Chapitre 21

Aéroport, Ashford, Irlande :

Le voyage précipité du jeune couple pour rallier l'Irlande depuis les Etats-Unis avait épuisé Kara. Et pour cause, la blonde n'était jamais partie aussi loin de toute sa vie. Elle n'avait jamais pris l'avion sur une telle distance et, désormais, elle n'avait plus aucun mal à comprendre comment certaines personnes pouvaient être traumatisés de voyager sur un long courrier, comme c'était le cas pour Lena. À vrai dire, même si elle avait plutôt bien vécu le trajet, la jeune Danvers n'était tout de même pas pressée de remonter dans un avion pour une aussi longue durée. Mais au fond, elle était également persuadée que les au revoir larmoyants qu'elles avaient partagés avec Alex et Sam, à l'aéroport de National City, n'y étaient pas pour rien. Seulement quelques heures s'étaient écoulés et les deux femmes éprouvaient déjà le manque résultant de l'absence de leurs deux amies et belles-sœurs.

- Ne t'en fais pas, indiqua Lena en récupérant leur dernier bagage sur le tapis roulant prévu à cet effet, nous serons vite arrivées. Il n'y a que vingt minutes de route.

La blonde hochait la tête et gratifiait sa belle d'un sourire. Elle supporterait sans mal ce dernier petit voyage en voiture. Probablement somnolerait-elle côté passager, aussi ne remarquerait-elle pas le temps qu'elles mettraient pour rejoindre la demeure de Lena.

- Je n'arrive pas à croire que nous sommes en Irlande, avoua Kara en suivant la brune dans le hall principal de l'aéroport et en jetant de frénétiques œillades aux alentours. Tu as vraiment grandie ici ?

- Juste mon adolescence, rappela Lena avec une pointe d'amusement dans la voix. Mais mon internat était un peu plus au Sud, à un heure et demie d'ici, plus ou moins.

Ce rappel, cette précision sur la vie qu'avait eu la brune avant leur rencontre eût pour effet de réveiller entièrement la plus jeune. Un véritable intérêt s'était emparé de son esprit, repoussant sa fatigue dans les contrées les plus éloignées de son cerveau. Il fallait dire que, malgré les quelques mois qui les unissaient en tant qu'amies, mais aussi en tant que couple, la jeune Danvers se rendait compte qu'elle ne connaissait pas grand chose de la vie de sa belle. Alors, puisque celle-ci semblait ouverte à lui donner davantage de détails, Kara comptait bien grappiller les informations qu'elle pourrait obtenir.

- Et tu n'as jamais pensé à revenir vivre ici ? Osa-t-elle demander avec simplicité. Je veux dire, tu as passé la plus grosse partie de ta vie en Irlande alors ça doit forcément te manquer, non ?

Lena mordait sa lèvre inférieure et jetait un long regard à la blonde à ses côtés. Pendant un instant, elle avait craint de voir de la peur, ou peut-être même de la tristesse, sur les traits de sa petite-amie, mais il n'y avait rien de tout ça. Kara était juste curieuse et bienveillante. Lena ne pouvait donc pas délibérément lui mentir, surtout que, depuis qu'elles avaient posé un pied sur le sol Irlandais, le cœur de la milliardaire s'était gonflé de bonheur. L'Irlande était sa maison. Elle était enfin de retour chez elle, après tant d'années d'absence. Et plus que tout, elle était comblée d'être là avec celle qu'elle aimait.

- J'y pense tous les jours, avoua-t-elle alors en passant nerveusement sa main dans sa nuque pour se la masser.

- Et pourquoi tu ne le fais pas, alors ? S'enquit la blonde en fronçant les sourcils sous l'incompréhension.

Le visage de Lena se fendait d'un sourire face à ce côté si candide de Kara. Ne voyait-elle réellement pas où était le problème ?

- Parce que venir vivre en Irlande, c'est renoncer à toi, déclara la milliardaire avec une évidence sincère qui retournait l'estomac de Kara dans sa poitrine et faisait s'emballer son cœur. Je préfère milles fois passer ma vie dans un pays que je n'aime pas et être heureuse à tes côtés plutôt que malheureuse dans un pays que j'aime.

- Je ne veux pas que tu renonces à ta vie, à tes rêves, pour moi, répondit la blonde sur un ton sérieux qui fit sourire un peu plus son interlocutrice.

Plongeant son regard dans celui de celle qu'elle aimait, Lena ne pouvait pas s'empêcher de trouver cette attention adorable. Bien sûr que Kara ne souhaitait pas que la milliardaire mette son existence entre parenthèses pour elle, la brune le savait et le comprenait mieux que quiconque. Mais ce que la plus jeune ne semblait pas comprendre, malgré tout ce qu'elles avaient vécu jusque là, était que, peu importe à quel point les ambitions de Lena étaient grandes, son seul véritable besoin, sa seule véritable envie, était à côté d'elle en cet instant.

