Chapitre 2


- J'ai tout mon temps, le coupa-t-elle.

Il soupira brièvement, agacé par le manque de concessions de la terrienne. La femme se faisait agressive, et il trouvait cela déplaisant. Mais il réalisa soudain, comme cela lui arrivait parfois, qu'il ne pouvait plus rien ordonner. Il n'était plus empereur. Plus personne.

Fermant les yeux pour se forcer à rester calme, il s'exécuta.

- Comme tu voudras. Quand le Yamato a réussi à sortir du portail, et que mon vaisseau a explosé … Tout l'équipage de mon bâtiment est mort sur le coup. Je ne sais pas vraiment comment j'ai survécu, mais … j'ai été récupéré par un navire Gatlantéen.

- Ils vous ont reconnu ?

Il ricana, fronçant le nez avec dégoût.

- Bien sûr. Nous avons lutté contre le front gatlantéen pendant plusieurs années en parallèle de la conquête terronnienne, ç'aurait été difficile pour des ressortissants gradés de Gatlantis de ne pas me reconnaître. Et c'est même surprenant qu'ils se soient contentés de me faire prisonnier, puis de m'amener à leur chef. Ces êtres … L'UNCF les a détruits, et c'est bien mieux ainsi.

Son discours ne rassura pas Lorelei. Ses paroles la firent frémir. Sa façon de voir les choses était révoltante : malgré tout ce qui était arrivé, elle aurait préféré que la Terre trouve un compromis avec Gatlantis. Les anéantir ne lui avait pas semblé être une option satisfaisante.

- Ensuite, j'ai pris le commandement du Neues Dessler. J'ai travaillé pour les Gatlantéens pendant un certain temps. Mais j'ai, enfin, j'ai retrouvé mon neveu, et j'ai fini par aider le … Yamato à se battre contre Gatlantis.

- Vous avez été impliqué dans cette guerre ? demanda-t-elle, incrédule. Mais …

- Je suppose que je n'ai pas été mentionné sur les rapports, ricana l'homme, amer. Peu importe, j'ai pu rentrer sur Gamilas après cela. Je n'y ai plus aucun rôle, mais au moins je suis rentré chez moi après ces dernières années d'errance pour les Gatlantéens.

Elle serra les dents. Elle n'arrivait pas à délier les poings qu'elle tenait fermement crispés sur ses genoux. Charles jouait non loin, ne portant pas attention à eux.

Qu'avait-elle fait pour mériter d'avoir si peur ?

- Mais pourquoi êtes-vous là, dans ce cas ? jeta-t-elle.

- Je te l'ai dit, je n'ai plus aucun rôle là-bas. Je suis assigné à résidence, même si on me consulte parfois. J'ai beaucoup plus de temps, maintenant que je n'ai plus de conseils, de réunions et tout ce que j'avais toujours fait.

Ses yeux se perdirent dans le vide. Si on l'avait élevé pour exécuter ces tâches, cela devait être étrange d'en être déchargé. L'homme avait tout perdu après la guerre contre Gamilas, et il avait l'impression d'avoir fait tout ce qu'il avait accompli pour rien.

A l'époque, les atrocités qu'il avait commises lui semblaient justifiées. Aujourd'hui … il se sentait affreusement coupables pour certaines choses, et impuissant face à d'autres. Gamilas ne pourrait sûrement plus être sauvée, et ça le terrifiait.

- J'ai même beaucoup trop de temps. Et à force de réfléchir, car je n'avais rien d'autre à faire, j'ai pensé que tu méritais largement des excuses.

Il n'aurait pas été surpris si elle avait voulu s'en prendre à lui. L'homme n'avait plus rien. S'il avait fait le voyage depuis Gamilas, c'était dans l'espoir que quelque chose change. Quoi exactement, il ne l'aurait pas su.

Perdre la vie ne l'aurait pas dérangé.

- C'est ainsi que j'ai finalement décidé de venir sur Terron. Personne n'est au courant, j'ai fait faux bond à mes gardes. Je ne veux pas qu'on prévienne les autorités ni qu'on m'enferme. Je sais que j'ai fait beaucoup de mal que je ne pourrais jamais réparer.

La femme s'abstint de commenter. Comment aurait-il voulu compenser la mort de dizaines de personnes, soldats comme civils ?

- Et que pensiez-vous faire, une fois que vous m'auriez dit cela ?

- M'assurer que tu te portais bien.

A ces mots, elle sursauta. Bondissant du banc et lâchant Charles des yeux, elle fit face à Dessler.

- Vous vous moquez de moi ? Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?

