Chapitre 16
Les rayons du soleil du matin vinrent frapper les yeux clos de Beleth, la tirant brusquement de sa torpeur. Elle n'avait pas envie de se réveiller, elle se sentait si bien dans cette atmosphère calme et apaisante. Cependant, elle était constituée de telle manière qu'une fois sorti du sommeil, il lui était pratiquement impossible de se rendormir. Elle ouvrit et mit un certain temps à reconnaitre le décor de la pièce, foncièrement différent de celle qu'elle occupait au château.
Ah… ce sont les appartements de Dimitri…
Son esprit s'éclaircissait à mesure qu'elle quittait de sa léthargie. Grenat et Flayn allaient sans doute se demander pourquoi elle n'était pas rentrée de la nuit. Elle se voyait déjà essayer de se justifier devant Flayn qui devinerait bien assez vite où elle était passée durant toute la soirée. La jeune femme pouvait être terriblement pertinente et c'était une surprise tant elle faisait parfois preuve de naïveté.
Pourtant, l'ancienne mercenaire ne voulait pas de songer immédiatement aux questions qu'elle lui poserait. Elle désirait encore profiter de cet instant fugace. Cela avait toujours été ainsi. Les moments qu'elle partageait avec Dimitri étaient brefs, mais à chaque fois, elle se sentait comme hors du monde, loin des problèmes et des drames. Dix ans après le début de leur idylle, cela n'avait pas changé. Elle ressentait encore cette sensation de bien-être et d'apaisement.
Elle se retourna. Dimitri dormait toujours, une main sur son oreiller. Il avait l'air si paisible ! Elle se souvenait des premières nuits qu'ils avaient passées ensemble. Même après son couronnement, ses fantômes et ses démons continuaient de le hanter. Il se réveillait parfois dans l'obscurité de leur chambre, en sursaut, couvert de sueur et le regard hagard. C'était à Beleth de le calmer et de le rassurer dans ces moments-là.
Avec une délicatesse infinie, elle repoussa les mèches blondes qui masquaient le visage de son amant. Il portait son cache-œil. Dimitri n'avait jamais voulu lui montrer la blessure qui lui avait valu la perte de son œil gauche, souvenir d'une période où il n'était que l'ombre de lui-même. Elle gageait qu'il devait encore en avoir honte. Les multiples cicatrices qui marbraient sa peau témoignaient de la vie qu'il avait vécu après sa fuite de Fhirdiad, alors tenue par Cornélia.
Elle déposa un léger baiser sur ses cheveux et se leva du lit. Avisant une robe de chambre qui trainait sur un fauteuil, elle l'enfila et sortit sur le balcon. La chambre de Dimitri donnait sur les jardins et les montagnes du nord de Faerghus. L'air s'était considérablement rafraichi, les arbres commençaient à perdre leurs feuilles et les parterres de fleurs affichaient une teinte jaunie. Beleth frissonna et resserra les pans de son vêtement.
Il n'y avait encore personne et elle en fut grandement soulagée. Elle imaginait à l'avance l'émoi que provoquerait sa présence dans les appartements du roi, à l'aube et à peine habillée. Cependant, elle envisageait la scène avec un sourire amusé. À l'époque où elle était archevêque, le peuple discutait déjà de sa relation avec le nouveau roi. Même si Beleth et Dimitri avaient gardé leur idylle secrète, leur proximité était connue de tous et beaucoup avaient espéré un mariage entre eux.
Le mariage…
Elle secoua frénétiquement la tête, refusant de penser à ce qui aurait pu se faire. Aujourd'hui, elle devait porter toute son attention à protéger Grenat des Serpents des Ténèbres.
Machinalement, elle posa une main sur son cœur, muet. Elle n'avait confié qu'une infime partie de ce qu'elle savait à Dimitri. Elle n'avait évoqué ni Lysithea ni Edelgard. Elle n'avait pas non plus exprimé ses doutes quant à Rhea et ses questionnements sur sa vraie nature et ce cœur qui ne battait pas. Dimitri avait l'air tellement bouleversé hier qu'elle n'avait pas voulu en rajouter. Malheureusement, ce n'était qu'un simple gain de temps. Tôt ou tard, elle devrait tout lui raconter, ne serait-ce que pour qu'il appréhende mieux son combat contre ces êtres qui se cachaient dans le noir.
Elle sentit des bras l'entourer. Beleth se laissa aller contre le corps de Dimitri. Ils restèrent un long moment silencieux, regardant le soleil se lever doucement sur la capitale. Cela rappelait à Beleth les premiers temps de leur histoire, quand il venait rendre visite au monastère. Ces instants volés étaient ce qu'elle attendait le plus à l'époque, un réconfort devant la tâche ardue de diriger l'Église de Seiros.
Elle réfléchissait. La chose la plus importante qu'elle devait faire à l'heure actuelle était de parler à Grenat. Elle devait tout lui raconter. Cela allait être une conversation difficile qu'elle appréhendait à l'avance, mais nécessaire. Ensuite, elle allait devoir régler quelques vieilles histoires.
« J'aimerais… aller à Leicester. »
Dimitri se dégagea légèrement pour la regarder.
« Il y a quelque chose que je dois faire là-bas, se justifia-t-elle. Et j'aimerais emmener Grenat.
— Vous venez de vous faire attaquer ! protesta-t-il. C'est de l'inconscience !
— Je sais… mais je dois m'y rendre. Je dois… y régler quelque chose. J'en profiterai pour parler à Grenat. Loin de Fhirdiad, ça sera plus simple pour elle.
— Alors, prends des hommes avec toi. Ashe, Sylvain, ou même Félix, ils t'accompagneront. »
Elle secoua la tête.
« Fhirdiad a besoin de ces soldats, la ville est vulnérable en ce moment. Je peux nous défendre, moi et Grenat. »
Mais Dimitri restait sceptique. Elle ne pouvait que le comprendre. Grenat s'était retrouvée par deux fois mêlée à des agressions et elle-même venait d'échapper à une tentative de meurtre. De plus, ses blessures n'étaient pas encore tout à fait guéries. Néanmoins, elle devait entreprendre ce voyage.