- Kara, l'interpella-t-elle avec tout autant de sérieux, mon plus grand rêve c'est de passer le restant de ma vie à tes côtés. Je me fiche de comment, ni même de qui je serais ou d'où je serais, tant que tu es avec moi, alors je suis là où je me dois d'être. Là où mon cœur veut être.

Un instant de silence tombait entre les deux femmes, durant lequel le cœur de la blonde menaçait de s'enfuir de son thorax tant il battait. L'estomac tordu dans une agréable sensation d'émoi, les belles prunelles bleues de Kara s'étaient mises à briller de larmes tandis qu'elle mesurait les paroles de sa belle. Jamais elle ne se souvenait d'avoir vécu un tel moment de bonheur, d'avoir fait face à une telle déclaration un jour et elle ne savait absolument pas comment réagir.

Puis, soudainement, son corps avait réagit pour elle. Ses bras s'étaient enroulés autour de la nique de la milliardaire alors que ses lèvres, elles, avaient naturellement retrouvées leur place contre celles de Lena dans un baiser emprunt de douceur et d'émotions. Dans sa poitrine, la cœur de la brune ratait un battement, coupant son souffle et la forçant à mettre prématurément un terme à ce baiser qu'elle aurait pourtant bien continué.

C'est alors, pendue à son cou, son front posé contre le sien et son souffle s'abattent sur le visage de la Luthor que Kara avait répondu, de sa voix rauque, modifiée par les émotions fortes qui la submergeait :

- Moi aussi, je ne veux plus vivre un seul instant sans toi. Je t'aime beaucoup trop, Lena Luthor.

Un sourire niais étirait les lèvres de la brune à cette annonce qui la ravissait. Délicatement, elle avait alors serré le corps de sa belle contre le sien, avant de fermer les paupières quelques secondes pour profiter de ce moment unique. Lena en avait toujours été sûre mais, là, elle en était plus certaine encore : Kara était la femme de sa vie. Son âme-sœur. Cette personne si particulière que chaque être vivant cherchait sur cette planète mais que seuls une poignée de chanceux trouvaient. Et elle était plus que comblée de faire partie de ce dernier groupe de personnes.

En rouvrant les paupières, les iris sombres de Lena se posaient sur l'horloge face à elle et la dure réalité de la vie la rattrapait, l'enlevant durement à son cocon de plénitude. L'heure déjà avancée de la matinée ne leur conférait plus de temps, à son plus grand désarroi. C'est pourquoi, dans un geste lent, plein de tendresse, Lena avait délicatement repoussé le corps de sa belle pour lui offrir un sourire désolé.

- Il faut qu'on bouge, soupira-t-elle en donnant un coup de menton vers la sortie de l'aéroport. Il ne faut pas qu'on soit en retard pour rencontrer l'équipe. Jo'nn va nous emmener à la patinoire.

- Jo'nn ? Répéta Kara sans comprendre, en fronçant les sourcils.

Lena mordait sa lèvre inférieure à cette question, lui donnant un air beaucoup trop sexy au goût de la blonde qui aurait bien aimé pouvoir en profiter... en vain. Ce n'était ni le lieu, ni le moment pour elle de se laisser aller à avoir des pensées moins chastes à l'égard de la milliardaire, Kara le savait.

- Oui, Jo'nn, acquiesça Lena avec évidence. Le majordome qui s'occupe de la maison de ma mère.

L'incrédulité prenait immédiatement possession des traits de la jeune Danvers alors qu'elle se mettait à secouer la tête, sans détendre ses muscles faciaux crispés.

- Tu as un majordome ? S'enquit-elle avec une surprise palpable qui fit sourire la brune dans un air faussement mystérieux.

- Je suis une Luthor, rappela-t-elle avec un humour. Bien sûr que j'ai un majordome. Mais en réalité, je le considère plus comme un ami ou comme un père que comme un employé.

oOoOoOo

Restaurant, Patinoire Nationale, Ashford, Irlande :

Kara n'avait jamais vu de si beaux paysages auparavant. Le regard rivé sur le défilé des paysages, à travers la vitre arrière de la voiture de luxe de Lena, la blonde s'émerveillait un peu plus à chaque changement de paysage. Elle n'était là que depuis quelques minutes et, pourtant, la Danvers comprenait soudainement l'attrait que sa petite-amie portait à ce pays. Un simple coup d'œil de plus sur les étendues rocheuses et Kara en tombait elle-même amoureuse.

