Chapitre 3


Janvier 2205, Londres. Ciel dégagé, basses températures.

Il avait fallu un bon moment à Lorelei pour se remettre de ces éprouvantes retrouvailles.

Dans les jours qui suivirent, elle se réveilla souvent au beau milieu de la nuit, la main sur sa gorge, en criant le nom de son fils. Par chance, la femme ne l'avait jamais tiré du lit tandis qu'elle cauchemardait ainsi.

Ce n'était pas à lui de régler les problèmes des adultes, de toute manière.

Reprenant conscience le souffle court et rauque, elle restait éveillée des nuits entières, pour ne pas revoir ces rêves qui avaient pourtant fini par s'estomper au gré des dernières années. Seule dans sa chambre, elle pleurait, essayant de lutter contre le sommeil, pour ne pas se soumettre aux visions atroces que son inconscient lui donnait.

Pour échapper au sommeil, elle retournait parfois vers le piano holographique et branchait le casque. Elle se forçait à jouer pour vider les images atroces qui envahissaient son imagination, et qui voilait ses yeux en projetant encore et encore, comme un vieux projecteur rouillé, les mêmes pellicules qui la terrorisaient. Mais même le piano n'était pas toujours suffisant, et ses mains manquaient tellement de notes …

N'arrivant plus à se concentrer au travail, elle accumula progressivement des dossiers en retard. Quand son fils était à l'école, elle se sentait complètement démunie, sans aucun moyen de le protéger. Elle avait peur.

Charles semblait avoir envie de connaître l'ancien tyran. Certes, il n'était qu'un enfant, et à presque cinq ans, sans connaître la situation, il ne pouvait pas comprendre. Il lui avait promis de la protéger ; mais c'était le rôle de sa mère, pas le sien. Le petit garçon n'avait pas à payer pour ses erreurs et celles des adultes en général.

Elle avait consulté sa psychologue, une praticienne que le Docteur Sado lui avait recommandée. Ce fut avec de larges cernes et un sourire fade qu'elle la rencontra. Mais aussi compétente eût-elle été, la thérapeute peinait à comprendre le fond du problème. Lorelei n'arrivait pas non plus à tout lui expliquer.

Pour le Docteur Martins, il était clair qu'elle devait éviter au maximum de fréquenter cet homme. Elle lui avait évidemment permis de transmettre son numéro au gamilien, même si Lorelei se doutait qu'il n'en serait pas ravi.

Mais la terrienne n'était pas aussi résolue à éviter Dessler. En effet, outre son flagrant lien de parenté avec Charles, il y avait autre chose.

Elle revoyait souvent l'attaque dans ce couloir étroit du Yamato, du cri de Yuki, de l'intense brûlure que la terreur liquide avait déchaînée dans son thymus. Il n'avait pas prévu de la tuer, quand elle y repensait. Au contraire, ce qui l'avait terrifié à l'époque, c'était le risque d'être à nouveau un otage, seule et loin des siens.

Prendre une navette était encore pénible pour la femme, et les voyages dans l'espace l'angoissaient affreusement.

Lorsqu'elle repensait aux années passées dans sa prison, sur Gamilas, elle voyait la bibliothèque. Les larges étagères croulant sous des litres d'encre et de papier. La lumière oblique de Salezar, presque verte, qui chauffait les verrières. Le froissement de sa cape. Un sourire amusé.

Et les gants crispés sur sa gorge.

Elle étouffait.

Lorelei inspira. Puis se força à objectiver ses souvenirs. Ce qui la terrorisait aujourd'hui, c'était moins Dessler lui-même que de perdre tout ce qu'elle avait pu reconstruire.

Lui … Il était évidemment une part du problème : c'était lui qui l'avait enfermée, qui s'était énervé sur elle quand les choses n'allaient pas dans son sens. Cependant, même s'il ne le lui avait pas dit, elle avait le sentiment qu'il n'avait pas eu envie de la blesser. Il ne l'aurait pas laissé en vie tout ce temps, sinon.

C'était terrifiant combien ils étaient seuls, tous les deux …

Un frisson la parcourut lorsqu'elle repensa à la façon dont il l'avait enlacée. La chaleur de cette étreinte, l'angoisse latente dans tous ces mots murmurés, et la sensation rassurante d'avoir quelqu'un …

Ils étaient terriblement égoïstes, l'un comme l'autre.

