Chapitre 4
Janvier 2205, Londres, Eclairage urbain dilué par la pluie.
- Débrouillez-vous, Wyndham, je vous veux à cette réunion.
- Monsieur, je comprends que vous ayez besoin de moi, mais je n'ai personne pour garder mon fils, sa baby-sitter est en congés.
- Je m'en moque. Il ne peut pas rester seul ?
- Il a quatre ans !
- Alors trouvez quelqu'un pour le garder, et soyez là à l'heure.
- Je vous rappelle.
Elle raccrocha au nez de son supérieur, passablement agacée. Pianotant sur le volant de sa voiture, la femme cherchait désespérément une solution pour pouvoir se libérer. Charles était à l'école, et elle devait aller le chercher. Il n'y avait personne pour aller le récupérer à sa place.
Une pensée lui revint en mémoire : Dessler avait proposé de se rendre disponible pour Charles le jour où elle en aurait besoin. Mais Lorelei tenta de chasser cette idée : elle refusait de confier son fils à cet homme.
Ils s'étaient revus quelques fois dans les dernières semaines. Toujours au parc, après l'école pour Charles. Dans le doute, elle préférait rester dans l'espace public lorsqu'il s'agissait de le voir. Quoique maladroit dans la vie civile, Dessler restait toutefois l'homme qu'elle avait connu : sarcastique et distant. Il s'appliquait cependant pour se montrer digne de confiance. Il lui avait même arraché un sourire ou deux, auxquels il avait fait écho. Ses sourires à lui semblaient moins amers que ceux d'autrefois. L'homme tenait à prouver sa bonne fois, et semblait sincèrement repentant.
Mais malgré tous les efforts qu'il faisait sans ciller, il l'inquiétait toujours.
Cependant, plus elle retournait les possibilités dans son esprit, moins il lui semblait avoir d'autres choix.
- Appelle Dessler, ordonna-t-elle à sa voiture, à contrecœur.
Le son du téléphone sonnant dans le vide retentit dans l'habitacle du véhicule. Puis on décrocha.
- Lorelei ?
- Bonjour, je vous dérange ?
- Non, pas du tout, que se passe-t-il ?
La voix calme de l'ancien dictateur lui provoqua un long frisson d'angoisse.
- J'ai … une réunion ce soir, et mon chef ne veut pas me lâcher. Est-ce que vous pourriez … récupérer Charles à l'école ce soir ?
Il y eut un long moment de silence à l'autre bout du fil.
- Tu me demandes vraiment de garder Charles ?
- Oui, s'il vous plaît, insista Lorelei.
- Merci infiniment, finit par répondre Dessler. J'ai des consignes ?
La femme lista à l'homme tout ce que Charles avait le droit ou non de faire, ce qu'il fallait préparer pour le repas, et les consignes de sécurité.
- Je serai à dix-huit heures à l'école. Tout se passera bien, je te le promets.
- D'accord. Je compte sur vous.
Elle avait tenté de paraître calme et rassurée. Mais les tremblements dans sa voix ne trompaient personne : elle était terrifiée de laisser Charles à l'ancien tyran gamilien. Elle n'osait pas le croire quand il lui affirmait qu'il voulait changer, qu'il avait changé. Comment un homme aussi tordu pouvait changer ? Il avait ruiné sa vie une première fois, puis il revenait la hanter. Et ça la terrifiait.
- Madame Wyndham ?
Elle pianotait sur la table sans écouter ce qui se disait.
- Madame Wyndham ?
- Pardonnez-moi, Monsieur le Consul.
- Tout va bien ?
- Oui, oui.
Le repas continua, et les politiciens que la femme était censée conseiller eurent un long débat à propos de l'avenir des traités d'alliance entre Gamilas et la Terre. Les yeux clos l'espace d'une seconde, la terrienne regretta d'être là. Elle qui détestait les ronds de jambes et le parler « langue de bois » …
La soirée se passait bien, et après le repas, les différents partis se levèrent, pour discuter poliment dans le salon du Consulat. Voyant qu'on n'avait pas besoin de sa présence, la femme s'approcha de la vitre donnant sur la ville. Un verre à la main, elle contempla la vue. Dans le noir, tous les immeubles brillaient d'une façon qu'elle aurait pu qualifier de magnifique si elle n'avait pas été tant obnubilée par la sécurité de son fils.
