Daalang, astroport secteur ouest, navette impériale.
L'emplacement Z-09 se situait en périphérie de l'astroport, proche de la zone technique. L'aiguilleur avait bien fait son travail. Elle déplia les pattes et fit un atterrissage quatre points impeccable en dépit d'un fort vent de travers. Les propulseurs furent éteints et elle déverrouilla le sas. L'agent chargé de recueillir les diverses taxes, un Vodran morose, était déjà au pied de l'échelle, bancolink en main.
-Montez donc ! L'invita Jay avec un sourire.
-Mouais…
Il s'arrêta juste après le seuil du sas, content tout de même de s'abriter du vent. Jay tapa ses codes bancaires pour les différents règlements.
-Et pour la désinfection, ça se passe comment ? demanda Jay.
Le Vodran haussa les épaules.
-On est en panne de produit… À cause de la guerre…
Bien qu'ayant payé pour un service non rendu, Jay n'en fut pas mécontente. Les trois méduses allaient pouvoir continuer le voyage…
-Ça souffle hein ? ajouta-elle pour meubler la conversation.
-Oh, ce n'est que le début. C'est la saison des tempêtes.
L'agent remonta son col et descendit l'échelle.
-Je déclenche le compteur. Vous avez douze heures. Interdiction de sortir des zones franches.
Et il partit, courbé par le vent. Erg apparut à son tour. Il portait à l'épaule un sac dans lequel il avait placé les rations.
-J'y vais.
Jay hocha la tête en silence. Tout avait été dit.
Il descendit l'échelle et disparut à son tour. Jay referma le sas. Il n'y avait plus qu'à attendre et elle détestait cela. Elle s'assit au poste de pilotage et presque sans y penser alluma la radio.
Daalang, Astroport ouest.
Dans les zones cosmopolites telles qu'astroports, grands hôtels et planètes casino, les toilettes se distinguaient par leurs grande variété. Il fallait en effet s'adapter aux métabolismes et morphologies de toutes les espèces de la galaxie, ce qui avait suscité de longues et délicates négociations normatives. La directive galactique qui avait ensuite été approuvée par tous les secteurs comprenait ainsi quatre catégories : émetteur (assimilable à mâle), récepteur (pour l'équivalent des femelles), non attribué (pour les espèces asexuées) et NBS pour « nécessités biologiques spécifiques ».
En effet, qu'y a-t-il de commun entre un Culisetto et un Anacondan ?
Cette première segmentation, assez générale, se subdivisait ensuite en rameaux suivant les tailles et les modes de locomotion. Par exemple, le sous-lieutenant savait qu'après être rentré dans le hall «Emetteur», il devait se rendre dans la zone HB3 pour «humanoïde bipède de taille 3». S'il avait été un Chironien qui comme chacun sait est une espèce centauriforme, il serait allé dans la zone HQ4 pour «humanoïde quadrupède de taille 4» et ainsi de suite. Cet éventail très large de possibilités (un astroport «tout passagers» devait compter au moins trente deux types de lieux d'aisances) présentait, outre les inévitables problèmes d'hygiène et de maintenance, l'inconvénient de posséder un nombre restreint de cabinets par espèce, en général un, voire deux ou trois au grand maximum pour les espèces dominantes vivant sur la planète du lieu.
C'est ce dont s'aperçut Alan sans plaisir lorsqu'il vit la queue devant la porte HB3. Une bande de Llordien en transit avait envahi l'espace au propre comme au figuré, car les Llordien étaient réputés dans toute la galaxie pour leur langage gestuel. Il essaya de faire accélérer le mouvement, mais devant la sarabande qui s'ensuivit, il comprit que c'était peine perdue.
Il soupira. Le temps filait et il risquait de faillir à son rôle de vigie. Un peu nerveux, il balaya du regard le couloir ou s'alignaient les portes de cabinets de tailles variables.
La HB2 ne faisait qu'un mètre vingt de haut et la HB1 était encore plus basse. Quand à la HB4, il savait que tout lui serait inaccessible. Rien à espérer de ce côté-là. Il chercha les HQ, mais n'en vit pas. Il pensa brièvement :
«Pas de centaures. C'est vrai qu'il ne s'agit pas d'un astroport principal…»
Il sortit dans le hall qui donnait accès aux différents cabinets des émetteurs. Derrière lui, dans leurs mondes de mouvements, les Llordien continuaient leurs danses muettes.
