Chapitre 6


Janvier 2205, Londres. Menaces d'orage.

Lorelei sentait sa main contre sa nuque, dont la prise s'était resserrée, pour l'empêcher de bouger. Elle avait peur, mais ne voulait pas le brusquer en se dégageant.

- Lâchez-moi s'il-vous-plaît.

Un murmure, et la femme sentit la pression diminuer. La chaleur de l'étreinte s'écarta maladroitement. L'homme se détacha d'elle, et se mit à fuir son regard, détestant se laisser aller de la sorte.

- Eh, tout va bien, d'accord ?

S'autorisant un geste, elle posa sa main sur la sienne, espérant que le contact lui permettrait de se reprendre.

- Ecoutez, si quelque chose ne va pas, vous pouvez m'en parler, vous savez.

- Tu ne comprendrais pas.

Il la fixa, redevenu froid et hautain. Elle, elle soupira, et essaya d'ébaucher un sourire sur son propre visage. Ses cheveux frôlèrent ses épaules quand elle secoua la tête.

- Est-ce vraiment important ? Que je comprenne, je veux dire.

Son expression plus fade qu'auparavant, la femme serrait les dents, sur ses gardes. S'agaçait-elle, ou n'était-ce que l'inquiétude de ce qu'il pouvait faire qui la faisait trembler ainsi ?

Dans son esprit, tout s'enchaînait trop vite, et l'ancien dictateur commençait à bouillir de rage. Il était en colère contre les évènements de ces six dernières années, qui lui avaient tout pris. Il était en colère contre lui-même pour ne pas arriver à tout contenir, tout contrôler comme il avait toujours cherché à le faire. Cela l'enrageait quand il s'apercevait qu'il ne pouvait pas tout garder sous sa coupe.

Il était en colère contre Lorelei, qui avait peur, et qui tentait tout de même de l'aider ; il lui en voulait d'avoir pu reconstruire quelque chose après avoir tout perdu, ce que lui ne pouvait faire.

Il était en colère de ne pas réussir à lui cacher ses propres craintes, et de laisser paraître ce qui le taraudait. Il était seul, incroyablement seul, et la seule personne dont il avait besoin, cette vulgaire terrienne qu'il aurait mieux fait de tuer, elle avait peur de lui, et ne lui obéissait jamais.

Dehors, les nuages tremblaient, agités par quelques éclairs. L'homme ne la regardait plus, et elle s'inquiéta.

- Vous … Cela vous ferait probablement du bien de verbaliser ce qui vous inquiète, soupira-t-elle, craignant sa réaction. Vous pouvez me le dire. Ou le dire à quelqu'un d'autre, si vous ne voulez pas que je le sache. Vous avez le droit de demander de l'aide.

Mais pourquoi demander de l'aide quand on avait toujours appris à ne compter que sur soi-même ? Rebondissant sur ce qu'elle venait de dire pour tenter de cacher sa détresse, l'homme prit son visage avec une affreuse délicatesse, pour la forcer à croiser son regard. Son sourire, redevenu cruel, trahissait à lui seul toute la colère qui pouvait l'habiter.

- Tu crois que cet oiseau a pu demander de l'aide, quand je lui ai brisé le cou ? grinça-t-il, d'une voix beaucoup trop douce.

Lorelei devint livide.

- Il était dans sa cage, et il est venu dans ma main comme il le faisait toujours. Pourquoi aurait-il dû craindre la main qui lui apportait à manger ? Il n'a commencé à avoir peur que trop tard. Enfermé, complètement impuissant … Je lui ai tordu le cou, et il n'a plus chanté. Ce qu'il était laid, cet oiseau, raide, mort …

Mais tuer cette pauvre bête ne l'avait pas libéré d'une dizaine d'années de manipulation émotionnelle. Et il allait tout gâcher, une fois encore.

Sans lui laisser le temps d'aventurer ses mains jusque sur son cou, la terrienne le força à la lâcher, et s'écarta.

- Vous êtes insupportable.

Elle s'était levée du tabouret, et le toisait de haut, hors d'elle.