- Madame ?
Elle se tourna vers la personne qui l'avait appelée.
- Bonsoir, sourit un gamilien en uniforme, tenant lui aussi un verre.
- Bonsoir.
- Je me présente, dit-il en lui tendant une main, Gerald Sternberg.
Il n'avait pas l'air si vieux que ça, ayant sûrement une petite quarantaine. Son air sérieux ne rassura pas la terrienne, qui fut prise d'une intuition lui intimant de se méfier de ce militaire.
- Lorelei Wyndham. Vous faites partie des forces armées ? demanda la femme en désignant les décorations sur sa veste d'uniforme.
- Pas tout à fait, mais ça m'arrive de travailler avec leur département. Madame, vous êtes cette survivante faisant partie de l'expédition HJV5 ?
Lorelei lui jeta un regard surpris.
- En effet, mais pourquoi cette question ?
- J'ai lu le rapport que vous aviez fait. Désolé si ça vous paraît peu professionnel de discuter de fichiers classés secret-défense.
Il plongea son regard dans celui de Lorelei avant de reprendre :
- Nous sommes en train d'enquêter sur le dernier affrontement du Yamato lors du voyage de 2199. Vous auriez des informations à nous donner ?
Il ne lui inspirait pas confiance. La femme le dévisagea un instant, pensive.
- Le commandant en second Sanada a fourni un rapport complet sur la situation de cet affrontement. J'ai servi sur le Yamato comme scientifique embarquée, je n'ai donc pas assisté au conflit et encore moins eu accès aux rapports.
- D'accord. Savez-vous en revanche ce qui est advenu du vaisseau et de ses membres d'équipage ?
- Il a été coulé. Je crois que le Yamato ne s'est pas enquis de sauver leurs ennemis.
Elle ne mentait pas. Mais la femme sentait bien que Sternberg essayait de lui soutirer des informations. L'homme avait soigneusement évité de dire que Dessler n'était pas mort ; mais il savait forcément ce qu'il en était, et Lorelei feignit l'ignorance à ce sujet.
Ces questions ne firent que l'inquiéter davantage quant à la situation de son fils au moment-même où ils parlaient.
- Officier Sternberg ! le salua un des politiciens terriens avec qui elle travaillait. Je vois que vous avez rencontré notre chère Lorelei ! Ce Monsieur a-t-il été correct, Madame ?
Sa plaisanterie ne parvint pas à détendre l'atmosphère, pour le moins tendue.
- Absolument, répondit-elle à son supérieur en forçant un sourire poli. Nous discutions du Yamato.
- Ah, sacré vaisseau, n'est-ce pas ? C'est vrai que vous y avez servi, vous, non ?
- Pas exactement, rit-elle. Ils m'ont récupérée en route, disons.
- Je vais vous laisser, s'excusa Sternberg, L'Ambassadeur Barrel voulait me parler, et il semble être disponible, bonne soirée.
Ils le saluèrent tous deux, et reprirent la discussion, que Lorelei s'empressa de dévier. Elle n'aimait pas parler du Yamato.
Elle avait enfin pu s'esquiver de la soirée. Après avoir garé sa voiture, la femme grimpa dans l'immeuble où vivait Dessler. En arrivant sur le palier, elle toqua à la porte. Ce qui la surprit, ce fut de voir le battant s'ouvrir quand elle le poussa du bout des doigts.
- Abelt ? appela-t-elle, soudain encore plus inquiète.
Personne ne lui répondit. L'ancienne militaire poussa la porte, et entra, la main sur l'arme à sa ceinture.
- Abelt ? Abelt, répondez ! souffla-t-elle, affreusement tendue.