« Je te promets d'être extrêmement prudente, murmura-t-elle après avoir posé une main réconfortante sur son visage. Et je reviendrais vite. Je te le jure. »
Une expression indéfinissable passa dans son regard. Craignait-il également qu'elle disparaisse de nouveau ? Elle se serra davantage contre lui.
« Entendu, accepta-t-il après un instant de silence. Tu peux partir seule avec Grenat. Toutefois, s'il vous arrive quoi que ce soit en route, préviens-moi immédiatement.
— Je te le promets. »
Beleth prépara ses affaires le jour même. Elle avait besoin de vivres, de vêtements de rechange, d'argent, d'une carte et surtout de son épée. Depuis l'attaque, elle ne s'en séparait plus. Tout aurait pu parfaitement se dérouler si Grenat, prise de court par ce voyage aussi soudain qu'inattendu, ne rechignait pas à partir. Elle voulait rester à Fhirdiad et refusait même de quitter l'enceinte du château. Beleth et Flayn durent insister pour la convaincre.
« Grenat, j'ai besoin que tu viennes avec moi, il y a des choses que j'aimerais te montrer. C'est très important.
— Tu peux pas juste m'en parler ici ? protesta la fillette. On est vraiment obligé de s'en aller ?
— Oui. On ne sera pas parti longtemps, je te le promets.
— Et les méchants alors ? »
C'était donc ça.
Grenat était encore traumatisée par l'attaque qu'elle avait subie avec sa mère. Voyant le trouble de Beleth, incapable de répondre, Flayn s'approcha de la petite fille et la prit dans ses bras.
« Grenat, je sais que tu dois avoir peur. Tu as vécu des choses très difficiles en peu de temps. Je te comprends. Moi aussi, quand j'avais ton âge, j'ai eu des moments très douloureux. J'ai passé beaucoup de temps à me cacher.
— Toi aussi ? fit Grenat.
— Oui. Mais j'étais très triste de vivre comme ça. Je ne pouvais pas me faire d'amis.
— Mais j'ai des amis ici !
— Bien sûr, mais ce n'est pas la question. Même si tu as peur de revoir ces méchants hommes, tu ne peux pas rester cacher. Tu ne seras pas toute seule, ta maman sera avec toi et tu peux me faire confiance quand je te dis qu'elle fera tout pour te protéger.
— Je sais… Maman est très forte. Mais quand même… Ils ont réussi à lui faire du mal !
— Je vais bien, Grenat, assura Beleth. Je n'ai plus mal du tout. »
À force de discussion, Grenat finit par céder et se résigna à suivre sa mère. Elles quittèrent Fhirdiad le lendemain matin, à l'aube. Beleth avait revêtu la tenue de mercenaire qu'elle portait à Dagda durant ses missions, et cela lui fit un bien fou. Elle emporta également une cape dont elle rabattit la capuche afin de ne pas être reconnue si jamais elles passaient devant des églises.
Dimitri resta près d'elles jusqu'à leur départ. S'il se comportait normalement, Beleth sentait bien à quel point il répugnait de les laisser partir sans protection. Elle culpabilisait de quitter ainsi Fhirdiad, mais elle devait à tout prix entreprendre ce voyage. La seule chose qu'elle pouvait faire, c'était de revenir le plus vite possible saine et sauve. Pour Dimitri.
Les premiers jours de leur périple se déroulèrent dans le calme. Pour rejoindre Leicester, elles prirent la direction des terres des Galatea, le domaine limitrophe le plus proche de Fhirdiad. Ingrid lui fait jurer de passer par le manoir de son père si elle manquait de quoi que ce soit. Beleth fut reconnaissante de cette proposition bien qu'elle n'ait pas l'intention de s'attarder plus que nécessaire dans ce fief.
La trahison du guet avait vidé une partie des territoires seigneuriaux de leurs hommes, mais Beleth ne perçut pas outre mesure des tensions comme elle avait pu le faire lors de sa traversée d'Adrestia. Les Galatea, malgré leur statut de noble, possédaient peu de richesses et avaient longtemps vécu dans une certaine pauvreté. Si le père d'Ingrid avait à ce point insisté pour qu'elle se marie, c'est parce que sa dot aurait permis aux siens de se sortir de leurs difficultés. Heureusement, l'union d'Ingrid et Sylvain avait grandement aidé à améliorer la situation de la famille et les Galatea, s'ils n'égalaient pas encore le lustre des Gautier ou des Fradalrius, reprenaient petit à petit leur ancien panache. Cette richesse retrouvée avait fortement contribué au développement du domaine. Les villages qu'elles traversaient débordaient d'animation, les marchés regorgeaient de blés, fruits et autres légumes et les animaux étaient en bonne santé. Il y régnait une certaine joie de vivre, bien loin de l'atmosphère morose des villages d'Adrestia.
Étrange, cette différence, songea-t-elle.
Beleth en profita également pour accomplir ce rêve qu'elle fait lors de son retour en Fódlan qui était de présenter son pays à sa fille. Elle lui raconta les histoires et légendes liées aux paysages qu'elles traversaient, les rencontres qu'elle avait faites et bien sûr toutes les missions qu'elle avait effectuées avec son père quand elle était plus jeune. Grenat oublia sa réticence du début tant elle était fascinée par les récits de sa mère.
Contrairement à son arrivée où elle s'octroyait volontiers des nuits à la belle étoile afin d'économiser, Beleth prenait soin, cette fois-ci, de s'arrêter dans des auberges, quitte à rallonger la durée de leur trajet et à épuiser le contenu de sa bourse. Elle ne voulait pas prendre le risque de se faire attaquer par des bandits ou des bêtes sauvages alors que sa fille l'accompagnait.
Au bout de trois jours, elles parvinrent à la frontière entre Faerghus et Leicester en pénétrant sur le territoire de Daphnel. De là, les choses se compliquèrent légèrement.
Sud ou est ?
Elle devait de toute façon se rendre dans les deux directions, mais par laquelle commencer, c'était une autre histoire.
« Ça change quoi ? fit Grenat.
— Pas grand-chose, je me demande seulement ce qui est le plus pratique.
— On fait à pile ou face ? »
Beleth éclata de rire. Laisser le hasard décider était incongru comme méthode, mais pourquoi pas, après tout ? Tirant de sa poche une pièce, elle la posa sur main.
