Epilogue
Lorsque Lena émergeait de son long sommeil, la première chose qu'elle vit fût la blancheur maculée du plafond de sa chambre d'hôpital. Les prunelles meurtries par la luminosité ambiante, la milliardaire clignait furieusement les paupières en grimaçant de douleur. Elle ne savait pas combien de temps elle avait passé à dormir après l'anesthésie mais, contrairement aux autres opérations qu'elle avait pu subir par le passé, cette fois-ci, elle se souvenait très clairement de pourquoi elle était là, alitée dans ce lit médical.
Un long soupir s'échappait aussitôt de ses lèvres tandis qu'elle osait tourner la tête vers la porte fermée qui menait au couloir principal, fuyant ainsi les rayons du soleil qui s'abattaient sur son visage depuis le mur opposé, habillé de grandes fenêtres. Elle n'avait bougé que la tête et, pourtant, une vive douleur s'était emparée de son bas ventre. L'action avait fait se tendre ses muscles et avait tiré sur la peau fraîchement recousue au niveau de son rein droit.
Une nouvelle grimace étirait son visage fatigué d'avoir trop dormi et ce n'est qu'à cet instant qu'elle la vit. Assise sur la chaise de son chevet, à quelques centimètres à peine de son corps.
Son regard s'ancrait immédiatement dans le sien et un fin sourire vint prendre possession du visage de sa visiteuse. Que faisait-elle là, toute seule ? Pensait Lena.
Clignant de nouveau des paupières, la patineuse s'était ainsi assurée qu'elle ne rêvait pas. Puis, dans l'espoir de s'être trompée, elle avait trouvé le courage de vérifier dans la pièce si une petite tête blonde familière ne s'y trouvait pas. En vain. Une vague de déception s'était naturellement emparée d'elle. Lena aurait pourtant parié que Kara aurait été là, à son réveil. Mais non.
Alors, seulement, ses prunelles verdâtres étaient retombées dans celles, brunes, de la jeune femme qui l'observait en silence, les yeux probablement aussi cernés que les siens. Se pouvait-il qu'elle soit restée assise ici depuis son départ au bloc ? Se pouvait-il qu'elle n'ait pas dormi dans le simple but de veiller sur elle ? Lena se doutait bien que oui et, malgré ses incertitudes, elle n'eût pas l'audace d'en demander la confirmation à la principale concernée. Leur relation était solide, mais cela faisait indéniablement partie de ces choses qu'elles ne se demandaient pas, comme un tabou naturel qui n'avait que peu de raisons d'être, si ce n'était la base branquignolante de leur amitié initialement forcée.
- Kara n'est pas là ? Avait simplement demandé Lena, la bouche pâteuse.
- Non, elle est rentrée avec Sam pour se reposer un peu, lui apprenait-elle. Tu as dormi comme un loir.
Un silence s'installait entre les deux femmes, emprunt de malaise. Depuis le temps, était-ce normal qu'elles ne trouvent jamais les bons mots pour démarrer une conversation ? La brune en doutait. Mais elle n'avait elle-même jamais été très douée en ce qui concernait les relations humaines alors comment pouvait-elle blâmer son interlocutrice ?
- Je ne m'attendais pas à ce que ce soit toi qui sois là à mon réveil, avoua la milliardaire en passant précautionneusement une main dans ses cheveux de jais.
Le sourire qui trônait sur les lèvres d'Alex s'agrandissait face à tant d'honnêteté. Bien sûr, l'aînée des Danvers le savait déjà. Et pour cause, au fond, elle s'en étonnait elle-même. Elle qui n'avait jamais vraiment porté Lena dans son cœur, et qui lui en voulait toujours pour l'audace que la milliardaire avait en projetant d'emmener sa cadette loin d'elle, devait pourtant se rendre à l'évidence qu'elle s'inquiétait sûrement autant pour la Luthor que Kara et Sam.
- Tu m'étonnes, s'en amusa l'ancienne étudiante en médecine. Si ça peut te rassurer, tu n'es pas non plus vraiment la personne que je m'attendrais à voir en premier si je finissais dans un lit d'hôpital.
Lena ne pût s'empêcher de se mettre à rire à cette réplique. Toutefois, cette hilarité fût vite interrompue lorsqu'une nouvelle vague de douleur s'emparait de son être, transformant son sourire en une grimace. Rire n'était jamais une bonne idée lorsque l'on venait de se faire opérer, Lena le savait pourtant.