Dessler avait voulu la garder près de lui. Et elle avait lâché prise, tout en sachant qu'elle le détruirait.

Le Docteur Martins baissa son stylo, et prit un instant pour relire ses notes.

- Vous n'êtes pas responsable de la façon dont Monsieur Dessler vit vos choix, sourit-elle, rassurante.

- Non. Mais je ne voulais pas le blesser, et c'est tout ce que j'ai réussi à faire.

Elle soupira.

- J'ai seulement peur que mon fils soit en danger ou que tout ça recommence. Je lui en veux, bien sûr, mais je suis une adulte : je lui ai déjà dit ce que je pensais, et je n'ai pas besoin de lui. J'ai refait ma vie.

Il n'était pas ce que les rumeurs décrivaient ; elle le connaissait même suffisamment pour savoir qu'il valait mieux que ça. Quelques parties de cartes, de longues conversations, un sourire tout au plus ; leur relation était tellement étrange …

Six ans en arrière, elle avait compris pourquoi il était aussi instable. Et tant de solitude avait évidemment fait un triste écho à sa situation.

Aujourd'hui, elle était presque seule. Et ce presque faisait toute la différence.

Il était dangereux, certes. Du moins, c'était une variable possible dans l'équation. Mais de l'autre côté, il lui avait promis de se rattraper.

Voulait-elle de ses excuses ? Elle lui avait assuré le contraire, mais cela la renvoyait systématiquement six ans en arrière. A un baiser, surtout. Elle lui en voulait, et elle doutait de parvenir à passer à autre chose si facilement.

Dans toute sa rationalité, elle avait bien conscience qu'avoir l'esprit tranquille serait presque impossible. Et ce serait certainement son cas à lui également. Il souhaitait lui parler, mais elle n'était pas sûre d'avoir encore des choses à lui dire. Toutefois, il semblait épuisé, et lui accorder cette discussion pouvait peut-être clore le débat. Du moins elle l'espérait.

Charles serait sûrement content d'en savoir plus sur cet homme qui était son père, qu'elle l'eût voulu ou non.

Peut-être pouvait-elle lui laisser une chance ?


La petite main de Charles dans la sienne, la femme entra dans le restaurant, toujours aussi inquiète. L'angoisse n'avait pas quitté sa poitrine depuis qu'elle avait revu le tyran gamilien. Elle avait finalement décidé d'accepter sa proposition d'un repas : après avoir pesé le pour et le contre, fait trois listes différentes des raisons pour lesquelles elle devait ou ne devait pas y aller, des risques, et des buts qu'elle pouvait avoir si elle s'y rendait, elle avait cerné ses objectifs, non sans mal certes, mais elle savait ce qu'elle voulait.

Elle avait amené Charles, qui lui, était très intrigué par l'idée de revoir cet homme, son père. Ils en avaient parlé ensemble, doucement, avant qu'elle n'envoie un message à Dessler.

Sa mère n'avait pas l'habitude de l'amener avec elle lorsqu'elle allait à des soirées pour le travail, et l'endroit, par son aspect plutôt luxueux, impressionna considérablement le petit garçon. Il portait une chemise, que sa mère lui avait fait mettre ; quant à Lorelei, elle était de son côté vêtue d'un chemisier et d'une jupe relativement sobres. Elle avait fait l'effort de mieux se maquiller qu'à son habitude. Son sac à main à l'épaule, elle voulait sembler la plus droite possible dans sa paire de talons, et montrer qu'elle n'était plus sous son joug. Elle était libre, et déterminée à ne pas se laisser impressionner, quand bien même il l'invitait dans un restaurant d'un certain standing.

Ils attendirent quelques instants qu'un serveur vienne s'occuper d'eux, et furent pris en charge par une jeune femme souriante :

- Vous avez réservé ? leur demanda-t-elle.

- Euh … c'est un ami qui s'en est chargé, je ne sais pas sous quel nom il l'a prise.

- Quel est le vôtre ?

- Wyndham.

- Suivez-moi, dit-elle avec un sourire.

Elle les mena à travers les tables, et après quelques secondes, Lorelei aperçut le visage de Dessler, qui se leva en la voyant.