« Face, c'est le sud, pile, c'est l'est ! décida Grenat. »
Beleth la lança en l'air. La pièce effectua plusieurs sur elle-même avant de retomber dans la main de l'ancienne mercenaire.
« Face ! clama Beleth. On va donc au sud.
— Youpi ! »
Peut-être que cela vaut mieux.
Elle dirigea sa monture vers le sud et le Grand Pont de Myrddin, frontalier du territoire des Ordelia, car c'était là-bas qu'elle se rendait. Elle espérait cependant ne pas croiser de visages connus. En plus de passer par le territoire de Gloucester où résidait Lorenz, la route du Grand Pont de Myrddin était un axe très important, c'était le seul qui reliait Adrestia au monastère de Garreg Mach.
À mesure que les jours défilaient, Beleth ne pouvait que constater la différence entre Leicester, Adrestia et Faerghus. Leicester avait été la région la moins touchée par la guerre de l'Unification, bien Deirdriu a été assiégé par les forces impériales. Ses cultures et villages avaient été relativement épargnés. De plus, cette région avait toujours été la plus riche et fertile de Fódlan. Alors même que l'hiver approchait, certains champs de blé resplendissaient de couleur jaune. Quand elle était adolescente, Beleth avait passé beaucoup de temps dans l'Alliance. En raison de son système de gouvernance particulier, les querelles entre nobles n'étaient pas rares et la demande en épée très haute. De ce fait, la compagnie de mercenaire de Jeralt n'avait jamais manqué de missions lorsqu'elle voyageait dans ce pays. C'était d'ailleurs suite à une de cette mission qu'il avait rencontré la petite Léonie qui était devenue son apprentie.
Léonie… La dernière fois que Beleth l'avait aperçue, c'était sur le champ de bataille de la plaine de Gronder. Elle ignorait ce qu'était arrivée la jeune femme qui admirait tant son père suite à ce combat.
« Tu penses à quoi maman ? demanda Grenat en la voyant plongée dans ses réflexions.
— Oh, à des gens que j'ai connus, soupira-t-elle. En particulier à une élève que mon père avait prise comme disciple et que j'ai rencontrée à l'Académie.
— C'est ton papa qui t'a appris à te battre ?
— Oui, quand j'étais petite. »
Jeralt avait commencé à lui enseigner les armes quand elle avait cinq ans. D'aucuns auraient pensé que c'était une éducation étrange pour une petite fille, mais d'aussi loin qu'elle se souvenait, elle avait toujours été reconnaissante à son père de l'avoir initié. Elle n'avait jamais été très douée pour exprimer ses sentiments, surtout durant son enfance. Cela inquiétait énormément Jeralt qui l'observait souvent avec un air… préoccupé. En s'entrainant avec lui, elle avait l'impression de partager quelque chose avec lui et qu'elle pouvait le lui montrer.
« Il était vraiment très fort, reprit-elle. J'étais très fière de lui. »
Jeralt avait un sens de l'humour particulier, une mauvaise manie de laisser des dettes dans les tavernes et une tendance à forcer un peu trop sur l'alcool, mais il inspirait irrémédiablement la loyauté. Il traitait les mercenaires qui composaient leur compagnie comme des frères sans jamais leur imposer quoi que ce soit. Nobles ou roturiers, porteurs d'emblèmes ou non, hommes ou femmes, il se comportait avec tout le monde de manière identique. Elle se souvenait qu'elle était toujours légèrement jalouse quand une femme approchait de trop près de lui. Elle avait ressenti le même sentiment en rencontrant Leonie qui vouait une véritable adoration à Jeralt.
« Il est mort comment ? continua Grenat.
— Il a été… assassiné… Par les personnes qui nous ont attaquées.
— Oh… »
Grenat baissa les yeux, penaude.
« Tu as dû être très triste, maman…
— Oh oui… »
Elle avait été si triste qu'elle avait eu l'impression de mourir. Son père avait toujours été son pilier, son roc, l'ancre qui lui permettait de s'accrocher. Peu lui importait les guerres entre les royaumes, les trahisons, les révoltes, tant qu'elle avait son père, son monde resterait inchangé. Le perdre avait déclenché chez elle une telle douleur qu'elle ne se sentait plus capable de rien. Manger, se lever, se battre lui semblait si insignifiant par rapport au vide laissé par Jeralt. C'était grâce à Dimitri et à ses élèves qu'elle avait pu surmonter son désespoir et, à la possibilité de se venger très rapidement.
« Mais on m'a aidé quand il est mort, reprit Beleth en essayant des larmes au coin de ses yeux. Ça n'efface pas la tristesse et il me manque toujours énormément, seulement c'est plus supportable aujourd'hui. »
Il lui arrivait souvent de penser à ce qu'il se serait passé si son père avait vécu et comment se serait-il comporté en tant que grand-père. Elle avait parfois en tête une image de Jeralt soulevant Grenat qui riait aux éclats, et la posait sur son épaule.
« J'aurais aimé que tu puisses le connaitre. »
Grenat leva les yeux vers sa mère qui avait le regard vague, plongée dans ses souvenirs. Puis, à son tour, elle se mit à observer le paysage qui défilait, les lèvres serrées. C'était extrêmement rare que sa mère parle de son père, ou plus généralement de sa vie d'avant. Flayn lui en racontait un peu plus, mais elle n'avait jamais osé être trop bavarde. Grenat avait appris beaucoup plus de choses sur elle en discutant avec Mercedes, Annette, ou Dorothea.
Beleth remarqua l'expression de sa fille. Elle la connaissait bien. Grenat l'affichait à chaque fois qu'elle voulait lui poser une question, mais qu'elle hésitait. Beleth devinait ce qui pouvait troubler sa fille. En prenant une grande inspiration, Beleth descendit de selle et commença à diriger le cheval par la bride.
« Grenat… débuta-t-elle, la gorge nouée. Tu te souviens de ce que je t'ai dit… sur ton père ? »
La petite fille releva le regard, intriguée. Jamais sa mère n'évoquait son père ! Cet homme dont elle savait uniquement qu'il vivait très loin d'elles.
« Tu m'as dit qu'il habitait loin, répondit-elle.
