Rideaux tirés. Quelques rares et doux faisceaux lumineux parviennent à se glisser par les entrebâillures du tissu. Ils éclairent la berçante pénombre qui embrume la pièce, la réchauffe dans une tiédeur soporifique. Mais l'inconfort du lit de fortune marque le réveil abrupt de l'oiseau. Dans ce lieu inconnu, son regard se perd. Où est-il? Que fait-il ? Ses souvenirs peinent à se mettre dans l'ordre ; seule la sensation d'un rêve libidineux marque son être. Enflammé par un désir inassouvi, la vieille.
Comme une logique imparable, un nom s'impose à son esprit : Mitsuki. De ces expériences passées, Keigo n'a rarement -pour ne pas dire jamais- été éconduit de la sorte. Pourtant, des raisons propres à la jeune femme, brûlante d'un vieux et puissant désir, l'avaient conduit à mettre un terme aux prémices d'une soirée endiablée.
Mitsuki.
Elle brisait son cœur de pigeon.
Les pièces du puzzle s'étaient naturellement remise en ordre. Mais l'appartement inconnu demeure vide, désert. Sur lui, Keigo découvre une épaisse couverture, touchant geste de son hôte disparu.
A-t-elle fui?
La première question s'impose à lui. Ses lèvres pincés, ses ailes se déploient nerveusement dans l'espace restreint. L'inquiétude ne cesse de monter alors que ses jambes engourdis peinent à le porter. Après quelques secondes, il entame une exploration. Etrange réflexion, en l'absence de la propriétaire des lieux.
C'est une demeure sobre qu'il découvre. Petite et mal agencée. Un appartement discret, moyen de pouvoir s'y déplacer avec aise.
La cuisine est accolée au salon ; une chambre et une salle de bain demeurent séparées. Aucun effort de décoration n'est fait, mise à part dans le dernier espace. Quelques fleurs y sont disposés ici et là. Un tableau banal surplombe la baignoire.
Loin de lui, l'idée de juger. Son domicile doit être aussi vide, si ce n'est plus. Pour le peu de temps qu'il y passe, il n'a aucun intérêt à s'attarder sur des éléments aussi futiles que la décoration. Cependant, par le biais de cette découverte, il semble, pour une fois, permis de rentrer dans l'intimité de la vilaine. Elle est si évasive, si discrète. Renfermée sur elle-même, il est bien difficile de transpercer son épaisse carapace.
Malgré le rejet de la vieille, un véritable pas semble être accompli ; un pas dans cet épineux ravin qu'ils les séparent.
Mais son absence en dit long. Ce calme pesant n'a rien de rassurant. A-t-elle disparu pour ne plus avoir à l'affronter? Une réaction qui lui correspond que trop bien. Lâche femme, Mitsuki préfère disparaître dans les méandres que d'affronter la réalité de ses sentiments.
Un soupir traverse les lèvres du héro ; encore fatigué, il se laisse tomber péniblement sur le canapé. Que faire ? Peut-être devrait-il laissé un mot ? Au cas où. Il partirait ensuite au travail, pour une énième patrouille.
Ses pensées resteraient tourmentés par le parfum de la belle. Par la douce caresse de sa peau et la passion de ses lèvres...
Il ne peut passer la journée à attendre une hypothétique venue ; car peut-être à l'abri des regards, elle scrute son départ dehors? Attendant le bon moment pour rentrer chez elle, préparer son départ.
La porte s'ouvre soudainement. Balayant les funestes pensées de l'oiseau. Habillée légèrement, Mitsuki apparaît enfin.
— Je suis allée chercher le petit déjeuner.
Ah. Une étonnante attention ; elle-même s'est surprise à désirer faire plaisir à l'oiseau.
— Je croyais que tu avais fui, raille Keigo.
— J'y ai pensé.
Fracassante vérité.
La vilaine désirait déménager, loin de lui. Changer de ville et de vie pour retrouver sa place de simple spectatrice, de l'héroïque existence du blond. Cette place qu'elle lui a toujours été destinée. Mais elle n'a pas réussi ; à l'instant, où l'ébène a franchi la porte, l'idée de l'abandonner brisa son cœur. Le lourd poids de la tristesse la condamna à revenir.
— Je ne cuisine pas, j'espère que ça te conviendra.
— Jamais ?
— Jamais, réplique-t-elle presque répugnée.
L'oiseau saura se suffire de cette charmante délicatesse, un sourire radieux aux lèvres. Pendant un instant précieux, ils partageront un repas. Loin des tracas que leur réservent leur avenir tourmenté.
•○•○• Quelques jours plus tard •○•○•
• Point de vue de Mitsuki •
Keigo.
Pendant chaque jour, chaque heure qui ont suivi son départ, je n'ai eu de cesse de penser à lui, de ressasser chaque seconde en sa compagnie.
Ses regards,
Ses sourires,
Sa voix.
Comme gravé dans mon esprit, il ne m'est possible de me détacher de cette sensation. De cette douceur unique qui a marqué un véritable rapprochement. Ses caresses sont ancrées dans ma peau. Insatisfait, mon corps n'a eu de cesse de me les rappeler. Plus, réclame-t-il à chaque instant. Mes songes dévoilent les tourments de mon esprit déchiré entre cette singulière affection et ma raison la rejetant. Il me montre ce que je pourrais avoir. Puis me l'arrache dans une souffrance inouïe. L'espoir s'envole mais la tentation demeure.
Il m'a fallu du temps pour m'en remettre. Mes émotions violentes sont exacerbées. De nature si calme, les enfermant dans une cage pour n'avoir à les écouter, il m'est difficile de supporter cet excès, qui torture mon être.
