Entre sur la pointe des pieds... Il y a quelqu'un ?
Je pensais avoir tardé entre les chapitres 4 et 5... Je n'imaginais pas le temps qu'il me faudrait pour publier le 6 !
Le voici néanmoins, avec des mois (pour ne pas dire des années) de retard. Pour ce chapitre "+1", on retrouve donc Elessar, qui n'en a pas fini avec cette histoire de nom et d'identité, et surtout la réponse à la question fatidique concernant le sort d'Haldir : canon film ou canon livre ?
Enjoy !
+1. Elessar, ou celle qui ne fut pas
Contemplant sans réellement le voir le paysage uniforme qui s'étendait sur des lieux à la ronde, Aragorn songeait avec mélancolie aux derniers jours qui s'étaient écoulés, et au tournant brutal qu'avait pris sa vie.
Quarante années avaient passé depuis qu'il s'était tenu sur ces mêmes remparts, mais le paysage sous ses yeux n'avait rien à voir avec celui qu'il avait contemplé des décennies auparavant, alors qu'il était capitaine de la garde de la citadelle. Là où des collines verdoyantes s'étalaient à perte de vue, aujourd'hui la plaine desséchée était devenue un charnier abominable baigné par la lumière rougeoyante du couchant, noyé sous le sang qu'avait versé les hommes par milliers pour défendre la cité blanche.
Tant de morts, de violence et de victimes dans cette guerre infernale, qu'elles soient innocentes ou non. Trop de cicatrices sur son corps et sur son âme, venant s'ajouter à celles de son cœur meurtri. Un poids trop lourd de culpabilité et de douleur sur ses épaules, plus pesant encore que ne l'étaient la couronne et le devoir sur sa tête.
Minas Tirith. Histoire d'un aller et retour. Depuis toujours, son destin était lié à cette cité, ce royaume et sa couronne. Et s'il en avait eu conscience des années durant, ce n'était qu'aujourd'hui seulement qu'il l'acceptait véritablement. Et à quel prix !
A quel prix…
Il avait mis des années, des décennies même, à accepter cet héritage qui le répugnait au plus haut point. Son héritage. Mais alors qu'il s'était enfin sentit prêt à revendiquer le nom d'Aragorn, avec toutes les charges et les devoirs qui lui étaient associés, voilà qu'on lui en imposait un autre. Un dont il ne se départirait jamais. Même par-delà la mort, c'est sous ce nom qu'on le connaitrait désormais. Je peux vous garantir que le monde se souviendra de votre nom, tels étaient les mots qui hantaient son esprit enfiévré. Mais contrairement à ce qui lui avait été promis, nul ne se souviendrait jamais d'Aragorn.
Elessar. Qu'il pouvait haïr ce nom. Il était brutalement devenu le symbole de tout ce qu'il détestait, de ce fardeau dont on l'avait affublé, de cette couronne qu'il n'avait jamais souhaitée.
Aragorn était mort, vive Elessar ! Quelle ironie… Une ironie que quiconque connaissant un tant soit peu son parcours atypique lors des années passées ne manquerait pas de la déceler, pour peu qu'il ne s'en esclaffe pas directement. Mais, et il le réalisait avec mélancolie, bien peu étaient ceux qui aujourd'hui avaient la connaissance et la pleine compréhension de ce qui ne pouvait être qu'une farce orchestrée par les Valars. Une farce à l'ironie absurde, un humour qu'il ne goutait point, et l'amertume de l'inachevé pesant sur sa langue.
Soupirant malgré lui, il se résigna à regagner le palais. Nul doute qu'on devait l'attendre. Après tout, il y avait nombre de décision à prendre afin de remettre le Gondor sur pied, des doléances à entendre et des édits à proclamer. Malgré cela, il s'était échappé de la salle du trône. Par ailleurs, dire qu'il avait fui aurait sans doute été plus juste. Je ne peux pas me cacher, me défiler, renoncer à mes devoirs, avait-il laissé échapper un jour à mi-voix, quand la fièvre le dévorait et n'avait rendu que plus poignante l'honnêteté brute de ces quelques mots. A quoi en était-il réduit aujourd'hui ? Mais il ne pouvait tout simplement plus supporter l'atmosphère lourde et empesée, les révérences obséquieuses d'une minorité de nobles serviles qui n'avaient rien fait pour servir leur royaume et leurs sourires de façades qui lui étaient adressés.
