Chapitre 17

Dimitri descendait les marches menant aux geôles d'un pas calme. Dedue le précédait et derrière lui, Félix marchait dans son ombre. Il n'avouerait jamais à quel point il était soulagé qu'ils l'accompagnent. Dimitri avait en horreur les prisons de Fhirdiad, depuis que lui-même y avait été enfermé après avoir été accusé du meurtre de son oncle par l'infâme Cornelia. Là-bas, dans les ténèbres de sa prison, les morts l'avaient assailli de plus belle, répandant en lui les poisons de la culpabilité, la douleur d'avoir survécu et l'enfer de sa solitude. Il était persuadé qu'il allait mourir dans la honte, accusé d'un crime qu'il n'avait pas commis. Il pensait que c'était son châtiment pour n'avoir pas su protéger les morts de Duscur ni les venger. Il n'avait dû son salut qu'à Dedue, qui avait risqué sa vie en le sauvant. Avait alors commencé pour lui une longue vie d'errance qui le tirait un peu plus chaque jour dans les ténèbres et la folie et dont Beleth l'avait délivré.

Il n'aimait pas retourner dans ces prisons qui lui rappelaient sa déchéance, mais il n'avait pas le choix. Son devoir exigeait qu'il soit là lors de l'interrogatoire du commandant du guet. Leur enquête n'avait rien donné de probant. Les soldats affirmaient tous qu'ils n'avaient fait que suivre les ordres de leurs capitaines, les capitaines désignaient le commandant comme le seul commanditaire. Il était donc le seul à pouvoir les aider à rassembler les pièces du puzzle.

On les fit patienter dans une pièce humide et sombre qui servait pour les interrogatoires, meublé d'une simple table en bois et de chaises. Dimitri avait pris place au centre, flanqué de ses deux compères. Les trois hommes ne prononçaient pas un mot. Dimitri se demandait s'ils étaient aussi tendus que lui ou si son malaise ne venait que de sa personne.

Après ce qui lui parut être une attente interminable, on amena le commandant, vêtu d'une vieille chemise délavée, pâle et le visage creusé par la fatigue.

« Votre Majesté ! s'exclama-t-il en voyant le roi. Votre Majesté, je suis tellement désolé ! Si vous saviez à quel point je regrette ! »

Il s'écroula au sol, secoué de sanglot et de tremblement. Dimitri ressentit de la pitié pour cet homme. Ancien officier dans l'armée royale, il avait été parmi les premiers à s'engager dans la résistance, aux côtés des Fradalrius et des Gautier, face au Duché. Dimitri l'avait nommé commandant du guet après la bataille pour reprendre Fhirdiad durant laquelle il avait aidé de nombreux civils à se mettre à l'abri. Il regrettait de voir un tel homme pour qui il éprouvait une grande estime dans une telle position. Il aurait aimé ne pas avoir à douter de lui.

« Qu'avez-vous fait ? demanda-t-il d'une voix impérieuse.

— Je-je… je ne sais rien Votre Majesté, je vous le p-promets ! Je n'ai fait que ramasser… un sac d'or. Dedans, il y avait un message qui disait de ne pas patrouiller autour de la place… et de réduire les effectifs dans la ville et…

— Et vous n'avez pas songé à avertir le roi ? lança Félix. »

Le capitaine blêmit encore davantage, si cela était humainement possible.

« Ma femme… Ma femme est morte il y a trois ans. J'ai un petit garçon, il n'a que moi et… »

Sa voix se brisa et se prosterna davantage au sol. Dimitri ferma les yeux, atterré. Cet homme était commandant du guet de Fhirdiad, la capitale royale, un des postes les plus prestigieux de la ville, et il ne parvenait pas à subvenir aux besoins de son fils. Que s'était-il passé ? Était-ce là la finalité du royaume qu'il voulait créer ?

Une part de lui désirait l'absoudre, lui donner le bénéfice du doute. Le commandant avait été un de ses plus loyaux sujets, du temps même de son père, il avait toujours fait preuve d'une loyauté sans faille envers le Royaume et ses dix années en tant que commandant de guet ne faisaient qu'accroitre son prestige.

Cependant, sa passivité avait permis à de dangereux individus dans la ville. La maison de Mercedes était entièrement détruite, son orphelinat et les maisons adjacentes avaient eu quelques dégâts mineurs. Par chance, aucune perte ou blessé n'étaient à déplorer, en dehors de Beleth et de Julienna, mais qui sait ce qui se serait passé à cause de ce sous-effectif ? Quelles agressions auraient pu être commises ? Dimitri comprenait que le commandant ait voulu aider son fils. Il le comprenait d'autant plus qu'il était lui-même père désormais. Il ne pouvait pour autant le laisser impuni.

« J'entends vos regrets et vos remords, commença-t-il, seulement votre négligence aurait pu coûter la vie à de nombreuses personnes. Vous avez laissé entrer un groupe qui était clairement notre ennemi entrer dans la capitale. Je ne peux vous libérer. Vous serez jugé par complicité et resterez en prison jusque-là.

— Mon-mon fils… bredouilla le pauvre homme, les yeux écarquillés.

— Nous allons le placer en orphelinat. Il ne subira pas les conséquences de votre acte, rassurez-vous. »

Le capitaine se confondit en remerciement la voix gorgée de larmes. Dimitri ne s'attarda pas plus longtemps dans ces prisons qui lui donnaient la nausée et remonta. La colère bouillait toujours en lui. Leurs ennemis avaient réussi à corrompre l'un de ses plus fidèles hommes. Il ressentait cela autant comme une humiliation que comme un échec. A cause de cet incident, il avait dû mettre partie une grande partie des hommes du guet, vidant de ce fait la capitale de sa principale force de sécurité. Le roi avait fait venir du reste du royaume des soldats pour protéger la ville, il se sentait malgré tout terriblement vulnérable. Il était terriblement tenté de prévenir l'Église afin qu'elle lui fournisse des renforts en cas de nouvelle intrusion, puis il se souvenait de la répugnance de Beleth à faire appel à l'Ordre de Seiros. Or, il tenait à la ménager. Il ne voulait pas prendre le risque qu'elle disparaisse de nouveau en emportant Grenat avec elle.

Si seulement, il avait des nouvelles de Yuri ! Il aurait des éléments qui auraient pu lui expliquer ils avaient pu en arriver là !

« Majesté ! »

Ils venaient de franchir le seuil du grand hall quand Ingrid les interpella, flanquée de Yuri à ses côtés.

Quand on parle du loup.

« On ne vous espérait plus, héla Félix à l'intention du chef de l'Abysse. Du nouveau ?

— On peut dire ça, soupira-t-il. Vous avez un endroit où en discuter ?

— Dans mes quartiers, proposa Dimitri. »

À nouveau, le salon privé se retrouva envahi. Depuis quelques jours, il était devenu le centre névralgique des discussions. Dès que la porte fut refermée, l'ancien brigand tira de sa manche un morceau de parchemin en grande partie brûlé.