La patinoire nationale d'Irlande n'était qu'à une vingtaine de minutes de l'aéroport central, à mi-chemin entre ce dernier et la résidence secondaire de Lena. Tout était différent, ici, pensait Kara. Le paysage était différent, certes, mais l'architecture l'était tout autant, et cela surprenait la blonde, dans le bon sens du terme. Contrairement à la structure sportive dans laquelle elle s'entraînait à National City, - et même si cette dernière paraissait déjà immense à la jeune patineuse -, la patinoire dans laquelle elles venaient de mettre les pieds devait bien compter le double de superficie. Une chance si elle réussissait à ne pas se perdre dans les dédales de couloirs, pensait la Danvers en jetant des œillades frénétiques autour d'elle. Heureusement, Lena était là pour la guider.

Et Lena, elle, semblait savoir parfaitement où elle se rendait, à l'instar de sa partenaire de danse, et de vie. Après seulement quelques mètres parcourus, une bifurcation au détour d'un couloir et une porte battante poussée, la brune s'était stoppée devant l'entrée de ce qui semblait être un restaurant. Près de celle-ci, un homme d'un cinquantaine d'années, afro-américain, discutait, son téléphone cellulaire dans la main gauche, tout en prenant appui contre le mur principal à l'aide de ses épaules. Il ne fallut qu'une microseconde à Kara pour qu'elle sache que cette personne était importante. Son regard brun, à la fois rieur et dur, s'était immédiatement posé sur elle, puis sur Lena, et aussitôt, un sourire avait fendu ses lèvres. L'instant suivant, il avait raccroché avec son interlocuteur et, sans crier gare, avait attiré Lena dans une étreinte amicale, presque fraternelle, qui laissait Kara avec la désagréable sensation d'être de trop.

- Lena, ça fait plaisir de te revoir, la salua-t-il avant de la repousser délicatement en posant ses deux mains sur ses épaules pour l'observer avec attention. C'est fou comme tu as changé. Comment vas-tu ?

- Ça fait du bien d'être de retour à la maison, avoua-t-elle en souriant. Toi aussi tu m'as manqué, Joe.

Le sourire de l'afro-américain s'agrandissait tandis qu'il prenait davantage le temps d'observer celle qui avait longtemps été son élève par le passé. Cela faisait plusieurs années qu'il ne s'était pas retrouvé dans la même pièce que la jeune Luthor mais une chose était sûre, maintenant qu'il la voyait pour la première fois depuis ce qui lui semblait être une éternité, il ne pouvait que constater à quel point l'adolescente qu'elle avait été avait laissé place à une splendide jeune femme. Et probablement serait-il resté comme ça encore un moment s'il n'avait pas perçu un mouvement dans le dos de la brune. Alors, comme s'il l'apercevait pour la toute première fois, son regard s'était posé sur Kara qui se balançait, mal à l'aise, et son sourire joyeux se teintait de gêne.

- Oh, je suis désolé, déclara-t-il en tenant sa main vers la belle blonde aux côtés de Lena, pardonne-moi mes mauvaises manières. Tu dois être Kara. Je suis Joe, l'entraîneur de l'équipe irlandaise.

Sans attendre, la danseuse s'était empressée de serrer la main de l'homme au charisme naturel, tout en espérant que le sourire qu'elle portait sur son visage ne trahisse pas à quel point elle se sentait intimidée par sa présence et sa carrure athlétique.

- Il n'y a pas de mal, assura-t-elle. Je suis ravie de vous rencontrer.

- Et moi donc, s'amusa le cinquantenaire. Merci d'avoir accepté de nous rejoindre et d'avoir fait tout ce chemin.

- Je pense que c'est plutôt à nous de vous remercier, sur ce coup-là, répondit Kara avec une spontanéité et un humour non feint.

Un rire s'échappait de la gorge de Joe tandis qu'il lâchait enfin la main de la blonde. D'un mouvement de tête, il désignait rapidement la porte d'entrée du restaurant. Il n'y avait pas une seule seconde à perdre en banalités, se rappelait-il. Et ils étaient tous les trois conscients de la masse de travail qui les attendaient si le jeune couple de patineuses voulait avoir sa place au sein de l'équipe et, mieux encore, être prêtes pour ramener une médaille des Jeux.

- Que diriez-vous d'aller rencontrer le reste de l'équipe de danse sur glace ? S'enquit Joe avec enthousiasme.

- Avec plaisir, acquiesça Lena. On te suis.

En pénétrant dans le restaurant, sur les talons de son ancien, et nouvel, entraîneur, les effluves en provenance des cuisines ramenèrent la Luthor des années plus tôt. Tout était encore exactement comme dans ses souvenirs. Les murs en bois vernis luisaient, tape à l'œil, et Lena se revoyait encore en train d'aider les propriétaires à installer les lattes contre le mur anciennement tapissé, avec l'aide de Sam. Contre eux, les mêmes banquettes rouges sombres que celles sur lesquelles elle avait fricoté avec sa meilleure-amie étaient toujours entourées de ces tables aux dimensions larges, pratique pour déjeuner à plusieurs. Et comme c'était déjà le cas, quelques années plus tôt, Lena n'était nullement surprise de constater l'importante population qui affluait dans les lieux, parlant tous plus forts les uns que les autres, si bien qu'aucune conversation n'était réellement audible.