Mais, et c'était sans doute là le plus terrible, il ne voulait surtout pas faire face à Arwen. Il était ingrat, et profondément injuste envers celle qui avant d'être sa future femme était une amie chère à son cœur, et ce depuis l'enfance. Mais il ne pourrait jamais oublier qu'elle n'était pas celle que son cœur désirait. Il aimait Arwen, bien sûr qu'il l'aimait. Assez pour l'épouser. Mais il ne l'aimerait tout simplement jamais comme elle l'aimait. Cependant, il fallait une reine au Gondor et il savait qu'elle ferait honneur au titre qui serait bientôt sien, d'une façon dont bien peu seraient capables.
Si peu en effet étaient capables de s'imposer en leader, respecté réellement pour leurs capacités et non pas pour un titre qui leur aurait été donné ou usurpé. Plus rares encore étaient ceux capables d'emporter l'adhésion de la foule par leurs simples mots et tout à la fois de mener les guerriers au combat. Des guerriers capables de se battre pour eux, de mourir pour eux, à leur simple commandement. En quatre-vingt-sept ans d'existence, il en avait croisé si peu qu'il était bien en peine de dire si le pluriel était réellement nécessaire. Car comment parler de multiples hommes d'exceptions quand un seul d'entre eux habitait ses pensées ?
Car il en revenait toujours au même point, encore et encore, où que le mènent ses réflexions. Un même point. Une même personne.
Comment pourrait-il en être autrement, quand son accession au trône n'était finalement due qu'à cette seule et unique personne ? L'éducation, la ligné, le destin, les Valars… Tout cela n'était finalement que des prétextes au mieux absurdes, si ce n'est complètement fumeux. C'était sous l'impulsion de cet homme seul qu'années après années, il avait trouvé la force et le courage d'accepter à la fois son nom et son héritage, pour devenir ce roi qu'il avait si longtemps souhaité le voir devenir.
Roi. Ça lui semblait encore tellement étrange, d'accoler ce titre à ce nom qu'il ne reconnaissait pas réellement comme sien. Son nom. Elessar Telcontar, souverain du royaume réunifié du Gondor et de l'Arnor. Définitivement étrange, à dire comme à entendre. Normal somme toute, cela ne faisait au fond que quelques jours, difficilement résumable en misérables semaine, qu'il avait été couronné. Un temps si court, si bref, et qui serait désormais sa vie pour chacune des innombrables années à venir. Il serait roi jusqu'à sa mort, ses enfants seraient rois après lui, et leurs enfants après eux. Ils perpétueraient ce nom qui était désormais sien. Car un roi se devait d'avoir une descendance, des enfants à qui céder son titre. Et il était roi à présent.
Comme c'était ironique. Dire que celui qui, plus que nul autre, l'avait encouragé à reprendre son trône, était également celui pour qui il aurait tout abandonné : couronne, famille, amis, patrie. Un trône dont il n'avait jamais voulu, l'enchainant plus surement que son destin ou ses responsabilités ne l'avaient jamais fait. Le choix aurait été facile à faire. Si facile… Un choix qu'il n'aurait jamais l'occasion de faire, l'opportunité changée en cendres entre ses doigts.
Malgré lui, son regard se porta sur l'horizon. Là-bas, loin, si loin à l'est, où se tenaient les murailles éventrées de la forteresse du gouffre de Helm. Sa pierre noire explosée par le feu de Saroumane, encore tachée de sang rouge et noir si abondamment versé qu'il savait que même la pluie la plus violente ne saurait tout à fait en faire disparaitre les traces.
Il rêvait de ces murailles chaque nuit que les Valars faisaient. Il cauchemardait plutôt, revivant sans fin cette nuit maudite entre toutes. Et pourtant, Eru savait que c'était l'espoir qui l'avait d'abord porté, guidant ses pas plus surement et le poussant à avancer sans relâche. Malgré les prédictions sinistres de Legolas et l'air découragés des hommes à ses côtés, lui n'avait point perdu l'espoir. Car sans cela, que lui serait-il resté ?
Mais quand il avait reconnu le son si particulier du cor de la Lórien, ce timbre unique gravé dans sa mémoire et dans son cœur, c'est dans pas empressé qu'il avait gagné les portes. Des soldats par dizaines alignés le long des remparts, leurs armures dorées baignées par l'éclat farouche de la lune. Et à leur tête, le capitaine des Galadhrims en personne. Haldir.