— Oui… Il vit loin de Dagda, en Fódlan. »
Grenat poussa un léger cri de surprise, les yeux grands ouverts.
« Oh ! Il vit en Fódlan ? Ici ? »
Beleth hocha la tête. Elle avait la gorge de plus en plus serrée.
« Où ça ? Il y a un moyen pour qu'on puisse le voir ? »
Une lueur d'espoir illuminait son regard. Grenat avait toujours désiré en savoir plus sur ce père qui lui était inconnu, mais sa mère avait l'air si triste à chaque fois qu'elle en parlait qu'elle avait dû renoncer à ses questions. Là encore, elle avait un visage triste et Grenat regretta son enthousiasme.
« Je voulais pas… bredouilla-t-elle, désolée. Pardon…
— Ne le sois pas, lança Beleth après quelques secondes de silence. C'est normal que tu souhaites le rencontrer. Mais… tu sais, en fait… »
Allez, sois courageuse.
« Tu l'as déjà rencontré, en réalité. »
Grenat resta muette de stupeur. Beleth arrêta le cheval et se tourna vers sa fille, ébahie.
« Le roi… Dimitri, c'est lui, ton père. Tu es la fille de Dimitri, le roi de Faerghus. »
Voilà. C'était dit. Elle avait enfin révélé l'identité de son père à son enfant. Une curieuse sensation l'envahit. Un sentiment de légèreté, mais aussi d'une certaine culpabilité d'avoir gardé le secret si longtemps. Elle n'osa pas lever les yeux vers Grenat.
« Grenat ? l'appela-t-elle inquiète. »
Elle la regarda. Grenat affichait toujours une mine ébahie. Beleth lui prit les mains.
« Dis quelque chose, mon trésor, n'importe quoi…
— Le roi de Faerghus… celui qui est très gentil avec moi, c'est mon papa ?
— Oui…
— Mais, je comprends pas. Pourquoi vous vivez pas ensemble ? Pourquoi t'étais à Dagda ? Pourquoi t'es pas reine aussi ? Et pourquoi tu ne me l'as pas dit ?
— C'est… ma faute. À une époque, j'ai fait plusieurs erreurs et j'avais très peur. Alors je suis partie en secret, sans en parler à qui que ce soit, y compris à Dimitri. Je le regrette maintenant, c'était très égoïste de ma part. J'avais l'intention de tout te raconter un jour, malgré tout.
— Et… il-il-il sait que c'est mon papa ?
— Il le sait, oui. »
La perplexité dominait dans les yeux de la petite fille. Bien sûr, elle s'était demandé pourquoi le roi était gentil avec elle et elle avait entendu dire qu'elle lui ressemblait beaucoup. Seulement, elle ne comprenait pas.
« Je comprends pas, répéta-t-elle en secouant la tête.
— Dis-moi, ma puce.
— Pourquoi est-ce que t'es pas restée avec lui ? Pourquoi est-ce que t'es pas reine toi aussi ?
— Nous ne sommes jamais mariés… Je suis partie avant ta naissance sans lui dire que j'étais enceinte et je n'ai jamais repris contact avec lui avant de retourner à Fhirdiad. J'avais peur, je crois. Peur de ce qui se passerait si on apprenait que j'attendais un enfant du roi… je me suis donc cachée. Il n'a découvert qui tu étais que lorsque tu es arrivée… et très peu de gens savent que tu es sa fille.
— C'est pour ça que j'ai les cheveux noirs ?
— Oui… Tu lui ressembles vraiment beaucoup, Grenat. À un point que tu n'imagines même pas. Cela se voit très vite que tu es de sa famille. Mais il fallait que ça reste secret alors, on a essayé d'atténuer cela.
— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? »
Beleth ne répondit pas immédiatement. Elle ne savait pas comment réagir en réalité. Elle avait la sensation que tout ce qu'elle pourrait raconter ne serait pas suffisant pour justifier ce si long silence.
« Je… voulais attendre le bon moment. Tu es encore bien jeune et que tu sois de sang royal implique tellement de choses ! Mais je n'aurais jamais dû te priver de ton père, Grenat. Je n'avais pas le droit de faire cela. »
Un long silence s'installa. Beleth guettait la moindre réaction de la part de Grenat. Grenat, quant à elle, restait muette. Son esprit d'enfant comprenait, petit à petit, ce qu'elle venait d'entendre. Elle était fille de roi. Sa mère s'était cachée loin de son père et son père n'avait pas su qu'elle existait pendant des années parce que sa mère ne lui avait rien dit.
« Tu m'en veux… Grenat ? lui demanda Beleth.
— Je sais pas…, avoua la fillette. »
Elle était encore perdue. Tout se bousculait dans sa tête. Si son père était un roi, alors elle était princesse, non ? Et donc elle pourrait devenir reine ? C'était extrêmement étrange. Son monde jusque-là s'était résumé au petit comptoir de mercenariat à Àtha, à sa mère et à Flayn. Elle s'imaginait combattre, faire de la magie, aider les gens… Être princesse, jamais.
Après quelques instants sans prononcer un mot, Beleth remonta en selle. Le soleil commençait à décliner, elle voulait trouver une auberge avant que la nuit ne soit complètement tombée. Elle était inquiète. Grenat restait silencieuse, elle qui pouvait si bavarde. Elle avait conscience que ce qu'elle avait dit faisait beaucoup pour une enfant de son âge. Elle espérait que Grenat arriverait à surmonter sa surprise.
Les terres des Ordelia leur apparurent deux jours plus tard, alors que le ciel grisonnant menaçait de faire éclater une averse. Beleth et Grenat n'avaient plus reparlé de l'ascendance de la fillette. Beleth voulait laisser du temps à sa fille de digérer ce qu'elle avait appris et faire le premier pas. Les conversations se composaient donc, pour l'essentiel, d'histoires sur la région, de petits jeux et parfois quelques leçons théoriques sur le combat ou la stratégie. Grenat semblait avoir retrouvé sa bonne humeur, mais Beleth se demandait si ce n'était pas une façade.
