua aussitôt Ryan, sidéré, dans un grimace de dégoût..

- Oh j'en étais sûr, ricana son copain.

- Je touche pas à cette merde là et tu ferais bien d'en faire autant.

- Mais c'est de la bonne, de la pure, c'est complètement inofensif.

- Ouais c'est juste un snif de temps en temps puis tu deviens complètement mordue à cette saleté et tu finis dans le caniveau.

- On dirait que tu parles d'expériences?

- Ah déconnes pas, rala Ryan, je connais un pote qui est tombé dans une de ces saloperies pour augmenter ses performances physiques, lui aussi c'était pas méchant au départ mais tu verras continues d'en prendre et tu te reconnaitras plus.

- Ouais ouais moi aussi le voisin d'un voisin m'a dit que et blabla, plaisanta Devon, tournant les paroles de Ryan en ridicule. C'est pas un coup de temps en temps qui va nous tuer. Ce que tu peux être coincé.

- Bah je préfère ça que d'être défoncé! répliqua Ryan tout-de-go en se levant.

- Tant mieux pour toi, mais n'en dégoutes pas les autres!

- T'inquiètes, je vais pas t'empêcher de foutre ta vie en l'air mais me demande pas d'y participer.

- Foutre ma vie en l'air, répéta Devon en ricanant. T'es de la brigade des stup' ou quoi?

- Crois-moi si c'était le cas ton sachet de merde tu l'aurais retrouvé au fond des toilettes.

- Ouais ouais, grogna son colocataire en balayant sa remarque de la main.

- Allez je me tire, défonce-toi bien la tronche!

Ryan entra dans sa chambre dans un soupir irrité et balança son sac à dos sur son lit défait. Il n'en revenait pas de l'imbécilité dont faisant preuve Devon. Heureusement que Trevor n'était pas comme lui sinon il y aurait songé à deux fois avant d'emménager avec lui. Il se demanda si Trevor était au courant du penchant de son cousin pour la drogue. Des séances de yoga, lui avait-il dit le matin-même, bien entendu, il n'y avait pas cru un seul instant mais il ne le croyait pas aussi bête pour ramener de la drogue chez eux et lui en proposer. Et à en juger par son attitude détaché, ce n'était sûrement pas la première fois qu'il en consommait. Dès que Trevor rentrerait de son travail de caissier au centre commercial il allait avoir une sérieuse discussion avec lui au sujet de ce problème car il n'était pas question que Devon continue de consommer de la drogue sous leur toit.

...

Au hangar

Dès la fin des cours, Drazic se hâta de rentrer. D'ordinaire il attendait Mai et tous les trois, en compagnie d'Anita ils faisaient le chemin ensemble mais cette après-midi-là, le jeune homme traça sa route, désireux de retrouver au plus vite sa petite amie. À vrai dire, il avait longuement hésité à sécher les cours de l'après-midi, non seulement parce qu'il s'inquiétait pour Anita mais parce que les paroles de la conseillère quant à son avenir au lycée lui restaient en travers de la gorge. Cependant, Mlle Barnett l'avait eu à l'oeil, comme si elle pressentait son départ imminent et avant même qu'il n'ait pu faire un pas dans la cour elle lui avait rappelé l'importance d'assister au cours d'informatique qu'elle dispensait en fin d'heure. En d'autre terme, cela signifiait qu'elle avait noté sa présence et que par conséquent il n'aurait droit à aucune excuse s'il venait à manquer le cours.

Lors de son passage au tribunal, le juge lui avait demandé de faire preuve de bonne conduite et cela incluait son assiduité en cours, il avait donc dû se résigner à suivre le dernier cours de la journée.

Lorsqu'il poussa la grande porte du hangar, Drazic découvrit Anita comme la veille au soir, le nez plongé dans ses bouquins. S'il avait trouvé auparavant qu'elle en faisait trop, à présent son côté studieux le rassura. Ce n'était pas comme s'il s'attendait à la trouver rouler en boule dans un coin car il la savait forte et capable de se relever mais la voir ainsi lui ôta un poids sur les épaules.

- Eh, comment ça va? s'enquit-il en approchant pour lui faire un baiser sur la joue.

- Ça va, dit-elle avec un sourire sincère.

Soulagé, Drazic tira une chaise et s'assit en face d'elle.

- Arrête, c'est pas toi qui est en cause mais l'autre conne qui ne sait pas faire son boulot, dit-il, agacé rien que de repenser à son propre entretien. Tu veux bien me raconter ce qui s'est passé?

- Je ne sais pas trop, soupira-t-elle.