- Je pense que vous vous connaissez déjà, déclara Joe en s'arrêtant près de l'une des tables où un jeune couple déjeunait, des patins aux pieds.

En entendant la voix de l'homme, le couple avait immédiatement relevé la tête pour porter leur attention sur les nouvelles venues. Instantanément, le regard du garçon s'était ancré dans celui de Lena, découvrant avec surprise le visage familier de son ancienne acolyte de toujours. Et sans laisser le temps à quiconque de dire quoi que ce soit, le jeune homme avait presque littéralement sauter de sa chaise pour se jeter dans les bras de la milliardaire, de la même manière que l'avait fait l'afro-américain avant lui. Jamais Lena n'avait-elle était aussi bien accueillie que ce jour-là, pensait-elle, le cœur gonflé par le bonheur de retrouver ceux qu'elle considérait comme des membres de sa famille.

- J'y crois pas, Lena ! S'était-il exclamé en faisant naître des sourires sur les visages de tout le monde.

- Salut, gamin, l'avait-elle rabroué en le serrant à son tour dans ses bras. Ça fait un moment.

Un air malicieux sur le visage, le jeune homme, brun et incroyablement longiligne, s'était écarté des bras de la brune sans chercher à cacher son amusement.

- Tu m'étonnes.

Comme le cinquantenaire l'avait fait avant lui, il s'était alors tourné vers Kara, sans se départir de son expression malicieuse. Il la toisait ainsi, durant un très court instant, mais la blonde ne manquait pas d'apercevoir son sourire s'étirer et son regard se teinter d'une lueur d'approbation.

- Salut, je suis Barry. Barry Allen.

- Kara, enchantée.

Les deux patineurs échangèrent une poignée de main tandis que Lena, elle, n'avait pas attendu pour s'approcher de la jeune femme noire qui déjeunait avec Barry pour lui faire la bise.

- Je te présente Iris, déclara Lena en souriant à sa petite-amie. Barry et Iris sont les enfants de Joe.

Une réelle surprise s'emparait de Kara à cette annonce qu'elle n'aurait ni attendue, ni deviner. Et pour cause, il fallait dire que physiquement, les deux jeunes gens ne partageaient aucune ressemblance. Barry était grand, fin, avec de grands yeux malicieux et une couleur de peau presque livide tandis qu'Iris, elle, était son total opposé. Beaucoup plus petite, les épaules courtes et la peau couleur caramel, tout ce qu'elle possédait en commun avec son frère ne résidait qu'en la couleur foncée de leurs yeux. Toutefois, Kara n'eût pas le temps de faire une quelconque remarque sur ce fait puisque Barry ne lui en laissait aucunement l'occasion, bien trop heureux de retrouver son ancienne camarade de patin.

- Je ne pensais pas te revoir de si tôt après ce qu'il s'est passé avec Sam, confessa-t-il avec sérieux. Comment va-t-elle ?

- Mieux, soupira Lena dans un hochement de tête. Elle refuse toujours d'en parler mais elle va mieux. Elle a trouvé une certaine stabilité avec Alex, la sœur de Kara, et je pense que ça lui fait beaucoup de bien.

- C'est top, acquiesça Barry. Je suis vraiment content pour elle. Et pour toi.

Les sourcils de Lena se froncèrent sous l'incompréhension.

- Moi ?

- Ouais. Tu as l'air mieux aussi. Tu sais... plus vivante.

À cette explication, les traits de la milliardaire se détendaient et, bien malgré elle, elle ne put s'empêcher d'adresser un long regard, chargé d'amour, à Kara. Oui, elle voyait parfaitement où son ami voulait en venir et, en réalité, Lena savait aussi qu'il avait raison. La Danvers avait insufflé en elle toute la joie de vivre qu'elle avait perdu lorsque tout avait commencé à basculer avec Sam, ici, en Irlande.

- C'est l'effet Danvers, ça, assura Kara sur le ton de l'humour, arrachant un rire au jeune homme.

- Tu comprendras quand tu auras trouvé la bonne personne, le taquina Lena.

Les lèvres de Barry se retroussèrent dans un rictus espiègle, à croire que la brune venait de prononcer une chose amusante. Dans le dos de Lena, Iris échangeait un regard pétillant de malice avec celui qui avait été présenté à Kara comme étant son frère. Et à ce constat, la surprise de la blonde ne fit que s'accroître alors qu'au fond d'elle, son esprit venait de comprendre ce qu'il se passait réellement entre les deux membres de la famille West.