Elle le prit de haut, dardant sur lui un regard incendiaire, ses poings serrés tremblants de peur et de colère.

- Vous m'avez volé huit ans de ma vie, et vous pensez pouvoir débarquer ici comme une fleur ? Navrée de vous ramener à la réalité, mais je ne veux pas de vos excuses ! Vous avez fait trop de mal, à ma planète, à la vôtre, à ma famille … Je ne compte pas le nombre de foyers que vous avez détruits. Alors assumez-le, oui, mais de manière utile : les excuses, c'est trop tard.

Il braquait sur elle ce regard qu'elle haïssait, froid et empreint de colère. Même le mépris, à ce stade, lui aurait semblé préférable.

- J'ai agi pour le bien de ma planète. Je sais que personne ne prend la situation de Gamilas au sérieux, répondit-il, le plus calmement du monde. Mais j'aimerai …

Sa voix s'effondra alors, et il ferma les yeux, visiblement en détresse. Quelque chose brûlait et tordait douloureusement dans son ventre. Un ricanement amer lui échappa.

Lorelei se figea.

- Je ne suis pas ce qu'ils décrivent tous, si ?

Ça lui avait coûté. Elle le dévisagea, sous le coup de la surprise. Ses yeux trahissaient une maigre flamme de détermination, malgré toute la répugnance qu'il avait à se laisser paraître si faible. Mais la femme prit une longue inspiration, et ne put retenir un rire nerveux.

- Et qu'est-ce qui vous fait croire que vos problèmes me concernent ?

Les yeux gris de la femme avaient rarement été si pesants. Recomposant immédiatement un regard plus hautain, il la fixa en silence.

- J'ai conscience que mon comportement laissait à désirer lorsque tu étais sur Gamilas. Néanmoins, je n'oublie pas certaines choses que tu as faites. Et … c'est tout ce qui me reste. Laisse-moi l'occasion de me racheter.

L'homme avait vu toutes ses certitudes, tout son monde s'effondrer. Sa volonté de vengeance lui avait paru bien fade, une fois face au Yamato de nouveau.

Ce à quoi il tenait, s'il avait toujours été hors de sa portée, lui avait définitivement été ôté. Ç'avait été très difficile d'admettre qu'il s'était fourvoyé sur ce que Starsha représentait pour lui, même si elle gardait toujours une place particulière dans son esprit. Il faisait encore des efforts pour percevoir où étaient certaines de ses fautes, pensant avoir agi pour le bien de son peuple. La plupart du temps.

Il savait pertinemment ce qu'il avait fait de mal. Ce qui le blessait, c'était de voir que personne ne relevait ce qu'il avait fait de bien.

Car tout ce qu'il avait entendu depuis qu'il était hors de sa bulle protectrice de Baleras le forçait à penser qu'il était assimilé au mal absolu. Malgré ce qu'il avait fait pour Gamilas. Malgré les paroles de Teresa. Malgré son intervention en 2202.

Et la réaction de Lorelei quand elle l'avait reconnu ne le rassurait pas plus.

Evidemment, il avait fauté. Mais il n'y avait pas un nombre illimité de planètes pouvant accueillir la vie, d'autant plus celle des siens. Sa planète se mourrait et personne ne s'en souciait.

Lui qui avait été le leader suprême de Gamilas après avoir été tant dédaigné, ça le blessait énormément de se retrouver plus seul que jamais. Il n'avait jamais eu personne, mais à une époque, la soumission et l'admiration du peuple qu'il aurait pu sauver lui suffisait. Cela ne le rendait pas heureux, mais il avait au moins la certitude d'avoir un rôle à jouer, aussi terrible soit-il. Aujourd'hui, alors qu'il avait tout fait pour sauver Gamilas, pour sauver ces gens qui l'avaient pourtant tant dédaigné, tous le rejetaient et le dégradaient encore davantage.

A cet instant, il se sentit piégé : elle, elle avait déjà réussi à percevoir ses inquiétudes par le passé, et il ne pouvait pas lui mentir. Mais il ne parvenait pas non plus à lui dire la vérité.

La crainte vibrait toujours dans son regard, et elle le dévisageait, sans savoir quelle réponse lui apporter. Elle finit par secouer la tête, et se rassoir sur le banc, à bonne distance :

- Que voulez-vous que je vous dise ? soupira-t-elle, sur le point de pleurer. On a parlé une fois, et cela suffit à ce que vous débarquiez sur ma planète pour me montrer que vous avez compris que vous aviez agi de façon cruelle, violente et démesurée ? Vous n'avez rien à me prouver.

Passant ses mains sur son visage, essayant de garder la tête la plus froide possible, la femme laissa échapper à nouveau un soupir nerveux.