Elle bougea sur sa chaise de façon à lui faire face et à ce que leur genoux se touchent.

- Elle a commencé à me parler de ce que j'ai vécu, à me faire entendre que je ne m'en sortirais pas sans aide et ça m'a fait perdre les pédales.

Drazic approuva d'un lent mouvement de tête, la laissant poursuivre.

- Elle aussi m'a pris rendez-vous avec la psychologue scolaire, lui apprit-elle. Non mais t'y crois à ça?

- Ouais, rit-il avec amertume, j'ai vu le phénomène.

Anita le regard soudain inquiète et concernée.

- Et toi comment ça s'est passé?

- Bof, je lui ai pas laissé me prendre la tête, rigola-t-il.

- Oui, je crois que je me suis laissée un peu trop emporté, reconnut Anita. Je n'aurais pas dû la laisser avoir autant d'emprise sur moi.

- Tu sais que ton petit pétage de plomb n'aura pas servi à rien.

Anita fronça les sourcils, interdite et attendit la suite.

- T'es pas la seule avec qui elle a dépassé les bornes mais le fait que tu sois parti va sérieusement la desservir. Mai veut la faire virer.

- Tu plaisantes?

- Nan, tu sais qu'elle avait déjà une dent contre ces entretiens d'orientations ben après ce qui s'est passé, elle va pas se gêner pour sauter sur l'occasion.

- Elle est folle...

- Qui est folle? fit la jeune fille en question en entrant par la porte du hangar laissée entrouverte.

- Toi avec tes missions d'extermination, répondit Drazic d'une voix à la fois rieuse et désabusée.

- Quoi?

- Il parait que tu veux faire renvoyer Mme Rouhani? lui fit remarquer Anita.

- Oh ça m'étonnerait qu'on en arrive là, grommela Mai d'un ton acide, mais je vais la dénoncer à l'inspection académique, ça tu peux en être sûr!

- Dis donc, j'espère que tu ne t'attends pas à ce que je témoigne ou quoique ce soit parce que...

- Je ne te cache pas que ça m'aurait servi et ça m'étonne que tu ne veuilles pas défendre ta cause.

- Je n'ai pas envie d'entrer à nouveau à guerre, c'est tout, avoua Anita sur la défensive.

- Je te croyais plus courageuse que ça!

- Fous lui la paix, Mai! intervint Drazic d'un ton ferme.

- Comme tu veux, capitula Mai à l'intention d'Anita, de toute façon tu n'es pas la seule à te plaindre de ses méthodes et à qui elle a fait du tord aujourd'hui.

- C'est à ce point là? s'étonna Anita.

- Tout le monde demande son renvoi, acquiesça Mai.

- Il y a quelque chose que j'ai du mal à comprendre, songea Anita, elle faisait déjà partie de l'équipe enseignante l'année dernière et pourtant personne ne s'est plaint?

- Elle venait de prendre son poste, je suppose qu'elle ne se permettait pas autant de chose. Et puis si c'est le cas elle est sans doute tombée sur des faibles d'esprits.

- Oui mais vu son âge elle n'en est pas à ses débuts, ajouta Anita, ça m'étonne qu'elle n'ait eu aucune plainte par le passé.

- Reconversion professionnelle ça te dit quelque chose? Figures-toi qu'avant c'était une assistante sociale.

- Pas besoin de se demander pourquoi elle a changé de voie, railla Drazic, elle a dû en recevoir des menaces de mort.

- Et elle n'a encore rien vu! lança Mai.

Pleine de détermination, Mai partie dans sa chambre tandis qu'Anita se rapprocha un peu plus de Drazic.

- Je suis désolée de t'avoir repoussé. Tu sais que ce n'était pas contre toi, j'espère?

- Te prends pas la tête pour ça, la rassura-t-il une fois encore.

- De savoir que la conseillère d'orientation voulait me forcer la main, ça m'a rendu folle, j'avais l'impression de ne plus rien contrôler.

- Elle a foutu une belle pagaille dans ta tête, dit-il avec aigreur. Je ne sais pas ce qui me retient d'aller saccager son bureau.

- Non tu ne feras pas ça! lui dit-elle d'une voix mi-autoritaire, mi-amusée tout en se penchant en avant pour déposer une main sur la joue de son petit ami.

- Non t'as raison elle risquerait de me forcer à tout réparer et me tracer un avenir d'homme à tout faire histoire de compenser les dégâts.

- Oui ce serait bien son genre, rit Anita avant de passer une main derrière sa nuque pour l'embrasser.

...