Charles reconnut l'homme, et fut pris d'une légère anxiété, serrant plus fort la main de sa mère. Il se reprit, en repensant au fait qu'il devait protéger sa maman.

- Je suis ravi que vous soyez venus, les salua Dessler, essayant de cacher la pointe de soulagement qu'il avait eu en les voyant arriver.

- Il y avait du monde sur la route, s'excusa-t-elle vaguement.

La serveuse les avait laissés. La femme assit son bambin à table. Dessler lui tira une chaise et l'invita à s'asseoir, avant de prendre à son tour place devant la table.

La militaire essayait de prendre sur elle au mieux, cherchant à ne pas laisser transparaître sa crainte.

Les mains crispées sur ses genoux, elle surveillait Charles du coin de l'œil. Le bambin, lui, épiait timidement l'homme, qui s'était révélé être son père. Cela l'impressionnait d'avoir un père à lui. Tous ses camarades de classe avaient leurs deux parents, alors que lui n'avait jusqu'alors jamais rencontré son père. Il aurait cependant eu peine à croire qu'il soit gamilien, si on le lui avait dit. Ses camarades avaient tous des parents terriens, et il s'était toujours imaginé son père avec la peau d'une couleur plus commune pour un habitant de la Terre. Même s'il était lui-même différent, il s'était toujours figuré que le parent qui lui manquait serait comme ceux des autres enfants. Terrien.

Dessler, lui, trouvait pesant le regard de l'enfant, qui le dévisageait. Il se sentait jugé, et bien que ce fût par un gamin de quatre ans, cela restait désagréable.

Il y avait un peu de musique qui passait dans des enceintes, à travers la pièce. La sonorité jazz couvrait légèrement le bruit des discussions autour d'eux.

Lorelei ferma les yeux et inspira.

- Vous aviez quelque chose à me dire, non ?

- En effet.

Il n'aima pas voir la question arriver trop vite. Mais Lorelei ne semblait pas prête à faire des compromis. Tendue comme elle l'était, la terrienne le fixait en attendant sa réponse, les mains sur les genoux. Sans même les voir, il devinait ses poings serrés sur sa jupe. Même si c'était difficile, il ne se laissa pas déstabiliser.

- Je compte assumer mes erreurs. Je ne pourrais rien réparer, mais …

Il ferma les yeux un instant. La musique était étouffante, et les yeux brûlants de la femme le mettaient mal à l'aise. Pourtant, c'était lui qui avait eu coutume de lui faire peur juste en la regardant, par le passé … Pourquoi était-il gêné ?

- J'imagine que tu t'es débrouillée seule jusqu'ici, mais si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas.

Hochant la tête, la terrienne réprima un sourire amer.

- C'est très aimable, mais je n'ai besoin de rien. Vous ne m'êtes pas redevable, je ne reviendrai pas là-dessus.

- Comme tu voudras.

Un silence gêné émergea à leur table. Ils parlaient en gamilien : si l'homme avait son traducteur sur lui, la terrienne craignait vraiment d'être entendue et comprise, sans même savoir pourquoi. Ils avaient toujours parlé ainsi.

- Dis …

Une petite voix brisa le silence : Charles, qui s'était désintéressé de la discussion, avait de nouveau fixé son attention sur le gamilien. Réactivant son traducteur pour comprendre la question de son fils, l'homme le fixa un instant, attendant qu'il parle.

- Tu es vraiment mon Papa ?

Il avait parlé vite, à voix basse, comme si la question lui avait brûlé les lèvres. Lorelei manqua de lui rappeler de ne pas tutoyer les inconnus puis se ravisa. Etait-ce nécessaire ?

Dessler, lui, resta muet un moment, hésitant à lui répondre, le visage immobile. Il soupira, rit nerveusement, puis acquiesça. Le regard de l'enfant brilla, presque émerveillé.

- C'est vrai ?

- Oui, confirma-t-il en acquiesçant.

Une serveuse interrompit la discussion :

- Vous avez choisi ? demanda-t-elle avec un sourire.

Ils n'avaient pas ouvert la carte. Lorelei commanda tout de même un repas pour Charles, sachant que la patience n'était pas toujours son fort, et se doutant que le menu pour les enfants serait préparé rapidement.

