Chapitre 22
Quelque part dans les airs, entre l'Irlande et Montréal :
Un mois s'était écoulé depuis que Kara était arrivée en Irlande. Un mois. Trente et un jour. Trente et un jour loin de sa terre natale. Trente et un jour loin de sa famille. Loin de ses parents. Loin de sa sœur. Alex. Et pourtant, cette durée qui lui avait semblé si longue tandis qu'elle pénétrait dans l'aéroport de National City, un mois plus tôt, s'était écoulée avec une telle rapidité que Kara avait l'impression d'avoir posé le pied en Irlande la veille seulement. Ses entraînements avaient été tels que, même si elle culpabilisait rien qu'en y pensant désormais, la blonde était forcée de se rendre à l'évidence qu'Alex, Sam et les Danvers n'avaient pas eu le temps de lui manquer réellement. Alors, assise dans cet avion privé, en route pour le Canada, Kara posait ses yeux sur la belle brune qui lui faisait face, l'expression sereine, plongée dans un roman de Stephen King.
Était-ce ce que l'on ressentait lorsqu'on était à sa place, si bien auprès de quelqu'un ? Cela nous faisait-il oublier toutes les personnes qui nous entouraient jadis, une fois loin ? La blonde se le demandait. Et au fond d'elle, elle savait. Elle connaissait la réponse. Car si, à l'inverse de sa famille, elle s'était retrouvée loin de Lena, même occupée comme elle l'avait été durant ce séjour, elle n'avait aucun doute : la milliardaire lui aurait manqué à lui en faire saigner le cœur.
Un profond soupir s'échappait de ses lèvres à cette conclusion et la culpabilité qu'elle ressentait n'en fût que plus grande encore.
- Est-ce que tout vas bien ? S'enquit Lena en relevant la tête de son livre.
Toujours la même question, pensait aussitôt Kara en adressant un sourire à sa petite-amie. Plus le temps passait et plus la blonde sentait que la brune n'avait de cesse de s'inquiéter pour son état. Donnait-elle à ce point l'impression d'aller mal ? À croire que son cœur, déchiré entre les deux mondes, les deux vies, qui s'offraient à elle n'avait aucun secret pour la milliardaire.
- Tu n'arrêtes pas de me le demander, releva l'ex-danseuse.
- Parce que tu es toujours plongée dans tes pensées, ces derniers temps, se justifia Lena en bloquant la page de son livre avec son doigt avant de le refermer. Parles-moi, Kara.
Un nouveau soupir s'échappait de la gorge de la blonde. Inconfortable, cette dernière se dandinait nerveusement sur son siège, dans l'espoir vain de trouver une position dans laquelle elle serait plus à l'aise pour se confier. Mais comme à chaque fois, il n'y avait pas de bonne position. Ni même de bon moment pour avouer ce qui l'ennuyait.
- Est-ce que tu es stressée à cause des Jeux ? Tenta la milliardaire après plusieurs secondes de silence.
Les Jeux Olympiques. Bien sûr. Le visage de Kara se crispait un peu plus à ce rappel. Penser à sa sœur et à son absence sur le sol américain avait réussi à faire oublier à la blonde la raison même de leur voyage à bord de cet avion. Comme si elles ne l'étaient pas déjà assez, les tripes de l'ex-danseuse se retournèrent face à cette question.
- Bien sûr, répondit Kara sur le ton de l'évidence en mordant sa lèvre inférieure. Pas toi ?
Un véritable sourire, beaucoup plus franc, plus honnête, se dessinait sur les lèvres de la Luthor.
- Je crois que je n'ai jamais été aussi stressée de toute ma vie, avoua celle-ci avec une pointe d'humour.
Le visage de Kara s'illuminait à cette réponse, victime de l'amusant qui résultait du ton employé par son amie. Elles échangèrent un regard pétillant de malice et, l'espace d'un instant, tout disparaissait autour d'elles, ne laissant subsister que la présence de l'autre et les battements frénétiques de leurs cœurs amoureux. Mais cette petite parenthèse dans leurs vies de sportives ne fût que trop rapide.
Soudainement, une violente secousse fit trembler l'appareil volant dans lequel elles voyageaient. Kara s'empressait de saisir fermement ses accoudoirs dans un réflexe tandis que Lena, elle, s'était dépêchée de jeter un œil par le hublot, près d'elle. En une fraction de seconde, la milliardaire avait compris ce qu'il se passait. Les nuages, bien trop proches de l'avion qu'ils n'auraient dû l'être ne pouvaient être synonymes que d'une perte importante de l'altitude. Et à en juger par la force centrifuge qui la poussait contre le fond de son siège, la Luthor savait que leur appareil était en train de piquer du nez.
- Lee, qu'est-ce qui se passe ? S'enquit la voix inquiète de Kara lorsqu'elle vit l'expression de sa belle devenir grave.
- On perds de l'altitude.
Le ton monotone de la milliardaire, qu'elle n'utilisait qu'en cas de crise, fit froid dans le dos de la blonde. Sans attendre de réponse de la part de cette dernière, Lena s'était levée de son siège en jetant son roman sur le siège d'à côté, et s'était agrippée à ce qu'elle pouvait pour rester sur ses jambes et commencer à avancer.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? S'étonna Kara en fronçant les sourcils.
- Il faut que je reprenne le contrôle de l'avion, répondit la Luthor, pleine d'une détermination et d'un sang froid que la blonde n'aurait pas pensé imaginable.
- Le contrôle ? Demanda-t-elle à nouveau en secouant la tête, abasourdie. Ce n'est pas le rôle du pilote de faire ça ?