« J'ai passé des jours et des nuits à fouiller les livres de l'Abysse, expliqua-t-il. Hapi et Balthus m'ont aidé également. Nous avons appris toute sorte de choses, mais rien qui ne concerne directement les Serpents des Ténèbres, à l'exception de ceci. »

Il tendit le parchemin au roi qui le prit.

« Je vous préviens, ça risque de ne pas vous plaire. »

Dimitri jeta un œil intrigué au brigand et commença à lire en même temps que Félix et Dedue. Le feu avait tellement abimé le parchemin qu'une grande partie du texte était illisible. Néanmoins, certaines lignes étaient épargnées.

« Entrée 18, partie 5

La rébellion de Faerghus. J'ai quelques doutes sur l'armée levée par Loog. Comment a-t-il rassemblé ces soldats sans éveiller les soupçons de l'Empire ? Où a-t-il acquis leurs armes mystérieuses, semblables à des reliques de Héros ? Qui est vraiment Pan, le tacticien à son service ? Et les Serpents des Ténèbres… »

Le rapport s'arrêtait là. Dimitri retourna le parchemin dans l'espoir d'avoir la suite, mais il n'y avait rien.

« Qu'est-ce que cela veut dire ? s'exclama-t-il avec plus de force qu'il ne l'aurait voulu. »

Yuri haussa les épaules. Félix tendit le parchemin à Ingrid qui le lut à toute vitesse.

« Je n'en ai pas la moindre idée malheureusement, soupira l'Abyssien. Croyez bien que j'ai cherché partout la suite, mais le rapport dont est issu le parchemin est dans un état lamentable.

— On dirait, commença Dedue, que ses serpents des ténèbres ont aidé Loog le Lion lors de sa rébellion.

— C'est ce que j'ai compris aussi.

— Mais c'est impossible ! s'écria Ingrid. La rébellion de Loog remonte à plus de trois cents ans ! Cela voudrait dire que les Serpents des Ténèbres existent depuis tout ce temps et qu'on ne les as jamais découvert ? »

Et pourtant… Si Dimitri avait bien appris quelque chose sur eux, c'était qu'ils étaient maitres dans l'art de rester caché. Le peu d'information dont ils disposaient en était la preuve formelle. Ils étaient pareils à une nébuleuse informe, présente dans tous les recoins du monde, mais insaisissable. Dans ces conditions, cela ne paraissait pas si surprenant qu'ils existent depuis plus de trois siècles, bien qu'imaginer ces monstres aidant Faerghus à arracher son indépendance le répugnait.

« Je ne comprends pas, dit alors Félix. Les Serpents des Ténèbres étaient alliés à Edelgard il y a dix ans, c'était des proches de l'Empire. Alors pourquoi aurait-il aidé Faerghus à se séparer de l'Empire il y a trois cents ans ?

— Changement de politique ? se risqua à dire Yuri, d'un ton supposé léger. Je trouve ça aussi étrange que vous. Bien sûr, en trois siècles les choses peuvent changer, mais leurs objectifs sont toujours aussi flous. La seule chose que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est qu'ils en ont après le professeur.

— Le professeur a enquêté sur eux, dit Ingrid. Elle sait probablement des choses que nous ignorons.

— Elle a passé beaucoup de temps dans la bibliothèque de l'Abysse, c'est vrai, continua Yuri. Je doute cependant qu'elle en ait appris plus que nous. À part ce rapport que je vous ai montré, je n'ai rien trouvé mentionnant explicitement les Serpents des Ténèbres. »

Dimitri était d'accord avec Ingrid quand elle disait que Beleth en savait probablement bien plus qu'elle ne le montrait. Il espérait qu'elle pourrait bientôt leur dire ce qu'elle avait appris sur eux.

« Demande à ce qu'on rouvre les archives royales, spécifiquement celles qui datent de Loog, ordonna-t-il à Félix.

— Il y en a peu, objecta son bras droit.

— Je sais, mais vérifie quand même. Yuri, je vais vous retenir encore quelque temps à Fhirdiad. Je voudrais que vous interrogiez tous les badauds et malfrats de la ville sur l'incendie d'il y a dix jours.

— Je verrais ce que je peux faire. »

Dimitri se félicitait d'être en bon terme avec Yuri. En tant qu'ancien brigand et meneur de l'Abysse, il avait des yeux dans les recoins les plus sombres de Fódlan. Il savait, en revanche, qu'il ne pouvait rien lui ordonner. Yuri avait été très clair dès le début. Il aidait le royaume, mais il n'était pas à son service.

Le roi passa le reste de sa journée à signer des décrets pour entamer la reconstruction des habitations endommagées par l'incendie. Son esprit était toujours extrêmement préoccupé par le rapport montré par Yuri et il s'inquiétait pour Beleth et Grenat. Son devoir exigeait pourtant qu'il mette de côté ses sentiments personnels pour le bien de son peuple. L'incendie qui avait ravagé la maison de Mercedes et endommagé l'orphelinat avait laissé des enfants sans toit. Si Mercedes avait pu trouver refuge chez Annette, ce n'était pas le cas de ses protégés. Ils avaient passé les dix derniers jours au palais dans la grande salle. Cette solution était, cependant, loin d'être viable et ils avaient besoin de retrouver un logement décent au plus vite. Or, très peu de bâtiments à Fhirdiad pouvaient accueillir des enfants convenablement. Le prêtre de l'église attenante à l'orphelinat avait bien proposé d'en prendre quelques-uns à sa charge, mais il en restait encore beaucoup sans abris.

Alors qu'il s'escrimait à lister les lieux possibles, Dorothea fit irruption dans son bureau, un grand sourire illuminant son visage.

« J'ai peut-être une solution pour les enfants, lança-t-elle.

— Ah oui ? »

Il était très rare que Dorothea s'invite d'elle-même dans son bureau. La plupart du temps, elle accompagnait Félix ou bien, il la croisait dans les couloirs avec Ingrid et ses enfants, ou encore lors de réception. Il n'avait jamais su comment la juger lorsqu'ils étaient à l'Académie et encore moins comment s'adresser à elle, même après son mariage avec Félix.

« L'opéra de Fhirdiad possède une aile inutilisée et assez spacieuse. Certes, ce n'est pas une vraie maison, mais nous avons tout ce qu'il faut pour aménager des chambres avec des lits, une salle à manger, une salle de bain et même une salle de jeu ! Le directeur de l'opéra est d'accord pour le leur laisser et je me suis déjà arrangée avec quelques artisans de Fradalrius afin qu'ils réalisent les travaux nécessaires. Il ne manque plus que votre accord ! »

Dimitri resta bouche bée devant cette solution miraculeuse. L'initiative de Dorothea et la façon dont elle avait pris les devants le déconcertait tant elle paraissait avoir les choses en main.

