Seer, la voyante

« Amelia ? »

Je relève la tête de mes calculs d'arithmancie, et répond en chuchotant, car nous sommes en salle d'étude.

« Oui ? »

« Une idée pour le prochain examen ? » me demande Emmaline Flint, avec une moue boudeuse.

Je soupire.

« Non, Emma, toujours pas ! »

« Sûre ? »

« Ça te parait peut-être étrange, mais je n'ai pas de bonnes notes dans cette matière parce que je triche … »

« Hmm … » marmonne-t-elle avant de pencher à nouveau sur sa feuille.

Emmaline Flint, une jolie blonde de Serpentard de mon année, et accessoirement ma binôme d'arithmancie, tente régulièrement sa chance depuis que je lui ai conseillé de réviser sa numérologie à 22 nombres... Et que le sujet est tombé à l'examen suivant.

Bien sûr, étant donné que c'était notre plus gros chapitre de sixième année, il ne fallait pas être voyant pour le deviner. Mais une fois qu'Emmaline Flint a quelque chose en tête, il n'y a pas moyen de la faire changer d'avis.

« Et tu sais quelle note on va avoir à ce devoir ? » chuchote-t-elle encore.

« Emma … »

« Quoi ? La dernière fois tu avais … »

« J'avais simplement supposé qu'on aurait un Effort Exceptionnel parce que je me suis rendue compte qu'on s'était trompée dans l'interprétation du nombre de réalisation mais que tout le reste était certainement correct. Rien à voir avec une ... prédiction » je termine en chuchotant.

« Mouais … »

Emma reprend sa moue ennuyée et se gratte le menton avec sa plume en parcourant son cahier des yeux. Finalement, elle se met à gratter frénétiquement le papier, l'air concentré et surtout, profondément satisfait. Il est rare que l'on discute en dehors des cours, ou d'autres choses que des cours ... Pourtant, malgré le fait que tout semble nous opposer, elle une sang pur de Serpentard, moi une née-moldu de Poufsouffle, j'ai la sensation que nous pourrions être amies, si nous passions plus de temps ensemble.

« Bon, du coup on fait quoi pour le prochain devoir ? » demande-t-elle en relevant soudainement la tête « Je m'occupe de la première partie et ... Amelia ? Ouhou ? »

Un livre de métamorphose. Ecorné, usé. Un dortoir en pagaille.

Et la main d'Emma qui passe devant mes yeux.

Je secoue la tête vigoureusement.

« Pardon. Tu disais ? »

Elle fronce les sourcils, une ride soucieuse près de son sourcil droit.

« Tu as vu quelque chose ? »

Je m'accroche à son regard, à ses yeux bleu saphir pour reprendre contact avec la réalité.

« Ouais … Mais rien à voir avec l'arithmancie, désolée »

« Oui, tu avais l'air … perturbé. Ça devait être important, parce que quand tu vois des choses sans importance, tu as l'air plus paisible ».

J'hausse les sourcils. Emma a remarqué quelque chose à propos de moi ? Elle a dit ça l'air de rien, en rangeant tranquillement sa plume dans son sac puis en examinant ses mains.

« Disons que c'était troublant … »

« Tu devrais prendre des notes » dit-elle tout à coup, en relevant les yeux de ses ongles manucurés.

« Des notes ? »

« Oui, à propos de tes visions. Ça pourrait sûrement t'aider à y voir plus clair. »

Elle dit ça le plus naturellement du monde, comme si nous avions l'habitude d'aborder le sujet et qu'elle avait pris le temps d'y réfléchir.

« Mais si quelqu'un tombe dessus et … »

« Tu n'as qu'à ne pas mettre de noms si tu reconnais des gens ? »

C'est vrai que tenir un journal pourrait m'aider. Jusqu'à présent, j'ai toujours éviter de garder des traces, au cas où elle tomberait entre de mauvaises mains, mais ce que je vois est généralement si énigmatique qu'il y a peu de risques …

« Tu as raison ... C'est une bonne idée. »

« Et puis, ça évitera que tu passes ton temps à ressasser. »

« Comment ça ? »

« Tu ne t'en rends pas compte, mais après une vision, tu es complètement dans la lune... Et ce n'est pas très agréable pour travailler », déclare-t-elle en finissant rassemblant ses affaires.

Ok. ça a le mérite d'être franc.

« Bon, je dois y aller. J'ai rendez-vous avec Graham Greengrass » dit-elle en se levant.