Durant une microseconde, Lena s'était figée, puis elle avait repris son avancée vers l'avant de l'avion. Il n'y avait pas une minute à perdre si elles voulaient s'en sortir et, au plus elle était ralentie par les questions de sa belle, au plus la milliardaire sentait la peur l'envahir. Elles allaient y rester et, pire que ça, elle allait perdre Kara pour de bon. Après tout ce qu'elle avait fait pour lui sauver la vie, c'était un crash d'avion qui allaient les séparer ? Lena le refusait.
- L'avion n'a pas de pilote.
Le visage de Kara se décomposait à cette annonce. Lena se jouait d'elle, pas vrai ? Ni une, ni deux, afin de pouvoir continuer cette conversation, et parce qu'elle ne voulait surtout pas s'éloigner de la brune alors qu'elles allaient peut-être mourir, la Danvers s'était levée à son tour, en s'aidant de son siège pour tenir sur ses jambes.
- Comment ça, l'avion n'a pas de pilote ? S'enquit-elle en suivant la brune jusque l'avant de l'avion.
- Il est sensé se piloter automatiquement, expliqua cette dernière dans un soupir, en pénétrant enfin dans le cockpit désert de toute présence humaine. Si je ne redresser pas l'avion assez vite, on va se crasher.
C'était la phrase de trop. Celle qui avait finalement fait céder Kara à la panique.
- Quoi ? Tu plaisantes ? Est-ce que tu sais piloter, au moins ?
Dans un nouveau soupir, Lena n'avait pas répondu immédiatement à la question de la blonde. La patineuse s'était simplement assise derrière les commandes réservées au pilotage de l'appareil et s'était emparée des manettes de contrôle. Devant elles, la vision que leur offrait le pare-brise de l'avion aurait pu être celui d'un film. Droit devant, l'avion qui piquait du nez filait, à toute allure, vers une falaise et, une chose était sûre maintenant, si Lena ne parvenait pas à redresser l'appareil, elles y laisseraient vraiment la vie.
La peur lui tordant l'estomac, la milliardaire avait pincé les lèvres et avait essayé, en vain, de tirer sur les manettes. Mais cela ne suffisait pas à reprendre de l'altitude et la présence de Kara, debout dans son dos, à observer chacun de ses mouvements, n'aidait absolument pas Lena à rester concentrée sur ce qu'elle faisait.
- S'il te plaît, Kara, assieds-toi et tais-toi, ordonna-t-elle presque, sans quitter ce qu'elle faisait des yeux. Il faut que je me concentre et je ne peux pas le faire si tu mes poses des questions en même temps.
Pinçant les lèvres, la blonde avait obéit. Elle aurait voulu protester, dire à son amie qu'elle voulait l'aider, mais au fond, l'ex-danseuse savait qu'elle ne pouvait rien faire. Alors, assise sur le siège du copilote, elle avait observé sa belle brune se mettre à taper frénétiquement un code sur l'écran principal de l'avion avec énormément d'attention.
Plusieurs secondes, interminables secondes, s'étaient écoulées, sans que rien ne se passe. Et durant cette durée, à l'atmosphère froid et morbide, la blonde s'était surprise à prier. Prier pour qu'une instance supérieure aie pitié d'elles et leur permette de vivre un peu plus longtemps. Car si elle s'en sortait, Kara se promettait de vivre chaque seconde comme s'il s'agissait de la dernière. Elle se promettait d'être audacieuse et de faire tout ce qu'elle n'avait pas eu le courage de faire jusque là, à commencer par enfin lier sa vie à celle de Lena de manière officielle.
Pourtant, la blonde n'eût pas le temps d'aller au bout de cette réflexion. Un coup d'œil vers le pare-brise de l'appareil avait fait se clore ses paupières. La falaise était tellement proche maintenant que Kara avait été certaine que tout était fini. Ses prières n'avaient pas été entendues. Et l'entièreté de sa vie se mettait à défiler devant ses yeux, mais parmi elle, seuls les regrets s'attardaient. Elle revoyait son premier rencard avec Lena, celui où elle avait pris peur lorsque la brune l'avait ramenée et, maintenant, elle regrettait plus que tout de ne pas avoir cédé aux charmes de la milliardaire. Elles auraient pu vivre davantage de choses ensemble et, si c'était à refaire, il n'y avait aucun doute : Kara aurait voulu que tout arrive beaucoup plus tôt.
Les secondes défilèrent, un soupir se fit entendre près d'elle, et pourtant, Kara était toujours là, le cœur bien battant dans sa poitrine.
- J'ai réussi, murmura Lena après un long moment de latence. Kara... on est sauvées.
Jamais des mots n'avaient semblés si fous, si soulageants, aux oreilles de la blonde. Sans attendre, elle avait rouvert les paupières et avaient constaté que la milliardaire ne mentait pas. La falaise, désormais bien en dessous d'elles, avaient été évitée de justesse. La vie les avaient épargnées.
- Mais... bégaya Kara, les yeux ronds sous la surprise. Comment... comment tu as fait ?
Un petit sourire se dessinait sur les lèvres de la plus âgées. Se laissant retomber nonchalamment dans le fond de son siège, Lena passait une main nerveuse sur son visage. A vrai dire, elle n'en revenait pas elle-même. Mais elle avait fait un miracle et peu importe à quel point la situation semblait folle, la milliardaire était juste heureuse qu'on lui ait accordé un peu plus de temps pour vivre.
- Il faut croire que les heures que j'ai passée à pirater le serveur de la NASA pour Sam, quand j'étais ado, ont finalement été bénéfiques. On remerciera Sam en arrivant à Montréal.