« Tu en as parlé à Mercedes avant ? demanda-t-il.

— Non, je voulais avoir votre autorisation avant.

— Bon, eh bien, tu l'as… Tu peux faire venir tes artisans pour commencer les travaux.

— Fantastique ! Je vais immédiatement prévenir Mercedes. Merci, Majesté.

— Non, merci à toi. Tu me rends un immense service, crois-moi ! »

Il avait été le premier surpris quand Félix lui avait annoncé qu'il avait demandé Dorothea en mariage, tant elle semblait différente de lui. Il s'était même méfié de Dorothea en se remémorant la réputation qu'elle avait à l'Académie. Pourtant, après toutes ces années, il devait reconnaitre qu'il s'était bien trompé. Dorothea et Félix formaient un couple des plus soudés et la nouvelle duchesse Fradalrius possédait un cœur en or.

Il ne lui restait qu'à prier que Beleth lui revienne très vite.


Ses prières furent exaucées dès le lendemain, quand on annonça le retour de l'ancien archevêque et de sa fille en fin de matinée. Dimitri se précipita dans la cour où Flayn, Dorothea et Ashe les accueillaient déjà. Son cœur explosa de soulagement en les voyant toutes les deux saines et sauves.

« Est-ce que le voyage s'est bien passé ? interrogea-t-il néanmoins avec calme.

— Oui. Les routes étaient tranquilles. On a chevauché de nuit, répondit Beleth en faisant descendre Grenat de cheval. Je n'avais pas tellement envie de m'arrêter si proche de Fhirdiad. »

Dimitri observa attentivement la petite fille. Ses yeux étaient, en effet, lourds de sommeil, mais dès qu'elle croisa son regard, elle se réfugia derrière sa mère et l'évitait. Dimitri sentit un petit pincement au cœur. Savait-elle qu'il était son père ? Il n'eut cependant pas le loisir de s'épancher sur la question, car Yuri débarqua.

« Eh professeur ! Cela faisait longtemps ?

— Yuri ? s'étonna Beleth. Qu'est-ce que tu fais ici ? Il y a du nouveau ?

— On peut dire ça. On vous mettra au courant bientôt, j'en suis sûr. En revanche, je peux savoir ce que vous faisiez du côté de Manconin ? »

Beleth marqua un temps d'arrêt devant la question. Elle savait que Yuri avait des yeux partout, mais pas qu'ils s'étendent jusque dans un village reculé de Leicester.

« Balthus y était en fait, se justifia le renégat en voyant les regards surpris autour de lui. Il m'a juste prévenu. Il voulait aller à votre rencontre, mais vous aviez l'air de vouloir rester discrète.

— Je ne l'aurai pas repoussé, rétorqua l'ancienne mercenaire. J'étais à Manconin pour voir une vieille connaissance de mon père. Je lui ai confié quelque chose il y a longtemps.

— Quoi donc ?

— Ceci. »

Elle décrocha de sa selle un long paquet étroitement enveloppé d'un tissu bleu nuit. Dimitri devina immédiatement de quoi il s'agissait, mais Ashe fut plus rapide que lui.

« Est-ce que c'est… interrogea le chevalier.

— L'Epée du Créateur ? exactement, répondit Beleth.

— Mais professeur ! s'exclama Flayn, choquée. Elle devrait être à Garreg Mach ! Comment se fait-il que vous l'ayez ?

— Parce que, quand je suis partie de l'Église, je l'ai emmené avec moi et l'ai confié à la connaissance de mon père.

— Quoi ?

— Vous voulez dire, commença Ingrid, que vous avez volontairement emporté une relique de l'Église ? »

Beleth haussa les épaules. Sacrée ou pas, elle avait toujours considéré l'Épée du Créateur comme sienne, en dépit de son aversion. Sa défiance envers Rhea et l'Église était plus forte que ce que lui inspirait l'arme. Cependant, Flayn ne goutait que très peu que la relique la plus sacrée de toute l'Église de Seiros ait passé près de dix ans dans un simple village de Leicester et regardait son ancienne professeure avec reproche. Dimitri aussi était mal à l'aise. Il savait que Beleth et l'Église entretenaient des rapports tumultueux, mais de là à voler une relique sacrée…

Une seconde bonne nouvelle arriva également ce jour-là : la réponse de Claude. Dimitri resta toutefois sous le choc quand il vit que le roi d'Almyra demandait ni plus ni moins que de le voir à Fhirdiad.

« Une visite diplomatique ! s'écria Félix. Par les temps qui courent ? Qu'est-ce qu'il a en tête ?

— Va savoir, répondit le roi. Même après toutes ces années, j'ai toujours du mal à savoir ce qu'il pense. Je doute cependant qu'il nous propose cette visite s'il n'y avait pas quelque chose à nous apprendre.

— Cela va être extrêmement compliqué à organiser, asséna Félix. La ville est en état d'alerte et nous manquons d'hommes. Même si Claude ne se formalise pas, Almyra n'appréciera que l'on accueille son souverain sans les honneurs qui lui sont dus.

— Je pense au contraire que cela va être très simple. Je vais réunir un Grand Conseil. La situation l'exige. L'arrivée de Claude tombe à point nommé. »

À la différence des simples conseils qui ne réunissaient que les nobles d'une région et étaient présidé par le gouverneur locale (le roi n'y faisait apparition qu'en de très rares occasions), les Grands Conseils réunissaient tous les nobles du Royaume, ceux de Leicester et d'Adrestia y compris.

« Les Serpents des Ténèbres sont une menace qui pèse sur tout Fódlan, expliqua-t-il à Félix. Nous ne pouvons nous contenter de nous battre avec les forces de Faerghus seules, particulièrement après ce qui s'est passé à Fhirdiad. Nous aurons besoin de Leicester et d'Adrestia.

— Je suis d'accord avec vous sur le principe, fit Félix. Cependant, ne craignez-vous pas de raviver des tensions ? D'après Ferdinand, beaucoup d'Adrestiens sont nostalgiques de l'Empire et sont en proie à la révolte. Crier haut et fort que nous sommes menacés, par les anciens alliés de l'Empire qui plus est, c'est prendre le risque d'allumer l'étincelle.

— Raison de plus, je ne veux pas exclure Adrestia. En prenant en compte leur avis, je veux leur faire comprendre qu'ils ont leur place dans le Royaume.

— Dans ce cas, permettez au moins que je renforce les effectifs du côté d'Adrestia. »

Dimitri soupira, mais accepta. Il ne ferait pas changer d'avis Félix. Cela avait toujours fonctionné ainsi depuis son couronnement. Félix endossait le rôle de sceptique et prévoyait les pires scénarios, quitte à hériter le souverain. Dimitri pensait que c'était là un fonctionnement normal. Il fallait quelqu'un capable d'anticiper pour gouverner, et jamais encore il n'avait eu à se plaindre du duc Fradalrius. Ils n'étaient pas souvent d'accord, le ton montait parfois entre eux, mais chacun arrivait à écouter l'autre, pour le bien du Royaume.