« Oh… Encore ? »

Portée par le soudain intérêt que semble me porter Emma, je me laisse aller à un petit haussement de sourcils suggestif. Elle secoue la tête, presque amusée.

« Sans commentaires ! » répond-t-elle en agitant sa main manucurée et en sortant de la salle d'études, ignorant le regard outré d'un groupe d'étudiant en train de réviser un peu plus loin.

Je me recule et m'appuie sur le dossier de ma chaise. Quelques autres élèves se lèvent à leur tour et s'en vont, bientôt remplacés par d'autres. Comme c'est la fin de la journée, ceux qui n'ont pas l'envie ou le besoin d'aller jusqu'à la bibliothèque viennent travailler un peu ici. C'est une salle agréable, avec un plafond haut et de grandes arches de pierre, des tables de travail de toutes les tailles et une vue sur le lac. Et puis, il y a toujours un léger murmure, comme un ronflement de conversations, plus naturel que le silence faisant office de loi de la bibliothèque.

Je n'ai pas le courage de faire le dernier exercice d'arithmancie. Emma doit avoir raison … Je suis dans la lune quand je viens d'avoir une vision.

J'attrape mon cahier de brouillon à peine entamé dans mon sac et commence à écrire.

J'ai vu un livre de cours un peu vieux. De métamorphose. Je ne me souviens pas du titre ou de l'auteur. C'était un dortoir de garçon. Je me souviens de l'odeur … Et dans la salle de bain, des bandages. Des mètres et des mètres. Et du sang par terre, pas énormément, comme un saignement de nez qui serait arrivé sans prévenir.

J'ai beau chercher, je ne me souviens d'aucun autre détail. Je me lève en faisant racler ma chaise, agacée, mais étrangement sereine. Je fourre toutes mes affaires pêle-mêle dans mon sac et sort de la salle d'études.

Je parcours à peine quelques mètres quand le poids sur mon épaule s'allège d'un coup : la couture de mon sac vient de craquer. Encore.

« C'est pas vrai ! »

Je m'agenouille et sors ma baguette pour lancer un reparo, mais je ne suis pas suffisamment concentrée et je sais bien que ça ne tiendra pas longtemps. J'en ai vraiment marre de …

« Bennet ? demande une voix derrière moi. Tu as besoin d'aide ? »

Une main se pose sur mon épaule, comme pour attirer mon attention. Erreur. Grave erreur. Les contacts physiques ont tendance à déclencher mes visions.

La nuit, le vent qui souffle, presque glacial. Un parc.

Poudlard ?

Une vieille maison. Très vieille, sale et poussiéreuse.

J'ai les pieds gelés, je sens la terre, l'herbe, la boue sous mes pas et soudain, je sursaute en sentant quelque chose me frôler les mollets ….

Je sens à nouveau le sol en pierre sous mes genoux.

« Bennet ? Amelia, ça va ? » demande la voix de Remus Lupin, inquiète.

« Je … »

J'ai les mains qui tremblent, les jambes en coton. Je n'avais pas eu de vision aussi précise, aussi vivace, depuis longtemps. Celle de tout à l'heure était comme un film en noir et blanc en comparaison.

Il s'agenouille à côté de moi, et je croise son regard. Des yeux noisettes, presque orange.

« Tout va bien ? » demande-t-il encore.

« Non … oui ! Si, ça va ! »

Je secoue la tête un bon coup et respire profondément pour chasser la nausée qui commence lentement à m'envahir. J'entends vaguement Lupin lancer un reparo sur mon sac. Il est tellement doué en enchantements qu'en prime, mes affaires se rangent toute seule et en ordre dedans.

« Tu veux que je t'accompagne à l'infirmerie ? » me demande t-il, l'air tellement sincère et concerné que je reste suspendue à ses lèvres, sans répondre.

Le petit air intello de Remus Lupin m'a toujours fait un peu craquer.

« Amelia ? »

Je crois qu'il commence franchement à s'inquiéter pour mes facultés mentales parce qu'une ride commence à apparaître entre ses sourcils.

« Je vais bien, ne t'inquiète pas ! J'ai juste eu … une petite absence … »

« Oh. Tu veux dire … une vision ? »

« Oui, voilà … » je marmonne.

« Je ne savais pas si c'était vrai, ou si c'était simplement des rumeurs…. Tu veux que je t'aide à te relever ? »

Oui !

« Non, non. C'est gentil ça va aller ! »

Je me relève avec le plus de dignité possible et le remercie. Je préfère éviter un autre contact : si j'enchaine avec une autre vision, je vais m'évanouir. Ou vomir. Mais rien de bon n'arrivera ... Il me regarde un petit moment comme pour s'assurer que tout va bien et reprend sa route.