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Patinoire Centrale, Village Olympique, Montréal :
Si l'ambiance stressante des Jeux Olympiques empoignait déjà les tripes de Kara et Lena depuis qu'elles avaient quitté les terres irlandaises, elle ne fût que plus importante encore lorsque les deux femmes posèrent leur premier pied dans l'immense patinoire Olympique, au cœur de la grande ville de Montréal, au Canada.
La jeune Danvers ne s'était jamais sentie à la fois si stressée et si excitée à l'idée de concourir. Les enjeux étaient grands, néanmoins, pour la première fois depuis des années, elle avait l'impression d'être totalement prête. Joe avait fait, avec elle, un travail incroyable. Kara n'avait plus du tout la même manière de patiner et Lena, elle, avait retrouvé toute l'assurance qu'elle possédait avant son accident. Elles étaient là pour gagner et elles avaient toutes les cartes en main pour y parvenir, même si le couple que formait Alex et Sam était redoutable. Et le meilleur dans tout cela, c'était que personne ne les attendaient là et qu'elles n'étaient pas les favorites de la compétition. Alors, même si cela pouvait paraître idiot, Lena sentait le poids sur ses épaules s'alléger à cette pensée.
Des pass compétiteurs autour du cou leur procurant les autorisations nécessaires, les deux femmes circulaient librement dans tout le village olympique et étaient parvenues à rejoindre, sans mal, les abords de la patinoire principale où se déroulait la compétition. Un coup d'œil à sa montre indiquait à Kara que leur timing était bon. Leur vol en provenance de l'Irlande avait été retardé, si bien qu'elles n'avaient eu que le temps de déposer leurs affaires dans la chambre qu'elles occupait dans la village, avant de rejoindre le complexe sportif. Et par chance, lorsqu'elles poussèrent les grandes portes battantes menant à l'entrée de la glace, Andrea se tenait encore sur le sol en dur, aux côtés de Sam. Ce n'était plus qu'une question de minutes, voire même de secondes, maintenant, avant que la Rojas ne fasse son entrée sur l'étendue d'eau gelée des Jeux Olympiques.
- Hey, les héla une voix avant qu'elles n'aient pu s'approcher de leurs amies. Venez vous asseoir, je vous ai gardé une place.
Cette voix, Kara l'aurait reconnue entre milles. Dès la première note, son cœur avait bondi dans sa poitrine comme s'il souhaitait s'en échapper, faisant naître un réel bonheur au creux de sa poitrine alors que son regard quittait les deux châtains pour se poser sur le visage familier d'Alex. Appuyée contre l'une des rambardes de sécurité, juste au dessus d'elles, la jeune femme souriait avec enthousiasme. Tant pis pour Sam et Alex, avait alors pensé Kara en tirant Lena à sa suite vers son aînée. Et en quelques secondes à peine, elles avaient rejoint cette dernière et avaient pris place à ses côtés, heureuses de retrouver la plus âgée des sœurs Danvers, même si Lena aurait bien salué Sam en passant. Mais au fond, peut-être était-il préférable que cela se passe ainsi, pensait la milliardaire. Les deux autres patineuses étaient concentrées sur la compétition et il valait sûrement mieux qu'elles le restent.
- Tu nous as manqué, s'exclama aussitôt Kara en serrant sa sœur contre elle. Comment ça se présente ?
- Plutôt mal, soupira Alex en jetant un œil sur sa petite-amie, en contre-bas. Rachel s'est blessée durant son programme donc tous les espoirs de Rip et des Etats-Unis reposent sur Andrea, maintenant.
- Et elle ne tient pas bien la pression, en déduisit Lena avec un air grave, tandis qu'Alex s'empressait d'acquiescer d'un signe de tête.
Les yeux rivés sur la concurrente passante avant Andrea, Sam se retenait de ne pas piétiner de nervosité. Pourquoi fallait-il toujours que le monde soit contre son élève ? Elle se posait réellement la question, à cet instant. Andrea n'avait pas besoin de ressentir autant de stress avant son entrée sur la glace. A vrai dire, la jeune Arias aurait préféré qu'elles n'aient jamais été mises au courant de l'abandon de Rachel. Car si elle-même était nerveuse, ce n'était rien comparé à la patineuse qui s'apprêtait à entrer dans la compétition. Le teint livide d'Andrea, ses yeux écarquillés de terreur, Sam était convaincue que si elle s'était approchée un peu plus de la châtain, elle aurait été en capacité d'entendre les battements frénétiques du cœur de cette dernière. Les nerfs d'Andrea allaient lâcher et ce n'était qu'une question de temps.
- Je ne peux pas faire ça, déclara soudainement sa voix cassée et pleine de panique. Je ne peux pas participer, Sam.
Lorsque la châtain avait tourné la tête, l'expression apeurée sur le visage d'Andrea avait serré le cœur de son entraîneuse. L'air sérieux, un petit sourire qui se voulait rassurant étirant ses lèvres, Sam avait essayé de donner le change vis-à-vis de son élève mais, en réalité, elle n'en menait pas beaucoup plus large. Et ce parce que, même si leur rivalité n'était plus qu'un lointain souvenir, Sam ne pouvait s'empêcher de penser qu'Andrea avait raison. Peut-être que la châtain ne pouvait réellement pas monter sur la glace. Peut-être qu'elle n'avait pas les épaules nécessaires pour supporter tant de pression maintenant que tous les projecteurs, tous les espoirs, étaient placés sur elle. D'ailleurs, n'avait-ce pas toujours été le problème, au fond ? N'étais-ce pas pour cette raison qu'Andrea avait fait tout ce qu'elle avait fait jusqu'à présent ?
Pourtant, bien malgré elle, Sam n'avait pas pu se résoudre à laisser sa sœur d'adoption baisser les bras si facilement.