- Vous n'allez pas bien, d'accord, mais n'essayez pas de me faire peur. Vous vous prenez pour qui, bon sang ?

Malheureusement, elle n'avait pas mesuré la portée de ses mots, et ils eurent l'effet d'une bombe. Après un instant de silence, où l'homme avait serré les dents, il frappa d'un grand coup du poing sur le piano, qui manqua de peu d'être brisé sous l'impact.

Il explosa.

- Je suis Abelt Dessler ! rugit-il. Empereur de Gamilas !

En le voyant se lever, la terrienne bondit en arrière par réflexe, complètement terrifiée de ce qu'il pouvait faire. Elle porta en tremblant une main à sa gorge.

Il n'avança pas davantage, ses poings serrés bouillonnant de rage. L'ultime once de contrôle qu'il conservait était tout ce qui le retenait. Ses mâchoires si vivement pressées lui faisaient mal ; mais le visage haut, contenant fébrilement ses éclats de colère, il frissonnait de haine et de terreur en s'efforçant de rester digne, quitte à se détruire lui-même. Il était à bout, de nerfs et de forces pour lutter contre toutes ces accusations délétères et parasites qui envahissaient sans cesse son esprit.

Et celle de Lorelei avait rouvert d'un coup une brèche béante dans son ventre. Tremblant de haine, il poursuivit.

- Je suis l'Empereur qui a donné toute sa grandeur à Gamilas. J'ai bâti l'Empire, j'ai donné ma vie afin de trouver pour mon peuple un moyen de survivre. Ils sont tous en danger, et ne s'en rendent même pas compte. Ce n'est pas Matthius qui leur a donné l'Empire, la grandeur et la gloire : ils avaient beau me regarder comme si je ne valais rien, j'ai reconstruit Baleras, endigué les bassins acides, et permis aux victimes des éruptions de trouver un toit et une protection.

Ses mains, crispées par une tension terrible, se refermaient encore et encore sur elles-mêmes, cherchant une prise à laquelle se raccrocher.

- Et alors que j'ai sacrifié toute ma vie pour eux, il suffit que les Terriens arrivent sur Iscandar pour qu'on me fasse passer pour un fou. J'ai fait des erreurs, mais j'ai toujours, toujours combattu pour protéger ma planète. J'ai tout perdu, et j'ai passé deux ans à errer dans l'espace, loin de Gamilas, alors que j'en étais le dirigeant !

Ses poings tremblaient, tandis qu'il laissait échapper tout ce qui l'enrageait. Ses pupilles mauves brûlaient de colère. Elle ne l'avait jamais vu comme ça.

Oubliant presque de respirer, Lorelei n'avait pas bougé, les larmes aux yeux, complètement tétanisée. Il pouvait être blessant, violent, dangereux. Il l'avait déjà tant menacé de la tuer que ça ne l'aurait pas étonné qu'il tente de l'étrangler à nouveau.

Il faisait tous les efforts du monde pour ne pas se mettre à pleurer. Ses poumons brûlaient, et une lame vrillait dans son ventre. C'était insupportable.

- Tu ne peux pas savoir, ce que ça fait de tout perdre, tout !

- Ça suffit ! s'écria brusquement Lorelei, tremblante de rage.

Il s'arrêta, surpris.

- Arrêter de hurler, vous allez réveiller Charles. Je vous ai donné une chance, et vous l'avez laissée passer. Prenez vos affaires, et sortez de chez moi.

Il serra les mâchoires, brûlant de colère.

- De quel droit … commença-t-il.

- Tais-toi !

Sa voix s'écorcha dans les aigus.

Etonnée elle-même de l'avoir tutoyé, et d'avoir laissé échapper une telle insulte, la femme s'arrêta une seconde, incrédule d'avoir lâché prise à ce point, mais reprit sur le champ pour ne pas lui laisser le temps de profiter de son instant d'égarement.

- Maintenant ça suffit. J'en ai assez de vos crises de mégalomanie, j'estime avoir assez subi ça par le passé.

Ses poings à elle aussi tremblaient. Des larmes commencèrent à couler.