- Justement, embraya-t-il avec désinvolture, Iris et moi nous sommes mariés le mois dernier.

- Tu plaisantes ? S'enquit Lena, dont les yeux venaient de s'écarquiller tant elle était étonnée de cette annonce.

Le plus naturellement du monde, Iris s'était levée de la banquette sur laquelle elle était assise. En une dizaine d'enjambées, elle avait rejoint son mari pour s'immiscer dans son dos et avait posé ses deux mains, - dont les doigts incroyablement longs et calleux donnaient à Kara l'impression qu'il s'agissait de serres -, sur les bras de son bien-aimée. Puis, son menton trouvant le confort familier de l'épaule du jeune homme, elle avait sourit un peu plus. La surprise de Lena se fit plus grande encore tandis que Kara, elle, fronçait désormais les sourcils, perdue.

- Parfois j'aimerai bien, plaisanta l'afro-américaine, mais non.

- Mais... vous n'êtes pas frères et soeurs ?

La question de la Danvers avait dépassé sa pensée. Et à peine avait-elle fendue l'air que la blonde s'en était tout de suite voulu. Le visage si lisse, si joyeux, de Barry s'était décomposé à cette demande, comme si le monde venait soudainement de s'abattre sur ses épaules.

- Pas vraiment, lui expliqua Lena avec un petit sourire triste. En réalité Barry a été adopté par les West à la mort de sa mère. Un peu comme toi et Alex.

- Oh...

Une grimace s'emparait des lèvres de la plus jeune à la simple pensée qu'il y aurait pu avoir quelque chose de plus entre elle et Alex que la relation fraternelle qu'elles entretenaient.

- Je comprends, assura Kara avec maladresse. Je suis désolée.

Barry lui répondit d'un sourire plus franc, quoi qu'encore un peu triste, et la blonde sentit le poids sur ses épaules s'alléger quelque peu. Heureusement, ni lui, ni Iris, ne semblaient lui en vouloir pour cette mégarde. Bien au contraire, l'expression faciale du jeune Allen avait même retrouvé l'éclat de malice qui la caractérisait tandis qu'il se tournait vers son ancienne camarade de patin.

- Et vous, c'est pour quand le mariage ?

Instantanément, les joues blanches des deux amantes se teintèrent de rouge. Il n'avait fallu que quelques secondes pour qu'elles chauffent et, intérieurement, Kara était persuadée que sa gêne était telle qu'ils auraient pu faire cuire un œuf sur sa tête.

- Disons que nous n'en sommes pas encore là, tenta Lena sur un ton qui se voulait sérieux et mesuré, mais qui n'était rien d'autre qu'un contournement gêné de la question. À quelle heure commence l'entraînement ?

- Dans quinze minutes, répondit Iris après avoir jeté un rapide coup d'œil à sa montre. Vous voulez vous joindre à nous pour déjeuner ?

Prise d'un élan de spontanéité à l'attente du mot "déjeuner", Kara s'était jetée sur l'une des banquettes sans demander son reste, un sourire glouton sur le visage et les yeux brillants de gourmandise.

- Et comment ! S'exclama-t-elle en provoquant un fou rire généralisé. Je meurs de faim !

oOoOoOo

Patinoire Nationale, Ashford, Irlande :

Kara, Lena, Barry et Iris étaient arrivés juste à temps à l'orée de la glace pour ne pas être en retard. Joe, qui les attendaient depuis plusieurs minutes déjà, les observaient silencieusement pénétrer sur l'étendue glacée avec une maîtrise que n'était plus à démontrer. Alors, bien sûr, il n'était nullement surpris par ce constat puisqu'il connaissait bien ses enfants et Lena mais son regard ne quittait pas Kara.

Le cinquantenaire éprouvait une certaine admiration pour la jeune femme au teint blafard et à la réputation grandissante. Comment ne pas être admiratif, en réalité ? Se demandait-il. Ces derniers mois, tous les projecteurs avaient été braqués sur elle et, pourtant, tandis qu'il l'avait désormais sous les yeux, il ne pouvait que constater à quel point toutes les personnes qu'il avait entendu parler d'elle avaient raison. Kara était gracieuse, bien équilibrée et souple. Il le voyait à la façon qu'elle avait de pousser sur ses pieds pour glisser.

Néanmoins, malgré toutes les bonnes impressions qu'il avait à son égard, quelque chose le dérangeait dans sa manière de patiner. Et Joe ne savait pas dire quoi, jusqu'à ce qu'il la voit effectuer un demi-tour, la main dans celle de Lena, pour venir s'arrêter devant lui avec ses trois camarades.

- Alors, par quoi on commence ? Demanda la brune sans cacher son enthousiasme.