- Regarde-moi, avait-elle ordonné fermement en posant ses deux mains sur les épaules d'Andrea.
Les yeux pétillants de larmes de la châtain s'étaient plongés dans ceux, sombres et déterminées, de son entraîneuse.
- C'est normal d'avoir peur, assura Sam en soutenant le regard de la Rojas. Tous les grands athlètes ont eu peur de concourir, un jour. Mais ils ne se sont jamais avoués vaincus, et c'est ce que tu vas faire toi aussi. Tu vas monter sur cette glace, parce que tu es plus que prête. Tu vas oublier tout ce qui t'entoure et tu vas patiner.
La jeune Arias marquait une pause, pour laisser à son interlocutrice le temps d'assimiler ses mots. Puis, délicatement, elle avait lâché ses épaules en arborant un sourire qui se voulait franc. Libérée de l'emprise de Sam, Andrea avait relevé une main pour venir sécher les larmes salées qui coulaient le long de ses joues, néanmoins, la vice-championne olympique en titre savait que son discours n'avait pas été suffisant en décelant une lueur de doute encore présente dans les iris sombres de son élève.
Alors, spontanément, Sam avait fait quelque chose qu'elle n'aurait jamais cru faire. Lentement, elle avait baissé son regard sur son propre poignet pour y découvrir la gourmette en argent qui y trônait et qu'elle ne quittait jamais. Pendant un court instant, ses yeux se perdirent sur l'inscription gravée en lettres italiques : « Tu es plus forte que tu ne le penses. », et Sam eût l'impression de remonter le temps.
Une vague de tristesse s'emparait du cœur de la patineuse, comme c'était toujours le cas. Cette gourmette, élégante et discrète, l'aidait depuis de nombreuses années à surmonter les épreuves que lui imposait la vie. Et pourtant, ce jour-là, Sam savait qu'il était temps que ce cadeau de Lena en soit de nouveau un, et qu'il aide quelqu'un comme il l'avait aidé.
Doucement, ses doigts avaient décrochés le fermoir qui le retenait sur son poignet à la peau mat et le regard de Sam avait rencontré celui d'Andrea pour la deuxième fois en peu de temps. Sans même jeter un œil à ce qu'elle faisait, la châtain s'était emparé du poignet de sa sœur d'adoption et avait attaché le bijou en arborant un sourire sincère.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? S'étonna Andrea dont la peur s'était transformée en surprise.
- Quelque chose que j'aurai du faire depuis longtemps, avoua Sam en serrant la main de la patineuse dans la sienne. Je veux qu'à chacun de tes doutes, tu lises ce qui est écrit sur ce bracelet. Il te donnera la force et le courage dont tu as besoin.
Sam marquait une pause pour pincer ses lèvres.
- C'est un porte-bonheur, assura-t-elle. Maintenant, monte sur cette glace, tout le monde t'attends.
Le cœur gros, Andrea avait jeté un œil sur la gourmette pour en découvrir l'inscription et, comme Sam lui avait dit, elle avait repris courage. La proximité qu'elle avait partagé avec Sam, quelques années plus tôt, lui avait appris à quel point la châtain tenait à ce bijou, et Andrea n'en était que plus touchée par le geste. Aussi aurait-elle voulu remercier sa bienfaitrice mais, un regard vers la glace lui indiquait que cette dernière avait raison. Le temps était venu pour elle de pénétrer dans l'arène et de montrer au monde entier de quoi elle était capable. Alors, après avoir échangé un regard emprunt de reconnaissance avec sa sœur, la patineuse s'était approchée de l'entrée et avait posé son pied sur la glace.
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Vestiaires, Patinoire Centrale, Village Olympique, Montréal :
- J'arrive pas à croire qu'elle ait pris la tête de la compétition ! S'enthousiasma Kara en se hissant sur ses patins et en effectuant de grands gestes avec ses bras.
- Je crois que tout le monde a été surpris, concéda Alex avec amusement.
- Tout est possible quant on a un bon coach, s'auto-gratifia Sam en levant le menton avec fierté.
- Sauf que rien n'est joué avant demain, rappela à son tour Lena en attirant les regards durs des trois autres femmes.
Sam pinçait les lèvres face à la sagesse qui émanait de sa meilleure-amie. Evidemment que rien n'était joué avant la fin mais quand même, une victoire était une victoire, même si elle n'était que provisoire. Et ça, la châtain savait que la milliardaire en mesurait toute l'importance. Ce qu'elle ne comprenait pas, en revanche, c'était l'attitude terre à terre et un peu trop sérieuse que cette dernière revêtait depuis qu'elle était arrivée dans l'enceinte du complexe sportif, une bonne heure plus tôt. Quelque chose contrariait Lena et ça, Sam en était intimement convaincue. Il ne lui restait donc plus qu'à découvrir pourquoi.
- Ne fais pas ta rabat-joie, la réprimanda-t-elle gentiment en se levant à son tour du banc sur lequel elles étaient toutes assises, ses patins noués aux pieds. Est-ce que vous êtes toutes prêtes ? On doit être à l'entraînement dans dix minutes.
- Presque, indiqua Kara en se balançant du pied gauche au pied droit. Il faut que j'aille aux toilettes, avant.
- Je t'accompagne, s'empressa d'ajouter Alex en sautant sur ses jambes. Je dois y aller aussi.
Sans attendre de réponse de la part de leurs petites-amies respectives, les deux sœurs Danvers s'étaient précipitées vers la sortie. Tant mieux, s'était aussitôt dit Sam. Leur absence lui permettrait d'avoir une réelle conversation avec la brune, et son petit doigt lui soufflait que ce ne serait pas rien. La preuve en était puisque, dès lors que la porte des vestiaires s'était fermée derrière leurs partenaires, un long soupir s'était échappé de la gorge de la milliardaire.