- Alors pourquoi est-ce que c'est toi qui es restée ? S'enquit la milliardaire avec un intérêt à peine dissimulé.
Le sourire d'Alex se ternissait quelque peu à l'entende de cette question et le silence reprenait aussitôt possession de la pièce. Quelques secondes seulement. Mais des secondes de trop.
Le regard de l'aînée des Danvers s'était instinctivement baissé pour se river sur le sol, lui donnant un air beaucoup plus tiraillé. Le cœur de Lena se serrait à cette vision. Quelque chose n'allait pas, c'était évident. Jamais la milliardaire n'avait encore vu Alex avec un visage si fatigué. Plus encore, elle n'avait jamais vu Alex avec cette lueur de maturité, de douceur et de calme dans les yeux. Où était passé son intrépidité, son espièglerie qui lui rappelait toujours Sam ?
Lena n'eût pas le temps de se poser davantage de questions que sa belle-sœur rivait de nouveau son regard chocolat dans le sien.
- Parce qu'avec Sam, on a quelque chose à vous dire à tous, mais on tenait à ce que ce soit moi qui te l'annonce en première, expliqua-t-elle avec énormément de sérieux. Kara n'est pas encore au courant.
Les pires scénarios s'insufflèrent dans l'esprit de la milliardaire. Alex était-elle malade ? Y avait-il quelque chose de grave ? Était-ce le moment où la sœur protectrice qu'elle était allait lui demander de toujours veiller sur Kara ?
- Alex, est-ce que ça va ? S'empressa-t-elle de demander.
Tant d'inquiétudes fit réapparaitre un léger sourire sur les lèvres de l'ancienne étudiante en médecine. Elle ne s'était pas aperçue de la gravité qu'elle renvoyait avant que les prunelles vertes de la patineuse ne se teintent d'autant d'inquiétude. Et au fond, Alex s'en voulait pour la frayeur qu'elle venait de provoquer à la milliardaire, même si elle trouvait assez agréable le fait que celle-ci la considère comme quelqu'un d'assez important pour se soucier de son sort.
- On ne peut mieux, en réalité, la rassura-t-elle en posant naturellement une main sur son propre ventre. Je suis enceinte.
Les yeux émeraude de Lena s'écarquillèrent de surprise. Les paroles d'Alex résonnèrent dans son esprit, encore et encore, durant ce qui lui semblait être de nombreuses minutes avant qu'elle ne réalise vraiment ce que la brune venait de lui apprendre.
Secouant la tête, aussi surprise qu'incrédule, la milliardaire n'en croyait pas ses oreilles.
- Tu es enceinte ? Répéta-t-elle en fronçant les sourcils. Mais… mais… je ne savais même pas que vous projetiez d'avoir un enfant.
Les lèvres d'Alex s'étirèrent avec un peu plus d'amusement.
- Oui, on voulait garder la surprise tant que nous n'étions pas sûres que je le sois vraiment, avoua la brune dans un hochement de tête.
L'aînée des Danvers marquait une pause durant laquelle Lena restait sans voix.
- Et à vrai dire, on aimerait que tu sois sa marraine, continua-t-elle sur un ton qui trahissait son bonheur. S'il venait à nous arriver quelque chose, on sait que personne d'autre ne serait plus apte que toi à prendre soin de cet enfant.
- Je…
Le manque d'élocution de la milliardaire amusait la seconde patineuse qui caressait son ventre avec tendresse. Attiré par ce mouvement du pouce, le regard de Lena tombait sur la silhouette encore svelte de sa belle-sœur et enfin, elle comprenait. Comme si ses neurones s'étaient soudainement reconnectés entre elle, ses yeux se mirent à la piquer et sa vue se brouilla de larmes. Elle n'en revenait pas. Alex était enceinte. Sa meilleure-amie allait être maman pour la seconde fois et ce, malgré le traumatisme qu'elle avait vécu. Qu'elles avaient partagé. Rien n'aurait pu la toucher plus que cette proposition, elle en était convaincue. Et son cœur qui battait à rompre sa cage thoracique n'en était qu'un témoin de plus.