- Par discuter, annonça la voix rauque et sérieuse de Joe avant qu'il ne se tourne vers ses propres enfants. Iris, Barry, allez vous échauffer pendant que j'ai une conversation avec vos camarades.

Les deux concernés échangèrent un regard surpris mais ne discutèrent pas les ordres de leur père. Quelque peu perplexe, Lena soutenait le regard de son ancien entraîneur en haussant un sourcil dubitatif.

- Ça sonne très solennel... releva-t-elle. Est-ce que quelque chose ne va pas ?

- Rien de grave, rassurez-vous.

Joe marquait une pause pour mettre de l'ordre dans le discours qu'il avait prévu de tenir. Ce qu'il s'apprêtait à dire n'allait pas plaire aux deux athlètes en provenance des Etats-Unis. Toutefois, s'il y avait bien une chose qui caractérisait l'afro-américain, et que Lena lui connaissait si bien, c'était sa franchise. Joe mettait toujours un point d'honneur à dire ce qu'il pensait et, au fond, c'était un trait de sa personnalité que tout le monde appréciait dans le sport. Il n'y allait pas par quatre chemins et cela permettait toujours à ses élèves de se surpasser ensuite. Kara et Lena n'y ferait pas exception, malheureusement pour elles.

- J'ai visionné les vidéos de vos performances de cette saison et j'aimerai qu'on en parle, expliqua-t-il simplement. Vous devez savoir que vos prédécesseurs, Oliver et Théa, nous ont fait gagner le titre de champions d'Europe, et j'attends de vous que vous vous parveniez à vous aligner sur leurs performances.

Kara n'était pas vraiment sûre de comprendre où leur nouveau coach voulait en venir. Alors, discrètement, elle jetait un coup d'œil vers sa partenaire, mais à en juger par les traits toujours aussi tirés de cette dernière, la blonde comprenait que Lena partageait son incompréhension. Et c'est pourquoi, lentement, elles hochèrent toutes les deux la tête en silence, dans l'expectative d'entendre les prochaines paroles de Joe.

- Ce que j'ai vu sur vos vidéos, reprit-il en marquant une courte hésitation, la main triturant son menton dans un signe de réflexion évidente, c'était bon. Mais pas assez. Vous commettez encore des fautes qui ne devraient pas avoir lieu d'être à votre niveau et il faut que vous ayez conscience que, si ça a suffit jusque là pour vous hisser où vous en êtes, ça ne suffira plus, ici, en Irlande.

- C'est de ma faute, s'empressa de répondre Kara sur un ton gêné, je n'ai pas encore toute la maîtrise du haut niveau...

Abasourdie par autant de ce qu'elle interprétait comme du dédain, Lena secouait vivement la tête tout en pinçant les lèvres. Avait-elle bien entendu ce que Joe avait dit ? Elle espérait que non. Néanmoins, lorsque son regard s'était ancré dans celui de l'afro-américain, la brune se rendait à l'évidence que si, elle avait bien compris les paroles de son ancien entraîneur. Aussitôt, la Luthor croisait les bras contre sa poitrine et plissait les yeux, blessée dans son orgueil.

- Je ne comprends pas, Joe, avoua-t-elle avec froideur. Pourquoi tu nous as demandé de rejoindre ton équipe si tu as une aussi basse opinion de notre couple ? C'est insensé.

Joe esquissait un sourire amusé. Lena avait changé, elle était plus souriante, mais sa tendance à tout prendre pour des reproches, elle, ne l'avait pas quittée malgré les années.

- Oh non, détrompe-toi. Je n'ai pas une basse opinion de vous. Au contraire, je trouve spectaculaire le fait que vous ayez réussi à gravir les échelons si vite avec si peu d'expérience dans cette discipline. Et je crois dur comme fer que vous avez tout ce qu'il faut pour parvenir à décrocher un titre olympique. Mais ce que je vois, en revanche, c'est que vous avez un manque évident de technique et j'espère que vous êtes prêtes à passer le prochain mois à suer comme jamais pour rattraper ce retard.

Les deux amantes échangèrent un regard entendu, aussi expressifs que l'étaient leurs visages soudainement animés d'une lueur de détermination.

- Bien sûr, approuva Lena avec conviction, tu me connais. Je dormirai ici s'il le faut. Et Kara aussi.

- Parfait, acquiesça-t-il avec satisfaction avant de taper dans ses mains avec énergie. Alors c'est parti. Vous avez dix minutes pour vous échauffer. Et ensuite, je veux que vous me montriez votre fente Ina Bauer puisque vous l'avez ratée durant votre dernière compétition.

Le jeune couple hocha la tête. Ni une, ni deux, voilà qu'elles s'étaient élancées sur la glace, bien décidées à mettre à profit les dix minutes que Joe leur avait offert pour réellement échauffer leurs muscles qui allaient sans doute être mis à rude épreuve. Et autant dire que, jamais, au grand jamais, Lena n'avait vu dix petites minutes passer aussi vite que ce jour-là. À peine avait-elle eu le temps de penser à respirer que Joe leur faisait déjà signe depuis le bord de la glace.

