« Dans ma tête en liesse, t'es un jour de l'an
Une chaise qui berce mes souvenirs d'enfant »
– Les feuilles mortes, Les Cowboys Fringuants
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2. Alfred. À vendre.
À vendre.
Ça lui semble irréel, de passer devant la pancarte. Sûrement, encore une fois, qu'il se dit, les courtiers ont bien dû se tromper de maison. Il doit y avoir eut une méprise quelque part, quelque part quelqu'un doit bien s'être trompé. Il s'est peut-être lui-même trompé de maison, peut-être que cette petite bicoque aux murs de briques jaunes n'est pas la sienne, peut-être est-il sur la mauvaise rue.
C'est l'été et il fait chaud. Les vacances sont enfin venues et Alfred est revenu dans cette petite maison qu'il appelle chez lui avec la tête pleine de diagrammes divers, les yeux pleins d'étoiles et les calculs avancés plein les cahiers. Il a lancé son chapeau en serrant son diplôme, regardant la foule avec tous ses camarades les yeux rivés vers l'avenir. Il regarde l'avenir dans les yeux, son père le regarde en disant qu'il aura un brillant avenir d'ingénieur, ses prochains jours bientôt remplis d'envoi de lettres de recommandation, pour mettre tout ce savoir appris à l'épreuve du marché du travail.
C'est drôle, à quel point revenir ici, c'est comme remonter le temps.
Il se promène dans les petites rues du quartier résidentiel, voyant l'épreuve du temps sur tous les pignons qu'il associait autrefois à son identité. L'école où il a appris à lire, à écrire, où il s'est fait des amis qu'il voit encore sur Facebook, des visages du passé qui partagent des photos de leurs gosses, de leur nouvelle voiture, de la maison qu'ils achètent avec leur douce moitié.
Le petit stand de hot-dog n'a pas ouvert en cette saison et pourtant, Alfred se rappelle les lancées de frites ici, il se rappelle d'avoir bu des sodas avec son vélo échoué derrière lui, entouré de ses copains.
Ses pas le mènent vers un petit parc, avec l'herbe folle qui pousse toujours près des fossés et des clôtures. Tout est pareil, des balançoires jusqu'au manèges tournants dont, des cages à grimper. Tout pour lui rappeler le bon vieux temps, lui rappeler ses genoux éraflés sur le sable et le bitume, de se chamailler pour des petites choses, rouler dans l'herbe…
Tout lui rappelle le passé, mais son passé, avec ses rues et ses ruelles qui ont vu naître ses rêves d'avenir, a bien vu passer le temps. Lorsqu'il s'assoit sur une balançoire, elle est trop petite pour lui. La peinture des barreaux en a pris un coup de vieux, tout est couvert de rouille. C'est fou, comme tout continue d'avancer.
C'est fou, comme, même s'il avance aussi, diplômé, plus grand, plus vieux, Alfred se sent coincé dans ce temps d'avant, parfois. Parfois, il peut regarder le bon vieux temps, comme un vieux film qu'il revoit après ne pas l'avoir vu pendant un moment.
À vendre.
Ça fait mal, qu'il se dit, mais il ne peut que comprendre Arthur, son vieux père. Rentrer chez lui, ça lui rappelle trop de souvenirs. Il se dit à chaque fois, chaque matin qu'il est là, qu'il y aura sûrement un matin où Papa sera là, devant son café et son croissant, comme avant. Les vacances d'hiver, il les passe en se rappelant que c'était Papa qui regardait les rediffusions de Noël de vieux films avec lui.
Les meubles sont les mêmes, rien n'a changé de place. Tout est pareil et pourtant, c'est comme si tout manquait chez lui. Alfred se sent, à chaque fois, comme s'il arrivait dans une maison vide. Chaque années, ça va mieux. Il peut vivre avec une maison vide, on s'habitue à tout, dans la vie. C'est comme vivre avec une jambe en moins. Ça ne tue pas, on s'y fait.