« Fais donc, lui dit-il. Mais ne te montre pas hostile. »

Félix hocha la tête en signe d'acquiescement et quitta le bureau, pour laisser aussitôt sa place à Beleth qui avait troqué ses vêtements de voyage pour une tenue plus adaptée au château. Dimitri se précipita vers elle et l'enlaça. Un peu surprise par cet accueil, Beleth ne réagit pas immédiatement puis lui rendit son étreinte.

« Je n'ai pas été trop longue ? demanda-t-elle en levant le visage vers lui.

— Non, tu as fait plus vite que je ne l'aurais pensé.

— Tu avais peur que je ne revienne pas. »

Il détourna les yeux, gêné. Ce n'était pas une question, Beleth avait parfaitement deviné ce qu'il avait craint ces dix derniers jours.

« Je comprends, dit-elle. J'ai pris la mauvaise habitude de partir sans prévenir ces dernières années. »

Elle se détacha de lui. Dimitri la regarda plus attentivement. Il la trouvait… changée. Elle lui paraissait plus apaisée, l'angoisse qui ternissait ses yeux semblait avoir disparu.

« J'ai parlé à Grenat, annonça-t-elle. Je lui ai tout raconté. »

Le cœur de Dimitri battit plus vite. Il attendit la suite, redoutant et espérant ce qu'il allait suivre.

« Elle l'a… mieux pris que ce que je pensais. Mais elle est extrêmement perturbée, elle a besoin de temps pour digérer.

— Ce n'est pas surprenant, fit Dimitri. Cela secouerait n'importe qui et elle est encore si jeune.

— Je crois qu'elle m'en veut un peu. Elle s'est montrée assez distante avec moi. Oh, je ne suis pas surprise. Je lui ai quand même caché tout un pan de sa vie… »

Un sourire triste s'afficha sur ses lèvres. Dimitri serra un peu plus fort sa main.

« Flayn est restée avec elle ?

— Oui, elle est comme une grande sœur pour elle, je pense qu'elle arrivera à mieux lui parler que moi. »

Tout en poursuivant leur discussion, ils s'avancèrent vers le sofa et s'y assirent.

« Est-ce que c'était pour récupérer l'Épée du Créateur que tu devais te rendre à Leicester ? interrogea le roi.

— Entre autres, mais ce n'est pas l'unique raison. L'autre raison, elle concerne Lysithea. »

Dimitri fronça les sourcils, intrigué. Il se souvenait bien de Lysithea, cette jeune femme surdouée qui avait subitement disparu après la guerre. Il avait pris son décès cinq ans plus tôt. Il aurait pensé Beleth que le savait d'une manière ou d'une autre.

« Je sais qu'elle est morte, dit l'ancien professeur comme si elle avait lu dans ses pensées. En fait, je l'ai même vu quelques jours avant sa mort… En réalité, je devais parler à ses parents.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai promis quelque chose à Lysithea et je voulais être libérée de cette promesse.

— Pourquoi ? répéta Dimitri. Je ne comprends pas ce que vient faire la mort de Lysithea dans les événements récents.

— C'est très lié, crois-moi. Cependant, ne m'en veux pas mais je veux en parler à tous ceux qui ont participé à la guerre… Mes anciens élèves. Et aussi, ceux qui l'ont connu avant qu'elle ne change de classe… »

Dimitri en fut d'autant plus surpris. Pour qu'elle souhaite en parler à tous les anciens élèves de la classe des Lions de Saphir, mais aussi à ceux des Cerfs d'Or, c'était que ce qu'elle devait leur apprendre était extrêmement important. Le timing était cependant idéal, jugea-t-il. Il chercha sur son bureau la lettre de Claude et la tendit à son ancien professeur.

« Claude demande à venir à Fhirdiad pour nous parler de vive voix, lui apprit-il. Je profite donc de cette occasion pour organiser un Grand Conseil afin d'informer tout le monde de la menace des Serpents des Ténèbres. Si nous devons entrer en guerre contre eux, nous devons nous assurer du soutien de tout le Royaume. »

Beleth hocha la tête, en signe d'acquiescement. Elle n'ajouta rien de plus et lut la lettre du roi d'Almyra en silence. Il s'agissait maintenant d'être forte et d'enfin faire face.


Les jours suivants filèrent à une vitesse hallucinante. Le château se retrouva en pleine effervescence. Les domestiques récuraient les moindres recoins du château, astiquaient les armures, armes et tableaux, les femmes de chambre préparaient les appartements afin qu'ils soient impeccables lorsque les nobles s'y installeraient. Un soin tout particulier était accordé à la suite réservé à la délégation d'Almyra. Les différentes familles de nobles conviés étaient encouragées à faire venir leurs propres soldats à la capitale afin de pallier le manque d'effectif du guet et on faisait acheminer depuis Leicester les vivres pour le banquet de bienvenue.

Restait néanmoins un détail à régler. Un tel conseil ne pouvait avoir lieu sans au moins un représentant de l'Église. Or, Dimitri avait souhaité se détacher de l'Ordre de Seiros, sans pour autant se déclarer hostile. Il y tenait d'autant plus que Beleth était désormais de retour et il savait que cette dernière évitait l'Église. Cependant, ne pas convier l'archevêque ou son bras droit à ce conseil relevait d'une pure provocation. Dimitri savait les réticences de celle qu'il appelait désormais sa compagne à se retrouver face à la faction qu'elle avait un jour dirigée, mais il ne pouvait, hélas, se permettre de les froisser. Aussi, la convia-t-il pour lui annoncer son intention. Beleth ne protesta pas. Elle comprenait les impératifs auxquels il devait faire face. Elle ne pouvait s'empêcher, néanmoins, d'être tendue devant la perspective de ces retrouvailles.

« L'archevêque est-il toujours Mateus ? demanda-t-il.

— Toujours, il n'y a pas eu de grande révolution dans l'Église depuis ton départ. »

Elle soupira. Mateus était l'archevêque qu'elle avait désigné comme son remplaçant lorsqu'elle était partie. Elle le jugeait digne de confiance. Puis cela permettrait à Flayn de revoir son père. Elle avait toujours ressenti une pointe de culpabilité vis-à-vis de Flayn qui avait quitté tout ce qu'elle connaissait pour la suivre à Dagda. Ce sentiment s'était accru depuis son retour. Flayn se trouvait à quelques mètres de son père qui ignorait qu'elle était revenue.

Beleth avertit toutefois Dimitri qu'elle resterait discrète. Elle ne voulait pas être l'objet de toutes les attentions. Elle irait saluer Claude, ses anciens élèves et bien sûr l'envoyé de l'Église, mais elle ne ferait aucune déclaration. Dimitri accepta. Lui aussi anticipait les réactions que provoquerait le retour de l'ancienne archevêque et qu'elles impacteront inévitablement Grenat. Même s'ils ne pourraient pas l'éviter indéfiniment, ils désiraient protéger encore un peu leur fille.