Le moment était venu pour elles de montrer au cinquantenaire de quoi elles étaient capables. Toutes deux fermement concentrées sur l'exercice qui leur avait été imposé, Kara s'était aisément hissée sur les cuisses de Lena. Elle avait même eu l'impression de ne jamais avoir effectué un porté aussi réussi que ce jour là. Probablement étais-ce le cas, d'ailleurs. Ou du moins, jusqu'à ce que Lena décide de la reposer sur la glace et que les lames de patins de Kara ne s'emmêlent les uns aux autres, provoquant une inévitable chute de la plus jeune.

- Est-ce que ça va ? S'enquit avec inquiétude Lena, en tendant sa main pour aider sa belle à se remettre sur pied.

- Ouais, marmonna Kara dans une grimace, les fesses encore sur le sol en se massant le crâne de l'une de ses mains, ça va. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé.

Baissant la tête avec un certain désespoir depuis le bord de la glace, Joe affichait un air dépité, qui accentuait le malaise que ressentait déjà la blonde après s'être ainsi humiliée devant leurs camarades et concurrents. Finalement, peut-être qu'elles auraient mieux fait de rester en Amérique, s'était-elle permise de penser en retenant un soupir. Peut-être que Rip avait eu raison de favoriser Sam et Alex à leur instar. Car elles, au moins, ne tombaient pas aussi facilement que Kara.

- C'est ça votre fente Ina Bauer ? Demanda l'entraîneur en secouant la tête. La glace de ce pays est plus glissante que celle des USA ou quoi ?

- Je suis désolée, soupira Kara, sincère.

Son soupir fut accueilli par celui de Joe.

- Ne verrouille pas tes chevilles quand Lena te repose, expliqua-t-il d'un geste de la main. Il faut que tu amortisses avec tes genoux, pas avec tes pieds. Recommence.

Kara avait immédiatement obéi à son professeur, repoussant loin d'elle toutes les pensées négatives qui l'envahissait pourtant. Mais rien n'y fit. Tout était bien plus dur que cela ne le paraissait et, presque de la même manière, son corps avait une nouvelle heurté le sol, faisant sourire Barry et Iris d'amusement.

- Bon, on dirait qu'on a du pain sur la planche... observa Joe dans un nouveau soupir, beaucoup plus fataliste.

Et il ne pensait pas si bien dire...

oOoOoOo

Balcon, Villa Kieran, Ashford, Irlande :

Kara était exténuée. Pourtant, malgré le long voyage et l'intense entraînement que leur avait fait subir Joe, elle n'était pas parvenue à trouver le sommeil, cette nuit-là. Debout sur le balcon de la villa secondaire de Lena, dont elle mesurait à peine la grandeur, la Danvers s'était appuyée à la rambarde de sécurité et s'était émerveillée de la vue que lui offrait son point d'observation. Malgré la pénombre qui s'abattait sur le jardin de la demeure, Kara ne pouvait pas s'empêcher d'admirer chaque recoin du paysage. Et au plus les minutes s'écoulaient ainsi, au plus elle se surprenait à penser qu'elle pourrait parfaitement vivre là. Après tout, qui ne voudrait pas habiter dans une villa reculée dans un riche quartier d'Irlande, entouré d'une vision digne d'une carte postale ?

Elle n'eût pas le temps de trouver de réponse à cette question interne. Lena, qui s'était réveillée quelques instants plus tôt, venait de la rejoindre silencieusement sur le balcon, déposant délicatement un plaid chaud sur les épaules nues de la blonde.

- Est-ce que tout vas bien ? S'enquit doucement la milliardaire en se posant contre la rambarde, à ses côtés.

Kara offrait aussitôt un petit sourire à la nouvelle venue. Son attention, plus que bienvenue, avait rappelé à la plus jeune qu'elle avait froid.

- Oui, ça va, répondit-elle en reportant son regard sur l'horizon et en serrant le plaid sur ses épaules.

- Tu sais, si c'est à cause de ta chute de tout à l'heure durant l'entraînement, déclara Lena sur un ton inquiet, je suis sûre que Joe ne t'en veux pas.

Le sourire de la blonde s'accentuait à cette tentative, mais la milliardaire était bien loin de la vérité. Il était temps que Kara fasse preuve d'énormément d'honnêteté car, si elle ne parvenait pas à trouver le sommeil, cette nuit-là, ce n'était pas anodin. Les paroles de Barry n'avaient cessés de se répéter dans sa tête durant toute la nuit et la blonde en était venue à une réflexion qu'elle ne pensait pas avoir de si tôt.