- Bon, qu'est-ce qui t'arrives ? S'empressa de demander Sam en reprenant place sur le banc, aux côtés de sa meilleure-amie, l'air soucieux. Et ne t'avises même pas de me dire que tout vas bien car je sais que ce n'est pas vrai. Tu ne souffles pas comme une asthmatique quand tout vas bien.
Lena hésita quelques instants, passant une main nerveuse dans sa nuque pour la masser tandis que l'autre jouait, dans un mouvement qui se voulait discret, avec un objet, non identifié pour Sam, dans l'une des poches de sa veste, posée sur ses genoux.
Le silence qui s'installait entre elles était lourd, accentuant la gravité supposée de la situation. Et il s'éternisait un peu trop au goût de la châtain, toutefois, cette dernière ne fit rien pour le briser. Si Lena avait besoin d'un peu de temps pour trouver la force de se confier, à en juger par son expression fermée et grave, alors Sam se devait de le lui donner. Simplement car c'était toujours ce que la brune avait fait avec elle, lorsqu'elle avait traversé tous ces durs moments passés.
- Avec Kara, nous sommes passées à un fil de la mort, ce matin, avoua-t-elle en soupirant de plus belle.
Les traits de la vice-championne olympique en titre se transformèrent sous la surprise et son sang se glaça dans ses veines. Toute une ribambelle de question l'envahissait à cet aveu et elle avait besoin de réponse. Mais avant qu'elle ne puisse en prononcer une seule, la voix de Lena, cassée et rauque, fendait de nouveau l'air.
- Notre avion a été piraté, expliqua-t-elle en papillonnant des paupières pour retenir les larmes qui perlaient dans ses yeux vitreux. J'ai réussi à en reprendre le contrôle avant qu'on s'écrase mais...
La voix de Lena mourait dans ces dernières paroles, si bien que Sam avait dû tendre l'oreille pour les entendre. Heureusement, la châtain était déjà assise, sinon elle était intimement persuadée que son fessier aurait rejoint le sol tant ses jambes tremblaient de terreur. Les mains crispées, tenant fermement le bois froid du banc sur lequel elles étaient assises, la jeune Arias laissait son regard courir sur l'expression terrifiée de sa meilleure-amie et, au fond, elle n'avait aucun mal à le comprendre. Comment Lena avait-elle pu donner le change aussi longtemps sans que personne, hormis Sam, ne s'en aperçoive ? Comment pouvait-elle même se tenir là, des patins aux pieds, prête à aller participer à ces Jeux Olympiques après avoir été psychologiquement ébranlée ?
Peu importe à quel point la châtain avait froid dans le dos en entendant le récit de son amie, intérieurement, le seul sentiment qui s'emparait réellement et fortement d'elle était de l'admiration. Oui, Sam admirait le courage et la force dont Lena faisait preuve alors qu'elle venait d'affronter une telle épreuve, car elle ne s'en savait pas capable.
- Mon dieu, Lee, murmura-t-elle sans trouver de mots, en passant un bras autour des épaules de la brune pour la rassurer.
La milliardaire essuyait vivement la première larme qui roulait le long de sa joue, désireuse de garder le contrôle de ses émotions.
- Je n'ai jamais eu aussi peur, Sam, confessa-t-elle en secouant la tête. J'ai vraiment cru qu'on allait y rester... que j'allais la perdre.
La dernière phrase de la brune brisait le cœur de la châtain. Même dans un moment aussi critique que la mort, la seule personne à qui Lena était capable de penser était Kara. Pendant une microseconde, bien vite chassée par la plus jeune, Sam en était venue à se demander si ça aurait été pareil pour elle, avec Alex. Mais elle connaissait déjà la réponse : oui. Comme Kara l'était pour Lena, Alex était son âme-sœur. La personne avec qui elle voulait passer le reste de ses jours.
Comme un écho à cette dernière pensée, la main cachée de la milliardaire quittait enfin le confort douillet de la poche de sa veste. Naturellement, le regard de Sam avait été attiré par ce geste et, avant même que Lena ne puisse dire quelque chose, la châtain avait compris et ses yeux s'étaient ouverts sous la surprise.
Dans la main de la brune se tenait un écrin en velours rouge. Et au creux de cet écrin, rapidement ouvert par les doigts habiles de Lena, trônait une magnifique bague de fiançailles serties de diamants.
- Je vais demander Kara en mariage, déclara-t-elle avec certitude. Demain, après la remise des prix des Jeux.
Un court silence suivait cette déclaration, témoignant de la surprise de la plus jeune.
Et soudainement, dans un dur rappel à la réalité, la porte des vestiaires s'ouvrait à la volée sur leurs deux partenaires de danse.
- Lee ? L'interpella Kara depuis l'embrasure.
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Patinoire Centrale, Village Olympique, Montréal :
Le retour impromptu des sœurs Danvers dans les vestiaires avait angoissé Lena plus qu'elle ne l'aurait voulu. La blonde n'avait absolument rien dit. Lena ne savait donc pas si elle avait été assez rapide pour ranger l'écrin qui contenait la bague de fiançailles qu'elle souhaitait lui offrir, ni même si la plus jeune se doutait de quelque chose, et ça la terrifiait. Bien sûr, la milliardaire savait qu'une demande en mariage n'était pas anodin. Et elle savait que ce genre d'initiative était toujours stressant mais là, elle avait l'impression que son anxiété était plus grande encore. Après tout, peut-être que si Kara ne lui avait rien dit et faisait semblant de ne rien avoir vu, c'était car elle ne souhaitait pas s'engager de cette manière dans leur relation ? N'étais-ce d'ailleurs pas ce qu'elle lui avait laissé entendre, un mois plus tôt ?