Avec les préparatifs du Grand Conseil, Dimitri n'avait pas pu encore parler à Grenat, à son grand regret. Il avait à peine le temps de dormir et ne pouvait voir Beleth que par à-coup. Il savait que Grenat passait la majeure partie de sa chambre entre sa chambre et son entrainement avec les jumeaux Gautier. La petite fille semblait avoir retrouvé son entrain et sa bonne humeur.

Les nobles débarquèrent peu à peu dans la capitale. Les nobles de Faerghus furent bien sûr les premiers arrivés. Félix et Sylvain, en tant que duc Fradalrius et margrave Gautier, auraient bien entendu une place privilégiée au sein du Grand Conseil. Ashe, à la tête de la maison Gaspard, avait hérité du titre de comte et de ses propres terres, à la suite de la guerre, serait présent lui aussi. Le comte Galatea, vieillissant, choisit de laisser sa fille Ingrid le représenter. La comtesse Sophie Rowe, aussi princesse de Faerghus, porterait la parole de la maison Rowe. Les Charon, considérés comme les négociateurs de Faerghus depuis des siècles, étaient très attendus dans ce Conseil où nombre de nobles s'exprimeront. C'était la propre chef de famille, la comtesse Angèle, sœur de Catherine, qui se rendrait à Fhirdiad. Le baron Dominic délégua à sa nièce, Annette, ses prérogatives. Seul le vicomte Kleiman manquera à l'appel, prétextant des soucis de santé. Il envoya néanmoins son conseiller le représenter.

Les nobles de Leicester furent les seconds à se déplacer en masse à la capitale. Lorenz, gouverneur de la province, fit acte de présence en compagnie de son épouse, Amilda qui représenterait les Daphnel. Hilda fut envoyée par son frère pour représenter la maison Goneril et Marianne, le margrave Edmund. L'intendant des Riegan arriva à son tour à Fhirdiad, quant au nouveau comte Ordelia, il envoya une lettre pour prévenir de son retard.

Ce furent les nobles d'Adrestia qui se montrèrent les plus récalcitrants à se déplacer. En dehors de Ferdinand et Constance qui jouèrent le jeu, beaucoup de famille choisit d'envoyer un représentant. C'était le cas des Varley, des Hrym et des Bergliez. La bonne nouvelle était que ce serait Caspar qui viendrait de la part de son frère. On avait cru enfin que les Hervring feraient faux bond jusqu'au dernier moment, avant que Ferdinand ne rappelle Linhardt à son devoir. Cependant, si aucune famille n'avait décliné l'invitation, le fait que la plupart d'entre elles choisissent un intermédiaire pour les représenter en disait long sur leurs sentiments. La plupart des maisons adrestiennes s'étaient éteintes lors de la Guerre de l'Unification. Quant à celles qui avaient survécu, elles avaient vu leurs chefs sanctionnés, leurs terres amputées et une bonne partie de leur fortune confisquée. Les cicatrices restaient encore très vivaces.

Le roi d'Almyra avait prévenu Fhirdiad de son arrivée dès qu'il quitta sa capitale, mais n'avait pas indiqué une date précise d'arrivée. Quant à l'Église, elle avait répondu favorablement à l'invitation. L'archevêque avait fait savoir qu'il ne pourrait se déplacer en personne en raison de cérémonies religieuses à tenir, mais il envoya le capitaine de sa garde et son plus proche conseiller à Fhirdiad. Autrement dit, Alois et Seteth.

« Je suis tellement heureuse ! s'écria Flayn quand elle apprit la nouvelle. Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas vu mon père ! Je ne savais pas comment lui dire que j'étais revenue, j'avais peur qu'il s'inquiète à cause de l'attaque et aussi par rapport à Grenat… Oh ! Professeur, que dois-je lui dire ? Il s'inquiètera forcément puisqu'il est question des Serpents des Ténèbres !

— Calme-toi, lui intima Beleth. Ne pense pas à ça tout de suite et profite de tes retrouvailles avec ton père. Tu le mérites bien. »

Beleth n'était pas plus angoissée que cela de revoir Seteth. S'il y avait bien quelqu'un qui pouvait comprendre ses décisions, à défaut de les approuver, c'était lui.

Mercedes et Annette avaient insisté pour trainer Beleth dans une boutique de vêtement de la capitale afin de lui offrir une robe. Jusqu'au dernier moment, Beleth avait protesté, arguant que ce n'était pas sa tasse de thé et que de toute façon, elle n'avait pas l'intention de s'éterniser au banquet, mais les deux femmes s'étaient montrées intraitables. Elles avaient même poussé le vice en enrôlant Grenat et Flayn dans leur sortie. Beleth avait donc passé une après-midi entière à essayer des robes de soirée. Pour elle qui avait toujours été habituée aux vêtements confortables et simples, c'était une révolution. Même durant le temps où elle avait été archevêque, elle s'habillait de robes simples et ne gardait jamais bien longtemps les tenues fastueuses des cérémonies. Après des heures d'essayage, le choix s'était arrêté sur une robe s'inspirant des tenues des mages de la cour.

« Et vous, professeur ? interrogea Flayn. Vous n'êtes pas trop inquiète à l'idée de revoir mon père et sire Alois ?

— Je crois que non. »

Beleth regardait sa fille se laver dans la cuvette qui leur servait de baignoire. Elle avait toujours eu beaucoup d'affection pour Seteth qui l'avait épaulé comme personne quand elle était devenue archevêque, et Alois était devenu ce soutien paternel dont elle avait tant eu besoin après la mort de Jeralt. Elle ne craignait pas de les revoir. La seule crainte qu'elle pouvait avoir et que l'un des deux informe Rhea de son retour.

En vérité, sa plus grande préoccupation était Grenat. La petite fille allait rester seule la majeure partie de la soirée. Cela ne lui était jamais arrivé avant. Même quand Beleth s'absentait pour une mission, il y avait toujours eu Flayn avec elle. Ingrid et Sylvain avaient gentiment proposé de la confier à leur gouvernante afin qu'elle passe la soirée avec les fils et Beleth songeait que c'était une bonne idée. Cependant, elle redoutait toujours une attaque. Il lui devenait de plus en plus évident qu'il serait difficile de cacher plus longtemps Grenat, mais elle appréhendait encore de la révéler au reste du Royaume. Il y aurait beaucoup trop de conséquences et pourtant, ce serait le moyen le plus simple de la protéger.

La couleur blonde de Grenat réapparaissait à mesure que l'eau effaçait la teinture. Oui, il serait de plus en plus difficile de garder le secret. Une simple couleur de cheveu ne suffisait pas à masquer la ressemblance entre Grenat et Dimitri.