- J'en serais vraiment honorée, Alex, accepta-t-elle en s'empressant de venir sécher la première larme qui coulait le long de sa joue droite. Félicitations.
oOoOoOo
L'une des premières choses que Kara avait fait, à son retour des Jeux Olympiques, avait été de retrouver les murs droits et familiers de sa prestigieuse école de danse. Le cœur gonflé par la fierté, les épaules droites et la tête haute, la jeune femme avait pénétré dans le couloir principal avec un intense sentiment de victoire. Après tout ce qu'elle avait vécu au cours de l'année, après avoir été mise plus bas que terre au sein même de cette école, Kara était fière de pouvoir dire qu'elle avait réussi. Au plus profond d'elle-même, la jeune Danvers savait que, désormais, elle était enfin devenue la personne qu'elle avait toujours rêvé d'être. Épanouie. Aimée. Et reconnue pour ce qu'elle était vraiment : une athlète. Une patineuse. Une danseuse, aussi.
Dans ces mêmes couloirs qu'elle avait arpentés durant des années, tout en ayant parfois l'impression d'être une intruse et de ne pas y avoir sa place tant la concurrence était rude, tous ses anciens camarades s'étaient arrêtés de parler pour se tourner vers elle. Et, telle une allée qui l'aurait menée jusqu'à l'autel ou vers un tapis rouge de célébrité, Kara avait traversé l'enceinte de son établissement avec un sourire ravi qu'elle ne pouvait réprimer. La lourde médaille d'argent des Jeux Olympiques autour du cou, pour la toute première fois de toute sa vie, la blonde comprenait enfin ce que cela faisait de se sentir adulée. Et elle y prenait goût, même si elle tentait avec ferveur de repousser ce fait au fond de son être tout entier.
Toutefois, lorsqu'elle était arrivée devant les grandes portes, au bout du couloir principal de l'établissement, tout son trop plein de fierté s'était envolé au profit d'un sentiment plus doux, et à la fois plus amer, d'un mélange de joie et d'anxiété. D'un geste rapide, Kara avait abattu son poing sur la cloison de bois et y avait pénétré à peine l'y avait-on invitée. Alors, seulement, son regard d'un bleu profond s'était posé sur le visage familier, presque rassurant, de celle qui lui avait été d'un si grand soutien durant ces derniers mois. Sur cette alliée que Kara n'aurait jamais espéré trouver, mais qui avait pourtant aidé à faire en sorte que toute sa vie change et devienne ce qu'elle était désormais. La blonde n'avait pas peur de le dire : la femme qu'elle avait devant elle, et qui lui souriait à cet instant, était bien plus pour elle qu'une simple directrice. C'était une amie. Une troisième mère.
- Kara, l'avait-elle accueillie avec enthousiasme en se levant, je suis contente de te revoir. Je ne pensais pas que tu reviendrais si tôt.
Devançant la trentenaire dans son action, la blonde s'était empressée de tendre sa main pour serrer celle de sa professeure.
- Je suis venue vous montrer ça, expliqua-t-elle en enlevant la médaille d'argent de son cou pour la tendre vers son interlocutrice avec un sourire. Je sais que ce n'est que la seconde place mais je vous avais promis une médaille.
Arborant une expression mêlée de surprise et d'admiration, la doyenne s'était emparée de la récompense afin de l'examiner de plus près. La lourdeur de la médaille la surprenait un peu plus tandis que ses doigts calleux caressaient l'argent avec une précaution certaine qui fit sourire un peu plus la patineuse.
- Je suis tellement fière de toi, Kara, avoua-t-elle sincèrement en relevant son visage vers son étudiante.
- C'est grâce à vous, répondit-elle aussitôt en plongeant son regard dans celui de son aînée. Je ne vous remercierai jamais assez pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Le sourire de la directrice s'agrandissait à ces paroles, réchauffant son cœur.
- Tu le méritais. Tu as toujours été si exemplaire...
Délicatement, la professeure avait alors tendu ses bras afin de rendre à l'athlète la récompense qui lui appartenait et qu'elle avait durement gagnée, mais la réaction de Kara ne fut pas celle qu'elle attendait. Aussi délicatement que l'avait été son geste, la blonde avait doucement repoussé la médaille vers son enseignante et l'avait gratifiée d'un sourire teinté d'une reconnaissance non quantifiable.
- J'aimerai que vous la gardiez, déclara la plus jeune en faisant naître l'étonnement sur le visage de son interlocutrice.
- Quoi ?
La directrice secouait vivement la tête, prise d'incrédulité.
- Non, Kara, je ne peux pas l'accepter. C'est une médaille olympique…
Le sourire de la blonde se fit plus amusé. Bien sûr, la patineuse ne s'était pas attendue à une autre réaction de la part de son enseignante. Qui offrait ce genre de cadeau à une professeure ? Certainement personne, excepté la Danvers.