- Vous n'avez pas le droit de passer vos nerfs sur moi comme ça ! Est-ce que vous vous êtes une seule fois préoccupé d'autre chose que de vous-même ? Vous êtes complètement à côté de la plaque, et vous reprenez vos réflexes de psychopathe dès que les choses ne marchent pas comme vous voulez ! Vous aviez dit que vous feriez des efforts, pour Charles. Mais il est hors de question que je vous laisse voir mon fils une seconde de plus, vous m'entendez ?

S'il était complètement figé à son tour, il ne laissait pourtant rien transparaître de l'horreur qui pouvait l'habiter en entendant ces mots.

Ce qui ne fit qu'accentuer la colère de Lorelei.

- Vous … Vous m'avez tout pris …

Les larmes dévalèrent ses joues.

- Vous m'avez pris huit ans de ma vie, mes rêves, mon avenir, … J'étais une militaire parmi tant d'autres, mais il a fallu que ça tombe sur moi … J'ai peut-être réussi à m'en tirer, mais si, je peux comprendre ce que ça fait de tout perdre, je le sais même très bien … Il ne me reste que mon fils, en fait.

Elle sursauta, relevant vers lui un regard glacial.

- D'ailleurs, parlons-en, de Charles … Quand j'ai su que je portais votre gamin, si vous pouviez savoir combien j'avais envie de me tuer … Et je me dis que j'aurais mieux fait d'avorter, il n'a pas à endurer tant de moqueries, de menaces, tout ça parce qu'il est différent. Car le jour où j'aurai à lui apprendre qui est son père, vous pensez qu'il le vivra comment ? Et vous ne pouvez pas imaginer combien c'est dur, de voir les gens regarder votre fils comme s'il était un monstre, et de savoir qu'ils vous regardent comme si vous aussi, vous en étiez un, de monstre. Car après tout, si son gosse est à moitié gamilien, c'est bien qu'elle a trahi sa propre planète … Alors que j'ai … tout sacrifié pour elle !

Essuyant rageusement ses larmes, elle n'arrivait pas à arrêter de trembler. La terrienne s'était rarement mise hors d'elle de la sorte, tellement ivre de rage qu'elle n'arrivait plus à dire quoi que ce soit.

Dessler ferma un instant les yeux. Puis sortit du salon.

- Où est-ce que vous allez comme ça ? rugit Lorelei en le rattrapant.

- Tu m'as demandé de partir, répondit-il avec dédain.

Il s'apprêta à se détourner d'elle pour prendre sa veste, mais elle attrapa sa manche pour le retenir.

- Vous restez là ! Vous allez dans le salon, je fais du thé, et on discute comme deux adultes.

Lui faisant bien comprendre son agacement en se dégageant brutalement, et en reposant sa veste avec brusquerie, il retourna dans le salon. Immobile quelques instants, Lorelei peinait à croire ce qu'elle venait de dire. Elle eut du mal à reprendre son souffle, et à calmer ses épaules qui, secouées de tremblements, agitaient ses cheveux.

Puis dans un état second, elle se rendit dans la cuisine, mit en route la bouilloire, et sortit deux tasses et du thé.

Le ciel couvert grondait. Soudain désœuvrée, elle fixa une seconde l'appareil rouge chromé.

Et s'effondra par terre en pleurant.

La tête dans les mains, elle essaya de retenir ses larmes, mais son corps avait été sous une telle tension qu'elle n'arrivait plus à en reprendre le contrôle, maintenant qu'elle l'avait abandonné. Se sentant incroyablement stupide et faible, elle prit ses genoux dans ses bras, pleurant de tout son être, pour évacuer la colère et la peur.

Elle le haïssait.


Il avait eu si peur quand elle lui avait dit qu'il ne verrait plus Charles. L'homme tenait énormément au petit, tout comme il tenait à elle. Malgré tout ce qu'elle pouvait bien penser, il s'inquiétait tout de même pour elle, bien que ce fût avec maladresse.

Crispé, des tressaillement le secouaient tout de même.

L'ancien dictateur resta presque trois minutes, qui lui parurent interminables, seul dans le salon. Il s'était assis dans un fauteuil, la tête entre les mains, pour essayer lui aussi de se calmer.