La serveuse les laissa, et ils prirent un instant pour lire les propositions. Après avoir parcouru rapidement les différents plats, elle risqua un regard vers Dessler. Elle se rendit compte assez vite qu'il ne lisait pas : réalisant pourquoi, elle avança une main vers la couverture de son menu, et la releva : il était en anglais. La plupart des institutions japonaises avaient maintenant des cartes en gamilien : si le Japon restait le pays concentrant la plus grande fréquentation gamilienne, les autres gouvernements n'avaient pas encore priorisé la traduction en gamilien des cartes de restaurant dans leur pays, et c'était le cas de l'Angleterre.

- Vous voulez que je vous traduise ce qu'ils proposent ?

- Cela ne serait pas plus utile, je ne sais pas à quoi correspond chaque plat.

Avouant son ignorance en gastronomie terrienne, le gamilien arracha un sourire amusé à la femme. Celle-ci posa sa carte sur la table, et lui expliqua rapidement en quoi les plats consistaient, essayant parfois de les comparer avec ce qu'elle avait elle-même pu manger sur Gamilas.

Charles gribouillait sur le papier protégeant la table avec un stylo qu'il avait emprunté à sa mère, et on lui servit rapidement le repas qu'il avait commandé. Il était plutôt sage, pour un petit de quatre ans, du moins savait-il s'occuper seul, étant enfant unique. Il vivait assez mal le fait de ne pas avoir de frères et sœur, mais sa mère n'envisageait pas de trouver quelqu'un. Son indépendance lui convenait, et elle repoussait les propositions qu'on lui faisait.

Comment pourrait-elle de nouveau faire confiance à qui que ce soit ?

On les servit rapidement, et la terrienne se trouva alors fort mal à l'aise : elle réalisa qu'elle n'avait jamais mangé en présence de Dessler. Il était arrivé quelque fois qu'il vienne à l'heure où on lui apportait son repas, mais dans ces cas-là, la jeune femme laissait de côté le plateau jusqu'à ce qu'il reparte. Manger en sa présence avait un côté effrayant, comme si c'était admettre qu'elle était extrêmement faible face à cet homme.

Ce qu'elle pouvait avoir peur, alors qu'elle levait fébrilement sa fourchette pour prendre un morceau de viande dans son assiette … Et combien cela lui semblait pourtant stupide d'être aussi paniquée à cette simple idée !

Lui, il ne semblait pas être aussi angoissé qu'elle. Il comprenait qu'elle faisait tous les efforts possibles pour ne pas se laisser déstabiliser ; lui avait l'habitude d'assister à des repas politiques, et de devoir garder la face même quand on tentait de l'empoisonner.

- Pour combien de temps êtes-vous sur Terre ?

- Je ne sais pas encore.

La discussion s'était automatisée, on échangeait des banalités comme le faisaient tous les autres clients du restaurant.

Finalement, le repas se déroula dans un presque silence, dans une salle bondée. Ils attirèrent quelques regards, mais les gens semblaient seulement étonnés de cette « famille » atypique assise à quelques mètres d'eux dans le restaurant. Il y avait un peu de jugement dans leurs yeux, on accusait cette femme sans savoir quelles terribles aventures elle avait traversé. Mais qu'auraient-ils pu y faire ?

La serveuse leur apporta la note, et ce fut un véritable casus belli.

- Je m'en charge, déclara Dessler en attrapant le morceau de papier.

- Non, ne vous inquiétez pas.

L'homme la fixa une seconde, assez froidement.

- J'insiste.

La respiration de la terrienne ne savait plus que faire. Elle soutint ses yeux, sentant un bouillonnement glacé brûler dans sa poitrine. Elle n'avait pas envie de céder, mais se doutait très bien que lui non plus. Son poing serré tremblait ; en public, il agirait avec galanterie. Mais elle, autant par son éducation qu'en raison de sa propre conception de la question, elle préférait ne pas se laisser inviter.

Profitant de son profond doute, le gamilien se leva et se dirigea vers le comptoir, là où elle ne pourrait le retenir.

Elle sursauta, et ouvrit la bouche pour le rappeler ; mais aucun son ne s'échappa. Poussant un soupir dépité, la femme préféra ne pas se faire remarquer dans le restaurant, d'autant plus qu'elle réalisait soudain qu'elle n'aurait pas su comment l'appeler.