Les terres Ordelia étaient de loin les plus pauvres de l'ancienne Alliance. Les Ordelia avaient pourtant possédé un siège à l'assemblée ducale, mais son influence s'était considérablement réduite au fil du temps, la faute à son implication de la famille dans la révolte des Hrym, une maison noble de l'Empire. Une série de malheurs l'avait frappé suite à cet événement et le territoire s'était enfoncé dans la misère.
Après la guerre, Lorenz et Dimitri avaient déployé de grands moyens pour aider le fief à se retrouver de sa splendeur. Les villages avaient été rebâtis, les champs ensemencés et les malades soignés. De plus, la région avait changé de gouvernance. Alors qu'elle avait toujours été dirigée par la maison Ordelia, l'héritière avait décidé de vendre son titre à un noble local, un certain Elabard qui reprit le flambeau avec peine. Dix ans plus tard, même si des difficultés persistaient, la situation allait bien mieux et les habitants avaient retrouvé un niveau de vie décent.
Beleth avait rencontré le duc Elabard lorsque Lysithea lui avait cédé ses terres. Il lui avait paru être un noble de confiance et aux valeurs affirmées, Lorenz et Dimitri avaient également approuvé ce choix. Elle ignorait ce qu'étaient devenus les Ordelia par la suite, jusqu'à il y a cinq ans.
Les Ordelia habitaient désormais dans une ferme à proximité de leur vieux manoir, laissé à l'abandon. Ils étaient retournés à une vie plus simple, loin des intrigues et des drames, au milieu du peuple. Lysithea avait épousé Cyril peu après qu'il ait obtenu son diplôme de l'Académie des Officiers et ils avaient vécu heureux, jusqu'à ce que l'état de santé de Lysithea se détériore subitement. Beleth l'avait appris par Flayn après qu'elle soit rentrée d'un de ses séjours en Fódlan, qui le tenait de Cyril. Beleth n'avait pas eu le cœur de rester cachée et s'était rendue au chevet de son ancienne élève, mourante. C'était la seule et unique fois qu'elle était allée en Fódlan depuis son exil.
Elle appréhendait de revoir les parents de Lysithea, de braves gens charmants et forts en dépit des épreuves qu'ils avaient subis. Parce qu'elle n'avait pu trouver le moyen de soigner leur fille, elle se sentait coupable de sa mort. Elle avait honte de se retrouver face à eux et raviver de mauvais souvenirs. Tout du long du trajet, alors qu'elles traversaient champs et villages, elle cherchait comment leur annoncer ce qu'elle voulait faire.
Enfin, à la nuit tombée, elles arrivèrent devant la ferme.
« C'est ici maman ? demanda Grenat. »
Elle hocha la tête. Rien n'avait changé en cinq ans. Les mêmes murs de briques, les mêmes fenêtres, les champs labourés et les quelques animaux qui paressaient dans le soleil couchant.
Beleth descendit de cheval et commença à avancer en trainant la monture par la bride. Il semblait n'y avoir personne, en tout cas elle n'entendait aucune activité.
« Hé ho ? lança-t-elle. Il y a quelqu'un ? »
Pas de réponse. Beleth installa son cheval à l'écurie et, en tenant Grenat par la main, elle se dirigea vers la maison. Une fenêtre était ouverte, donc il devait y avoir au moins une personne.
« He ho ? répéta-t-elle en passant sa tête par l'entrebâillement
— Maman j'entends quelque chose qui tape, signala Grenat. »
Beleth tendit l'oreille. Effectivement, c'était tenu, mais elle entendit elle aussi un son qui ressemblait à des coups. Cela semblait venir du sous-sol. Elle pouvait distinguer une trappe dans la pièce.
Soudain, des bruits de pas retentirent derrière elle.
« Que puis-je pour vous ? demanda une voix éraillée. »
Beleth se retourna. Son interlocutrice laissa échapper son chargement lorsqu'elle la reconnut.
« Juste ciel ! Dame Beleth !
— Dame Laura, répondit Beleth en inclinant légèrement la tête. Je suis heureuse de vous revoir. »
Laura von Ordelia avait pris quelques rides depuis la dernière fois qu'elle l'avait rencontré, mais elle paraissait en bien meilleure santé qu'elle ne l'aurait escompté. Son arrivée impromptue sembla, en revanche, bouleverser la pauvre femme qui se confondit en excuse.
« Et dire qu'il n'y avait personne pour vous accueillir ! Pardonnez-nous, je vais immédiatement prévenir mon mari… Hector ! Hector !
— Laura, ne vous inquiétez pas. Je peux parfaitement attendre quelques minutes. »
Finalement, Beleth et Grenat se retrouvèrent dans une cuisine petite, mais chaleureuse autour d'un ragoût et d'un poêle fumant. Hector, l'époux de Laura, s'était précipité dès qu'il avait appris que l'ancienne archevêque était en visite et malgré les protestations de Beleth, ils avaient insisté pour lui offrir à manger.
« C'était le moins que nous puissions faire ! se justifia Hector. Cela fait tellement longtemps que nous ne vous avons pas vu et vous avez dû pendant des jours ! »
Grenat regardait ces deux inconnus d'un air calme en mangeant son ragoût. Elle avait très envie de leur poser beaucoup question (qui étaient-ils ? Pourquoi connaissaient-ils sa mère ? Pourquoi est-ce qu'ils la respectaient autant), mais on lui avait appris que c'était impoli d'interrompre une conversation entre adultes.
« Vraiment, vous n'auriez pas dû, répliqua Beleth. Vous n'aviez pas à vous donner cette peine.
— Pensez-vous ! fit Laura avec un grand sourire. Nous sommes heureux de vous recevoir à notre table, aussi modeste soit-elle. Dites-nous plutôt que nous vaut l'honneur de votre visite et qui est cette adorable enfant.
— Je m'appelle Grenat, répondit l'intéressée.
— C'est ma fille, compléta Beleth.
— Vous avez une fille ! s'extasia la mère de Lysithea. C'est fantastique ! Quel âge as-tu, mon enfant ?
— Six ans, continua Grenat. Vous êtes des amis de maman ?
— En quelques sortes, dit Hector. Elle a beaucoup aidé notre fille par le passé. »
Beleth baissa les yeux, gênée. Elle n'avait pas aidé Lysithea, loin de là.
« Je suis revenue en Fódlan, expliqua-t-elle. À Fhirdiad précisément.