.o.o.

Ce matin, j'ai eu un cours d'arithmancie et j'enchaine ensuite avec la divination. Une bonne journée, en somme, si on écarte le fait que les deux salles de classes sont tellement éloignées l'une de l'autre que je dois constamment finir le chemin en courant pour ne pas être en retard.

Parfois, je me demande pourquoi je continue à suivre ces cours, alors que mes visions me viennent naturellement. Et à chaque fois que je pousse la porte, ça me revient : tout simplement à cause du professeur. C'est une vieille dame, sûrement proche de la retraite, qui m'a prise sous son aile dès la première année. Ces cours-là débutent normalement en troisième année mais le directeur Dumbledore a bien compris qu'il me fallait un guide quand il a été averti de ma « particularité ». Bon, elle est un peu farfelue. Elle me prépare des thés censés ouvrir mes chakras, et développer mes capacités. Elle me donne des breloques soit disant confectionnées par les fées pour m'aider « à entrer en communion avec les Eléments » et m'offre des châles en tricot à Noël.

Cela peut paraitre étrange venant d'un professeur, mais je pense qu'elle se considère plus comme un mentor. Et elle l'a été, les premiers temps. Elle m'a aidé à me canaliser et à reprendre contact avec la réalité plus rapidement. Elle m'a aidé à comprendre certaines visions. Et bien sûr, elle m'a aidé à développer mes pouvoirs.

Mais depuis bientôt 2 ans, rien de plus. Elle sait très bien lire dans les cartes et les feuilles de thé, mais je suis sûre qu'elle n'a jamais rien vu d'autre que de la fumée dans sa boule de cristal.

Moi non plus, d'ailleurs, à son grand désespoir.

« Tenez ma chère, voici un nouveau mélange de feuilles de thé … » murmure-t-elle en passant près de moi, pendant la classe travaille, enfin somnole, sur l'analyse des rêves.

« Oh, merci professeur »

Je renifle prudemment la tasse. La dernière fois, il sentait la bouse d'hypogriffe. Et son goût … Disons qu'il avait le goût de l'odeur.

« J'ai réussi à convaincre les centaures de me donner leur petit ingrédient secret … » chuchote-t-elle avec un air de connivence. «Vous allez voir, ça va vous donner un coup de boost ! » ajoute-t-elle en hochant la tête, d'un air de connaisseuse.

Je lui souris, en essayant de ne pas avoir l'air trop crispée. J'espère juste que les centaures n'ont pas voulu lui faire une mauvaise blague. Je crois qu'ils commencent à en avoir un peu marre d'être poursuivis par une vielle dame en tricot qui cherche à connaitre tous leurs secrets de divination.

« Je devrais peut-être le garder pour plus tard alors … »

« Non, non, il faut le boire tant qu'il est chaud ! »

J'espère un peu qu'elle va s'éloigner et que je vais pouvoir le verser dans le pot de fleur le plus proche mais malheureusement, elle reste près de moi, et me fixe, l'air avide et plein d'espoirs.

Pour lui faire plaisir, je trempe mes lèvres dans le liquide chaud. Etonnement, il a bon goût. Un peu boisé, avec un léger goût de miel et de fleurs.

Si bon d'ailleurs, que je continue de le boire même après qu'elle ait tourné les talons pour aller aider un autre groupe d'élèves.

« Désolée. Tu en voulais ? » je demande à ma voisine de table, Mary Macdonald, qui me dévisage.

« Non, non. Je n'ai pas tellement besoin d'être « boostée » sur le plan de la divination … Pour être honnête, j'ai continué parce qu'il me manquait une matière » dit-elle en regardant ma tasse d'un air suspicieux.

« Oh, tu sais, c'est juste du thé. Ça lui fait plaisir, mais honnêtement, aucune de ses préparations n'a jamais eu d'effet sur moi … » je chuchote en secouant la tête.

« Vraiment ? »

« Pas le moindre. Et j'en ai bu des litres de thé … »

« Ma pauvre … » soupire-t-elle en pouffant de rire.

Je ris aussi, un peu malgré moi.

« Bon, et si on essayait d'interpréter tout ça ? » je demande.

« Oui, regarde, la semaine dernière, j'ai rêvé d'un troupeau de mouton mais je ne trouve rien ici … » commence-t-elle en me montrant son carnet de note.

« Oh, tu peux peut-être rapprocher ça des brebis. C'est assez positif, ça veut dire que … »

Un grand éclat de rire retentit dans la pièce et nous fait sursauter.