- On y va Maman ? lui demanda Charles.

Elle acquiesça, et lui repassa son manteau, avant de mettre le sien. Le petit jeta un regard dans la direction dans laquelle Dessler était parti : l'homme s'en allait-il sans même leur dire au revoir ? Lui prenant la main, elle se dirigea vers l'entrée, attendant que Dessler la rejoigne. Elle n'était pas en colère, elle était simplement déçue. Cette peur qui la tenait éveillée avait-elle été utile ?

L'enfant tira sur sa veste, pour réclamer qu'elle le prenne dans ses bras. Il se faisait tard, il n'avait pas l'habitude de veiller. L'enlevant du sol, la femme fut inconsciemment rassurée de le sentir se blottir contre elle. Sa peau si chaude était un contact agréable, qui repoussait sa peur.

Elle adorait son fils.

Le gamilien les rejoignit, et ils sortirent. Charles fut rassuré de voir l'homme les rattraper. Il sentait que sa mère n'était pas à l'aise, mais il ne comprenait pas pourquoi, et il avait eu peur de partir sans revoir Dessler.

S'arrêtant sur le parvis du restaurant, ils frissonnèrent en sentant le vent froid de janvier, l'humidité préfigurant le crachin londonien qui battrait les pavés le lendemain matin.

- Je viens de me rendre compte … commença doucement Lorelei, que je ne pouvais pas vous appeler par votre nom en public. Comment …

En effet, si les terriens ne reconnaissaient pas forcément l'ancien dictateur, son nom seul aurait pu faire dégénérer bien des situations. Le gamilien eut l'air étonné de sa remarque : s'il se doutait bien qu'elle ne pouvait décemment pas l'appeler par son nom, il était surpris qu'elle ne se soit pas permise de prendre plus de liberté à son sujet. Il n'avait plus aucun pouvoir sur elle, de toute façon, elle pouvait bien l'appeler comme elle le souhaitait.

- Par mon prénom, peut-être ? proposa-t-il sans méchanceté.

Lorelei soutint son regard un instant, assez peu sûre d'elle. Elle se mordait la joue. Elle ne s'était jamais adressée à lui par quelque nom que ce soit. Ils avaient toujours été seuls, elle n'avait eu aucune raison de l'appeler par un nom. Pour la terrienne, il était ce « vous » informe et poli, essayant de contenir la terreur et la répulsion.

Abelt

L'homme ferma les yeux une brève seconde. Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle formulait son nom à voix haute. Peut-être le pensait-elle ; du moins, cela lui sembla étrange de l'entendre dire son prénom. Peu de personnes s'adressaient à lui ainsi : sa famille, évidemment ; ce mot était rassurant quand Matthius le prononçait, plus sévère dans la bouche de son oncle ; ou encore fantomatique dans celle de sa mère. Ce nom que lui donnait Starsha par le passé, et qui le déchirait quand il l'entendait … Les autres l'appelaient par son titre. Président, Altesse. Monsieur, depuis quelques années.

Elle, ç'avait toujours été « vous ». Jusqu'à aujourd'hui.

- Merci d'avoir accepté de venir, sourit-il.

La grimace moqueuse sur ses lèvres inquiéta Lorelei. L'enseigne du restaurant brillait de teintes criardes dans la nuit froide et humide, ses traits soulignés par la lumière lui semblèrent terrifiant. Ce masque qu'il adoptait en toutes circonstances, pour se donner l'impression de conserver de la hauteur sur le monde, elle le détestait profondément.

- Ce n'est rien, merci à vous.

Un soupir amusé lui échappa, atrocement amer. Ces discussions creuses, il les haïssait tant …

Charles était en train de s'endormir dans les bras de sa mère. L'homme posa son regard sur lui, et s'approchant d'un pas, lui caressa doucement les cheveux. Il ne l'avait pas fait pour défier Lorelei, simplement attendri par le petit garçon.

L'enfant, timide, enfouit son visage dans le cou de sa mère. Dessler eut un mouvement de recul, craignant d'avoir fait quelque chose de mal.

La terrienne ne respirait plus, n'osant pas faire le moindre geste. D'une part il portait la main sur son fils, mais il n'avait vraiment pas l'air d'être mal intentionné. Un léger soupir lui échappa, quand Charles se mit à gigoter pour qu'elle le repose. Laissant le petit sortir de ses bras, elle le tenait tout de même par la main. L'homme fixait le sol, assez gêné.