Debout devant l'entrée de la glace, comme Andrea, Sam et Alex avant elles, les deux amantes avaient observé les premières minutes du programme court de leurs sœurs, d'adoption ou de cœur, récemment devenues leurs rivales. La perfection qui émanait de chaque mouvement qu'effectuait Alex et Sam avait tendu un peu plus les muscles déjà endoloris de Lena et, ceux, contractés avec plus de modération, de Kara. Elles y étaient. Elles étaient aux Jeux Olympiques, et la compétition était bien plus rude que ce qu'elles avaient toutes les deux imaginé.
Seulement deux minutes s'étaient écoulées depuis le début de la prestation de leurs amies et pourtant, tout le monde savait déjà l'issue que cette dernière aurait. Alex et Sam était en train de réaliser la plus belle performance de leurs vies et, avec elle, les deux femmes plaçaient la barre bien plus haute que les teneurs provisoire du titre de champions olympiques à l'issue de cette première étape : Barry et Iris.
Prenant une bonne grosse inspiration pour se donner du courage, en vain, Lena avait enfin lâché ses amies des yeux pour reporter son attention sur Kara, qui lui tenait fermement la main, à sa gauche. La blonde dû se sentir observée car, à peine les yeux de la brune s'étaient-ils posés sur elle qu'elle avait tourné la tête vers sa bien aimée pour lui adresser un léger sourire, teinté d'incertitude.
Le cœur de Lena s'emballait dans sa poitrine tandis que ses iris vertes se plantaient dans celles, d'un bleu profond, de la plus jeune, et elle resserrait naturellement sa prise sur la main de cette dernière. Elles échangèrent un sourire, seuls témoins de la peur qui leur broyait les tripes. Aucune parole ne fût échangée à cet instant, car elles n'en avaient pas besoin. En avaient-elles seulement eu besoin un jour ? Elles n'en étaient même pas sûres.
- Ça va aller, assura la voix chevrotante de Lena alors qu'elle s'emparait délicatement de la seconde main de sa belle. Il faut qu'on fasse le vide.
Kara hochait simplement la tête aux paroles de la milliardaire. Désormais face à face, les deux femmes échangèrent un dernier regard avant de fermer les yeux et de prendre une grande inspiration. C'était une technique que leur avait enseignée Joe, durant leur voyage en Irlande, et qui avait fait ses preuves lors d'une simulation de compétition qu'il avait organisé avec Barry et Iris, devant l'ensemble des membres de la patinoire irlandaise. Elle n'était pas encore tout à fait au point puisqu'il s'agissait de quelque chose de nouveau pour le couple de femmes mais, au moins, elle avait l'avantage de réussir à faire disparaître le monde qui les entourait pendant quelques minutes, jusqu'à ce que leurs paupières ne se rouvrent à nouveau.
À l'instar des deux minutes interminables qu'elles avaient passées à observer leurs deux rivales, les trois minutes qu'elles avaient consacrées à se plonger dans leur bulle étaient passées à une vitesse incroyable. Mais les applaudissements déchaînés qui s'élevaient des gradins en accueillant la prestation de Sam et d'Alex ne mentaient pas et le couple n'eût pas besoin de jeter un œil aux résultats pour savoir que leur prédiction avait été la bonne : Sam et Alex venaient de prendre la tête du classement provisoire. Et malheureusement pour Lena et Kara, ces dernières ne possédaient pas la meilleure place de cette compétition puisqu'elles s'élançaient en dernières. Alors, quoi qu'il puisse se passer, Sam et Alex, ainsi que Barry et Iris, étaient assurés de garder une place sur le podium de ces Jeux, ou du moins, pour aujourd'hui.
- Hey, Lee, l'interpella Kara en rouvrant les yeux, alors que la foule les appelaient à entrer sur la glace.
Lena, qui avait bien malgré elle reporté son attention sur l'audience, brisant la sérénité qu'elle était parvenue à acquérir, replongeait ses prunelles sombres dans celles de Kara, dont la lueur était un peu plus certaine qu'à l'accoutumée. Au moins l'une d'elles avait foi en leurs propres capacités, c'était ça de pris, pensait la brune en retenant un soupir.
- On peut le faire, annonça la blonde en serrant les mains de sa belle dans les siennes. On est meilleures qu'Alex et Sam.
- Ouais, acquiesça Lena, toutefois peu convaincue par tant d'assurance. On peut le faire.
Sur ces paroles, qui ne sonnaient qu'à moitié justes dans l'esprit de la plus âgée, le couple de danseuses sur glace avait partagé un sourire. Puis, à l'inverse de ce qui se passait toujours la majorité du temps, c'est Kara qui fût la première à pénétrer sur la glace en tirant Lena à sa suite. Et durant les microsecondes qui les séparèrent du centre de la patinoire, des mots, lointains, de la milliardaire résonnèrent dans l'esprit de la blonde, plus sensés qu'ils ne l'avaient jamais étés : « Il n'y a pas de marche arrière possible, maintenant. »
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Couloir principal, Patinoire Centrale, Village Olympique, Montréal :
Le sentiment d'euphorie qui habitait Kara et Lena lorsqu'elle clôturèrent leur prestation et qu'elles mirent un pied hors de la glace fût tel que tous leurs membres en tremblaient. La horde d'applaudissement qui avait accueilli leur performance ne laissait aucun doute et, bien que la coutume voulait qu'elles prennent place avec Joe sur le grand canapé, un peu plus loin, pour prendre connaissance de leur note, les deux amantes savaient déjà qu'elles avaient survolé la compétition. Elles n'avaient pas besoin d'écran, ni de paroles du speaker pour deviner qu'elles avaient pris la tête de ces fameux Jeux.