- Non, ce n'est pas du tout ça, avoua-t-elle dans un soupir.

Puis, elle marquait une pause afin de reporter son regard bleu sur le visage préoccupé de sa belle. Lena était belle lorsqu'elle était inquiète, pensait-elle aussitôt. Dans un geste anxieux, la blonde avait remonté sa main jusque son visage pour venir triturer la branche de ses lunettes. Mais ce n'est que lorsque ses doigts se posèrent directement contre sa tempe qu'elle se souvenait ne pas les avoir et, bien que ce ne soit pas son intention, ce tic anxieux avait fait sourire la milliardaire.

- En fait, je pensais juste à notre vie. À nous.

- Comment ça, à nous ? Demanda Lena dans un froncement de sourcil incrédule.

Un nouveau sourire étirait les lèvres de la plus jeune.

- Je n'arrive pas à me sortir de la tête les paroles de Barry, expliqua-t-elle dans une désinvolture feinte. Tu sais... au sujet du mariage.

- Est-ce que...

Lena, un peu plus perplexe, n'était pas sûre de comprendre où sa petite-amie voulait en venir. Alors, de peur de se tromper, la Luthor avait hésité un instant. Et pour cause, elle ne savait pas dire si son estomac retourné au creux de son ventre était quelque chose de positif ou non. Car si une part d'elle se réjouissait à l'idée que, peut-être, la blonde veuille passer le restant de ses jours avec elle, une autre part avait peur à la simple idée de s'engager un peu plus dans quelque chose qu'elle ne connaissait pas.

- Est-ce que tu es en train de me dire que tu veux qu'on se marie ?

- Pas tout de suite, la rassura Kara avec un sourire, en prenant ses deux mains dans les siennes, mais j'aimerai beaucoup t'épouser un jour. Quand on sera toutes les deux prêtes.

Les yeux ronds sous la surprise, Lena ouvrait et fermait la bouche en rythme sans même s'en rendre compte. Il y avait quelque chose d'attendrissant dans cette vision qui fit s'accroître le sourire déjà présent sur les lèvres de la blonde. Et lorsque la brune s'apprêtait enfin à répondre, Kara glissait délicatement un doigt devant ses lèvres pour la forcer à garder le silence.

- Attends, je n'ai pas fini, indiqua-t-elle avant de jeter un regard autour d'elle. Je me disais qu'on pourrait peut-être venir vivre ici, dans cette maison, quand on sera mariées, si tu en as envie.

Abasourdie, Lena secouait vivement la tête, peu sûre de ne pas avoir imaginer ces dernières paroles.

- Mais... et Alex ? Et tes parents ? Toute ta famille est aux Etats-Unis.

Je sais, soupira Kara avec une pointe de tristesse. Et ce sera dur de les quitter. Mais tu es tout ce que je veux sur cette planète et je sais que je me sentirai toujours chez moi tant que tu seras à mes côtés. Alors si tu penses que ta place est ici, en Irlande, je ne veux pas que tu t'entêtes à rester aux Etats-Unis.

Kara marquait une pause, arborant un sourire bien plus malicieux alors qu'elle pouvait voir des larmes se mettre à perler dans les yeux de sa belle.

- Et puis, franchement, tu as vu cette maison ? S'enquit-elle avec humour en désignant le balcon d'un signe approbateur de la tête. C'est carrément un château. Je pense que je pourrais m'habituer à vivre dans un endroit aussi paradisiaque.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Lena était à court de mots. Que pouvait-elle bien répondre à ça, de toute manière ? Encore un fois, Kara lui prouvait à quel point elle l'aimait et, jamais, la brune ne s'était sentie aussi chanceuse d'avoir quelqu'un à ses côtés.

- Je ne sais même pas quoi dire, avoua-t-elle en séchant une larme le long de sa joue.

- Tu n'as qu'à dire oui, s'en amusa Kara tandis que Lena accueillait cette réponse avec un hochement de tête.

- C'est d'accord.

Sans attendre plus longtemps, Lena avait attiré la Danvers dans une étreinte pour enfouir son visage dans son cou et respirer les effluves de son odeur familière, saisie d'une immense gratitude.

- J'ai tellement de chance de t'avoir, Kara, annonça-t-elle en plongeant un regard emprunt d'amour dans les iris bleues de la blonde. Tu ne peux même pas imaginer à quel point je t'aime...

- Oh, si, contra celle-ci avec un sourire malicieux, j'ai ma petite idée.

- Tu sais qu'Alex et Sam ne seront pas d'accord avec cette décision, pas vrai ? Demanda tout de même Lena avec davantage de sérieux.

Un sourire s'échappait de la gorge de la plus jeune.

- À qui le dis-tu... Mais elles vivent la même chose que nous, elles comprendront. Le jeu en vaut la chandelle.