Il n'avait pu s'en empêcher, et l'avait enlacé avec transport le temps d'un bref instant. Instant pourtant bien trop long pour ce que la décence requérait, qui plus est en ces temps troublés de guerre. Et s'il savait que pour tous l'elfe était resté immobile face à ces expansions sentimentales pour trop humaines, lui avait parfaitement sentit l'étreinte rendue, et la main s'attardant une seconde de trop sur son épaule.
Ils n'avaient pas eu le temps de discuter, pas de la façon dont il l'aurait souhaité. Ils n'étaient point seuls l'un avec l'autre, et avaient de toute façon tant à organiser en cette veille de bataille. Mais alors qu'ils gagnaient ensemble la salle du conseil où se réunissaient les principaux généraux du roi Theoden, il avait pu lui glisser quelques mots à l'oreille.
« J'ai laissé partir Frodon. »
Aurait-il eu davantage de temps devant lui qu'il n'en aurait pas eu besoin : Haldir avait compris. Le regard qu'il avait posé sur lui… Quoi que l'avenir lui réserve dans les années à venir, si nombreuses puissent-elles être, Aragorn savait qu'il n'oublierait jamais ce regard. Pas d'étonnement non, pas même une once de surprise. Mais la confiance qui n'avait jamais quitté ses yeux quand ils étaient posés sur lui, cette compréhension qu'il lui avait toujours connue, et une fierté sans commune mesure à celle qui lui avait pourtant toujours été destinée. Haldir avait toujours eu foi en lui, plus que quiconque. Et s'il en avait toujours été infiniment reconnaissant et honoré, c'était sans doute la première fois en soixante-sept ans qu'il le connaissait qu'il n'avait point l'impression d'usurper sa position, de passer pour ce qu'il n'était pas. Il s'était senti fier sous son regard. Il s'était senti digne.
Alors tandis que la bataille faisait rage, il n'avait pas eu peur non. Malgré les corps de ses frères d'arme qui s'accumulaient sur les remparts, malgré les yeux vitreux qui semblaient le maudire ou le condamner à chaque pas, il n'avait pas eu peur. Il avait gardé l'espoir. Espoir, si cruel espoir… Pour se le voir si cruellement ôté. Trop vite, trop violemment pour même s'en rendre compte.
La muraille avait explosé, éventrant littéralement la forteresse. Et avec elle, sans qu'il ne le sache encore, c'était tout son monde qui avait volé en éclats. Les orcs s'étaient précipités par centaines dans cette brèche béante, obligeant les forces alliées à battre en retraite.
Aragorn était de ceux organisant le repli des hommes sous ses ordres, ses yeux fouillant inlassablement le champ de bataille à la recherche d'une quelconque vie pouvant encore être sauvée avant que les portes ne doivent être refermées, condamnant irrémédiablement ceux qui se seraient trouvés de l'autre côté parmi l'ennemi. Le feu coulait dans ses veines tandis que son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Savait-il ? Savait-il ce qu'il allait trouver, avant même que ses yeux ne se posent dessus ? Son esprit lui disait que c'était impossible. Mais son cœur… son cœur lui avait déjà compris.
Le cri s'échappa malgré lui, le surprenant lui-même par sa puissance. Ce n'était qu'un simple nom pourtant, hurlé de toute la force de ses poumons, sans que quiconque ne l'entende par-dessus le fracas du champ de bataille. Pas même lui. Surtout pas lui. Haldir.
Il s'était précipité à ses côtés aussi vite qu'il avait pu, le retenant avant qu'il ne puisse choir au sol, sa main venant se poser sur plaie béante pour juguler l'abondant écoulement de sang. Répétant inlassablement son nom, sa voix se faisant implorante, supplique aux accents désespérés, à mesure que les seconde s'écoulaient sans qu'il ne tire de lui la moindre réponse.
Puis sa tête avait roulé en arrière. Là, juste sur son épaule. La peau déjà si froide contre la sienne, sans que ses lèvres fines n'exhalent le moindre souffle. Son regard, qu'il n'avait jamais connu qu'expressif et étincelant, désormais terne et sans éclat. Vide, si vide. Vide comme ce corps, désormais simple enveloppe charnelle dont l'âme avait si brutalement été arrachée. Vide comme l'était son propre esprit saisi de torpeur, tandis qu'il apposait une main souillée de sang – son sang – sur sa poitrine immobile.
Il le laissa en arrière. Eru, il laissa son corps en arrière, quand il n'aurait rien souhaité d'autre que de se battre à ses côtés, une toute dernière fois. Mais lui était en vie – son corps l'était tout du moins, à défaut du cœur qu'il ne sentait plus battre dans sa propre poitrine – et il y avait encore des gens qu'il pouvait sauver. Pour lui-même, il était déjà trop tard.