Sous prétexte d'une maladie imaginaire, je me suis isolée, après avoir accompli mes dernières tâches, regardant les derniers rouages d'un sombre plan se mettre en œuvre.
Aucun moyen de me joindre,
Recluse à mon domicile,
J'ai attendu.
En connaissance de cause, j'allumais la télé, comme prête à assister à la déchéance d'Endeavor. Flemme de me déplacer? Clairement.
Filmé avec les moyens du bord, une caméra branlante, à peine capable de suivre les mouvements des héros, la scène est retranscrite. Si avec un certains détachement, les premières secondes se sont déroulés. L'angoisse a fini par prendre le pas, dans une soudaine inquiétude pour le faucon. Le danger que l'infâme expérience représente m'inquiète pour Hawks. Pour sa vie.
Mon cœur se serre. L'imaginer se blesser m'est insupportable. D'une douleur unique, que je n'ai guère l'habitude de ressentir. J'ai retenu les larmes avides qui cherchaient à dévorer mes joues.
Prise de court par cette sournoise angoisse, bloquée en tant que simple spectatrice, je m'en retrouve paralysée face à mon écran, incapable de bouger, de manger ou ne serait-ce que de détourner le regard. La tension palpable est si forte, si intense, si désagréable.
Putain.
Mes poings enserrent un drap. Toute ma force passe dans ce geste qui peine à me canaliser.
Le dénouement approche, mon téléphone sonne. Après un sursaut, me sortant de mon état tétanisé, j'ose détourner le regard. Un seul mot est affiché "Patron".
Obligée d'y répondre, je m'exécute. Pendant quelques secondes, je coupe le son.
— A mon bureau, dans une heure.
Six mots, une phrase. Il raccroche, sans me laisser de choix. Chien obéissant, je me prépare déjà à aller à sa rencontre. Abandonnant le combat, sans en connaître la fin. Incapable d'affronter la réalité, si jamais, celle-ci s'avérait tragique.
• Point de vue extérieur •
Dans la jungle urbain, nous ne sommes que des animaux en cage, sous le regard des plus puissants. Les immenses buildings sont leurs trônes, où de flamboyants bureaux, ils observent les misérables créatures à leur service. Ces tours rejoignent les plus hautes sphères célestes, côtoient les nuages. Des dizaines, voir une centaine d'étage s'accumulent sous les yeux des passants.
Mitsuki déteste, cette vague sensation d'être étouffé. Prise au piège dans ce luxe, où la richesse se marque dès la porte d'entrée. Pourtant, le choix ne lui est donné.
Epargné par les terribles événements, le quartier repose dans un calme approximatif. Les hommes d'affaire y demeurent, s'empressent toujours dans leurs élégants costards. Il faut dire qu'au milieu d'eux, notre vilaine fait tâche. T-shirt, short, veste de jogging et baskets. On a vu mieux.
Et elle a fait un effort.
Au porte de cette autre monde, depuis quelques minutes, elle tourne en rond. Il est toujours difficile de passer le pas. Impressionnée, mal à l'aise. Elle est issue d'une autre classe. D'une médiocre pauvreté. Aujourd'hui, plus que jamais, ce pas est difficile, exacerbé par ses émotions qui n'ont eu le temps de se calmer. Par ses sentiments qui n'ont été de nouveau scellés. Son calme difficile à garder.
Pour tourner une page sur son inquiétude, elle prend son courage. Un seul message envoyé à Hawks, une simple question : Tout va bien ? Innocente en apparence, elle ne trouvera cependant aucune réponse immédiate. Etre soigné, amener Endeavor à l'hôpital, gérer la masse médiatique. Nombreuses sont les raisons qui peuvent entraver Keigo. Ou peut-être a-t-il simplement perdu son téléphone ou cassé.
De nombreuses raisons anodines expliquent sans mal ce fait.
Passant au-dessus, Mitsuki pénètre enfin dans la bâtisse. Prenant directement l'ascenseur jusqu'au dernier étage, le soixante quatrième. Elle a senti le regard de la femme à l'accueil, rempli de jugement. Par chance, l'inutile hôtesse connaît la raison de sa présence. Dans un silence lourd de sens, elle laisse passer la vilaine.
Le trajet est long, souvent interrompu. Les va-et-vient des employés sont incessants. Les regards méprisants les accompagnent. Pour ne rien arranger, la cabine tremble parfois. La nausée saisit le corps de l'ébène qui s'imagine les étages qui la séparent du sol. Le vide sous ses pieds. Si d'habitude, le vertige ne la prend pas ; les endroits étroits ont tendance à attiser la moindre sensation oppressante.
Mais de là à prendre les escaliers... C'est mort.
Enfin, les derniers individus sortent. Plus que quatre étages. Ils sont les plus rapides. Seule, recroquevillée sur elle-même, le temps semble passer plus vite. Jusqu'à ce que le son tant espéré retentisse. Tig.
Elle s'empresse de sortir.
La nausée l'accompagne encore.
Après avoir repris contenance, Mitsuki peut aller à sa rencontre.
Pénétrant dans un vaste bureau, elle peut comme toujours admirer le luxe de ce dernier. Les immenses baies vitrées donnent une vie imprenable sur les rues et une partie de la ville. La décoration sobre et coûteuse respire une richesse que jamais elle n'oserait frôler de ses doigts. Surtout, la vilaine s'intéresse à cette silhouette stoïque à quelques pas d'elle. Dos à elle, face la fenêtre, un verre à la main, la mise en scène un peu clichée lui arrache un rire à peine contrôlé. Peu discret.
Ah merde.
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Pour le prochain chapitre, on va enfin rencontrer le mystérieux (et très charismatique) patron, ainsi qu'en apprendre un peu plus sur le fameux alter de Mitsuki.
A la semaine prochaine !