Elle pouvait faire sa vie sans lui.

L'homme ne répondit rien, mais se contenta de la fixer, bouillonnant d'une rage profonde qui battait à ses tempes. Le cuir de ses gants crissait, soumis à la rude pression de ses poings comprimés. Soudain, ses dents serrées ne contenant plus sa colère, il explosa sourdement, attrapant Lorelei par le bras pour la forcer à le regarder :

- Ecoute-moi.

Sous la pression de ses doigts, il sentit cependant tous les muscles de la terrienne se contracter. Il vit ses mains trembler. Puis il lut dans ses yeux la terreur sans bornes qui l'immobilisait.

Il lâcha son bras, doucement.

Lorelei respirait par à-coups, terrifiée. Elle se sentait si faible, acculée par de vieux souvenirs, de vieux cauchemars qui l'empêchaient de hurler. Quand elle put reprendre le contrôle de son corps après une demi-seconde, son premier réflexe fut de jeter un regard vers Charles, puis de reculer de quelques centimètres sur le banc, pour s'éloigner de Dessler.

La culpabilité en elle rugit alors qu'elle aurait mieux fait de le frapper. Une larme dévala sa joue.

- Je vous interdis de me toucher, gronda-t-elle, tremblante malgré sa volonté.

Dessler resta un instant immobile, surpris. Sur Gamilas, la terrienne n'avait jamais semblé avoir peur de lui. C'était également pour cela qu'elle l'amusait : elle ne rampait pas devant lui par crainte comme tous les autres.

Il ne sut pas exactement comment il se retrouva à prononcer les mots suivants, mais le fit alors beaucoup plus doucement, conservant tout de même un certain aplomb.

- Tu es la seule personne qu'il me reste, tu comprends ?

Lorelei saisit soudain pourquoi il en arrivait là. Cette discussion, ils l'avaient déjà eue, et rien n'avait changé depuis. Elle comprit que l'homme assis à côté d'elle n'était plus sûr de rien, tous ses repères balayés un à un depuis six ans.

Six ans auparavant elle avait compati. Et elle le regrettait.

Il lui faisait pitié, mais elle n'avait aucune envie de céder à sa demande. Il lui faisait trop peur pour qu'elle ose accepter. Il mettait Charles en danger.

Reconnaissant tout de même l'effort qu'il devait faire pour ainsi demander de l'aide, une partie de son esprit, hésitait à lui rendre ce service. Mais d'autre part, une maigre voix lui hurlait de ne pas céder, et de les protéger, Charles et elle-même.

- Ce n'est pas de moi dont vous avez besoin, souffla-t-elle d'une voix rauque.

- De qui dans ce cas ?

- D'un psychologue.

Un bruit attira leur attention : un enfant se disputait avec Charles, et ils en étaient venus aux mains ; l'autre petit était un peu plus âgé et essayait de taper Charles. Lorelei se leva pour aller les séparer, mais Dessler fut plus rapide ; il écarta les deux enfants l'un de l'autre. Il s'agenouilla devant l'autre gamin.

- Il ne faut pas faire de mal à tes camarades, le reprit-il, sévère. Va jouer ailleurs.

L'enfant lui jeta un regard plein de colère, mais retourna vers ses parents. L'homme se pencha ensuite vers Charles :

- Ça va ? lui demanda-t-il en caressant ses cheveux.

Une main se posa sur la sienne, et l'écarta brutalement.

- Je vous ai dit de ne pas le toucher.

Lorelei s'agenouilla entre son fils et l'ancien tyran, et prit le petit dans ses bras. Il pleurait.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-elle doucement.

- Il m'a dit « sale gamie » et m'a poussé … pleura l'enfant.

Sa mère sentit son cœur se serrer : Charles avait souvent des problèmes en raison de ses origines gamiliennes. Les terriens leur tenaient rigueur de la guerre, et de toutes les morts qu'ils avaient causées. Elle-même avait souvent des réflexions sur son fils, qu'elle avait conçu avec l'ennemi. La plupart des inconnus qu'elle croisait la dévisageaient avec mépris quand ils la voyaient avec Charles. Ça lui faisait d'autant plus mal qu'elle avait sacrifié presque huit ans de sa vie pour sa planète, pendant la guerre.

Et ce n'était pas la faute du petit garçon.

Il s'était éraflé le genou en tombant : sa mère sortit un pansement et une lingette désinfectante de sa poche. Elle nettoya la blessure et posa le pansement sur la plaie.

Dessler la regarda faire, à la fois fasciné par l'amour maternel de Lorelei et effroyablement gêné d'être la cause de tant d'ennuis.