« Qu'est-ce qu'il y a maman ? interrogea Grenat en remarquant le regard de sa mère.

— Dépêche-toi, Grenat, lança soudainement Beleth. »

Elle venait d'avoir une idée. Interloquées par ce changement d'attitude, Flayn et Grenat suivirent Beleth du regard.

« Maman ? risqua Grenat.

— Professeur, qu'est-ce qui se passe ? renchérit Flayn.

— On va aller voir ton père, Grenat, sourit l'ancienne archevêque. »

La fillette resta bouche bée, les yeux grand ouverts.

« M-m-mon père ? balbutia-t-elle. »

Beleth hocha et sortit l'enfant de l'eau et l'enroula d'une serviette.

« Ce soir ? Maintenant ? s'exclama Flayn.

— Oui.

— Professeur, êtes-vous sûre que c'est une bonne idée avec tous ces nobles au château ? »

Il y avait en effet un risque. Beleth n'était pas tout à fait sereine. Mais elle avait eu une pensée pour Dimitri. Dimitri qui ne pouvait pas encore se comporter en père avec sa fille. Elle voulait alors lui accorder cet instant et Grenat avait aussi besoin de se rapprocher de Dimitri.

Elle aida Grenat à s'habiller d'une robe et entreprit de lui sécher ses cheveux encore humides.

« Tu me colores pas les cheveux, maman ?

— Non, pas immédiatement. »

Elle voulait que Dimitri voie sa fille sous sa véritable apparence. Pour finir, elle s'empara d'un chapeau qu'elle coiffa sur la tête de l'enfant et entreprit de cacher les mèches blondes qui s'en échappaient. Puis, elles quittèrent la chambre sous le regard encore étonné de Flayn.

Les couloirs étaient sombres et déserts, pas la moindre âme qui vive dans les parages. Cela rassura Beleth, elle n'avait pas vraiment envie d'expliquer pourquoi elle se promenait dans le château en pleine nuit en compagnie de sa fille. Tendue, Beleth se dirigea vers les appartements du roi qu'elle trouva vides. Un garde qu'elle croisa lui apprit que le souverain s'était rendu dans le petit sanctuaire, un espace de prière réservé à la famille royale uniquement. Elles prirent alors la direction du sanctuaire.

Dimitri était effectivement au sanctuaire, immobile devant une petite statue de la Déesse. Beleth s'immobilisa et prit quelques secondes pour l'observer, en cachette. Elle était persuadée que, si son cœur avait pu battre, il l'aurait à toute allure à ce moment précis. Dimitri donnait l'impression de prier, mais elle ne pouvait en être certaine. Dimitri ne lui avait jamais donné l'impression d'être porté sur la prière ou même un fervent croyant.

Elle prit une légère inspiration et s'agenouilla à la hauteur de Grenat pour lui enlever son bonnet.

« Allez vas-y, lui chuchota-t-elle avec douceur.

— Je peux ? »

Beleth hocha la tête, un grand sourire aux lèvres, et poussa doucement la petite fille vers son père. D'abord hésitante, Grenat regarda sans cesse derrière elle pour se tourner vers sa mère qui lui adressait des signes d'encouragement. Arrivée à quelques pas du roi, elle tenta de l'appeler, mais resta muette.

Elle ne savait pas comment l'appeler. Papa ? Père ? En avait-elle le droit ? C'était un roi après tout !

« Heu… commença-t-elle d'une toute petite voix. »

Dimitri sursauta, arraché à ses réflexions. Il se retourna et découvrit la petite fille devant lui, gênée au possible.

« Grenat ! s'exclama-t-il en s'agenouillant devant elle. Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Il resta silencieux pendant quelques secondes, la regardant de la tête au pied. Quelque chose chez elle lui paraissait différent puis il remarqua soudain la chevelure de l'enfant.

« Tes cheveux… »

Ils avaient retrouvé leur couleur naturelle ! C'était la première fois que Dimitri la voyait avec sa blondeur et cela lui procura une sensation étrange.

« Maman m'a pas refait la teinture, dit simplement Grenat. »

Son visage vira au rouge et elle détourna les yeux. Dimitri esquissa un sourire, attendri. C'était la première fois depuis cette funeste soirée où elle avait débarqué en salle du conseil, apeurée, qu'il pouvait l'observer d'aussi près.

Sa fille…

Elle l'était réellement. Il reconnaissait chez elle des traits de sa famille, les yeux bleus, les cheveux, son visage allongé… Pour sûr, Grenat avait hérité beaucoup de lui, mais Dimitri remarqua néanmoins quelques caractéristiques propres à sa mère, dans son regard, sa façon de détourner les yeux ou bien son sourire.

« C'est vrai, tu me ressembles, chuchota-t-il en lui caressant les cheveux.

— Donc… poursuivit Grenat. Vous êtes… mon père ?

— Je le suis, oui. »

Son cœur se serra alors qu'il prononçait ces mots.

« Je peux vous appeler… Père ? Ou Papa ?

— Tu peux m'appeler comme tu veux, Grenat. »

N'y tenant plus, il la serra contre lui. Grenat fut surprise. Elle hésita quelques secondes, puis avec timidité, elle entoura ses petits bras autour du cou de son père et vint réfugier son visage contre épaule. Dimitri resserra un peu plus son étreinte, la gorge nouée et les larmes aux yeux. Quelle importance qu'elle ait un emblème ou non, ou qu'elle soit née hors mariage ? C'était son enfant ! Sa chair et son sang ! Il ne permettrait à personne de lui faire du mal, il la protégerait envers et contre tout !

Beleth les regardait, émue. Elle prenait conscience à quel point elle avait été injuste avec Dimitri. Jamais elle n'aurait dû lui cacher qu'elle était enceinte, jamais elle n'aurait dû priver Grenat de son père. Elle regrettait d'autant plus sa peur irrationnelle que le temps perdu ne se rattrapait jamais. Les six années que Dimitri avait passées loin de Grenat, il ne pourrait jamais les ravoir.

« Maman ! l'appela Grenat depuis les bras de son père. »

Beleth essuya prestement les larmes qui perlaient au coin de ses yeux et les rejoignit. Elle capta une lueur de gratitude dans le regard bleu de Dimitri.

« Merci, lui murmura Dimitri. »

Elle voulut lui demander de quoi il pouvait bien la remercier, mais elle s'abstint. Ils étaient tous les trois ensemble, pour la première fois, comme la famille qu'ils auraient dû former. Et c'était tout ce qui importait.


Le grand jour arriva. Le premier jour du Grand Conseil et du banquet inaugural. Tous les chefs de familles nobles de Fódlan ou leur représentant étaient arrivés à Fhirdiad. Seteth et Alois étaient arrivés le matin même, escortés d'une petite escouade de chevalier. Quant au roi d'Almyra…

« Qui aurait cru que le trajet entre Paralos et les gorges de Fódlan soit aussi long à cheval ! lança Claude alors qu'il franchissait l'enceinte du château tandis que le jour déclinait. Mes plus plates excuses pour le retard, Dimitri.