Elle remonta le couloir, et arriva au salon.
- Abelt ! s'exclama-t-elle en passant devant l'encadrement de la porte.
Elle s'était précipitée vers la pièce, et se tut en voyant ce qui s'y passait : l'ancien tyran, assis sur le canapé, berçait tendrement son petit garçon en chantonnant.
- Notre noble foyer, planète où éclosent les fleurs bleues …
Il sursauta en la voyant, et s'arrêta de chanter. Il lui fit signe de ne pas faire de bruit, car Charles s'était endormi. Doucement, il se leva, et reposa le petit garçon dans son canapé, pour le laisser dormir. Puis il s'approcha de Lorelei, et l'invita à aller dans la cuisine, afin de ne pas déranger le petit.
- Tu veux boire quelque chose ? Ta soirée s'est bien passée ? s'enquit-il.
- Non merci, déclina la femme qui était encore sous tension quand bien même il n'y avait pas de menace.
L'homme serrait les dents en priant pour ne pas virer au violet. Il ne s'attendait pas à la voir débarquer dans son salon, et encore moins à ce qu'elle le voie en train de bercer Charles de la sorte. Il était … étrangement gêné.
Mais il parvint à se reprendre lorsqu'il réalisa quelque chose d'étrange :
- Comment es-tu entrée ?
- Par la porte. Vous ne l'aviez pas fermée ?
Celle-ci fermait mal, et il avait ainsi l'habitude de toujours vérifier qu'elle était bien close. L'homme réalisa qu'il avait été interrompu par le petit garçon au moment de verrouiller le battant, et qu'il avait oublié de retourner s'en occuper.
- Elle ne ferme pas bien.
Elle tremblait presque, après s'être inquiétée : l'ancienne militaire avait si peu confiance en lui qu'elle tendait à s'inquiéter pour peu de choses. Même si cela pouvait sembler légitime après ce qu'elle avait vécu, elle avait malheureusement l'habitude de culpabiliser d'avoir angoissé.
- Comment ça s'est passé avec Charles ? demanda-t-elle d'une voix trop pâle encore. Il a été sage ?
- Tout s'est très bien passé. Je l'ai récupéré à l'école comme tu l'avais demandé, il a pris son bain sans trop râler, et pour le repas, il a voulu manger des … comment vous dites déjà ? Des … crêpes ?
Le visage de Lorelei se détendit et elle s'autorisa à sourire, attendrie.
- Il est trop gourmand ce petit monstre … soupira-t-elle, amusée.
- C'était … étrange, mais amusant. Ça a l'air de lui avoir plu, c'est déjà ça …
Une petite voix fit remarquer à l'ancienne militaire que l'homme n'avait probablement jamais dû cuisiner avant de se retrouver sur Terre. Si elle avait pu prévoir ce qui se passerait quand elle était sur Gamilas …
- Merci beaucoup de l'avoir gardé.
Elle était d'un sérieux presque inébranlable lorsqu'elle le lui dit. La femme s'en voulait de ne pas avoir confiance en lui, malgré tous les efforts qu'il faisait pour essayer de se montrer responsable et digne de confiance.
Il lui sourit.
- Merci à toi de m'avoir laissé garder Charles.
Il paraissait touché par la confiance qu'elle lui avait accordée. Même s'il l'avait vu débarquer dans son salon arme au poing, prête à faire feu.
- En revanche … commença-t-elle l'air soudain un peu moins reconnaissante, j'apprécierai que vous ne chantiez pas à mon fils l'hymne gamilien pour l'endormir.
Son visage redevint sérieux quand il la fixa dans les yeux.
- Pour quelle raison ?
Elle serra les dents.
- Parce que ce n'est pas une chanson pour les enfants, et encore moins quelque chose qu'on laisse passer ici, sur Terre. Vous avez pratiquement détruit notre planète, comprenez que je ne peux pas laisser mon fils apprendre l'hymne de la vôtre …
Il y eut un silence assez pesant pendant quelques secondes. Lorelei n'avait pas haussé le ton, mais elle semblait tout de même assez remontée.