Peu après le dîner, Anita et Drazic se trouvaient dans la pièce principale, installés à la table de la cuisine, tous deux plongés dans leur devoir de Littérature dû pour le surlendemain. Depuis quelques temps, Drazic semblait prendre plus à coeur ses études comme en témoignait sa réussite au dernier contrôle de Maths. Anita ne voulait pas se lancer des fleurs mais elle savait que sa présence l'encourageait à faire des efforts dans ce domaine. Seulement ce soir, le jeune homme paraissait complètement démotivé, il râlait pour un rien et salissait ses feuilles de ratures lorsqu'il n'était pas satisfait de la réponse. Ce n'est que lorsqu'il déchira son devoir et balança son exemplaire de "L'Assommoir" du romancier Emile Zola par terre qu'Anita osa lui demander ce qui le tracassait.

- Quelque chose ne va pas Drazic?

- Rien, ce devoir me gonfle et ce bouquin est complètement naze, grommela-t-il d'un ton peu avenant.

- Oui il est plutôt "assommant", s'amusa-t-elle en faisant un jeu de mot bien trop facile avec le titre du roman pour détendre l'atmosphère.

- Oh c'est pas drôle! C'est du niveau de Dennis, tu me déçois.

Anita leva les yeux au ciel tout en souriant.

- Bon alors qu'est-ce qui te pose problème?

- Tout, grogna-t-il en ramassant son livre de Zola.

- Tu sais, je peux te passer mes notes si tu as besoin.

- Et passer pour l'incapable de service, non merci.

- Drazic...

- Si j'en ai besoin je les prendrais, dit-il sèchement.

- Je sais que tu es parfaitement capable de faire ce devoir mais si ça doit t'énerver alors...

- Je vais faire du café, décida-t-il en se levant subitement. Tu en veux?

- Euh oui s'il te plait.

Anita se demanda ce que la conseillère lui avait dit pour qu'il se démotive à ce point. L'avait-elle rabaissé en lui faisant comprendre que ses efforts étaient vains et qu'il n'avait aucune chance de décrocher son diplôme ou bien son attitude était-elle en lien avec ce qui s'était passé dans la matinée au cours de Mr Bailey?

- Au fait, je ne t'ai pas demandé comment tu allais après ce qui s'est passé en classe ce matin? demanda Anita en revenant prudemment sur l'incident en classe.

- De quoi tu parles? demanda-t-il d'une voix grincheuse.

- Et bien tu sais quand Bailey t'as demandé de lire.

- Ouais et ben quoi?

Anita comprit que Drazic n'avait aucune envie d'en parler et qu'il n'allait pas lui faciliter la tâche.

- Je me demandais quel était vraiment le problème?

- Y'a pas de problème, assura Drazic en secouant les épaules. J'aime pas qu'on m'oblige à faire quelque chose, tu le sais et Bailey m'avait dans le colimateur alors j'allais pas lui faire ce plaisir.

Drazic sortit deux tasses de l'étagère au dessus de lui et les disposa sur le plan de travail dans l'attente du café qui chauffait.

- Alors ça n'a rien à voir avec le fait de lire devant toute la classe? insista Anita.

- Non pourquoi? Je m'en fous de ce pensent les autres.

Elle savait qu'il n'était pas tout à fait honnête, certes Drazic n'était pas quelqu'un de timide et ce n'était sans doute pas là où le bas blessait, seulement son refus de lire devant tout le monde allait plus loin qu'un simple désir de rebellion envers son professeur. Il fallait qu'elle utilise une autre approche si elle voulait l'amener à se confier. Quelque chose le chagrinait ce soir-là et elle n'aimait pas le voir se défiler de la sorte quand lui-même insistait toujours pour connaitre le moindre de ses petits secrets.

Alors elle se leva sous le regard en coin de Drazic et se plaça derrière lui afin d'enrouler ses bras autour de sa taille.

- Tu sais je crois que tu peux réussir ton devoir et tous les autres, dit-elle, le menton posé contre son épaule.

- Ouais une fois que je me serais acheté un cerveau, railla-t-il en plaçant l'une de ses mains sur celles de sa petite amie dont les bras enlaçaient toujours sa taille.

- Dis pas ça! le réprimanda-t-elle en le bousculant un peu afin d'avoir toute son attention. Tu es bien plus intelligent que tu le crois.

Il se retourna alors de moitié pour passer un bras autour des épaules de sa petite amie qui en profita alors pour ancrer son regard au sien et donner plus de poids à ses paroles.

- Si tu t'en donnes les moyens, tu peux encore avoir ton Bac.