Finalement, peut-être que passer en dernier avait du bon, ne put s'empêcher de penser Lena en contenant sa joie. Les visages égayés par deux immenses sourires, leurs mains toujours liées en sortie de piste, les deux femmes avaient échangés un regard, brillant et aimant. Elles tenaient, du bout des doigts, l'aboutissement de leurs rêves et de ce pour quoi Lena et Sam s'étaient fermement battues.
Avant qu'elles ne puissent ne serait-ce qu'envisager de se diriger vers le grand canapé, leur note était déjà tombée. Pourtant, personne ne s'en souciait. Ni elles, ni Joe, ni leurs amis. Et pour cause, ces derniers, composés d'Alex, de Sam, d'Andrea, de James, de Barry et d'Iris, s'étaient précipités vers elles, bouchant le couloir principal pour venir féliciter les danseuses sur glace, alors que le reste du public, lui, se tenait encore debout, à les applaudir sans faiblir.
- C'était géant ! S'exclama l'aînée des Danvers en sautant sur les épaules de sa cadette, pleine d'enthousiasme. Non mais ils vous dopent à quoi en Irlande ?
- Je savais que Joe était sévère, mais pas qu'il était magicien, renchérit Sam sur le ton de l'humour.
Kara tira la langue à Sam, faisant sourire davantage Lena.
- En fait, il est pire que toi, rétorqua la milliardaire à l'attention de sa meilleure-amie. Et pourtant, je ne pensais même pas que c'était possible.
À cette réplique, Andrea tournait la tête vers ses camarades de l'équipe américaine, les yeux pétillants de malice. Même si elle se gardait bien de le dire à voix haute, son cœur s'était gonflé de bonheur en voyant les deux femmes se mettre à se chamailler gentiment. Elles qui avaient été si importantes dans sa vie, autrefois, elle était forcée de constater que la relation solide qu'entretenait Sam et Lena lui avait manquée. Les entendre rire, se taquiner, lui avait manqué.
- J'en connais qui ont du soucis à se faire, releva-t-elle en provoquant une réaction faussement outrée de la part de sa sœur d'adoption.
- Tu plaisantes ? S'enquit Sam en secouant la tête pour montrer sa désapprobation. Demain, on va les éclater !
Un rire généralisé éclatait aussitôt, emportant avec lui toute la rivalité qui subsistait entre les deux couples de danse sur glace. Cette même rivalité qui demandait parfois à éclater mais que, par miracle, elles parvenaient toutes à retenir en se remémorant que, quoi qu'il puisse se passer, qu'elle que soit l'issue de ces Jeux Olympiques, elles étaient, et resteraient, une famille. Et une famille se réjouissait de la réussite de ses membres, peu importe qui gagnait et qui perdait.
- Alors comme ça, on commence la fête sans moi ? S'indigna quelqu'un, dans leurs dos. Je suis déçue.
Cette voix, Kara l'aurait reconnue entre milles, rien que par l'embardée que venait de faire son cœur au creux de sa cage thoracique. Il n'y avait qu'une seule personne, à l'exception de Lena, qui parvenait à lui faire cet effet. Son rire se stoppait immédiatement, dans un hoquet de surprise, tandis qu'elle faisait volte-face, les yeux ronds et le sourire radieux, qui n'avait d'égal que celui que lui renvoyait la nouvelle venue. Ni une, ni deux, sans même réfléchir, la cadette des sœurs Danvers avait lâché la main de sa petite-amie et avait sauté au cou de la jeune femme aux cheveux courts qui lui faisait face.
- Kate ! S'exclama-t-elle. Comme tu m'as manquée !
Délicatement, la blonde repoussait son amie, les deux mains posées sur son épaule, afin de la détailler avec plus d'insistance. Kate était là, se disait-elle, avant de froncer les sourcils. Cette présence, plus qu'agréable, était avant tout à la fois surprenante et insensée.
- Mais qu'est-ce que tu fais ici, d'ailleurs ? S'enquit-elle sans cacher son incompréhension. Comment tu as réussi à venir jusque là sans te faire arrêter par les gardiens ?
Le sourire malicieux de Kate s'agrandissait à cette demande. Furtivement, la danseuse échangeait un regard avec la belle et grande patineuse aux cheveux châtains qu'elle ne connaissait que depuis peu. Et aussitôt, Andrea s'empressait de lui rendre son sourire, en lui coulant un regard tendre que personne ne manquait. Toutefois, aucun d'entre eux ne jugeait bon de le relever. Et pour cause, ce n'était ni le moment, ni l'endroit. Seule la présence de Kate dans cet espace réservé aux sportifs comptait. Puis, comme s'il s'agissait d'une évidence, la jeune Kane avait saisi le badge qui trônait autour de son cou pour le montrer à ses amis avec une fierté non dissimulée.
- Disons que j'ai une super acolyte qui m'a obtenu un passe-droit.
Comme Kara l'avait fait avant elle, le regard de Kate s'attardait sur la silhouette de sa meilleure-amie. Quelque chose chez la blonde avait changé et il avait fallut quelques bonnes secondes à la brune pour qu'elle ne trouve de quoi il s'agissait. Alors, soudainement, cette dernière secoua la tête en pinçant ses lèvres fines.
- Non mais vous n'avez pas honte de porter ses couleurs ? Demanda-t-elle en saisissant gentiment le col de la veste de Kara. Je ne m'habituerai jamais à te voir patiner sous le drapeau Irlandais.