Le matin était venu, et avec lui un soleil traitre venu éclairer tout ce qu'il aurait préféré voir demeurer cacher. L'adrénaline retombée et l'épuisement allant, c'est d'un pas chancelant qu'il avait gagné les remparts. Il l'avait trouvé, à l'endroit exact où il l'avait laissé. La pluie, qui était tombée sans discontinuer des heures durant, avait lavé son visage souillé de terre et de sang. Son armure étincelait d'eau, et les cheveux blonds étalés autour de sa tête lui faisait une couronne d'or pâle. Ses yeux pourtant étaient restés froids et vides, et c'est une main tremblante qu'il avait avancée pour les lui clore définitivement. Fermant lui-même les yeux, il avait apposé un court, trop court instant son front contre celui d'Haldir, les illusions et les rêves auxquels il se raccrochait encore mourant au son d'un cœur éteint.
Il était mort, et l'espoir d'Aragorn avec lui. Mais pas celui d'Haldir non, pas cette idée absurde de royauté qu'il n'avait eu de cesse d'alimenter des années durant, et les espoirs un peu fous qu'il avait fondé en lui.
Alors il s'était battu. Il s'était battu pour le Gondor et le Rohan, pour Arda toute entière et pour tous les peuples libres de la Terre du Milieu. Il s'était battu pour la lumière, le courage et l'espoir, ce foutu espoir qui l'abandonnait. Il s'était battu pour un trône de pierre froide et une couronne de métal gris inerte. Il s'était battu pour Haldir, pour ce monde que l'elfe chérissait tant et avait juré de protéger. Il s'était battu pour voir son rêve se réaliser.
Ainsi avait-il pris le nom d'Elessar, et le rodeur enfin couronné était devenu roi, comme Haldir avait toujours été convaincu que cela serait. Mais Haldir n'était plus là pour le voir.
Au loin, le soleil disparaissait peu à peu derrière les collines, déployant des langues de feu à travers le ciel avant de laisser la place à la nuit. Une dernière étincelle de lumière, avant qu'elle ne s'évanouisse dans l'air aussi surement que ne pourrait l'être la flamme éphémère d'une bougie. La disparition symbolique de cet espoir qui n'était plus.
Immobile et silencieux, Aragorn resta des heures durant sous ce ciel d'encre piqueté d'étoiles d'argent, qui ne brilleraient jamais autant que n'avaient pu le faire ses yeux. Laissant finalement échapper des sanglots douloureux tandis que coulaient les larmes qu'il n'avait que trop longtemps retenues, faisant le deuil de celui qui était sans nul doute possible la personne la plus importante de sa vie. Des larmes qui ne coulerait jamais plus après ce jour. Tout à l'heure, quand Elessar regagnerait finalement le palais, frigorifié mais le visage impassible, il laisserait sur les remparts sa douleur et ses tourments, dont seule la lune avait été le témoin impuissant. Un masque d'oubli et de neutralité soigneusement forgé pour se fondre dans la masse, comme il l'avait fait si longtemps auparavant. Il avancerait, coute que coute. Après tout, il était roi.
Mais pour quelques heures, quelques heures seulement, il serait encore Aragorn.
Une seule chose lui permettait de garder la tête haute, et de ne pas succomber totalement à la violence de son désespoir : il était mortel. Et un jour, qu'il vienne prochainement ou non, il gagnerait à son tour les cavernes de Mandos. Ils se retrouveraient, comme ils l'avaient toujours fait. Une dernière fois.
« Nous nous retrouverons, Haldir de Lórien, » murmura-t-il au vent dans un souffle brisé, scellant ainsi sa promesse. « Dans un jour comme dans cent, que les mois ou les années nous séparent de notre dernière rencontre, nous nous retrouverons. »
Malgré le temps qui s'est écoulé entre le début et la fin de la publication de cette fic (un peu plus de trois ans, quelle honte...), je reste très fière du résultat de cette fic, de ce que j'ai réussi à y insuffler et du travail plus poussé que certains de mes écrits sur le style.
Dans tous les cas, que vous soyez de nouveaux lecteurs ou d'anciens qui viennent conclure cette histoire, j'espère qu'elle vous aura plu !
Kae (même si actuellement tu dois me détester pour cette fin !) cette fic est pour toi ! Et le mot de la fin : #LGESR