— C'est une excellente nouvelle, fit Hector. Vous avez manqué à beaucoup de monde.
— Je vous remercie, bredouilla l'ancienne archevêque. Malheureusement, les circonstances de mon retour sont… délicates. »
Elle avala un verre de vin pour se donner de la contenance et raconta aux couples les derniers événements. La tentative d'assassinat dont elle avait été victime, la trahison du guet. Elle n'omit pas non plus l'attaque qu'avaient subie Flayn et Grenat à Àha.
« Par la Déesse… lâcha Hector, nous avions entendu des rumeurs et des gardes d'Elabard partir pour Fhirdiad. Nous ne pensions pas que la situation était préoccupante.
— Hélas, elle est bien plus grave que vous ne pouvez l'imaginer, soupira Beleth. J'ignore toujours qui s'en est pris à Flayn et Grenat à Àtha, mais ceux qui ont cherché à me tuer sont les mêmes qui se sont alliés à l'Empire et qui ont fait ces expériences sur votre fille. »
Elle vit les Ordelia pâlir en quelques secondes, toutes traces de joies et de sourire s'effacèrent pour laisser place à une horreur indescriptible. Beleth ne comprenait que trop bien leur réaction et ce que signifiait pour eux le retour de ceux qui avaient détruit leurs vies et leur enfant.
« Le roi va tout tenter pour les arrêter, je peux vous l'assurer, affirma Beleth. Cependant, il ignore encore beaucoup de choses sur eux et notamment le rôle qu'ils ont dans la mort prématurée de Lysithea. J'ai juré à Lysithea de ne rien dire à personne sur son état et sur ce qui lui est arrivé et c'est ce que j'ai fait jusque-là. Seulement, je pense que le roi et tous les anciens camarades Lysithea méritent de savoir ce qui s'est passé, aussi bien pour lutter contre ces hommes que pour sa mémoire à elle. Mais je suis liée par ma promesse. C'est pour cela que je suis ici aujourd'hui. J'aimerais vous demander de me libérer de cette promesse. »
Elle avait extrêmement honte de leur réclamer une chose pareille. Ils avaient retrouvé un semblant de vie normale, et elle venait briser leur tranquillité avec cette nouvelle. Pourtant, elle devait le faire. Elle se sentait toujours liée à cette promesse faite à son ancienne élève et bien qu'elle soit décédée cinq ans plus tôt, elle ne se voyait pas révéler ce terrible secret. Du moins, pas sans la bénédiction de quelqu'un qui la connaissait.
Les Ordelia restèrent silencieux de longues minutes. Laura était au bord des larmes et Hector donnait l'impression de se retenir de ne pas jeter son bol contre le mur.
« Le… commença-t-il. Il va vraiment tout faire pour les arrêter ? Le roi ?
— Oui, assura Beleth. »
Il leva vers l'ancien professeur des yeux pleins de colère et de tristesse.
« Alors, racontez-lui tout, asséna-t-il. Racontez-lui notre histoire et notre malheur, et ce qu'ils ont fait à notre petite fille. Pour notre Lysithea et pour que ces monstres ne refassent plus jamais de mal à quoi que ce soit. »
Beleth passa la nuit chez les Ordelia. Il était de toute façon trop tard pour reprendre la route et toutes ces émotions l'avaient épuisée.
Le lendemain, Beleth décida de se rendre sur la tombe de Lysithea, accompagnée de Grenat. Dans le cimetière familial où la végétation avait colonisé certaines sépultures, celle de Lysithea se démarquait par sa blancheur et sa propreté.
« Vous savez, fit Laura, Cyril vient presque toutes les semaines la nettoyer. Il nous aide aux champs et avec les animaux. Et il nous donne aussi un peu de l'argent qu'il gagne.
— Cyril… murmura Beleth. Comment va-t-il ?
— Oh, il a toujours cet air grognon. Mais il va bien. Après… après le départ de Lys, il a quitté Garreg Mach avec son maitre, vous savez, cette archère originaire de Dagda.
— Shamir ?
— Oui ! Elle l'accompagne de temps en temps, mais elle reste à l'écart. »
Grenat déposa sur la tombe la gerbe de lys qu'elles avaient rapporté du village voisin. C'était la fleur préférée de Lysithea. Beleth en profita pour adresser une sorte de prière à son élève décédé.
Je suis de retour, Lysithea. Tu vois, les hommes qui t'ont fait souffrir, ils sont toujours là et s'en prennent à moi. Je crois qu'ils en ont aussi après mon enfant. Mais je te le promets, Lysithea, je ferais tout pour les arrêter. Afin que plus personne ne souffre comme tu as souffert.
Il y avait la volonté de rendre justice, mais pas seulement. Lorsque Beleth était allée rendre visite à Lysithea, cette dernière lui avait confié une hypothèse sur Edelgard, hypothèse que Beleth n'avait jamais pu vérifier, mais qu'au fond d'elle-même, elle savait vraie.
Elles partirent aussitôt après, avec le soutien des Ordelia qui allaient prier pour leur sécurité et leur réussite.
Maintenant, le village.
Il était temps qu'elle se rende à sa seconde destination et qu'elle récupère quelque chose d'extrêmement important. Beleth accéléra la cadence durant cette partie-là du voyage afin de tarder le moins possible de rentrer de Fhirdiad, mais elle perçut néanmoins le trouble de sa fille.
« Les méchants qui nous ont attaqués, commença-t-elle, ils ont fait du mal à ton élève. »
Beleth se crispa sur sa monture. Elle avait oublié de parler avec Grenat de la raison pour laquelle les Serpents des Ténèbres s'en étaient pris à elle.
« Oui, répondit-elle. C'est une tragique histoire.
— Pourquoi ? continua Grenat. Et pourquoi ils t'en veulent à toi ? »
Elle ralentit le rythme du cheval.
« Dis-moi, Flayn t'a expliqué ce qu'étaient les emblèmes ?
— Un peu, elle a dit que c'était des cadeaux de la Déesse et qu'ils donnaient de grands pouvoirs. Elle a dit qu'elle en avait un et toi aussi.