A l'autre bout de la salle, Sirius Black et James Potter sont littéralement écroulés de rire sur leurs poufs. Imperturbable, le professeur MacIntosh se dirige vers eux en trottinant. Je crois qu'elle les aime bien, malgré leur manque de sérieux flagrant. Ils passent leur temps à ricaner en cours et inventent clairement les trois quarts de leurs analyses, mais bizarrement, ça marche et les bonnes notes pleuvent sur eux. J'imagine que c'est principalement pour ça qu'ils ont continué après les BUSE. Pour ça, et pour les heures de rigolade ou de sieste dont ils pouvaient profiter.

Je lève les yeux au ciel, sans pouvoir me retenir de sourire. Mary s'est tournée vers son autre voisine, et s'informe sur la raison de leur hilarité.

Par curiosité, j'essaie d'écouter ce qu'elle lui répond, mais je suis intriguée par les restes de feuilles au fond de ma tasse de thé. Elles se sont toutes rassemblées et forme un cercle parfait.

Soudain, les battements de mon coeur s'accélèrent, ma respiration aussi.

« Mary … » je murmure, pour essayer d'attirer son attention.

Je ne me sens pas bien. Pas bien du tout.

Est-ce que les centaures auraient pu empoisonner le thé du professeur MacIntosh ?

J'ai la tête qui tourne, des tâches noires obscurcissent ma vue…

Je suis dans un des couloirs de l'école et Sirius Black est devant moi, les mains dans les poches, un rictus sur les lèvres.

« Si tu touches les racines du saule avec un bâton, il s'immobilisera, et tu pourras le suivre … » me dit-il.

« Et pourquoi je te croirais, Black ? » je réponds, d'une voix très différente de la mienne, masculine, presque sifflante de dégoût.

Je sens la transpiration couler sous mes cheveux.

« Tu n'as qu'à essayer, et tu verras ! » répond Sirius Black en haussant les épaules.

Il passe la main dans ses cheveux et s'éloigne, passant près de moi. Si près que je sens son odeur.

La scène se trouble et change.

J'ai l'impression d'avoir changé moi aussi, d'avoir grandi de plusieurs centimètres et mes cheveux ne me tombent plus dans les yeux. Je suis soudain dans les couloirs, en train de courir, vite, plus vite. J'ai tellement mal au bras ... mais je me sens tellement en colère, tellement furieux.

Je cours. Plus vite, plus vite.

« Comment tu as pu faire une chose pareille ?! Il aurait pu être tué ! » Je crie.

Ma voix est encore différente. Plus grave. Presque plus … mature. Je me sens plus grande, avec des muscles plus développés.

Sirius Black est de nouveau face à moi, sans me regarder dans les yeux, presque honteux.

« Il l'a bien cherché… Il n'arrête pas de mettre son énorme nez dans nos affaires »

Je sens la transpiration couler sur mon visage et remonte mes lunettes sur mon nez.

Mais quel idiot ! Je suis furieux. Le secret … Quel imbécile !

« Sirius ! »

Cette fois, c'est bien ma voix qui a crié. En colère, sèche et agacée, mais c'est bien ma voix.

J'inspire brutalement, comme si je n'avais pas respiré depuis de longues minutes. Je suis maintenant debout, bien de retour dans la salle de classe, et un silence de mort pèse tout autour de moi. Tout le monde est figé, suspendu dans son élan. Certains ont la bouche ouverte, comme s'ils étaient sur le point de dire quelque chose, d'autres ont la main suspendue au dessus de leur cahier.

Plus personne ne rit, plus personne ne somnole sur son siège. Tout le monde me regarde.

Et particulièrement Sirius Black, choqué, blanc comme un linge.

Le professeure MacIntosh semble sous le choc elle aussi, mais très vite, une expression de joie et de fierté envahi son visage. Elle trottine vers moi aussi vite qu'elle le peut et pose sa main sur mon avant bras.

« Ma chère, vous … »

« Je … je suis désolée. Il faut que je sorte. »

Elle m'attrape par le bras mais je me dégage fermement.

« Je … Je dois … »

Je me dirige en titubant vers la sortie, avec ces dizaines d'yeux fixés sur moi.


Note de fin : Bonjour et merci pour votre lecture ! J'espère que ce premier chapitre vous a plu. Pour information et sur les conseils d'une lectrice, ce premier chapitre a été un peu modifié (5/12/2020). Merci pour le partage de tes conseils Sakhina ;)