- Je ne l'aurais jamais gagnée si vous n'aviez pas été si gentille et si arrangeante avec moi, objecta-t-elle. C'est à vous qu'elle revient. Vraiment.
Kara marquait une pause pour trouver la bonne manière de prononcer les mots qui lui restaient à dire. Mais lorsque son regard rencontrait de nouveau celui de sa directrice, la blonde savait que l'avenir qui l'attendait était assuré. Elle n'aurait pas su dire pourquoi, toutefois, la lueur qui régnait toujours dans les iris foncées de son interlocutrice avait changée. Son regard sur son élève avait changé. Il était beaucoup plus reconnaissant. Beaucoup plus fier.
- Vous savez, reprenait-elle avec sincérité, le cœur à nu, ces six derniers mois loin de cette école m'ont fait réaliser énormément de choses et je ne pense pas pouvoir être plus heureuse que je le suis maintenant. Toute cette opportunité, cette expérience que j'ai acquise sur le circuit olympique était incroyable et m'a permis de sortir grandie des épreuves que j'ai dû affronter pour y arriver.
La blonde marquait une nouvelle pause tandis qu'une image de l'ancienne jeune femme qu'elle était refaisait surface dans son esprit.
- Lorsque Mike m'a abandonnée pour cet examen, j'ai bien cru que je ne m'en remettrais jamais. J'ai même pensé que, finalement, la danse n'était peut-être pas pour moi. Mais maintenant je sais qu'en réalité, cet échec était la plus belle chose qui aurait pu m'arriver. Et grâce à ça, je sais aussi que je suis désormais plus que jamais prête à revenir et à me consacrer à la danse avec encore plus de passion que celle qui m'habitait déjà avant. Si bien sûr, vous voulez encore de moi dans votre école…
La trentenaire s'était figée, prêtant un intérêt et une attention toute particulière au discours de son élève. Et au plus celui-ci avait avancé, au plus son cœur s'était gonflé de bonheur dans sa poitrine. Même ses yeux s'étaient mis à luire, perlant de larmes et serrant le cœur de la blonde qui l'observait. Était-ce mauvais signe ? S'était demandé Kara.
- Tu seras toujours la bienvenue dans cette école, Kara, déclara la propriétaire des lieux avec honnêteté. Que ce soit maintenant, demain, dans dix ou cinquante ans, tu auras toujours ta place parmi nous.
Un immense soulagement s'emparait de la blonde alors que, sans crier gare, la directrice s'était dépêchée de l'attirer dans une étreinte amicale, presque maternelle. Et Kara le lui avait aussitôt rendu en se surprenant à apprécier la chaleur de son corps et l'odeur musquée de son parfum.
- Merci beaucoup, répondit-elle en s'écartant de l'étreinte avec un sourire qui lui fut aussitôt rendu par la plus âgée.
Cette dernière avait ouvert la bouche pour répondre, mais n'en avait pas eu le loisir. Juste derrière elle, une petite fille de cinq ans s'était précipitée vers elle et avait tiré sur sa main pour attirer son attention avec un sourire crispé et des yeux ronds d'interrogation.
- Maman, est-ce que tu peux remettre mon DVD pour que je danse ?
Jetant un regard réprobateur à la fillette, la directrice avait posé ses deux mains sur les épaules de son enfant et l'avait fait pivoter afin que ses petits yeux interrogatifs se posent sur la championne olympique face à elle.
- Bien sûr, mais tu connais la règle, la réprimanda gentiment sa génitrice avec un sourire, si tu m'interromps durant une réunion, tu dois te présenter toute seule.
La fillette au teint basané fit une moue boudeuse durant une petite fraction de seconde. Puis, soudainement, ces yeux bruns si expressifs s'étaient teintés de malice alors que ses lèvres, elles, s'étaient fendues d'un sourire fier, qui deviendrait sans nul doute arrogant dans les années à venir.
- Salut, avait-elle dit de sa petite voix pleine de confiance, je m'appelle Santana Lopez. Et quand je serai grande, je serai une star de la danse.
A cette annonce si sûre, le visage de Kara s'était égayé d'amusement. S'accroupissant face à l'enfant, la patineuse avait tendu sa main vers l'avant et, sans hésitation aucune, la fillette s'en était saisie avec assurance.
- Enchantée de te rencontrer, Santana Lopez. Moi c'est Kara. Et je suis sûre que tu seras une excellente danseuse plus tard, ça ne fait aucun doute.
FIN.