— C'est vrai, j'en ai un, tout comme Flayn. Tu sais, les emblèmes attisent les convoitises, ils octroient des capacités extraordinaires, mais également un statut dans la noblesse. Beaucoup de seigneurs, comme ton père, descendent de héros légendaires qui avaient eux-mêmes ces emblèmes. Quant à Flayn et moi, nous possédons des emblèmes très rares et les hommes qui nous ont attaqués nous recherchent pour ça.
— Et moi j'en ai un ?
— Tu pourrais en avoir un et c'est pour ça qu'ils s'intéressent à toi. Tu as peut-être hérité de mon emblème, l'Emblème du Feu. »
Grenat fronça les sourcils sous cette masse d'information. Elle avait compris ce qu'était un emblème, mais elle ne saisissait pas pourquoi en avoir un pouvait la mettre en danger.
« Il a quoi de particulier ton emblème ?
— Il est très rare. Je suis probablement la seule personne en vie à le posséder aujourd'hui. Les emblèmes permettent de manier des armes très puissantes et donnent certains pouvoirs, notamment la capacité d'utiliser la magie.
— Ton emblème est le plus puissant alors.
— Je ne sais pas… mais il en fait sans doute partie.
— Et tu as dit que le roi… mon père, il a un emblème ?
— Il en a un, celui de Blaidydd, un de ses ancêtres. Mais il est considéré comme emblème mineur et est moins puissant.
— Je pourrais avoir le sien aussi ? Les deux ?
— Il n'est… pas possible de posséder deux emblèmes. En tout cas, pas par la lignée. Cependant, tu pourrais avoir hérité d'un de nos emblèmes, tout comme tu pourrais ne pas en avoir du tout.
— Et ça fait quelque chose si j'en ai un ? »
Beleth réfléchit au meilleur moyen d'expliquer la situation à la fillette, notamment tout ce que cela impliquait si elle portait celui de Blaiddyd.
« Si tu possèdes l'Emblème du Feu, tu pourrais être convoité par un certain nombre de seigneurs et de groupes qui voudront l'étudier ou même se l'approprier. Mais tu pourras être aussi considéré comme une personne exceptionnelle parce que l'Emblème du Feu est lié à la relique la plus sacrée de l'Église de Seiros. Quant à celui de ton père — elle prit une grande inspiration —, tu pourrais avoir des droits sur le trône de Faerghus. »
La fillette cligna des yeux, éberluée.
« Ça veut dire quoi ?
— Aujourd'hui en Fódlan, beaucoup pensent que ceux qui possèdent des emblèmes doivent diriger. Cela tant à évoluer un peu, mais cela reste la mentalité dominante, notamment pour le trône de Faerghus. Le roi ou la reine doit avoir l'emblème de Blaiddyd. Ce qui donne des règles de succession particulières. Le roi Lambert… le père de Dimitri n'était pas prioritaire pour le trône, mais son frère ainé ne portait pas l'emblème. Il a alors été écarté de la succession.
— Donc si j'ai un emblème je peux devenir reine et si je l'ai pas, je peux pas ? »
Beleth ne put s'empêcher de rire.
« C'est un peu plus compliqué que ça, mais c'est l'idée générale. »
Grenat fronçait les sourcils, en pleine réflexion. Elle n'avait pas compris les choses de cette manière quand Flayn lui avait expliqué ce qu'était un emblème. Elle ne pensait pas qu'ils étaient si importants.
« En tout cas, on en est loin, lui dit Beleth. Pour le moment, je veux juste savoir si tu portes un emblème et ne t'inquiète pas, que tu en aies un ou non, que tu aies l'Emblème du Feu ou celui de Blaiddyd, ça ne change rien pour moi. Tu resteras toujours ma petite fille adorée.
— Et pour… mon père ?
— Je crois que ça lui est égal aussi. »
Elle n'imaginait pas Dimitri rejeté Grenat simplement parce qu'elle n'avait pas d'emblème. Elle savait qu'il ne le ferait pas.
Leur voyage se poursuivit ainsi. Interloquée par toutes les révélations qu'on lui avait faites, Grenat ne cessait de poser des questions sur les pratiques en Fódlan, les emblèmes, leur fonctionnement et tout ce qu'ils impliquaient. Beleth y répondait aussi précisément que possible et surtout, en ressayant de rester neutre. Elle ne voulait pas influencer Grenat avec ses doutes sur l'Église et les emblèmes, c'était à elle de choisir sa voie.
Elles arrivèrent enfin à leur destination finale : le village de Manconin, dans le fief des Riegan. Quand elle était enfant, Beleth y avait passé de longues journées. Trop petite pour accompagner Jeralt lors de ses missions, elle était confiée aux bons soins d'une certaine Madame Madora. Qui était cette femme pour son père, Beleth ne l'avait jamais su, mais à chaque fois qu'ils voyageaient dans l'Alliance, ils s'arrêtaient toujours chez elle. Jeralt y déposait parfois des affaires et de l'argent et les retrouvait à la prochaine visite.
À son départ de l'Église, alors qu'elle avait décidé de mener une enquête solitaire sur les Serpents des Ténèbres, Beleth s'y était rendue pour lui laisser l'Épée du Créateur, la relique la plus sacrée de l'Église qu'elle avait emportée avec elle. Pour nombre de dévots, emmener un objet de l'importance de l'Épée du Créateur pour la confier à une parfaite inconnue était un péché très grave, Beleth n'en avait cure. Elle ne voulait que l'Épée du Créateur reste à Garreg Mach et elle refusait de l'avoir avec elle.
Manconin était un village vivant et populaire. Beleth et Grenat traversèrent la foule sur leur monture qui peinait à se frayer un chemin. Grenat prenait un grand plaisir à regarder partout, sur tous les étals de marchands et demanda à plusieurs reprises à sa mère de s'arrêter. Beleth ne céda pas. Elle n'avait pas envie de rester plus que nécessaire et surtout elle voulait retourner à Fhirdiad au plus tôt. Dimitri devait s'inquiéter.
La maison de Madame Madora se trouvait un peu l'écart. La matrone, qui affichait maintenant un visage ridé, mais encore très vif les vit arriver de loin et les attendit sur le pas de sa porte.