Il hésita sur la conduite à tenir. Il aurait pu aller du côté des récepteurs et prendre la porte HB3, mais il risquait de faire une mauvaise rencontre. Beaucoup d'espèces étaient réputées très susceptibles sur la séparation des sexes et il ne voulait pas risquer un incident diplomatique. Il se dit :
« Les non attribués… non, ça doit être rempli de Hutt… » Car comme chacun sait, les Hutt sont hermaphrodites.
Restait les NBS.
Alan avait déjà côtoyé des non-humanoïdes, car la République, acceptaient des espèces non-humaines dans ses unités combattantes. Néanmoins, ce qu'il pouvait y avoir derrière ce sigle lui était terre inconnue.
La mission et sa vessie décidèrent pour lui. Il traversa le hall principal et poussa la porte qui faisait bien trois mètres sur trois. Un large couloir lui apparut, la paroi droite ajourée de multiples portes. A la différence des autres cabinets, il n'y avait pas de codification. Les espèces étaient directement affichées dans leurs dialectes, en Huttese et en basic.
Il avança, déchiffrant les inscriptions.
«Celegien, Pa'lowick… bon sang, je ne savais même pas que cela existât !»
La moitié environ du couloir avait déjà été parcourue lorsqu'il entendit derrière lui la porte principale s'ouvrir.
Sans réfléchir, il poussa la porte la plus proche et entra sans même avoir lu la plaque. La chaleur le suffoqua presque et une forte odeur de souffre lui piqua les narines. Un réseau de tubes métalliques souples pendait du plafond pour se perdre dans un soupirail qui occupait presque tout le plancher. Il regarda en bas et vit au fond un lit de matière incandescente. Les tuyaux y plongeaient et il aperçut d'étranges formes à leurs extrémités. Il recula pour échapper à la chaleur qui remontait, puis colla une oreille contre le battant. Le bruit de pas augmenta, décrut, puis une porte fut ouverte et claquée. Il soupira, poussa doucement la clenche et jeta un coup d'œil. Le couloir était désert. Il sortit précipitamment et ouvrit la porte voisine sans regarder ce qui y était inscrit.
«Bon, maintenant il faut en finir !»
Cette fois-ci, pas de grilles ni de charbons ardents. Juste une large coupe en plein milieu avec de bizarres appareils accrochés au mur. Il n'y avait pas de grilles au sol, mais une espèce de pot avec un couvercle était posé dans un coin.
Il s'approcha, leva le couvercle… et faillit tomber à la renverse en voyant ce qu'il contenait. Il remit précipitamment tout en place et recula.
«Des larves de Grutchins ! Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien en faire ?»
Il n'en pouvait plus. Il s'approcha de la vasque et vit qu'elle n'était pas vide mais au contraire remplie au tiers d'un liquide bleuté. Cela ne l'arrêta pas et il fit ce qu'il avait à faire. Il avait à peine terminé que le contenu se mit à bouillonner.
Il poussa la porte pour sortir en catastrophe et se retrouva nez à nez avec un Morseerien portant son masque respiratoire. Le haut parleur claqua d'une voix synthétique :
-Qu'est ce que vous foutez là ?
-Et bien… j'ai du me tromper de porte…
L'extraterrestre regarda par-dessus l'épaule du sous-lieutenant et aperçut le bassin fumant.
-Quoi ! Qu'avez-vous fait dans la vasque des ablutions rituelles !
Là, Alan fit la seule chose qui restait à faire : Il plongea sous les quatre bras et décampa dans le couloir sous les
invectives :
-Abruti ! Vandale !... Humain !
Il repassa les portes presque sans s'en rendre compte et se retrouva un peu essoufflé dans le hall de l'astroport. Il était dans le même état qu'il l'avait laissé, c'est-à-dire désert. Alan jeta un coup d'œil circulaire sans rien remarquer d'anormal. Il allait retourner à son poste d'observation lorsqu'il se figea.
Le portillon était resté ouvert.