Faisant un pas vers le gamilien, le petit tira doucement la veste de son père. Il avait senti la tension nerveuse de sa mère quand il était dans ses bras. L'ancien dictateur se pencha vers lui, un peu étonné : Charles lui fit signe qu'il voulait lui dire quelque chose à l'oreille. Lorelei se mordit la lèvre, anxieuse : que voulait-il lui dire ? Elle se garda néanmoins de séparer son fils de Dessler, sachant que lui exposer sa peur ne ferait que l'inquiéter.

- Moi je veux bien que tu sois mon papa, murmura le petit garçon.

L'ancien tyran essaya de ne pas paraître surpris pour ne pas alarmer Lorelei, mais les mots de Charles l'avaient perturbé. Puis il lui apparut clairement que quoique puisse penser le petit, c'était sa mère, pas lui, qui en décidait. Et il comprit immédiatement que ce que l'enfant venait de dire ne lui plairait pas.

Celui-ci sourit au gamilien, cherchant quelque part son approbation. Plus déchiré qu'autre chose, l'homme se contenta de lui ébouriffer doucement les cheveux.

Il croisa le regard de Lorelei, reprenant son masque imperturbable pour ne pas trahir ses doutes. Le petit, voyant que le gamilien n'avait pas l'air d'apprécier sa proposition, était retourné se cacher derrière sa mère.

- Je ne vais pas vous embêter plus longtemps, il fait froid et Charles a l'air fatigué.

Lorelei jeta un regard à son fils. Que lui avait-il dit pour que l'absence de réaction de Dessler le blesse autant ? Elle le prit dans ses bras, et ne sut plus que faire. Un léger soupir lui échappa, et elle se força à reprendre contenance.

- Il, enfin, il m'a semblé que cette soirée était importante pour lui. Charles a été très surpris d'apprendre que … qu'il avait un père, et je crois, disons, que si ça ne vous dérange pas, on pourrait trouver un moyen pour que vous vous voyiez un peu.

Un frisson parcourut le dos de l'ancien dictateur. Venait-elle vraiment de le lui proposer, il ne rêvait pas ? La soirée ne lui avait pas semblé si catastrophique après tout, mais il n'aurait pas osé l'espérer. Il essaya tout de même de cacher sa surprise.

- D'accord, merci. Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.

- Entendu. Rentrez bien.

S'efforçant de sourire pour cacher son malaise, la femme tourna les talons, et regagna sa voiture, son fils dans ses bras.

Le petit garçon ne se réjouissait plus tant que ça de ce que sa mère venait de proposer à l'homme. Il avait envie de pleurer : Dessler n'avait pas réagi quand il avait fait un pas vers lui.

- Dis, mon ange, l'appela doucement sa mère alors qu'elle l'attachait sur son siège. Qu'est-ce que tu lui as dit tout à l'heure ? J'ai le droit de savoir ?

Elle ne voulait pas le forcer, mais elle sentait que son fils était au bord des larmes.

- Il ne veut pas être mon papa, c'est ça ? demanda l'enfant, réprimant difficilement un sanglot.

- Oh, mon chat … sourit-elle en l'embrassant sur le front.

Comprenant ce qu'il craignait, la femme le rassura.

- Je pense qu'il ne te l'a pas dit parce qu'il ne voulait pas me mettre en colère … C'est beaucoup plus compliqué, mon poussin … Mais tout va bien, ce n'est pas grave, d'accord ?

Il hocha la tête, peu convaincu. Avec un sourire, sa mère l'embrassa une fois de plus. Il était déçu, et c'était sa faute …

Elle devait tout de même avouer qu'elle ne se sentait pas vraiment prête non plus à le revoir immédiatement. C'était assez dur pour elle de gérer toute cette panique. Mais Charles semblait si heureux d'avoir un père qu'elle se trouvait cruelle de l'en priver. Malheureusement, elle ne voulait pas le mettre face à une personne qu'elle estimait toxique sans s'être complètement assurée qu'il en était autrement.

Mais il fallait admettre que ce qu'elle voulait avait souvent une forte tendance à différer de la réalité …