- T'es bien la seule à le penser, dit-il en laissant échapper un rire jaune.

- Je crois en toi tu sais, lui assura-t-elle.

- Ah ouais ben tu devrais peut être pas, soupira-t-il tout en glissant une mèche des cheveux blonds d'Anita derrière son oreille.

- Ne laisse pas une Rouhani ou un Bailey te dire ce que tu vaux! lui demanda-t-elle d'une voix ferme en tirant sur le bas de sa chemise.

- Et ne laisse pas une vielle sorcière aigrie t'atteindre.

Anita baissa les yeux, soudain contrariée. Cependant, elle hocha la tête, acceptant ses remontrances.

- Hey, je ne dis pas ça pour me défouler sur toi ou te faire taire, assura Drazic en relevant le visage de la jeune fille d'un doigt sous son menton.

- Non mais je sais qu'après la manière dont j'ai réagi je suis plutôt mal placée pour te donner des conseils.

- C'est pas ce que je voulais dire, Anita, protesta-t-il en prenant son visage en coupe, mais je me suis inquiétée pour toi. Ça ne te ressemble pas de laisser tout en plan comme ça.

- Je t'avoue que je n'en suis pas fière, avoua-t-elle, mais sur le moment je n'arrivais pas à réfléchir calmement.

D'en parler lui fit revivre ce douloureux moment et elle sentit l'énervement la gagner à nouveau.

- Ohhh elle m'a mis tellement hors de moi! Et tu sais le plus stupide là dedans c'est que je suis partie parce que je ne supportais pas qu'on pointe du doigt mes problèmes mais demain quand je vais revenir au lycée tout le monde sera forcément au courant.

- Et alors, tu t'en fous des autres.

- Ah ça c'est facile à dire pour toi, dit-elle dans un rire sans joie. Ils vont se moquer de moi.

- Que quelqu'un te fasse une réflexion pour voir, siffla-t-il entre ses dents.

- Non tu ne vas pas te battre pour moi, lui dit-elle sérieusement. C'est à moi de règler ça sinon ce sera pire encore.

- Si quelqu'un se fout de ta gueule il prendra ma main dans la tronche.

- Oh Drazic... râla-t-elle.

Drazic coupa toutes protestations qui voulues s'échapper de ses lèvres en posant sa bouche sur la sienne. Anita rit contre sa bouche, acceptant de le laisser gagner la partie puisqu'elle même avait eu recours à ce genre de ruse plus d'une fois.

La cafetière qui avait sûrement besoin d'un bon détartrage se mit à siffler derrière eux et de la vapeur s'en échappa mais ils s'en moquèrent et s'embrassèrent de plus belle.

...

Appartement de Ryan

Il faisait nuit noire lorsque Ryan entra dans la cuisine pour se préparer une tasse de café. De l'autre côté de la pièce se situait la chambre de Devon et les murs étaient si fins qu'il entendait sans peine le lourd ronflement de ce dernier. Il émit un rire jaune en pensant que cet imbécile avait dû bien tripper avant de s'endormir. Ryan soupira de fatigue en songeant à nouveau au rêve qu'il venait de faire. Dans ce rêve qu'il aurait aimé ne jamais finir, Nikki était avec lui et lui annonçait avoir largué Kurt alors qu'en réalité ils ne sortaient même pas encore ensemble, et qu'elle était prête à faire un essai avec lui. Ensuite son rêve c'était transformé en quelque chose de plus fou, Nikki l'avait embrassé et lui avait proposé de passer la nuit avec lui. C'est lorsque les choses commençaient à devenir vraiment intéressantes que Ryan s'était réveillé. Il soupira de nouveau en versant du café dans sa tasse et en allant s'asseoir à table. Dire qu'il n'arrivait pas ôter cette fille de l'esprit était un euphémisme. Il y pensait vingt-quatre heures sur vingt-quatre et cela le mettait tellement en rogne qu'il en devenait parfois agressif. Bon, qu'il le soit avec Drazic, il s'en moquait pas mal mais il lui était arrivé plus d'une fois de se montrer mauvais avec sa soeur quand celle-ci essayait simplement de le ramener à la raison. Il eut beau regretter son comportement, il n'arrivait pas à se calmer. Et les trente-six cafés qu'ils buvaient par jour ne l'aider pas en ce sens, c'était certain. Mais c'était fini ces âneries, il devait se reprendre s'il ne voulait pas tripler son année de Terminale et s'il ne voulait pas risquer que sa mère l'envoie à Melbourne d'un bon coup de pied au derrière, majeur ou pas, elle en était parfaitement capable. L'entretien qu'il avait eu plus tôt avec la conseillère d'orientation lui avait remis les idées en place.