Il l'avait entendue tomber, et il l'entendait pleurer. Mais il n'osa pas aller vérifier si elle allait bien. La femme lui avait clairement fait comprendre qu'elle ne voulait plus le voir, et il se doutait qu'elle n'avait pas besoin de lui.

Elle avait su se relever quand lui n'y était pas parvenu, après tout.

Il repensa à ce qu'elle avait dit sur Charles. Etait-ce toujours le cas ? Aimait-elle vraiment cet enfant qu'elle semblait pourtant adorer ? N'aurait-elle pas joué un rôle, toutes ces années, pour que le petit ne soit pas livré à lui-même ? Ça n'avait pas de sens, est-ce qu'on pouvait abandonner des enfants, sur Terron ? Si c'était le cas, elle aurait pu le faire, accoucher sous X, n'importe quoi …

Le bruit du plateau sur la table le ramena à lui.

Mâchoires serrées, elle le regarda de haut un instant, avant de se laisser tomber dans le canapé. Si ses yeux rougis la trahissaient, elle donnait l'impression de ne pas s'être effondrée, et conservait le peu de panache qui lui restait.

Elle soupira. La femme ne comptait pas s'excuser, certaine qu'elle avait eu raison de l'arrêter. La militaire n'avait pas le souvenir d'avoir dit des choses trop horribles ou insultantes, mais si elle les avait dites seulement quelques minutes auparavant, tous les mots semblaient affreusement flous dans son esprit.

- Servez-vous.

Il attrapa une tasse, et hésita un instant avant de prendre une gorgée. Sa dernière expérience en boissons terrestres n'avait pas été une réussite. Mais le thé n'avait pas tant de goût que ça, et s'il ne trouva pas ça incroyable, il but tout de même une partie de sa tasse.

Lorelei avait pris la deuxième, et l'avait portée à ses lèvres. Ses mains tremblaient. L'eau bouillante descendit dans sa gorge, et passa sans réchauffer la cavité béante et froide qui s'était effondrée dans sa poitrine.

- Je ne veux plus vous voir ici … commença-t-elle d'une voix éteinte. Sauf si vous allez voir le docteur que je vous ai demandé de consulter.

Posant son regard vide sur lui, elle vit qu'il attendait la suite de sa phrase.

- Vous vous débrouillez comme vous voulez, si vous préférez que je vous accompagne, je viendrai, mais je veux que vous rencontriez le docteur Martin.

- Pour quoi faire ?

- Vous parlez. Vous dites ce que vous voulez, le docteur est tenue de garder le secret sauf si ce que vous lui dites montre que vous vous mettez en danger, vous ou quelqu'un d'autre.

Il semblait ne pas comprendre l'enjeu d'une telle consultation.

- J'irai, si c'est ce que tu veux, jeta-t-il avec dédain.

- Ce n'est pas ce que je veux, l'arrêta la terrienne, se redressant pour le fusiller du regard. Ce que je veux, c'est que vous arrêtiez de vous conduire comme vous l'avez fait. Que vous arrêtiez d'être agressif. J'imagine que vous avez des raisons, puisque vous me les avez données tout à l'heure. Mais je ne suis pas là pour que vous passiez vos nerfs sur moi.

Le silence se fit. Il reposa sa tasse sur le plateau, vide. Son regard se posa sur la commode à côté de lui, où était encadrée une photographie. De Charles.

Posant assez sèchement sa tasse, la femme se leva, et reprit le plateau. Remarquant ce qu'il regardait, elle desserra un instant les dents.

L'homme revint à elle, et l'interrogea discrètement du regard. Pensait-elle réellement ce qu'elle avait dit sur son fils ?

- J'aurai pu avorter, ou l'abandonner à la naissance. Je ne l'ai pas fait.

Elle tourna les talons, et se rendit dans la cuisine, où elle se débarrassa de son plateau avant de revenir dans l'entrée. Il avait mis sa veste, et elle déverrouilla la porte, puis le regarda sortir. L'homme l'avait dépassé sans lui jeter un regard, n'ayant même pas risqué un « bonne soirée ».