C'était le passage entre les pistes et le hall. Ça ne voulait dire qu'une seule chose : qu'un vaisseau était arrivé et qu'il l'avait raté. Un droïde de sécurité s'approcha de lui, le scanna, et repartit rejoindre ses congénères après quelques clignotements.
Il balaya à nouveau le hall du regard. Cette fois-ci, il vit un Duro qui pilotait tablette en main une escouade de droïdes de chargement HV-7. Il s'approcha et lui adressa la parole :
-Bonjour. Vous avez vu arriver un équipage récemment ?
-Peut-être bien…
Alan fouilla dans ses poches et en tira une plaque de dix dataries.
-Et avec ça ?
Le Duro se saisit si prestement de la plaquette que le sous-lieutenant eut l'impression ne n'avoir jamais rien eu en main. Une fois la monnaie enfouie, il lui dit :
-Une navette a atterri il y a dix minutes. Pas de fret.
-Personne n'en est sorti ?
-Je ne sais pas. Je ne m'occupe que des cargaisons.
Alan soupira, ressortit une plaquette mais garda le poing fermé. Le soutier se gratta le menton et finit par dire :
-Je n'ai vu passer qu'un Balosar. Avec un sac. Mais je ne sais pas s'il est arrivé par ce vaisseau.
Il fallait s'en contenter. Il ouvrit la main et la seconde plaquette subit le même sort. Le troupeau de droïdes disparut du paysage.
Que faire maintenant ? Il réfléchit un court moment, puis se dit qu'il fallait absolument vérifier si c'était le bon vaisseau. Il franchit donc le portillon et se dirigea vers les pistes.
« Comment le reconnaître ? »
Il se rendit compte que ce ne serait pas si simple. L'aire était vaste et il ne pourrait pas longtemps s'y promener avant d'être repéré par les droïdes de sécurité. Encore trente mètres et l'allée qu'il avait emprunté s'éclatait en rameaux…
Retourner à son poste d'observation était la moins pire des choses à faire. Il renonça donc, fit demi-tour, retraversa le hall et retourna au comptoir de la cafétéria.
-Barman, la même chose !
-C'est parti.
Il reprit sa limacette et remonta derechef sur la terrasse. Il y avait toujours aussi peu de monde et il se réinstalla à la même table. Il posa sa chopine sans la boire, son expérience récente des conséquences l'ayant rendu prudent.
Un bon quart d'heure s'était écoulé lorsque son comlink se mit à résonner.
Il sursauta.
« Bon sang, j'ai complètement oublié le vaisseau… »
Il décrocha. C'était Cai. Un peu tendue.
-Alan, les gars du Rodien viennent d'arriver pour la livraison…
-Comment ça se passe ? Ils ont parlé de la navette ?
-Je ne sais pas. Le sergent m'a dit de me consigner dans le poste de pilotage. Il s'occupe de la réception.
« Pas bête ce Spade… c'est plus prudent… »
Brusquement la voix du pilote changea.
-Alan, je viens d'entendre des tirs derrière la cloison !
-Ne bouge pas ! Aboya-t-il.
Il continua.
-Reste à ton poste ! Si tu sors tu risque de perdre le vaisseau !
-Hum…
-Reste calme ! Tu peux activer la vidéo ?
-Non, il n'y en a pas sur ce modèle…
-Reste ou tu es et attends ! Quoiqu'il arrive quelqu'un prendra contact avec toi !
Il leva les yeux vers le hall juste pour voir un Balosar, un sac sur l'épaule, se diriger vers les quais.
« Bon sang ! Il choisit bien son moment celui-là ! »
Il se leva en vitesse, parlant toujours à son pilote.
-Cai, un de ceux qu'on piste vient de passer. Je dois le suivre. Rappelle-moi avant d'ouvrir. C'est compris ?
-Bien reçu.
-Tu es armée ?
-Oui, j'ai mon blaster.
-Ok. Si ça tourne au vinaigre, couche-toi derrière les sièges et tire sans t'arrêter. C'est bien compris ?
-Entendu.
-Je raccroche. Courage.
Il était quasiment au bas de l'escalier lorsqu'il remit le comlink dans sa poche. Tout était en train de partir de travers.