- Toi tu penses encore à ta chanteuse! remarqua son copain Trevor en entrant dans la cuisine.

Il semblait tout aussi réveillé que lui et s'il en jugeait par ses courts cheveux de jaie encore bien coiffés il n'était sans doute pas encore couché malgré l'heure tardive qu'affichait la pendule au dessus de la porte de la cuisine: 1h34.

- Ouais c'est ça moque toi... railla Ryan avant de se passer une main agressive dans les cheveux. Oh c'est dingue, j'arrive pas à me l'enlever de la tête!

- T'es sacrément accro, rigola Trevor. Alors moi je te donne un bon conseil, soit tu passes la vitesse supérieure avec elle...

- Tu rigoles, elle veut même plus entendre parler de moi.

- Mais attend la suite, ce qui faut à ce genre de nana c'est sentir que tu leur es inaccesible.

- Qu'est-ce que c'est que ces conneries? T'as lu ça dans un magazine de gonzesse ou quoi?

- Ouais en partie...

Ryan pouffa de rire.

- Mais te moque pas, y'a des trucs super intéressants là-dedans!

- Ouais peut-être mais c'est surtout un bon moyen de la faire fuir encore plus loin.

- Ben tout à fait entre nous, je pense pas que t'aies encore quelque chose à perdre mon pauvre vieux!

- Ah j'en sais rien et comment tu veux que je m'y prennes hein? Que je l'ignore, que j'en vois une autre?

- Et on en arrive à ma deuxième solution, fit Trevor en se penchant en avant, les mains posées sur la table. T'en drague ouvertement une autre et qui sait ça pourrait même te vacciner de celle là.

- Nan, ohhh j'sais pas. J'ai pas envie de jouer à ce genre de jeu.

- Toute manière elle te calcule à peine alors t'as tout à y gagner, crois-en mon expérience ça va la rendre complètement dingue!

- C'est pas si con en fait, réfléchit Ryan.

- Hey ouais je te dis, Huggy les bons tuyaux, c'est moi, dit Trevor en ouvrant un placard pour se saisir d'une tasse et se diriger vers la machine à café. T'as un truc qui te trotte dans la tête, une situation dont t'arrive pas à te t'extirper, tu viens me voir! Je trouve toujours une solution.

Ryan acquiesça, songeant sérieusement à ses conseils alors qu'un autre sujet de discussion lui vint à l'esprit.

- À ce sujet, y'a un autre truc que je voulais te dire, commença Ryan sous l'oeil perplexe de son copain qui prit place à table pour siroter un café avec Ryan.

- Ça a l'air sérieux!

- Ouais enfin disons que ça m'emmerde un peu, reconnut Ryan. C'est ton cousin, je sais que tu l'as pris sous ton aile et tout ça mais t'es au courant qu'il déconne grave en ce moment?

- Ah tu veux parler de la came, comprit Trevor d'un air ennuyé.

- Ah parce que tu sais...

- Ouais ouais, j'ai essayé de lui faire comprendre que je voulais pas de ça ici mais à ce que je vois c'est qu'il a recommencé.

- Il a carrément sniffé un rail de coke ou je sais pas quelle merde devant moi.

- Et merde! fit Trevor en se passant une main sur le visage.

- Va falloir que t'aies une discussion avec lui, vieux parce que je ne veux pas mouiller là-dedans.

- Ça m'amuse pas plus que toi, lui assura Trevor en tapant du poing sur la table, le truc c'est que c'est la famille tu comprends, j'ai promis de veiller sur lui alors je peux pas non plus le foutre dehors.

- Non je sais bien, je te demande pas d'en arriver là mais va falloir le secouer un peu, ça peut aller loin de ce genre de connerie. Et moi, il m'écoutera pas, y'a que toi qui peut lui faire entrer quelque chose dans le ciboulot.

- C'est pas comme ci j'avais jamais eu cette discussion avec lui et regarde où ça l'a mené! Nan je pense que cette fois je vais devoir faire intervenir son père et ça va pas être beau, dit Trevor en frissonnant à cette idée avant de prendre une gorgée de son café. Ah ça non, mon oncle Marcus c'est un vrai fou!

Ryan se mit à rire, imaginant déjà la scène entre Devon et son père.

- Ben ris pas, parce que je risque d'en prendre plein la tronche aussi!

Trevor but quelques gorgées de son café avant de se lever, pestant entre ses dents.

- Ah c'est pas vrai, fallait que ça m'arrive à moi!

À suivre...