La cadette des Danvers poussait un soupir à cette remarque avant d'échanger un long regard avec Lena. Leurs iris, jusqu'à lors animées de bonheur, s'assombrissaient instantanément. Kate n'avait absolument aucune idée de l'impact qu'avait ses paroles sur les cœurs meurtris, et coupables, des deux amantes. Néanmoins, le long silence qui accompagnait cette réflexion, pour le moins anodine, fit se froncer les sourcils de la Kane. Se pouvait-il que Kara lui cache quelque chose ?
- Quoi ? S'enquit-elle avec une pointe d'inquiétude dans la voix. Qu'est-ce que j'ai dit ?
Lentement, la main de Kara vint retrouver celle de Lena, leurs doigts s'entrelacèrent naturellement et un sourire triste apparu sur son visage angélique.
- Il va falloir vous y faire, pourtant, annonça-t-elle sur un ton traînant.
- Joe nous a offert une place permanent dans son équipe si on ramène une médaille, expliqua nerveusement la milliardaire en passant une main dans sa nuque pour se la masser. Et avec Kara, on pensait justement s'installer là-bas dans les années à venir...
- Vous plaisantez ?
La voix rauque, dure, d'Alex fit naître un long silence au sein du groupe d'amis. Et face à l'atmosphère nerveuse et silencieuse qui s'installait, l'aînée des deux sœurs se mit à secouer vivement la tête de droite à gauche en signe de négation. Ça ne pouvait pas être vrai. Elle refusait de le croire. Kara ne pouvait pas lui faire une chose pareille. Elle ne pouvait pas l'abandonner ainsi, prendre cette décision sans même la consulter au préalable. C'était impossible. Et pourtant, en voyant le sérieux sur le visage de sa sœur, Alex sentait son cœur se briser dans sa poitrine parce qu'elle savait que malgré ses certitudes, Kara l'avait fait.
- Non mais vous n'êtes pas sérieuses ? Redemanda-t-elle de plus belle.
- Alex... l'interpella doucement Sam dans l'espoir d'apaiser l'esprit torturé de sa belle, en vain.
- C'est hors de question ! Explosa aussitôt cette dernière en se tournant vers sa cadette. Tu ne peux pas partir, j'ai besoin de ma sœur, moi !
Un nouveau long soupir s'échappait de la gorge de Kara tandis qu'elle se faisait violence pour repousser les larmes qui menaçaient de venir brouiller sa vision.
- Ce n'est pas pour tout de suite, tenta-t-elle, je veux finir mon semestre de danse à National City avant.
La jeune Danvers adressait un petit sourire triste à son aînée pour appuyer ses paroles.
- Mais on reviendra pour les fêtes et durant les vacances, reprit-elle. Et vous pourrez venir, vous aussi. Ce n'est pas un adieu, Alex. Juste un à bientôt.
- Et comment je vais faire sans toi ? S'enquit la plus âgée dans une supplique pleine de douleur.
Le cœur brisé, Kara s'empressait de saisir les mains de la brune dans les siennes pour les serrer avec fermeté. Alors, pour la première fois depuis cette annonce, le regard brun d'Alex s'ancrait dans celui, d'un bleu profond, de sa cadette. Jamais la blonde n'avait vu autant de peine dans les iris brunâtres de son aînée et elle s'en voulut aussitôt. Si Alex souffrait, en ce moment, c'était uniquement de sa faute. Uniquement car elle était trop égoïste pour penser à celle qui l'avait accueillie comme une sœur.
- Tu es une sœur formidable, Alex, assura-t-elle sur un ton chevrotant. La meilleure des sœurs que j'aurai pu avoir et je t'aime de tout mon cœur. Mais tu sais que c'est nécessaire... Il n'y aura jamais de place pour Lena et moi dans l'équipe Américaine alors que c'est possible en Irlande. Ce serait fou de ne pas saisir la chance qui nous ait offerte.
Un nouveau silence s'emparait de l'assemblée et, doucement, les larmes commencèrent à couler le long des joues des deux jeunes femmes. Dans un ultime espoir, Alex coulait un regard anéanti vers la milliardaire, vers la femme qui osait lui voler sa petite-sœur sans aucun scrupule... mais au fond, la brune de parvenait même pas à lui en vouloir, car elle savait pertinemment que Lena était la seule personne qui rendait Kara vraiment heureuse.
- Mais vous ne pourrez même plus patiner après que tu te sois fait retirer un rein...
Kara baissa piteusement la tête tandis que Lena, elle, ne put s'empêcher d'arborer un sourire coupable. Non seulement car elle savait que tout était de son fait, mais également car elle s'en voulait d'avance vis-à-vis des prochains mots qui franchirait l'orée de ses lèvres, ôtant à sa belle-sœur le peu d'espoir qui lui restait.
- Ce n'est pas sûr, en réalité, nia-t-elle avec délicatesse. On en a parlé avec Joe et avec la médecine de l'ISU et ils disant qu'il y a une chance pour que je puisse continuer à patiner, même avec un rein en moins. Ce sera beaucoup de boulot, bien sûr, mais ce n'est pas impossible.
- Alors quoi ? Protesta Alex entre deux sanglots. Vous allez juste partir et c'est tout ?
Les deux amantes échangèrent un long regard. Tacite. Lourd de sens. Et tout aussi lentement que ses actions précédentes, Kara replongeait ses prunelles au fond de celle de son aînée en arborant un sourire triste et en serrant doucement ses mains au creux des siennes.
- Non, soupira-t-elle. Avant, il faut qu'on gagne ces Jeux Olympiques. Tous ensemble.