- Je suis désolé que ce soit le cas, mais Charles est à moitié gamilien ; je ne vois pas ce qu'il y a de dérangeant à ce qu'il connaisse aussi la culture de mon peuple.
Pour se calmer, Lorelei ferma les yeux, et essaya de refouler sa colère. Sa demande était légitime, mais elle ne se sentait clairement pas prête à admettre que son fils soit mêlé à ces choses-là.
- Ecoutez, reprit-elle, c'est déjà relativement difficile pour Charles à l'école. Même si ses camarades ne sont que des enfants, et que la plupart ne comprennent pas ce qu'ils font, il souffre suffisamment du racisme comme ça. Ça a été … vraiment dur de faire comprendre aux enseignants que Charles était embêté à cause de la couleur de sa peau et de ses yeux. De plus, presque tout le monde ici a perdu au moins un proche dans la guerre, vous comprenez ?
Elle avait l'impression de gérer un deuxième enfant, et ça l'agaçait au plus haut point. Dessler fit une légère grimace, mais laissa tomber.
- On verra dans quelques années, si vous voulez. Quand il sera suffisamment grand pour comprendre ce qui s'est passé.
Il hocha la tête, un peu rassuré.
Soudain, une petite voix se fit entendre, passant par la porte de la cuisine :
- Maman !
Le petit garçon se jeta dans les bras de sa mère. Celle-ci lui rendit ses câlins, heureuse de pouvoir le serrer contre elle après tant d'angoisses.
- Ça s'est bien passé, mon chéri ?
- Oui ! On a fait des crêpes !
Elle sourit, amusée.
- Tu es un petit coquin, toi alors …
Son fils lui adressa un grand sourire espiègle. Il semblait tellement content de sa soirée …
- Regarde, Papa m'a acheté un vaisseau ! Il m'a dit qu'il était comme le sien !
Il lui tendit une figurine en forme de navette spatiale … qui portait haut les couleurs de l'empire gamilien. Lorelei eut un rictus d'agacement, mais finit par sourire à son fils pour ne pas le décevoir. Puis elle lança un regard noir à Dessler, qui lui répondit par un sourire triomphal.
Elle allait vraiment finir par le tuer.
Et où avait-il trouvé un jouet pareil ?
- Dis Maman, je pourrais revenir ?
L'atmosphère se figea. La femme regarda un instant son fils, puis leva le regard vers Dessler. S'il essayait de ne pas le montrer, il était lui aussi assez inquiet de sa réponse.
Lorelei prit une légère inspiration.
- Ça t'a vraiment fait plaisir d'être avec … Papa ? demanda-t-elle à Charles.
- Oui !
Elle marqua une pause, encore un peu réticente.
- C'est d'accord, tu pourras revenir.
Le petit poussa un cri de joie, et courut vers son père pour avoir son avis sur la question. Lorelei échangea un regard avec ce dernier, et comprit qu'il lui en était reconnaissant.
- On va rentrer, Charles, tu viens ? l'appela-t-elle.
Obéissant à sa mère, il revint vers elle, et elle le prit dans ses bras. Dessler les raccompagna jusqu'à l'entrée.
- Tu laisses peut-être ton jouet ici ? Tu le retrouveras la prochaine fois …
- Je ne peux pas le garder ? plaida le garçonnet.
- Si, tu peux, l'y autorisa son père
Il lui ébouriffa les cheveux avec un sourire taquin.
- Rentrez bien.
- Encore merci, le salua Lorelei en essayant d'ignorer la façon qu'il avait de lui spolier son autorité.
Elle le remercia d'un hochement de tête, puis appela l'ascenseur. Charles s'endormit dans la voiture sur le trajet du retour, et elle le porta jusqu'à son lit, avant de s'effondrer dans le sien.
- Je vais vraiment mourir d'un infarctus, soupira-t-elle pour elle-même en éteignant la lumière …