La maison est trop grande, lui a dit Arthur lorsqu'il lui a demandé ce qu'il foutait de vendre leur maison d'enfance. Mattie lui a dit que c'était rien, qu'ils avaient bien leur propre maison, maintenant. Matthew a son condo avec Johann, et Alfred lui, loue un petit appartement près de son emploi rêvé avec Natalia, où il a eu son stage, où il est sûr d'avoir le boulot… Loin, bien loin de leur père.
C'est sûr que c'est grand, une maison vide. Alfred ne sait certainement pas comment la meubler, quand tous les espaces sont occupés par de vieux souvenirs. Quand même le jardin et la piscine dont plus personne ne s'occupe lui rappelle tous les vieux jours. Son père vieillit. Lui, il grandit. Alfred sait qu'il devient plus grand, qu'il ne devrait pas avoir le cœur brisé de perdre le cocon matériel qui l'a vu grandir, de perdre le décor qui aura vu ses grands éclats de rire, ses devoirs penchés sur la table de cuisine.
L'absence est pire que la mort, se dit-il, reprenant le chemin de la maison qui ne sera bientôt plus la leur. L'absence s'immisce dans chaque petit recoin des pièces, dans l'endroit où Papa s'asseyait, dans le bureau qu'il utilisait pour travailler, resté vide depuis, avec cette facture qui date de plusieurs années qu'Arthur n'a jamais pu se résoudre à toucher. L'absence reste malgré le vide, la voiture qui n'est plus là dans le parking.
L'absence reste durant toutes les fêtes où, sans savoir pourquoi, tour à tour, tout le monde regarde la porte en attendant que quelqu'un entre. Comment les amis de Papa ne savent plus trop comment égayer la soirée lorsqu'un des mousquetaires manque à l'appel. L'absence reste dans l'endroit vide qu'Alfred regardait à sa graduation, espérant voir le regard si fier de Papa, qui l'avait toujours poussé vers un travail qui le rendrait heureux. L'absence résonne dans le manque des éclats de rire, dans le manque de musique, de cacophonie de la cuisine et des casseroles qui bouillent, du rythme pratiqué du couteau et de la planche à découper.
Tout dans la maison lui rappelle l'absence, qu'il manque quelque chose. Alfred regarde le cendrier qui s'est accueilli sur les trois marches qui mènent à la porte, rempli de clopes et de cendre.
C'est l'absence qu'il entend dans les histoires d'Arthur, de comment il a rencontré Francis, de comment ils en sont venus là, comment ils se chamaillaient tout le temps. L'absence qu'il raconte dans les moments où il assure que Papa raconterait tout cela bien mieux que lui.
Dans ces moments-là, Alfred se rappelle l'absence de Papa. De la bouteille qui remplaçait son confort pour Arthur, de lui qui devait recoller les morceaux alors qu'il était entrain d'éclater, à la fois la colle de sa famille et une bombe qui ne voulait que détoner. À quel point des fois, il voulait et veut encore crier. Exploser et tout ruiner, sans le regard bienveillant de son Papa pour lui apporter ce soutien dont il a encore besoin.
À vendre.
Alfred remonte jusqu'à son ancienne chambre, recouverte de posters de supers héros, tant que Papa en était venu à le surnommer Superman. Parce que Superman peut tout faire, et, lorsqu'il s'en rappelle, Alfred sourit, parce qu'il ne pouvait que croire Papa lorsqu'il l'appelait Superman. Quelquefois, il se surprend à en douter. Superman, c'est le plus fort et souvent, Alfred sait bien qu'il n'est pas aussi fort qu'il voudrait le croire.
Des fois, il se surprend à y croire.
Avec son diplôme. Sa copine. Son appart.
Il a l'avenir devant lui, après tout.
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Notes : Ouais je veux pas trop y toucher, voyez ça comme de l'écriture automatique. C'est pas hyper travaillé mais hey! Je poste des trucs. J'écris, c'est ça le but. On se reverra pour des trucs plus travaillés et pas genre une ventfic un peu pourrie.
On se voit dans cinq ans vu que c'est le rythme.