« Eh bien ! Eh bien ! s'exclama-t-elle alors que Beleth descendait de cheval. Si ce n'est pas la petite Eisner ! Combien de temps depuis notre dernière rencontre ?
— Bien longtemps, Madame, répondit Beleth. Vous avez l'air en forme ! »
La vieille femme éclata de rire et les fit entrer chez elle. Tout était exactement comme dans le souvenir de Beleth. Les meubles, la décoration, l'odeur, l'espace semblaient figés dans le temps et quelque part, c'était réconfortant.
« Après autant d'années, commença Madame Madora, j'imagine que tu n'es pas venu me voir uniquement pour le plaisir. Qu'est-ce que tu veux ?
— Toujours aussi directe, à ce que je vois.
— La vie est trop courte pour perdre du temps en discussion. Être directe est encore le moyen le plus efficace pour avoir ce qu'on veut.
— Vous dites ça, mais vous êtes aussi acide que lorsque vous étiez jeune. »
Un grand sourire apparut sur le visage de la vieille femme.
« Je vois que l'insolence de ton père a déteint sur toi ! Je suis soulagée ! J'avais peur que cette espèce de glorification que l'on t'accorde te fasse perdre toute ta personnalité, déjà que t'en avais pas beaucoup quand t'étais gamine. Bon, crache le morceau. Tu veux quoi ?
— L'épée que je vous ai confiée. »
Le sourire de Madame Madora s'effaça. Un instant, Beleth crut qu'elle allait refuser, mais, la vieille femme quitta la pièce de vie et revint quelques minutes plus tard, un long paquet dans les bras qu'elle posa sur la table.
« Je vais quand même être honnête avec toi, fit Madame Madora, j'ai jamais été autant stressée qu'en ayant ce truc chez moi. Tu aurais pas été la fille de Jeralt, je t'aurais envoyé paitre bien comme il faut.
— Je vous remercie encore davantage d'avoir accepté de le garder.
— J'espère que ça en valait la peine. »
La vieille femme remarqua alors Grenat, qui se tenait soigneusement dissimulée derrière sa mère.
« Je peux savoir qui est la petiote qui se cache derrière toi ?
— Ma fille, Grenat, répondit Beleth en riant. »
Grenat risqua un regard vers leur hôte, mais retourna bien vite se réfugier dans l'ombre de Beleth. Ce que cette dame pouvait être intimidante !
« Ta fille ? s'exclama la vieille femme. Tu as une fille ? Ha ha ha ! Si je m'attendais à ça ! Qui est le père ? »
Le sourire de Beleth s'effaça. Aussi sympathique que fût Madame Madora, elle n'avait pas encore envie de dire haut et fort que Grenat était la fille de Dimitri. La vieille femme devina d'ailleurs qu'elle avait touché une corde sensible et changea vite de sujet.
« Enfin, peu importe. J'espère qu'elle est un peu plus chipie que toi. Tu veux à boire, ma jolie ? Tu m'as l'air d'être épuisée. »
Grenat hocha timidement la tête. Sous les signes d'encouragement de sa mère, elle suivit Madame Madora dans la cuisine.
Beleth se retrouva seule en compagnie de l'Épée du Créateur, toujours enroulée dans son fourreau. D'un geste lent, Beleth déroula le tissu et contempla cette épée qu'elle n'avait pas vue depuis près de huit ans.
Elle n'avait jamais aimé l'Épée du Créateur. Trop grande, trop massive, trop inconfortable en main, elle devait cependant reconnaitre qu'elle sentait un afflux de puissance non négligeable lui parvenir à chaque fois qu'elle la maniait et cela avait été bien pratique pendant la guerre. Cela n'empêchait pas un malaise de s'installer dès qu'elle la contemplait. Quelque chose, elle n'aurait su dire quoi, la gênait considérablement. Ce n'était pas une épée normale. Elle l'avait su dès la première fois qu'elle avait posé les yeux sur elle. Elle n'aurait, en revanche, pas été capable d'expliquer en quoi cette arme était si exceptionnelle.
Elle toucha du bout de l'index la garde et frissonna. Toujours la même sensation. La matière qui composait la relique était toujours aussi désagréable. Ce n'était pas un métal ni de la pierre, mais cela en avait la solidité. En fait, cela lui faisait davantage penser… à des os.
Beleth aurait voulu oublier l'Épée du Créateur, c'était d'ailleurs pour cela qu'elle l'avait laissé ici. Elle aurait aimé ne jamais avoir à s'en resservir. Mais si les Serpents des Ténèbres étaient de retour, elle allait avoir besoin de toute la puissance disponible, et donc de l'Épée de Créateur.
En surmontant son dégoût, Beleth l'empoigna et la dégaina. Immédiatement, elle sentit cette sensation familière de ne faire qu'un avec l'épée, comme si une partie de son esprit s'était incarné dans sa lame.
« Puisses-tu m'aider à protéger ma fille, pria-t-elle en contemplant l'épée. »
Blabla de l'auteure
Hello ! Ca faisait longtemps, hein ? Eh ouais, c'était difficile de reprendre après le nano mais me voilà avec un chapitre 16 tout beau tout neuf. Cela ne signifie pas que j'aurai de nouveau un rythme régulier mais au moins, je recommence à écrire et à publier ^^. Croyez-moi, j'ai fait des pauses bien plus longues que ça XD.
Au programme, un petit voyage à Leicester où Grenat apprend enfin ses origines. J'ai pas voulu faire dans le trop émotionnel. Je pense qu'après une révélation comme ça, on doit avoir du mal à se rendre compte, surtout qu'on a l'âge de Grenat (6 ans). Donc pour le moment, c'est surtout une Grenat en pleine réflexion que l'on a.
Le but de ce passage à Leicester était aussi d'avoir des nouvelles de Lysithea. Et oui, cette chère Lysithea est malheureusement décédée. Je me suis basée sur sa fin avec Cyril. Je trouvais ça à la fois mignon et triste (la fin, pas la mort de Lysithea). En tout cas, le cas de Lysithea a eu d'énorme répercussion pour Beleth quand elle était encore archevêque, mais cela, il va falloir patienter un peu pour le découvrir ^^.
Sur ce,je vous souhaite une bonne nuit, je vous fais plein de gros bisous et à la prochaine !
Bises,
Sheena.