Il savait pertinemment que sa fin de soirée ne pourrait plus être agréable, maintenant.

Restant un instant sur le pas de la porte, l'ayant vu disparaître au coin de l'escalier, la terrienne la ferma brutalement, et la verrouilla à double tour. Debout face au battant, elle finit par s'y appuyer de dos, comme pour empêcher quelqu'un de l'ouvrir.

Puis elle se laissa glisser contre le panneau, et recommença à pleurer, passant ses mains sur son visage pour essayer de se débarrasser de la tension.


L'homme hésita à faire demi-tour et à revenir s'excuser. Sa fierté en aurait pris un coup, mais il se demandait s'il n'était pas préférable de ne pas la perdre, elle, quitte à attaquer son arrogance.

Il s'arrêta dans les marches, la main sur la rampe. En désespoir de cause, il remonta l'escalier, mais s'arrêta devant la porte. Il reconnut une voix.


- Maman ?

Elle leva les yeux vers l'autre extrémité du couloir : Charles était debout, caché dans l'angle du passage.

- Charles … Viens mon bébé.

Tendant la main vers lui, elle esquissa un sourire qu'elle voulait rassurant. L'enfant se précipita vers elle, et se lova dans ses bras. Elle le câlina un instant, le serrant contre sa poitrine, et se perdant dans l'odeur sucrée et enfantine de ses cheveux. L'avoir contre elle la rassurait tellement …

- Ça va, Maman ?

- Oui mon ange. Maintenant ça va.

- Pourquoi tu pleures ?

Elle déposa un baiser dans ses cheveux.

- On s'est disputé avec Papa. Ce n'est pas grave, ne t'inquiète pas.

- Papa a crié fort …

- On t'a réveillé ?

- Oui …

Doucement, elle le berça, caressant ses cheveux et ses joues, y posant parfois un ou deux baisers. Son petit garçon avait dû avoir peur, et il y avait de quoi. La femme était surprise de constater qu'elle avait tenu tête à l'ancien tyran, et si elle ne s'en tirait pas indemne, elle était fière d'avoir réussi à ne pas se laisser faire.

- On va se coucher ?

Il acquiesça. L'ancienne militaire le laissa sortir de son étreinte, lui prit la main, et elle passa rapidement se changer dans la salle de bain. Charles l'attendit à la porte, et quand elle ressortit, il insista pour dormir avec elle. N'ayant pas le cœur à le lui refuser, ils se couchèrent tous les deux, et le petit se blottit contre sa mère. Lorelei fut rassurée de sentir son petit garçon contre elle. Elle se sentait obligée d'être forte, pour lui.

- Tu m'aimes beaucoup Maman ? chuchota l'enfant.

- Je t'aime, je t'aime beaucoup, sourit-elle.

- Grand comment ?

- Très grand.

Il se redressa. Dans la pénombre, ses yeux scintillaient.

- Comme une baleine ?

- Plus grand, rit la femme.

- Comme une planète ?

- Si tu veux, finit-elle par acquiescer, sachant que le débat n'aurait pas de fin.

- Moi je t'aime grand comme deux planètes, décréta le petit garçon.

En riant, elle le couvrit de baisers, puis il se lova dans son cou, et ils finirent par s'endormir.


Lorelei lui avait donné le contact de sa thérapeute, et insista pour qu'il s'y rende. L'homme n'était pas réjoui par l'idée, et il lui demanda de l'accompagner. Avec le docteur Martin, ils convinrent que l'avis donné par la psychologue déterminerait la suite.

En quoi une simple terrienne aurait-elle pu comprendre ? Linda lui posait des questions, il répondait machinalement. Quand c'était trop difficile de répondre, il se contentait de se taire. Puis il pensait à Lorelei.

- Vous lui répèterez ? Ce que je viens de vous dire.

Linda secoua la tête.

- Non, bien sûr que non. J'imagine que c'est difficile, mais vous pouvez parler en toute confiance.

- De quoi ?

- De tout ce dont vous voulez. L'idée c'est de trouver des solutions.