- C'est fini mon ange, souffla la femme en prenant son petit dans ses bras.

Elle le berça un moment, puis jeta un œil vers Dessler, étonnée de voir qu'il n'avait pas bougé.

- Maman, je veux rentrer, pleurnicha Charles.

- D'accord, mon chéri.

Lorelei caressa les cheveux de son fils, et sourit à l'ancien tyran, gênée. L'homme lui jeta un regard interrogateur. Qu'allait-elle lui dire …

- On va rentrer, commença-t-elle. On en discutera une prochaine fois ?

Très sérieux, Dessler hocha la tête.

- J'aimerais vous inviter à manger quelque part, un de ces jours. Cela te conviendrait ?

- Je n'en sais rien. Ça va dépendre de beaucoup de choses.

Charles s'agitait, et elle le reposa par terre. L'homme lui remit une carte, sur laquelle était inscrit un numéro.

- J'ai acheté un … téléphone ? lui expliqua-t-il, pas certain des termes. Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.

- Je verrais.

L'homme s'agenouilla devant Charles, qui s'était agrippé à la main de sa mère.

- Ça va aller ?

Charles le dévisagea de ses grands yeux violets, inquiet. L'homme semblait effrayer sa mère, mais il ne lui paraissait pas méchant …

Il finit par opiner doucement du chef, avant de se cacher derrière sa mère. Celle-ci lui prit la main.

- Bonne fin de journée, le salua-t-elle, avant de tourner les talons, et d'entraîner son fils avec elle.

Elle ne se retourna pas en sortant du parc, n'ayant qu'une envie, celle de s'éloigner au plus vite de l'ancien tyran gamilien.


- C'était qui, le monsieur ? demanda soudain Charles, alors qu'elle déverrouillait la porte de leur appartement.

Lorelei s'arrêta, ses clefs encore dans la serrure. Son fils la prenait vraiment au dépourvu : l'ancienne militaire se sentait obligée de paraître forte devant le petit, pour ne pas l'effrayer. Mais au fond, elle aurait juste voulu s'effondrer en pleurant.

Elle poussa un soupir, puis le battant.

- C'est un peu compliqué. Enlève tes chaussures, et range ton manteau, je te fais à goûter.

- Dis-moi, Maman.

Il tira sur un pan de sa veste pour insister. Sa mère lui sourit.

- Je vais t'expliquer, mais on ne va pas faire ça sur le paillasson, rit-elle doucement pour le rassurer.

Quand le petit eut rangé ses affaires et que sa mère lui eut fait chauffer un chocolat chaud, ils s'assirent tous deux dans le canapé du salon. Lorelei redoutait depuis longtemps le moment où elle aurait à expliquer à son fils les tenants et aboutissants de sa naissance. Elle n'avait pas prévu de lui expliquer tout de suite qu'il était le fils d'Abelt Dessler, l'homme qui avait failli détruire l'humanité. Elle attendrait qu'il soit suffisamment âgé pour comprendre.

- Tu veux qu'on parle du Monsieur qu'on a rencontré au cimetière ?

- Oui, acquiesça Charles. Tu avais peur, Maman ?

Ses mots étonnèrent Lorelei.

- Oui, j'avais peur, finit-elle par reconnaitre. Cet homme n'a pas toujours été très gentil avec moi, par le passé. Mais c'était dans un contexte différent.

Elle ne voulait pas effrayer son fils, mais justifier la terreur qui l'habitait était une autre paire de manches.

- Je ne le laisserais pas te faire peur, déclara le garçon.

- Merci mon bonhomme, rit-elle, amusée par l'aplomb de son fils. Mais c'est plus compliqué que ça. Tu te souviens quand tu m'avais demandé pourquoi tu n'avais pas de Papa ?

Le petit garçon hocha la tête. A l'époque aussi, elle avait eu à trouver une parade.

- Ce monsieur, c'est ton Papa, dit-elle difficilement.

- J'ai un Papa ? répéta Charles, les yeux brillants. Mais pourquoi tu ne l'aimes pas ?

- Oui, tu as un Papa. Ce n'est pas que je ne l'aime pas, c'est juste qu'on s'est disputés, il y a longtemps. Tu comprends ?

- D'accord.

Il détourna son regard de celui de sa mère, pensif.

- Je pourrais le voir encore ?

- Je ne sais pas.


J'ai mis beaucoup de temps à revenir, et ça risque d'arriver de nouveau. J'espère cependant que ça vous plaît, même si je trouve Abelt carrément OOC par moments, (mais bon, j'ai un scénario à faire avancer ^^) ...

Prenez soin de vous !