— Si cela peut vous rassurer, personne ne s'attendait à ce que vous arriviez de façon conventionnelle, répliqua Dimitri avec un sourire. Pour être honnête, je m'attendais à vous voir arriver avec votre wyverne.

— J'aurais bien aimé, mais mes conseillers ont décrété que ce serait trop tapageur pour une visite diplomatique. »

Il désigna du regard deux hommes d'un certain âge qui froncèrent les sourcils. Dimitri éclata de rire. C'était du Claude tout craché !

La grande salle avait retrouvé en un temps record son aspect majestueux. De l'espace avait été dégagé pour faire office de piste de danse, tandis que de petites tables avaient été installées sur le côté pour les convives. Au fond, une estrade avait été installée pour accueillir le roi et ses amis invités prestigieux ainsi que les gouverneurs. Une ambiance de fête régnait, l'orchestre jouait un air entrainant et des éclats de rire perçaient dans le brouhaha.

« Vous n'avez absolument pas changé en dix ans, Seteth ! lança Claude en saluant le bras droit de l'archevêque. Quel est votre secret, dites-moi !

— Je n'ai malheureusement aucune réponse à vous donner, répondit ce dernier. Mon métabolisme est comme ça.

— D'ailleurs, vous pouvez parler Claude, s'exclama Lorenz. Vous aussi, vous ne semblez pas avoir subi les affres du temps !

— Mon cher Lorenz, mon secret n'est autre que l'exercice. »

Beleth se trouvait dans le couloir et regardait à travers l'interstice la grande salle. Elle était très nerveuse, mais s'interdisait d'en montrer le moindre éclat. À côté d'elle, Flayn était en proie à une véritable crise de trac à l'idée de revoir son père.

« Il va me poser beaucoup de questions ! Et je ne pourrais pas y répondre et… cela va l'inquiéter et il voudra que je retourne à Garreg Mach et…

— Flayn, calme-toi, lui intima-t-elle. Tout va bien se passer ! »

Elle posa ses mains sur les épaules de la jeune femme et l'obligea à la regarder.

« Tout se passera bien, Seteth sera fou de joie de te revoir, il ne pensera à rien d'autre.

— Et si je l'appelle père ? Cela fait tellement longtemps que j'ai perdu l'habitude de l'appeler grand frère…

— Tu la retrouveras très vite, j'en suis persuadée. Ne t'inquiète pas pour si peu, pense uniquement à la joie de revoir ton père. »

La jeune femme esquissa un sourire et parut plus calme. Beleth soupira de soulagement. En réconfortant Flayn, elle avait aussi oublié son angoisse.

« Allez, viens. C'est l'heure. »

Les deux femmes pénétrèrent dans la grande salle où dansaient déjà nombre de personnes dans un joyeux mouvement. Elles en profitèrent pour longer et se diriger d'un pas plus ou moins assuré vers l'estrade.

Beleth avait la désagréable sensation d'être le centre de l'attention, mais il n'en était rien. Tout à leur danse, leurs discussions ou leurs plaisanteries, les convives ne les remarqua pas. Quand elles furent à quelques pas de l'estrade, Flayn lâcha sa main et grimpa les quelques marches qui la séparaient de la table royale. Dimitri fut le premier à la remarquer et lui adressa un sourire d'encouragement. Puis ce fut Seteth qui s'arracha de sa discussion avec Lorenz pour apercevoir sa fille.

« Bonsoir… grand frère. »

Seteth resta de longues minutes silencieux, comme statufié par la présence de celle qui comptait tant pour lui. De là où elle était, Beleth pouvait détailler chacune de ses expressions. La stupeur, l'ébahissement, la réalisation, puis finalement, le bonheur.

« FLAYN ! »

Oubliant toute contenance, Seteth se leva brusquement surs ses deux jambes et se précipita vers sa fille pour l'étreindre avec force.

« Je n'y crois pas, Flayn ! Tu es là ! s'écriait-il fou de joie. Je n'étais même pas prévenu ! Depuis quand es-tu rentrée ? Pourquoi n'es-tu pas venu me voir tout de suite ? Laisse-moi te regarder ! Tu vas bien ? Tu manges bien ? »

Beleth éclata de rire. Sur ce point, Seteth n'avait pas changé. Toujours aussi surprotecteur avec Flayn. Elle capta le regard de Dimitri, amusé, celui de Claude qui lui lança léger clin d'œil, et celui de Lorenz, qui, bien qu'il essaye de s'en cacher, avait un léger sourire aux lèvres. Ferdinand et Constance, quant à eux, regardaient la scène avec joie.

« Mon frère, tu m'étouffes, protesta Flayn en essayant de repousser l'homme d'église. »

Gêné, Seteth s'écarta en se confondant en excuses, mais Flayn avait les yeux qui riaient.

« Je vais parfaitement bien ! expliqua-t-elle. Cela fait quelques semaines que je suis ici, mais je voulais te faire la surprise. C'est pour ça que nous ne t'avons pas prévenu tout de suite. Oh ! Et tu sais, je ne suis pas la seule à être de retour ! »

Le sourire de Beleth s'effaça quand elle vit Flayn s'écarter pour que Seteth puisse la voir. Ce dernier ouvrit des yeux ronds quand il la reconnut.

« Pr… Beleth… bredouilla-t-il. Vous aussi…

— Bonsoir, Seteth, dit Beleth en les rejoignant. Cela faisait bien longtemps. »

L'ancienne archevêque essayait de paraitre le plus naturelle possible, mais cela lui était difficile. Elle avait quitté Garreg Mach presque comme une fuyarde et Seteth avait une excellente mémoire.

« Par la Déesse ! quel miracle vous a fait revenir en Fódlan ! »

Beleth sentit aussi une tension chez Seteth, mais elle ne lui en tint pas rigueur. Elle le comprenait parfaitement. Flayn, cependant, intervint, prétextant que l'histoire était très longue à raconter et que ce ne serait pas pour ce soir. Beleth lui en fut reconnaissante.

Les deux femmes s'inclinèrent légèrement et quittèrent l'estrade pour rejoindre le groupe que formait Annette, Mercedes, Ashe et les autres anciens élèves.

« PROFESSEUR ! »

Avant même que Beleth ait pu se rendre compte de quoi que ce soit, un rugissement retentit dans la salle faisant s'interrompre les conversations et une tornade bringuebalant une armure s'abattit sur elle.

« JE N'Y CROIS PAS PROFESSEUR ! VOUS ÊTES ENFIN DE RETOUUUUUR ! J'ÉTAIS SI INQUIET !

— Alois… ? »

Si bruyant et si émotif, ça ne pouvait être que l'ancien écuyer de son père. Alois la serrait contre lui, le visage ruisselant de larmes.