Il la dévisagea.

- A quels problèmes ?

La psychologue soupira. Ça allait être long.

- Ce n'est pas un test. On ne vous interdira pas de voir Charles selon vos réponses, tenta-t-elle de le rassurer.

- Dans ce cas qu'est-ce que je fais ici ?

- Madame Wyndham est inquiète. Vous avez partagé des expériences peu communes, et vous avez peut-être votre regard à apporter sur la situation.

Il ne put se départir de son affreux sourire.

- Elle m'a clairement fait comprendre que j'avais détruit sa vie, j'ai des raisons de m'en vouloir, répondit-il abruptement. Et elle a raison, c'est moi qui lui ai fait du mal.

- Que vous le reconnaissiez est encourageant. Vous tenez à elle et à Charles, sourit Linda.

Dessler poussa un soupir, profondément ennuyé.

- Assez, je ne vois pas l'intérêt d'être ici.

Il se leva, et se dirigea vers la porte.

- Monsieur Dessler, l'arrêta la psychologue avant qu'il ne l'ouvre. Juste une dernière question.

Ayant tout de même peur qu'il ne l'écoute pas et sorte, la thérapeute fut presque surprise de voir qu'il avait lâché la poignée, et qu'il lui faisait de nouveau face. Droit dans ses chaussures, presque rigide. Militaire.

Sans mot, il l'invita à lui poser cette dernière question.

- Vous êtes revenu sur Terre, voir Madame Wyndham. Maintenant … que voulez-vous faire ?

Sa voix s'était adoucie, elle craignait qu'il saisisse sa question de travers. L'homme ferma les yeux un instant, et soupira doucement.

- Je ne savais pas qu'elle avait eu un enfant. Ça aussi, c'est ma faute, et cela semble lui avoir fait énormément de mal. J'espérais …

Il se mordit la lèvre, et se tut. Il avait horreur de se sentir aussi exposé, à plus forte raison qu'il avait toujours tout gardé pour lui.

L'homme s'était rendu compte qu'il aimait cet enfant, son fils. Il craignait que ce ne soit qu'une illusion, mais il ne pouvait s'empêcher de vouloir le voir être heureux, à défaut d'avoir pu l'être lui-même. Il ne savait que trop bien ce que c'était que d'être seul, et le petit avait semblé si heureux de découvrir qu'il avait lui aussi un père … Il ne rachèterait jamais le mal qu'il avait pu faire par le passé. Mais il était hors de question que cela gâche la vie de Charles, et que Lorelei aussi en souffre.

- Être pardonné ? compléta Linda, très doucement.

Dessler sortit de son mutisme assez difficilement.

- Non, jamais personne ne me pardonnera ce que j'ai fait. Mais ce n'est pas à Charles de payer pour cela.

Il craignit un instant que sa voix ne se mît à trembler, mais heureusement il conserva son calme. La psychologue lui sourit, rassurée et assez fière d'avoir réussi à le faire réfléchir sur sa propre situation.

Linda s'entretint un moment avec Lorelei. Abelt ne savait pas exactement ce qu'il cherchait en venant sur Terre. Maintenant, il devait prendre sa part de responsabilités. Il avait fait des erreurs. S'il ne pouvait pas tout réparer, il pouvait déjà essayer de s'améliorer, et d'assumer ce qu'il avait fait.

L'ancien dictateur essaya de se rappeler s'il avait un jour joué à tout ce que Charles insistait pour faire quand ils étaient ensemble. Il avait eu des jouets, certainement, mais on l'avait conditionné dès l'enfance à perdre cette innocence qu'avait son fils. La terrienne avait eu raison, quand elle s'était mise en colère : c'était tout à fait puéril comme comportement. Un sourire amer et terriblement triste se fraya un chemin sur son visage.

Les muscles de ses joues le brûlaient presque quand il s'en rendit compte. Oui, elle avait raison … Il n'était parfois qu'un gamin capricieux.

La douleur dans son thymus devenait de plus en plus forte.

- Abelt ? l'appela Lorelei. On y va ?


J'aime Charles.