« J'ai jamais réussi à retrouver votre trace ! gémit-il. Flayn ne voulait pas me dire où vous étiez ! Je ne savais pas quoi dire à votre père !

— Alois ? Alois ? S'il vous plait, calmez-vous ! tenta-t-elle de dire. Vous m'étouffez ! »

Alois possédait une certaine force qu'il ne parvenait pas forcément à maitriser lorsqu'il était dans un état de grande émotion. Par ailleurs, ses cris avaient attiré l'attention du reste des invités qui se tournaient vers eux bouche bée. Beleth sentait un malaise la gagner.

« Pardonnez-moi, fit Alois en s'essuyant les yeux. Mais je pensais ne jamais vous revoir ! Où étiez-vous ?

— Je vous expliquerai tout un jour, promit-elle. Mais pas ce soir, cela prendrait bien trop de temps. »

Beleth sentait qu'Alois était l'une des rares personnes à qui elle pouvait confier tout ce qu'elle avait vécu depuis son départ sans crainte de jugement. On le disait un peu naïf, voir lent d'esprit, mais il possédait un cœur énorme qui surpassait sa force gigantesque. Il avait toujours eu à cœur de soutenir Beleth, quitte à aller contre sa hiérarchie.

« Quand je pense que vous saviez depuis le début qu'elle était de retour, lança-t-il à Ashe, Annette et Mercedes. Pourquoi ne pas l'avoir annoncé ?

— On voulait faire une surprise, dit Annette. Le professeur ne voulait pas attirer trop l'attention.

— Vous devez absolument retourner au monastère ! s'exclama le chevalier sans écouter la mage. Hanneman et Manuela font se faire une telle joie de vous revoir ! Et votre père aussi. Chaque jour, je me rends sur sa tombe pour lui dire que je suis sûre que vous alliez bien et que ce n'était qu'une question de temps avant que l'on vous revoit. »

Oh oui, la tombe de son père ! La seule raison qui pouvait la faire revenir à Garreg Mach. Mais pour l'heure, il n'en était pas question.

« Un jour, peut-être, dit-elle. Racontez-moi plutôt comment vont nos deux professeurs infernaux. »

Fidèles à eux-mêmes, Hanneman et Manuela ne cessaient de se disputer. Ils s'étaient cependant mariés, à la surprise générale. Bien que leurs querelles en avaient surpris plus d'un nouvel élève, ils avaient vite compris que c'était une façon pour eux de témoigner leur affection. Catherine aidait Alois dans sa gestion des chevaliers de Seiros et lui évitait de se faire arnaquer par bien des marchands.

Marianne, Hilda, Caspar et Linhardt vinrent également à sa rencontre. Marianne avait les yeux brillants d'émotion quand Beleth la serra contre elle.

« Je suis si heureuse de vous revoir, murmura-t-elle. »

Marianne avait longtemps été d'une timidité maladive, hantée par son emblème rarissime et perçue comme maudit. Elle avait vécu une partie de sa vie, repliée sur elle-même, persuadée qu'elle apportait le malheur… jusqu'à ce que Beleth la prenne sous son aile. La jeune femme s'était alors libérée. À la fin de la guerre et à la mort de son père adoptif, elle avait utilisé sa fortune pour aider sur les recherches sur les emblèmes. C'était vers elle que Hanneman s'était tournée pour financer la plupart de ses travaux.

« Je n'en ai pas cru mes oreilles quand Lorenz m'a dit que vous étiez de retour ! renchérit Hilda. Honnêtement, j'étais pratique certaine de ne jamais vous revoir !

— Imagine aussi ma surprise quand il m'a dit que tu serais la future reine d'Almyra, rétorqua Beleth avec un sourire. »

La concernée rougit.

« Comment ça, future reine d'Almyra ! s'exclama Caspar. C'est quoi cette histoire ?

— Eh bien… Claude et moi sommes fiancés.

— Quoi !? »

Hilda intima au jeune homme de faire silence. La nouvelle n'avait pas encore été rendue publique. Ceci expliquait pourquoi Hilda n'était pas sur l'estrade en compagnie de Claude.

Hilda avait changé. Elle paraissait moins frivole, et avoir gagné en maturité. Son regard s'illuminait à chaque fois qu'elle se tournait vers l'estrade. Caspar était toujours aussi dynamique et inondait Beleth de tant de questions qu'elle avait du mal à toutes les retenir. Ce n'est que grâce à Mercedes que le représentant des Berliez ralentit son flot de paroles. Beleth remarqua que les deux jeunes gens paraissaient particulièrement. Elle se souvint alors que c'était grâce à Caspar que Mercedes avait pu avoir une dernière rencontre avec son frère, Jeritza, le chevalier macabre, avant l'assaut contre le fort Merceus.

Quant à Linhardt, il paraissait vouloir être n'importe où plutôt qu'ici. Plus exactement, il souhaitait sans doute vouloir retrouver son lit. Son amour de la sieste ne l'avait pas quitté même après toutes ces années. Caspar confia, toutefois à Beleth, qu'il était d'une aide précieuse pour Ferdinand quand il s'agissait de prendre conseil. Par ailleurs, ayant fait partie de l'armée impériale, il avait fourni de précieux renseignements à Dimitri sur les plans de l'Empire.

Beleth regardait un à un ses anciens élèves, tous devenus des adultes accomplis. Elle ne voulait pas s'en attribuer le mérite, elle avait disparu pendant sept ans, ils avaient continué à grandir sans elle. Pourtant, elle en tirait malgré tout, une petite fierté. Elle voulait croire que les quelques mois passés avec eux à Garreg Mach les avaient guidés et qu'ils étaient désormais assez fort pour entendre ce qu'elle allait leur révéler.

Blabla de l'auteure

Hello !

Cela faisait encore une fois assez longtemps depuis la dernière fois. Eh oui, je crois que j'ai renoué avec mes vieilles habitudes d'un rythme de parution irrégulier haha. Je n'ai pas toujours eu la motivation pour relire et corriger les chapitres à publier et en plus, je crois que je vais devoir revoir tous les derniers chapitres écrits au vu de mon intrigue.

Anyway, en attendant voilà le 17. Un chapitre un peu de transition, avec de nouvelles questions sur les serpents des ténèbres, l'arrivée de tous les anciens personnages (en tout cas la plupart) et des retrouvailles. Introduire autant de personnages et vraiment compliqué et même si on devrait tous les revoir dans le prochain chapitre, je ne peux pas garantir qu'ils aient tous la même exposition donc mes excuses par avance.

Nous avons enfin aussi, un moment père-fille. Je l'avais imaginé depuis longtemps ce passage et même s'il ne rend pas aussi bien que dans ma tête, je le trouve très mignon. Dimitri méritait de passer un peu de temps avec sa fille après tout.

Sur ce, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture et à vous dire à la prochaine fois.

Bises,

Sheena